L’invisible Lien

L’invisible lien, partout dans la nature,

Va des sens à l’esprit et des âmes aux corps ;

Le choeur universel veut de la créature

Le soupir des vaincus ou l’insulte des forts.
L’invisible lien va des êtres aux choses,

Unissant à jamais ces ennemis mortels,

Qui, dans l’anxiété de leurs métamorphoses,

S’observent de regards craintifs ou solennels.
L’invisible lien, dans les ténèbres denses,

Dans le scintillement lumineux des couleurs,

Éveille les rapports et les correspondances

De l’espoir au regret, et du sourire aux pleurs.
L’invisible lien, des racines aux sèves,

Des sèves aux parfums, et des parfums aux sons,

Monte, et fait sourdre en nous les sources de nos rêves

Parfois pleins de sanglots et parfois de chansons.
L’invisible lien, de la terre aux étoiles,

Porte le bruit des bois, des champs et de la mer,

Léger comme les coeurs purs de honte et sans voiles,

Profond comme les coeurs pleins des feux de l’enfer.
L’invisible lien, de la mort à la vie,

Fait refluer sans cesse, avec le long passé,

La séculaire angoisse en notre âme assouvie

Et l’amour du néant malgré tout repoussé.

L’orgueil

Monts superbes, dressez vos pics inaccessibles

Sur le cirque brumeux où plongent vos flancs verts !

Métaux, dans le regret des chaleurs impossibles,

Durcissez-vous au fond des volcans entr’ouverts !
Hérisse, amer orgueil, ta muraille rigide

Sur le coeur que des yeux de femme ont perforé !

Désirs inassouvis, sous cette fière égide,

Mornes, endormez-vous dans le sommeil sacré !
L’antique orage habite, ô monts ! Dans vos abîmes,

Et prolonge sans fin sous les cèdres vibrants

Les sonores échos de ses éclats sublimes,

Et des troncs fracassés qu’emportent les torrents.
Orgueil, derrière toi l’amour est là, qui gronde

Toujours, et fait crier l’ombre des rêves morts,

Aux lugubres appels de l’angoisse inféconde

Et des vieux désespoirs perdus dans les remords.
Sur les ébranlements, les éclairs, les écumes,

Pics songeurs, vous gardez votre sérénité.

Du côté de la plaine, ô monts ! Vierges de brumes,

Vos sommets radieux baignent dans la clarté.
Sur les déchirements, les sanglots, les rancunes,

Fermez, orgueil, fierté, votre ceinture d’or.

Du côté de la vie aux rumeurs importunes

Reluisez au soleil, et souriez encor !

Marche Funèbre (chœur Des Derniers Hommes)

Les temps sont arrivés, des vieilles prophéties !

Ils sont venus, les jours d’universelle horreur !

Les ombres du néant, d’heure en heure épaissies,

S’allongent sur nos fronts écrasés de terreur.
Nous les vivons, les jours d’agonie et de râle !

À l’orient, jamais plus de matins nouveaux !

Comme le bronze noir qui ferme les caveaux,

Le sol frappé résonne en rumeur sépulcrale.
Les ténèbres sur nous amassent leurs replis.

Là-haut, rien désormais qui regarde ou réponde.

Derniers fils de Caïn ! Les temps sont accomplis.

Pour toujours, cette fois, la mort est dans le monde.
Sous les astres éteints, sous le terne soleil,

La nuit funèbre étend ses suaires immenses.

Le sein froid de la terre a gardé les semences.

C’est à son tour d’entrer dans l’éternel sommeil.
Les derniers dieux sont morts, et morte est la prière.

Nous avons renié nos héros et leurs lois.

Nul espoir ne reluit devant nous ; et, derrière,

Ils ne renaîtront plus, les rêves d’autrefois !
Sur l’univers entier la mort ouvre son aile

Lugubre. Sous nos pas le sol dur sonne creux.

N’y cherchons plus le pain des jours aventureux.

Dans nos veines la sève est morte comme en elle.
Hommes ! Contemplons-nous dans toutes nos laideurs.

Ô rayons qui brilliez aux yeux clairs des ancêtres !

Nos yeux caves, chargés d’ennuis et de lourdeurs,

Se tournent hébétés des choses vers les êtres.
Spectre charmant, amour, qui consolais du ciel,

Amour, toi qu’ont chanté les aïeux incrédules,

Nul de nous ne t’a vu dans nos froids crépuscules.

Meurs, vieux spectre gonflé de mensonge et de fiel.
Notre oeil n’a plus de pleurs, plus de sang notre artère.

Nos rires ont bavé sur ton fatal flambeau.

Si jamais tu fis battre un cœur d’homme sur terre,

Amour, notre âme vide est ton affreux tombeau.
Le repentir est mort dans nos églises sourdes.

Après l’amour, est morte aussi la volupté.

Nul espoir devant nous ; au ciel, nulle clarté.

Rions affreusement dans les ténèbres lourdes.
L’ancien orgueil n’est plus, ô peuples endormis !

Qui flamboyait encor sur votre front naguère.

L’orgueil a terrassé les dieux, ses ennemis ;

Il est mort de sa gloire en regrettant la guerre.
Aux dernières clartés de nos feux, en troupeau,

Mêlés au vil bétail que courbe l’épouvante,

Attendons les yeux bas, n’ayant plus de vivante

En nous que la terreur qui court sous notre peau.
Quelqu’un sent-il vers l’or frémir ses doigts inertes,

Et le honteux prurit crisper encor sa chair ?

Non, tout désir s’éteint dans nos âmes désertes.

Plus rien qui dans nos cils allume un seul éclair.
Soif du sang fraternel, fièvre chaude du crime,

Vous attestiez la vie au moins par le combat.

Le mal qui vous leurrait de son sinistre appât,

Par deux vertus peut-être ennoblissait l’abîme.
Force et courage en nous sont morts avec le mal.

Les vices n’ont plus rien en nos cœurs qui fermente.

Sur l’esprit avili triomphe l’animal

Qui vers un imminent inconnu se lamente.
Qui d’entre nous jamais t’a pris pour guide,honneur ?

A senti ton levain soulever sa colère ?

Il gît sous nos fumiers, ton dogme tutélaire.

Tu dors depuis longtemps, fantôme raisonneur.
Sur les cercueils fermés plus un seul glas qui sonne.

Dans l’insondable oubli sombrent les noms fameux.

Qui de nous s’en souvient ? Qui les pleure ? Personne.

Ô gloire ! Nul de nous en toi n’a cru comme eux !
Soleil, qui mûrissais beauté, forme et jeunesse,

Faisais chanter les bois et rire les remords,

Nous n’avons, nous, connu, soleil des siècles morts !

Que ta lueur fumeuse et ta triste caresse.
Toute une mer d’effrois, femmes, remonte en vous,

Devant l’abjection cynique de nos faces.

Quand nous avons cherché vos corps, nous avons tous

Abhorré le désir dompteur des jeunes races.
La haine est morte. Seul a survécu l’ennui,

L’insurmontable ennui de nos hideurs jumelles,

Qui tarit pour toujours le lait dans vos mamelles,

Et nous roule au néant moins noir encor que lui.
Et toi, dont la beauté ravissait les aurores,

Fille de la lumière, amante des grandeurs,

Dont les hautes forêts vibraient, manteaux sonores,

Et parfumaient le ciel de leurs vertes splendeurs ;
Terre, toi-même au bout du destin qui nous lie,

Comme un crâne vidé, nue, horrible et sans voix,

Retourne à ton soleil ! Une seconde fois,

S’il brûle encor, renais à sa flamme pâlie !
Mais au globe épuisé heurtant ton globe impur,

Puisses-tu revomir nos os sans nombre, ô terre !

Dans le vide où ne germe aucun monde futur

Tous à jamais lancés par le même cratère !

Obsession

Beaux yeux, charmeurs savants, flambeaux de notre vie,

Parfum, grâce, front pur, bouche toujours ravie,

Ô vous, tout ce qu’on aime ! ô vous, tout ce qui part !

Non, rien ne meurt de vous pour l’âme inassouvie

Quand vous laissez la nuit refermer son rempart

Sur l’idéal perdu qui va luire autre part.
Beaux yeux, charmeurs savants, clairs flambeaux ! Dans nos veines,

Pour nous brûler toujours du mal des larmes vaines,

Vous versez à coup sûr tous vos philtres amers.

Nous puisons aux clartés des prunelles sereines,

Comme au bleu des beaux soirs, comme à l’azur des mers,

Le vertige du vide ou des gouffres ouverts.
Front pur, grâce, parfum, rire ! En nous tout se grave,

Plus enivrant, plus doux, plus ravi, plus suave.

Des flots noirs du passé le désir éternel

Les évoque ; et sur nous, comme autour d’une épave

Les monstres de l’écume et les rôdeurs du ciel,

S’acharnent tous les fils du souvenir cruel.
Tout ce qu’on aime et qui s’enfuit ! Mensonges, rêves,

Tout cela vit, palpite, et nous ronge sans trêves.

Vous creusez dans nos cœurs, extases d’autrefois,

D’incurables remords hurlant comme les grèves.

Dites, dans quel Léthé peut-on boire une fois

L’oubli, l’immense oubli ? Répondez cieux et bois !
Non, rien ne peut mourir pour l’âme insatiable ;

Mais dans quel paradis, dans quel monde ineffable,

La chimère jamais dira-t-elle à son tour :

 » C’est moi que tu poursuis, et c’est moi l’impalpable ;

Regarde ! J’ai le rythme et le divin contour ;

C’est moi qui suis le beau, c’est moi qui suis l’amour ?  »
Quand vous laissez la nuit se refermer plus noire

Sur nos sens, quel gardien au fond de la mémoire

Rallume les flambeaux, et, joyeux tourmenteur,

Nous montre les trésors oubliés dans leur gloire ?

Quand nous donnerez-vous le repos contempteur,

Astres toujours brillant d’un feu toujours menteur ?
Cet idéal perdu que le hasard promène,

Un jour, là-haut, bien loin de la douleur humaine,

L’étreindrons-nous enfin de nos bras, dans la paix

Du bonheur, dans l’oubli du doute et de la haine ?

Ou, comme ici, fuyant dans le brouillard épais,

Nous crîra-t-il encor : plus loin ! Plus tard ! Jamais !
Oui, nous brûlant toujours d’une flamme inféconde,

Rire enivré, doux front, parfum, grâce profonde,

Tout cela vit, palpite et nous ronge de pleurs.

Mais dans quelle oasis, en quels cieux, sur quel monde,

Au fond de la mémoire éclorez-vous ? ô fleurs

Du rêve où s’éteindra l’écho de nos douleurs !

Prologue

J’ai détourné mes yeux de l’homme et de la vie,

Et mon âme a rôdé sous l’herbe des tombeaux.

J’ai détrompé mon cœur de toute humaine envie,

Et je l’ai dispersé dans les bois par lambeaux.
J’ai voulu vivre sourd aux voix des multitudes,

Comme un aïeul couvert de silence et de nuit,

Et pareil aux sentiers qui vont aux solitudes,

Avoir des songes frais que nul désir ne suit.
Mais le sépulcre en moi laissa filtrer ses rêves,

Et d’ici j’ai tenté d’impossibles efforts.

Les forêts ? Leur angoisse a traversé les grèves,

Et j’ai senti passer leurs souffles dans mon corps.
Le soupir qui s’amasse au bord des lèvres closes

A fait l’obsession du calme où j’aspirais ;

Comme un manoir hanté de visions moroses,

J’ai recélé l’effroi des rendez-vous secrets.
Et depuis, au milieu des douleurs et des fêtes,

Morts qui voulez parler, taciturnes vivants,

Bois solennels ! J’entends vos âmes inquiètes

Sans cesse autour de moi frissonner dans les vents.

Révolte

Car les bois ont aussi leurs jours d’ennui hautain ;

Et, las de tordre au vent leurs grands bras séculaires ;

S’enveloppent alors d’immobiles colères ;

Et leur mépris muet insulte leur destin.
Ni chevreuils, ni ramiers chanteurs, ni sources claires.

La forêt ne veut plus sourire au vieux matin,

Et, refoulant la vie aux plaines du lointain,

Semble arborer l’orgueil des douleurs sans salaires.
— Ô bois ! Premiers enfants de la terre, grands bois !

Moi, dont l’âme en votre âme habite et vous contemple,

Je sens les piliers prêts à maudire le temple.
Un jour, demain peut-être, arbres aux longs abois !

Quand le banal printemps ramènera nos fêtes,

Tous, vous resterez noirs, des racines aux faîtes !

Saisons Brouillées

Quand naissent les fleurs au chant des oiseaux

Ton étrange voix gravement résonne,

Et comme aux échos des forêts d’automne

Un pressentiment court jusqu’en mes os.
Quand l’or des moissons mûrit sous la flamme,

Ton lointain sourire à peine tracé

Me pénètre ainsi qu’un brouillard glacé.

L’hiver boréal envahit mon âme.
Quand saignent au soir les bois dépouillés,

L’odeur de ta main laisse dans la mienne

L’odeur des printemps d’une étoile ancienne,

Et je sombre au fond d’espoirs oubliés.
Es-tu donc un monde au rebours du nôtre

Changeant et mortel, où je vis aussi ?

Soumis à lui seul, insensible ici,

Si je meurs dans l’un, survivrai-je en l’autre ?
Je regarderai dans tes yeux ouverts

Quand viendront le froid, la neige et la pluie.

La perdrai-je encor, mon âme éblouie,

Dans tes yeux brûlants comme les déserts ?

Salvator Rosa

Qu’avais-tu dans l’esprit, maître à la brosse ardente,

Pour que sous ton pinceau la nature en fureur

Semble jeter au ciel une insulte stridente,

Ou frémir dans l’effroi de sa sinistre horreur ?
Pourquoi dédaignais-tu les calmes paysages

Dans la lumière au loin ourlant leurs horizons,

Les lacs d’azur limpide, et sur de frais visages

L’ombre du vert printemps qui fleurit les gazons ?
Il te fallait à toi l’atmosphère d’orage ;

Quelque ravin bien noir où mugisse un torrent

Qui boit et revomit l’écume de sa rage ;

Quelque fauve bandit sur des rochers errant.
L’ouragan qui s’abat sur tes arbres d’automne

Rugisait, n’est-ce pas ? Dans ton âme de fer.

Tu ne te laisais pas au bonheur monotone,

Mais aux transports fougueux déchaînés par l’enfer.
Ce sont tes passions qui hurlent sur tes toiles ;

Toi-même, tu t’es peint dans ces lieux dévastés,

Dans ces chênes tordant, sous la nuit sans étoiles,

Sur l’abîme béant leurs troncs décapités.

Soir D’octobre

À Catulle Mendès.
Un long frisson descend des coteaux aux vallées ;

Des coteaux et des bois, dans la plaine et les champs,

Le frisson de la nuit passe vers les allées.

– Oh ! L’angelus du soir dans les soleils couchants ! –

Sous une haleine froide au loin meurent les chants,

Les rires et les chants dans les brumes épaisses.

Dans la brume qui monte ondule un souffle lent ;

Un souffle lent répand ses dernières caresses,

Sa caresse attristée au fond du bois tremblant ;

Les bois tremblent ; la feuille en flocon sec tournoie,

Tournoie et tombe au bord des sentiers désertés.

Sur la route déserte un brouillard qui la noie,

Un brouillard jaune étend ses blafardes clartés ;

Vers l’occident blafard traîne une rose trace,

Et les bleus horizons roulent comme des flots,

Roulent comme une mer dont le flot nous embrasse,

Nous enlace, et remplit la gorge de sanglots.

Plein du pressentiment des saisons pluviales,

Le premier vent d’octobre épanche ses adieux,

Ses adieux frémissants sous les feuillages pâles,

Nostalgiques enfants des soleils radieux.

Les jours frileux et courts arrivent. C’est l’automne.

– Comme elle vibre en nous, la cloche qui bourdonne ! –

L’automne, avec la pluie et les neiges, demain

Versera les regrets et l’ennui monotone ;

Le monotone ennui de vivre est en chemin !

Plus de joyeux appels sous les voûtes ombreuses ;

Plus d’hymnes à l’aurore, ou de voix dans le soir

Peuplant l’air embaumé de chansons amoureuses !

Voici l’automne ! Adieu, le splendide encensoir

Des prés en fleurs fumant dans le chaud crépuscule.

Dans l’or du crépuscule, adieu, les yeux baissés,

Les couples chuchotants dont le cœur bat et brûle,

Qui vont la joue en feu, les bras entrelacés,

Les bras entrelacés quand le soleil décline.

– La cloche lentement tinte sur la colline. –

Adieu, la ronde ardente, et les rires d’enfants,

Et les vierges, le long du sentier qui chemine,

Rêvant d’amour tout bas sous les cieux étouffants !

– Ame de l’homme, écoute en frémissant comme elle

L’âme immense du monde autour de toi frémir !

Ensemble frémissez d’une douleur jumelle.

Vois les pâles reflets des bois qui vont jaunir ;

Savoure leur tristesse et leurs senteurs dernières,

Les dernières senteurs de l’été disparu ;

– Et le son de la cloche au milieu des chaumières ! –

L’été meurt ; son soupir glisse dans les lisières.
Sous le dôme éclairci des chênes a couru

Leur râle entre-choquant les ramures livides.

Elle est flétrie aussi, ta riche floraison,

L’orgueil de ta jeunesse ! Et bien des nids sont vides,

Âme humaine, où chantaient dans ta jeune saison

Les désirs gazouillants de tes aurores brèves.

Âme crédule ! écoute en toi frémir encor,

Avec ces tintements douloureux et sans trêves,

Frémir depuis longtemps l’automne dans tes rêves,

Dans tes rêves tombés dès leur premier essor.

Tandis que l’homme va, le front bas, toi, son âme,

Écoute le passé qui gémit dans les bois !

Écoute, écoute en toi, sous leur cendre et sans flamme,

Tous tes chers souvenirs tressaillir à la fois

Avec le glas mourant de la cloche lointaine !

Une autre maintenant lui répond à voix pleine.

Écoute à travers l’ombre, entends avec langueur

Ces cloches tristement qui sonnent dans la plaine,

Qui vibrent tristement, longuement, dans ton cœur !

Soleil Couchant

Aux bords retentissants des plages écumeuses

Pleines de longs soupirs mêlés de lourds sanglots,

Sous le déroulement monotone des flots ;

Près des gouffres remplis des falaises brumeuses ;
À l’heure où le soleil, ainsi qu’un roi cruel

Qui veut parer de draps sanglants ses funérailles,

Se déchire et secoue au dehors ses entrailles ;

À l’heure où lentement l’ombre envahit le ciel ;
Un homme se tenait silencieux. La côte

était déserte. Lui, debout, d’un oeil amer

Il regardait tomber l’astre rouge à la mer ;

Et sa pensée aussi déferlait, sombre et haute.
Ah ! Ce n’était pas l’homme au sortir de l’Eden,

Fils encore innocent d’une race nouvelle ;

En qui la vie afflue, à qui Dieu se révèle,

Et qui pour tous les maux n’a qu’un mâle dédain ;
L’homme essayant sa force au seuil des premiers âges,

Libre dans l’univers libre et grand comme lui ;

Défiant l’avenir, et dont l’oeil ébloui

Reflète l’horizon des vierges paysages ;
Plein d’un orgueil sans peur et d’un espoir sans fin ;

Et dans sa beauté fière à qui tout se confie,

Sur la création odorante et ravie

Passant majestueux sous un signe divin ;
C’était l’homme vieilli des races séculaires,

Fils de la lassitude et des labeurs déçus,

Et qui, désabusé des dons qu’il a reçus,

A des printemps plus froids que les hivers polaires ;
Qui, remuant la cendre immense du passé,

Initié tout jeune au mensonge des rêves,

A vu la vanité de ses luttes sans trêves,

Et sans but désormais s’en va le front baissé ;
Qui, ployant sous le poids d’insupportables chaînes,

Se connaît tout entier dans la joie ou les pleurs,

Rassasié du rire autant que des douleurs ;

Sans élans pour le bien, et pour le mal sans haines ;
C’était l’homme rongé par l’angoisse ; vaincu

Sous l’énervant dégoût de sa propre impuissance ;

Et fatal héritier d’une aride science,

Contempteur de la vie avant d’avoir vécu.
En vain il proclamait son génie et sa gloire !

L’ennui met sur ses bras le plomb du châtiment ;

Et son âme qu’il raille, hélas ! Plus tristement

Se rendort à ces bruits de pompe dérisoire.
Stupide et vil, trempé d’inutiles sueurs,

En vain il rit des dieu qu’ont adorés ses pères,

Et s’élance aux profits du fond de ses repaies,

Les doigts crispés, les yeux pleins d’obliques lueurs.
Car le veau d’or, ce dieu comme un autre implacable,

À l’enfer de Midas le regarde marcher ;

Honneur, amour, vertu, tout ce qu’il veut toucher,

Se change sous ses mains en cet or qui l’accable.
Oui, ce dieu, son premier délire, et son dernier,

Le plus riche en autels, le plus riche en apôtres,

Le plus vieux, qui vit naître et mourir tous les autres,

Avant le chant du coq il va le renier.
Il va le renier comme eux tous. Dans les nues

Il l’enverra siéger, livide, avec les dieux

Morts maintenant, jadis beaux, fiers et radieux,

Qui sur les monts sacrés vivaient en troupes nues ;
Près des spectres blafards abandonnés du jour,

Qui planent en lambeaux sur les glaces du pôle,

Et qu’un souffle inconnu, les poussant par l’épaule,

Promène dans l’horreur des exils sans retour.
Pas un ne reviendra ! Le vent de l’ironie

A balayé partout l’ambition du beau.

Sur le dernier autel plus désert qu’un tombeau

L’herbe croît. Il n’est plus de divine agonie !
Plus d’esprits enivrés ! Plus d’hymnes, plus d’encens !

Plus de convives ceints de verveine et de roses !

Plus d’apôtre en extase, et plus d’apothéoses !

Plus de soupirs poussés hors du monde des sens !
Sur la montagne en feu nul ne se transfigure,

Et pour quelque dépouille aux fétides odeurs,

L’homme consumera ses dernières ardeurs

Sous un ciel qui n’a plus la sublime envergure.
Dans un air sans échos sa voix s’éteint. Voilà

Qu’il méprise à la fin sa chair comme son âme,

Et que, toujours brûlé d’une invisible flamme,

Il retourne aux abris chantants qu’il dépeupla.
Mais les transports qui font la jeunesse si belle

Reviennent-ils jamais gonfler les cœurs flétris !

Les pleurs, les repentirs, les plaintes et les cris

Ont-ils jamais ému l’impassible Cybèle !
Nature indifférente, au secret douloureux,

Prés aux vertes senteurs, forêts aux noirs mystères,

Monts couronnés de pins ou de neiges austères,

Vous êtes sans pitié, comme tous les heureux !
L’homme a levé sur vous sa hache sacrilège ;

Sur vous il s’est rué follement, et sa voix

A maudit le silence injurieux des bois

Où meurt le vain appel du désir qui l’assiège :
À jamais il a fui tout ce monde enchanté

Qu’aux rayons de la lune, au fond des solitudes,

On voyait s’essayer aux molles attitudes

Sous l’oeil ardent d’un faune ivre de volupté.
Quand Pan mourut, un cri monta de rive en rive ;

Dans la foi du poète il retentit encor.

Comme un chasseur perdu qui sonne en vain du cor,

L’homme court sans qu’un son en réponse n’arrive.
Las de lui-même aussi, voilà que haletant,

Comme Sisyphe sous le rocher qui l’écrase,

Il s’arrête, et qu’à l’heure où l’occident s’embrase,

Il sent les maux soufferts revivre en un instant.
C’est une heure sinistre et pleine de vertiges.

Depuis les premiers jours, sa magique splendeur

Nous étreint, et nous fait sonder la profondeur

D’un passé qui tressaille en fulgurants vestiges.
Comme l’astre qui fond en longs fleuves pourprés

Dont les reflets au loin baignent les nobles cimes,

Le cœur de l’homme saigne en plongeant aux abîmes

Où ses regrets encor hurlent désespérés.
Mais aujourd’hui, devant la chute glorieuse

Du globe dont l’éclat brillait sur son berceau,

Ce n’est plus vers l’éden dont il gardait le sceau

Qu’il se reporte au bout d’une ardeur furieuse.
Ce n’est plus son enfance au cantique lointain

Dont le ressouvenir en ses fêtes s’exhale ;

Ni la branche arborée en palme triomphale

Qu’il pleure, en gémissant sur sa part du destin.
Ce n’est plus un saint nom qu’il invoque ou qu’il prie,

Hélas ! Et ce n’est plus, même quand vient le soir,

La mort, son épouvante et son dernier espoir,

Qu’il appelle, sentant toute source tarie.
Sous la dent sans pitié du démon qui le mord

Rien ne ranime plus sa force ou son courage ;

Et voilà qu’il se tait sans un reste de rage,

Car il ne peut plus croire à ta promesse, ô mort !
Tu ne peux rien sur l’âme ; et l’impossible envie

Toujours l’assoiffera de bonheur, n’importe où ;

Tu ne peux l’engloutir aussi dans quelque trou ;

Ce n’est pas le repos qui par toi nous convie !
— Et le soleil, jetant sa suprême clarté,

Laissa l’homme, le front plus bas, les yeux plus mornes ;

Et l’esprit descendu dans une nuit sans bornes

Sous l’effrayant fardeau de son éternité.

Souré-ha

I
Le dieu, source de vie et de chaleur féconde,

Qui déverse à flots d’or ses bienfaits sur le monde,

Le grand Phré, brûle. Il tend son disque au haut des cieux.

Le zénith embrasé s’environne de flamme.

Le Nil, père des eaux, reluit comme une lame,

épanchant son limon sur le berceau des dieux.
Partout le sable aveugle et le désert flamboie.

Pas un homme ne passe et pas un chien n’aboie

Dans les villes aux blocs d’édifices carrés.

Depuis le vert delta jusqu’à Thèbe aux cent portes

Dont les temples sous eux cachent des cités mortes,

Tout se tait et s’endort sous les rayons sacrés.
Comme une nécropole, elle aussi, dans la brume

Memphis là-bas s’étend près du désert qui fume,

Muette, et l’on dirait un silence éternel.

Sur les pylônes peints dressant sa silhouette,

L’ibis dans son jabot gonflé plonge la tête

Et sur un pied médite, en découpure au ciel.
Un plus lourd ennui plane, et tout travail fait trêve.

Les palmiers vers le sol d’où nul vent ne s’élève,

Penchent leurs longs cheveux dans l’air de diamant.

Les aiguilles de marbre en grêles colonnades

Jaillissent par milliers, et sur les esplanades

On peut voir s’avancer leurs ombres nettement.
Aux pourtours des palais, auprès des pyramides,

Ces monstrueux défis aux nations timides,

Les grands sphinx accroupis ouvrent leurs yeux sereins.

Trapus, le corps perlé d’une sueur divine,

S’enveloppant au loin d’une poussière fine,

Ils songent aux secrets qui font ployer leurs reins ;
Et scellés à jamais dans leur morne posture,

Sentinelles du temps, regardent la nature

Sous le pschent de granit dont s’ombrage leur front.

Rien ne doit les sortir de leurs longues pensées ;

Impassibles gardiens des croyances passées,

Ils sont les durs rêveurs qu’aucun bruit n’interrompt.
Ils contemplent l’Egypte avec leurs yeux énormes ;

Frères de tous ses dieux aux impossibles formes,

Ils portent sur leur dos toute l’éternité.

Seuls, quelques caïmans se traînent dans la fange ;

Et parfois flotte et glisse au cours droit d’une cange

Un chant marin qui meurt par le fleuve emporté.
II
Ah ! Qui pourra sonder la tristesse qui noie

Un jeune et doux visage accompli pour la joie !

Qui pourra te comprendre, ô mystère des yeux,

Plus profond que la mer, plus vaste que les cieux ?

Lorsqu’un soupir se mêle à la harpe plaintive ;

Lorsqu’un de longs cils noirs une perle furtive

Brille comme une larme et tombe, et reparaît ;

Lorsqu’un mal contenu soulève d’un seul trait,

Sous un gorgerin d’or, un sein vierge qui tremble

Au battement des sons et du cœur tout ensemble,

Et sur lequel remonte un nuage vermeil,

Aurore de l’amour, chaste et brûlant éveil !

La brune Souré-Ha comprit que la nature

N’avait pas de sanglot, pas de note assez pure

Dignes de terminer son hymne de douleurs,

Et s’arrêta, laissant couler en paix ses pleurs.

Goutte à goutte ils tombaient de leur source divine ;

Et quelque boucle sombre errant sur sa poitrine,

Semblait vouloir chercher et boire avidement

Ces pleurs, ces pleurs d’amour, ignorés de l’amant !

Sur de nombreux coussins où se perd l’arabesque,

Les yeux distraits tournés vers les murs tout à fresque,

Samhisis, au teint clair, au beau bras délié,

S’abandonne, un jarret sous l’autre replié.

Son corps est sinueux comme une souple plante ;

Et s’il vient à bouger, sa gorge étincelante

écarte des tissus le bout d’un globe dur.

Quelle caresse aurait sa prunelle d’azur !

Mais ce n’est pas l’amour qui pèse sur sa tête ;

Ce qui fait s’abaisser, dans une heure inquiète,

Comme un long vol d’oiseaux au bord d’un lac, le soir,

Ses sourcils, ce n’est pas un secret désespoir.

Non ; c’est l’ennui stagnant sur Memphis écrasée

Qui l’accable, et sa peau si fine est moins rosée,

Et son petit pied nu, dans l’ombre, par instant,

hors du pagne lamé s’éclaire en s’agitant.

Quand Souré-Ha se tut, ses mains encore errantes

Pour un dernier appel sur les cordes vibrantes,

D’une voix languissante elle lui dit :  » Ma sœur,

Ne pense pas avoir dissipé ma torpeur :

Non ; tu l’as alourdie. O Souré-Ha ! Pardonne ;

Pour m’égayer, plutôt, si tu veux être bonne,

Au lieu d’accords plaintifs pareils aux bruits que font

Les vents mortels, le soir, dans un arbre profond,

Tu chanterais, ma sœur, quelques chansons bien folles,

Ou quelques airs de danse aux légères paroles

Qui me rendent les nerfs avec l’esprit joyeux.  »

Vers elle Souré-Ha ne leva pas les yeux.

Rien ne semblait pouvoir troubler sa rêverie.

L’insoucieuse fille alors, comme attendrie,

Regarda de nouveau cette sœur qui pleurait :

 » Aurais-je deviné, fit-elle, son secret ?

C’est l’amour qu’elle enferme et qui lui ronge l’âme.

L’amour seul dans les yeux sait mettre autant de flamme ;

Pour l’embellir ainsi, l’amour seul dans la voix

Sait mêler la douleur et l’ivresse à la fois.

Je le saurai bien vite !  » Oh ! Les charmantes poses

Que prit pour se lever l’enfant aux lèvres roses !

A côté de sa sœur elle s’en vint s’asseoir.

Souré-Ha demeurait pensive sans la voir,

Sans l’entendre, à son rêve intérieur fidèle.

La cadette sourit, se pencha plus près d’elle,

Et murmura tout bas ce seul mot :  » Thaéri !  »

Comme un chevreau peureux et qui cherche un abri,

Souré-Ha, tressaillant à ce nom tout entière,

En trouble, se tourna vers celle qui derrière

Plongeait dans son regard un regard curieux.

Rougissante de honte, elle baissa les yeux.

 » Je m’en doutais déjà, dit Samhisis ; tu l’aimes !

Et c’est assez longtemps vous cacher de vous-mêmes.

Tout à l’heure il viendra, comme il fait chaque jour,

Et je prétends sur toi détourner son amour.

– Tu te trompes, ma sœur, dit Souré-Ha, confuse ;

Et je ne sais quel dieu t’a conseillé ta ruse.

– Tu l’aimes, j’en suis sûre ; et s’il vient aujourd’hui,

Il saura quel bonheur était là, près de lui.

– C’est toi seule qu’il aime, et que seule il appelle ;

Et quand donc à ses vœux te montras-tu rebelle ?

A quoi bon ces discours, ma sœur ? Toi-même, hier,

Ne me parlais-tu pas de son port libre et fier ?

N’as-tu pas, l’autre jour, ôté pour lui ton voile ?

Depuis qu’il t’aperçut, comme une blanche étoile,

Par un beau soir, portant l’amphore au puits sacré,

N’as-tu pas vu grandir l’amour qu’il t’a juré ?

D’où vient que sans raison ta bouche le renie ?

– Je m’amusais de lui, voilà tout. L’insomnie

N’a pas à mon chevet cloué son souvenir

Comme au tien. Tu pâlis quand tu l’entends venir.

J’y songe à peine ; toi, tu pleures dans l’attente.

– Je te dis que c’est toi qu’il aime ! Et sous sa tente

C’est pour toi qu’à genoux il invoque Rhéa.

Ce n’est pas pour aimer, moi, qu’Ammon me créa.

– Si tu ne l’aimes pas, alors pourquoi ton trouble ?

Pourquoi cette rougeur si prompte qui redouble ?

Ces membres affaissés, ce muet embarras,

Pourquoi pleures-tu donc, si tu ne l’aimes pas ?

D’ailleurs, si tu dis vrai, si c’est moi qu’il adore,

Si c’est moi qu’aujourd’hui son désir cherche encore,

Moi, je ne l’aime pas ; et peut-être demain

Dans l’ombre sous la sienne aura frémi ta main.

Espère, ô Souré-Ha ! J’ai fait un autre rêve.

Ecoute ! Dans la pourpre, hier, près de la grève,

Au milieu de soldats, et leurs chefs à ses flancs,

A son poing fort les traits de quatre chevaux blancs,

Rhamsès passait, debout sur son char qui rayonne.

Dans un flot de poussière autour qui tourbillonne,

Son front mâle brillait sous la tiare d’or.

Son regard souverain, en un splendide essor,

Sur la ville en rumeur et sur son peuple immense,

S’abaissait plein d’orgueil, et pourtant de clémence ;

Il rencontra le mien ; ô mystère inconnu !

Dans l’éclair à mon cœur subitement venu,

Je blêmis, et clouée à ma place, passive,

Je crus que s’avançait dans la lumière vive

Quelque fils de Rhéa, quelque dieu tout puissant !

En moi ce souvenir est toujours renaissant.

Le cortège passa ; je l’admire sans cesse.

Depuis lors, Souré-Ha, je connais la tristesse.

Ah ! Le beau sort serait de réunir sur moi

La puissance et l’amour de Rhamsès, le grand roi ;

De régner sur celui qui règne sur la terre ;

De l’asservir lui-même ainsi qu’un tributaire ;

D’être reine et de voir les peuples assemblés

Se courber sous mon souffle ainsi qu’un champ de blés !  »
III
Le fils d’Aménophis, Rhamsès, que Phré protège,

Las d’encens, a chassé loin de lui son cortège,

Et, sombre, vient s’asseoir sur des gradins portés

Par des captifs d’argent, de bronze et d’or sculptés.

Son oeil terne s’emplit d’indicibles détresses ;

Sa barbe est inflexible et pend en larges tresses.

Comme dans le granit ses traits semblent pétris.

Impassible, il est là, plus calme qu’Osiris.

Il songe et l’on dirait, à ses lèvres si pâles,

Typhon, le dieu commis aux vengeances fatales.

Quelque puissant qu’il soit, il a des jours mauvais

Qui par tous ses vouloirs assouvis lui sont faits.

Il est frère des dieux, maître des rois esclaves ;

Son char lourd fait couler du sang par chaudes laves ;

Mais il arrive une heure où les coupes en vain

Lui versent les cruels projets avec le vin.

Dans le néant il voit déjà fondre sa gloire ;

L’abîme est sans échos, sans éclairs sa mémoire.

Il ne peut sans répit faire la guerre. Il a,

Sur les plans colossaux que l’orgueil assembla,

Vingt peuples pour bâtir son palais et sa tombe.

Il fait du doigt un signe. Alors un homme tombe

Dans la fosse où grommelle un lion favori.

Un jour, nul ne dit plus :  » Le roi Rhamsès a ri !  »

Il ne sait inventer de délices nouvelles,

Et connaît les plaisirs des femmes les plus belles ;

Il émousse à la fin dans leurs yeux ses yeux froids ;

Il les détourne aussi de tout, le roi des rois !

Sur l’univers conquis son char est la charrue ;

L’humanité servile à son trône se rue,

Et contemple en tremblant ses sourcils épiés ;

La beauté, l’or, la myrrhe, il les foule à ses pieds ;

Il peut tout ; il s’ennie, et le monde le raille ;

Il est homme, et plus frêle ici-bas qu’une paille.

Vimupht, le serviteur qui veille à ses côtés,

Et qui d’avance tient ses ordres apprêtés,

Fit un geste ; et l’eunuque à la face glacée

Frappa trois fois des mains devant le gynécée.

Une porte aussitôt sur les tapis moelleux

Roula sans bruit. Alors, entre des brouillards bleus,

Dans la salle envahie avec un frais murmure,

Comme des flancs ouverts de la grenade mûre

Ruissellent à l’envi la nacre et le carmin,

Cent femmes, se pressant par le même chemin,

Parurent, foule agile aux grâces ingénues.

Toutes devant Rhamsès, les unes demi-nues,

Les autres le corps ceint d’un voile transparent,

Vinrent, selon le rite, et leur âge, et leur rang,

Molle ondulation de poses provocantes,

écrin épanoui de lèvres éloquentes,

Chaîne adorable où tout chaînon vaut un trésor.

Et tout autour fumaient les cassolettes d’or ;

Et les désirs flottaient dans l’air plein de spirales,

Aux chants voluptueux des harpes inégales ;

Et les voix des castrats au fond montaient en chœur.

Mais le roi sur son trône était un dieu sans cœur.

Confuses, près de lui, ses quatre favorites,

Ta-Hé, Thméa, la blonde aux mains toutes petites,

Rhamel aux bras ambrés, et Marphris aux grands yeux,

S’assirent. Puis, le reste en cercle harmonieux

Se groupa loin du maître à la morte pensée,

Chacune par le fouet de l’eunuque cassée.

Celui-ci de nouveau frappa trois coups. Alors

S’élancèrent au rythme où s’enfièvrent leurs corps

Des esclaves dansant au son de la cithare,

La molle ibérienne et la svelte barbare,

La jeune fille aux dents si blanches, au cou noir,

Qui sourit de passer devant chaque miroir,

Et la circassienne indolente et massive,

Et d’autres qui faisaient dans leur gaîté lascive

Reluire l’éclat nu de leurs formes au jour,

Ou sonner les anneaux de leurs bras, tour à tour.

Le roi dédaigna tout ; jusqu’à la plus aimée,

Jusqu’à Marphris, qui vint, rieuse et parfumée,

Lui tendre l’échiquier qui sait vaincre l’ennui.

Toutes sur un signal s’éloignèrent de lui,

Tête basse, et, frappant ensemble leurs poitrines,

Déchiraient sur leurs seins gonflés les gazes fines,

Pleuraient d’avoir perdu la faveur du grand roi,

Qui devant leurs beautés, nul ne savait pourquoi,

y restait insensible, et tel qu’un sphinx de pierre.

Quand il fut seul, Rhamsès releva sa paupière

En regardant Vimupht, qui, prosterné plus bas,

Presque à genoux, lui dit :  » O roi ! Dans les combats

Egal à Phré, le dieu qui brûle solitaire ;

Roi, très chéri d’Ammon, tu domines la terre ;

Commande à ton esclave ! Entendre est obéir !

Si je manque à ton ordre, il me faudra mourir.

Roi, j’écoute.  » et Rhamsès lui dit :  » Avant une heure,

Malgré tous ses refus et son père qui pleure,

Il me faut Samhisis, la fille du savant !  »

Alors il se leva, puis sortit en rêvant.
IV
Au fond des corridors, dans sa grave retraite,

Memmaratkha toujours se renferme. Il s’arrête,

Comme en extase, auprès d’un cippe déterré,

Par les griffes du temps monolithe échancré ;

Puis, sur des papyrus couverts d’hiéroglyphes,

Approfondit leur sens qui se cache aux pontifes,

Médite un autre arcane, héritage plus vieux,

Ou déchiffre un par un les cartouches des dieux.

Aussi jaune que l’est la peau d’une momie,

Sous la lampe jamais éteinte ! Unique amie !

Son crâne large et ras se plisse abondamment.

Silencieux, perdu dans son recueillement,

Plein d’horreur, il épelle un livre fatidique

Dans les rites anciens qu’un prêtre mort indique,

Et tous les jours de feu, tous les soirs constellés,

Il sonde avec Hermès les siècles écoulés.

Sa robe aux bords salis serpente sur les dalles ;

Et sur les bouts pointus de ses larges sandales

Un nobre s’illumine en traits mystérieux.

Que le Nil, débordé de son lit, furieux,

Menace d’engloutir Memphis sur son passage :

Il n’aurait aucun pli d’effroi sur le visage ;

Sans entendre, sans voir, sans un geste, il mourrait ;

Car il cherche l’obscur et terrible secret ;

Car son regard perçant plonge à travers le vide,

Car son doigt décharné qu’il promène est avide

De soulever enfin le grand voile d’Isis.

Il vit tout seul au sein d’un rêve immense assis.

Déjà l’ombre au dehors croissait dans les savanes.

C’était, loin des faubourgs, l’heure où les caravanes

Vont replier la tente, et sur les sables blancs

Reprendre le chemin du désert, à pas lents.

Quelqu’un entré sans bruit souilla l’austère asile

Du vieux mage, et lui dit :  » Sors du songe où s’exile

Ta vie ! Ecoute-moi ! Lève ton corps penché !

Et si dans quelque membre un muscle moins séché

Sous un reflet royal peut tressaillir de joie,

Sois content, car Rhamsès est celui qui m’envoie !

Le bien-aimé puissant d’Ammon-Ra, le soutien

Des cinq fils de Rhéa, mon roi, comme le tien,

Daigne, c’est un honneur suprême pour ta race,

Sur Samhisis, ta fille, ouvrir les yeux par grâce.

Demain dans son palais en reine elle vivra,

Et le peuple à ses pieds ainsi l’adorera.

Pour ton obéissance, ô vieux prêtre ! Il te laisse

Souré-Ha, car il prend pitié de ta vieillesse,

Et te donne en surplus dans ces coffrets pesants,

Pour le prix qu’il te doit, ces précieux présents.

Réponds !  » Memmaratkha laissa l’homme tout dire,

Et sans qu’un poil frémît sur son masque de cire,

Lui dit :  » Tu peux garder aussi bien mes deux parts !

Prends mes filles, et l’or avec elles. Mais pars !

Mais va-t’en ! Car la vie est de courte durée,

Car la science est longue et cette heure est sacrée !  »

L’envoyé disparut sur-le-champ ; soucieux,

Le mage avait repris sa lutte avec les dieux.

Vimupht entra bientôt dans une salle étroite.

Là, tout près du jet d’eau qui bruit dans l’air moite,

Les deux sœurs caressaient leurs désirs opposés,

Songeant, l’une au bonheur modeste, aux longs baisers

Sur la grève, le soir, et l’autre, à la paresse

Du royal gynécée où l’orgueil la caresse,

Où chacune humilie à son tour sa beauté

Devant elle et lui paie un tribut mérité.

 » Laquelle est Samhisis de vous deux ? dit l’esclave ;

Qu’en signe de bonheur, trois fois elle se lave

Le visage et les mains dans une eau d’oasis !

– Parle ! Que lui veux-tu ? C’est moi ! Par l’oeil d’Isis !

N’étais-tu pas hier près du roi, quand la foule

Affluait devant lui comme une épaisse houle ?

– Oui, femme ! Il a daigné jeter les yeux sur toi.

Triste, depuis hier il t’aime ; et c’est pourquoi

Je viens pour t’emmener. Durci par la science,

Memmaratkha, ton père, avec insouciance

Me permet, si je veux, de prendre aussi ta sœur,

Car tout lien terrestre est brisé dans son cœur.

– Souré-Ha ! Tu l’entends ! La déesse elle-même

A pris soin d’exaucer mon souhait. Rhamsès m’aime !

Son messager vers moi, sur un ordre pressant,

Accourt, et je le suis, et mon père y consent !  »

Et la si triomphante et folle jeune fille,

Sans voir, en ses apprêts, cette larme qui brille

Aux yeux de Souré-Ha, lui dit :  » Dans ton amour,

Dans ta simplicité sois heureuse à ton tour !

Puisque tu préférais un bonheur qu’on ignore,

Reste donc, et l’attends ! Vers le palais sonore

Isis me pousse ; adieu ! -va donc !  » dit Souré-Ha,

Qui pensait :  » Quant à moi, ce jour décidera !  »
V
L’horizon au dieu Phré rouvrait ses beaux portiques.

Cependant par le Nil qui court aux mers antiques,

Sans peur de l’amphibie au guet sous les roseaux,

Un homme nage et fend rapidement les eaux.

A travers les lotus de la berge il arrive

Et touche aux bords. à peine a-t-il franchi la rive,

Que sur ses membres nus, sur son torse bronzé,

Les rayons du soleil dans un air embrasé

Avaient bu l’eau du fleuve et guéri la fatigue.

Il est tout jeune et beau. La nature prodigue

Lui donna plus : la force ; et l’on voit la fierté

Ennoblir sa démarche avec la volonté.

Il sait droit devant lui regarder un obstacle ;

Il n’est pas de ceux-là qui traînent en spectacle

La blessure d’un cœur lâchement résigné ;

Pour chérir un supplice atroce, il n’est pas né.

Il marchait au hasard, solitaire, et très calme ;

Comme un dieu méprisant qui réserve sa palme,

Jusqu’ici pour la femme il n’avait qu’un dédain.

Nul sourire n’usait sa rigueur. Mais soudain

Il a vu Samhisis paraître, et dans son âme

Il a senti l’éclair, et le flot d’un cinname

épanoui l’emplir de langueurs ; et l’espoir

A fait son pas moins sûr et son regard plus noir.

Il déplie à la hâte et sur son corps il jette

Ses vêtements portés hors de l’eau sur sa tête,

Et s’élance, tout plein d’une fièvre d’amour,

Vers le seuil fortuné qu’il revoit chaque jour.

 » C’est gémir trop longtemps, pense-t-il, dans le doute ;

Tout entière, à la fin, j’ai vidé goutte à goutte

La coupe des poisons que m’offre cette enfant.

C’est assez supplier ; l’amour me le défend.  »

Il entre. Souré-Ha, les paupières baissées,

Seule et triste, suivait le cours de ses pensées ;

Quand tout près retentit le bruit d’un pas si cher,

On eût pu voir pâlir et frissonner sa chair.

La nuit venait de près, et des ombres voraces

Couvraient les hauts plafonds, les murs et les terrasses.

Il était arrivé ; mais un pressentiment

Le retint sur le seuil, anxieux. Un moment,

Sans voix, il contempla cette vierge isolée,

Et qui pensait à lui, sous sa peine accablée.

Mais tout à Samhisis, l’absente, il ne lut pas

Le douloureux secret de si proches combats.

D’un seul mot il pouvait en ces yeux faire luire

Une flamme, en ces pleurs rayonner un sourire.

Mais il ne connaissait qu’un nom, et qu’un souci :

 » Samhisis ? cria-t-il ; n’est-elle plus ici ?

Vous vous taise ! Parlez ! Dites-moi qu’elle est morte,

Plutôt que pour un autre elle ait franchi la porte !

Je saurais me venger. Hélas ! dit Souré-Ha,

Dont le si pur visage à sa voix s’empourpra ;

Rhamsès est plus qu’un homme, et loin de tous il siège ;

Et ses aïeux divins le gardent de tout piège !

– Voilà donc le bonheur qu’elle préfère ! Hé quoi !

Tous mes serments n’étaient, pour la fille sans foi,

Qu’un vain jeu, qu’un mensonge ! Au long récit des rêves

Que je faisais pour nous, en ces heures trop brèves,

A genoux à ses pieds, et les yeux dans ses yeux,

Peut-être songeait-elle à ce sort glorieux !

O honte ! Elle accepta pour elle un rang infâme !

C’est le fouet de l’eunuque insolent et sans âme

Qu’elle couru chercher sans horreur, sans regret

Pour le crédule amant qui vers elle accourait !

– Peut-être existe-t-il quelqu’une plus fidèle,

Dont l’amour deviné vous consoleait d’elle.  »

Et pourpre, elle n’osa lui dire un mot de plus.

Le jeune homme, la voix et les traits résolus :

 » Souré-Ha ! Je ne sais si les autres oublient ;

J’ignore si les cœurs ici-bas se délient ;

Mais moi, je ne veux pas oublier, et je sens

Une soif de vengeance envahir tous mes sens ;

La jalousie étreint et brûle tout mon être ;

Par Typhon ! Souré-Ha, je le saurai peut-être,

Si la mort peut aussi délivrer de l’amour !  »

Et, repassant le seuil, il s’enfuit sans retour.

Comme un ramier blessé qui dans les airs tournoie

Poursuivi par le bec d’un sombre oiseau de proie,

Souré-Ha mesurait l’abîme de son sort.

 » Comme il l’aime ! Dit-elle. Eh bien ! Mieux vaut la mort.

C’est moi qu’il frappera ; moi, qui mourrai, contente

Si c’est lui qui me tue, en ses bras palpitante !  »

La nuit dans le vieux Nil baignait son pied charmant,

Et, sereine, invitait l’homme au recueillement.
VI
Rêves inassouvis des amours impossibles,

Rongerez-vous toujours de vos dents invincibles

Le misérable fou qui de vous s’est épris ?

Quoi ! Parce qu’aux éveils de la chair, et surpris

Par les vagues chaleurs montant d’une étincelle,

Il but l’amer venin qu’un azur faux recèle,

Serpents mélodieux, le mordrez-vous toujours ?

Ne fuirez-vous jamais, charmes de ses beaux jours ?

Est-ce un crime d’aimer ? C’est donc un culte impie

Que l’amour ? Jusqu’à quand faudra-t-il qu’on expie

Les parfums qu’on brûla sur l’ineffable autel ?

Le songe des vingt ans doit-il être immortel ?

L’homme est né pour souffrir, oublier et se taire ;

C’est un homme, celui qui dans la route austère

Marche vite à son but, les deux bras en avant,

Et ne se tourne pas aux surprises du vent.

Qu’importe l’horizon ? Sans rappels en arrière,

Le fort ne se résout jamais à la prière.

Que peut-il espérer, celui qu’un souvenir

étreint plus qu’un remords, et qui ne peut bannir

Le mirage infécond de sa jeunesse vaine ;

Qui lui-même resserre autour de lui sa chaîne,

Dans sa prison factice est son propre geôlier,

Et, n’osant pas mourir, ne veut pas oublier ?

Depuis trois jours et trois mortelles nuits, farouche,

Comme un fauve affamé qui roule son oeil louche,

Thaéri frémissant rôde autour du palais

Où Samhisis se mire aux feux des bracelets.

Prêt à frapper, dans l’ombre, attentif, il épie.

Depuis ces trois longs jours, dans son secret tapie,

Soué-Ha par des dons a gagné la faveur

Des gardiens, et gaîment veille auprès de sa sœur.

Mais peut-être bientôt viendra l’heure indécise

Où doit partir le trait que la vengeance aiguise,

Car cette nuit Rhamsès veut fêter Samhisis.

Il est aux bords du Nil une ronde oasis ;

Et c’est là qu’il ira. Courage ! Voici l’heure

Où l’âme se roidit au fond du corps qui pleure.

Regarde si ton arc, jeune homme, est bien tendu ;

Jeune fille, aguerris ton regard éperdu !

Depuis longtemps déjà sous les dunes de sable

Phré cachait le brasier de son disque implacable.

Déjà le fleuve au loin reflétait mille feux ;

Tout un peuple attendait sur la grève, envieux

D’étaler son opprobre en concerts d’allégresse.

Le roi venait. Et belle et savourant l’ivresse,

Sous un dais fastueux, par vingt femmes porté,

Samhisis s’avançait heureuse à son côté,

Projetant ses lueurs d’en haut sur une foule

Qui lui semble un tapis vivant que son pied foule.

Aux hommages rendus pour la première fois,

Elle croyait, parmi les parfums et les voix,

Sentir comme un lotus divin dans sa prunelle.

Oh ! Ce soir, le passé, qu’il était mort en elle !

Au milieu des flambeaux et des astres, au bruit

Du cortège pompeux qui la guide et la suit,

Qu’ils étaient loin, ses jours de paix et d’innocence,

Sous le toit paternel qu’un jeune amour encense !

Comme elle avait alors oublié Thaéri !

Souré-Ha, toujours prête à retenir un cri,

L’escortait, pâle, en proie à sa muette angoisse,

Et le sein soulevé sous la main qui le froisse.

Mais avec plus de hâte aussi, sur le parcours

Elle paraît chercher quelqu’un aux alentours.

Enfin, sorti de l’ombre, un homme noir se dresse

Derrière elle :  » Ma tâche est faite. Avec adresse,

J’ai pu suivre celui que tu m’as indiqué ;

Là-bas, dans les roseaux, il se tient embusqué,

L’arc en main, à l’endroit où le Nil fait un coude,

Sur la digue à laquelle une oasis se soude.

– C’est bien ! dit Souré-Ha ; tiens ! Prends vite, et t’enfuis !  »

Il disparut d’un bond. Le Nil flamboyait. Puis

Il emporta bientôt sur les canges royales

Le cortège et les chants des lyres triomphales.

 » Que regardes-tu donc, ma sœur, autour de toi ?

Dit Samhisis. Je veux que ce soir, près de moi,

Chacune ait sa chanson comme sa banderole.

Tous tes désirs, dis-les. N’as-tu pas ma parole ?

Parle !  » Alors, Souré-Ha :  » Si je te demandais

De m’asseoir à ta place un instant sous ton dais,

Et d’essayer un peu ta pose et ta parure ?

J’en serais plus rieuse après, je te le jure !  »

Ce caprice jaloux sut plaire à Samhisis.

Comme la conque d’or de la déesse Isis,

La cange suit le fleuve auguste en sa descente.

Souré-Ha sous le dais se tient, éblouissante ;

Et tandis que son être est brisé de douleurs,

En s’efforçant de rire, elle arrête les pleurs,

Les derniers, que ramène une pensée amère.

Qu’elle était belle ainsi, dans sa gloire éphémère !

Belle comme l’étoile au ciel tout constellé

Qui surgit et qui meurt après avoir brillé !

Mais près des joncs mêlant sur les bords verts de l’île

Leurs rameaux plus touffus, la barque vient, tranquille.

Aussitôt Thaéri s’est levé dans la nuit.

Il croit voir Samhisis ; et la corde sans bruit

Sous ses doigts est tendue. Il demeure immobile

Une seconde. Il vise avec un art habile.

Puis la corde a vibré… ce ne fut qu’un soupir.

L’âme de Souré-Ha qui rêvait de partir

S’envola. Son beau corps roulait dans le sillage.

Ce soir, les caïmans qui rôdaient sur la plage

Se sont repus entre eux dans un double festin,

Car le flot ne rendit nul cadavre au matin.

Stella Vespera

I
L’image de Florence en moi s’était dressée

Ce soir-là. De nouveau, j’y suivais en pensée

Les pas silencieux de Stella Vespera.

Sœur des merveilles d’art qu’un beau siècle inspira,

Elle m’avait charmé comme un pur marbre antique,

Et me hantait depuis, fantôme énigmatique.

On disait sa famille oubliée. Un secret

Cachait sa vie à tous. On ne la rencontrait

Que dans quelque musée illustre. Sur sa trace,

Comme un témoin souffert dont l’amour embarrasse,

Une vieille toujours traînait à quelques pas,

Les yeux fixés sur elle, et ne lui parlant pas,

Duègne ou mère, à la fois gardienne et protectrice,

Et tout en murmurant, soumise à son caprice.

Tous les jours, environ une heure avant le soir,

On la voyait venir du plus désert couloir

Faire choix d’un portrait de madone ou de dame

En lequel un vieux maître avait mis sa grande âme.

Elle restait alors, les bras croisés, couvrant

Le tableau d’un regard de défi, pénétrant

Et large, d’où partait vers la tête sans vie

Je ne sais quel éclair de dédain et d’envie.

Certe, avec ces chefs-d’œuvre au renom magistral

Elle aurait, sans pâlir, pu lutter d’idéal ;

Et moi-même, j’avais, au fond des galeries,

Dans quelque coin, derrière un pan des draperies,

Maintes fois contemplé cet entretien muet,

Antagonisme étrange où nul ne remuait

Du type impérissable et du type éphémère.

Chacun s’écartait d’elle ainsi que de sa mère.

On lui donnait vingt ans à peine. Une clarté

Comme un rayonnement entourait sa beauté

Qui, splendide, éclatait en floraison entière,

Mais se sculptait aussi, comme en un bloc de pierre,

Dans une incomparable et mortelle froideur.

Ceux que vers elle avait attirés trop d’ardeur

S’étaient sentis vaincus et terrassés sur place

Par une pesanteur de mépris et de glace

Qui tombait de ses yeux sans pareils. Son vrai nom,

Nul n’avait jamais pu l’apprendre, disait-on.

Comme elle apparaissait vers une heure tardive

Dans les palais, sans bruit, solennelle et pensive,

On lui trouva bientôt ce nom mystérieux

De Stella Vespera. Personne, jeune ou vieux,

Par prière ou présent, n’avait obtenu d’elle

Qu’elle posât jamais devant lui pour modèle.

Elle n’aimait que l’art d’autrefois, et semblait

Fuir le peintre au travail devant un chevalet.

Les curieux, lassés d’un effort inutile,

La laissaient disparaître au bas d’un péristyle

Dans l’ombre et dans la foule. On s’était contenté

D’une légende autour de sa sévérité.

On disait qu’autrefois, Stella, sans aucun voile,

Avait brillé, bijou d’un palais, sur la toile,

Conception d’un prince inconnu du pinceau,

Sans rivale, parmi les plus dignes du sceau

Des maîtres plus heureux dont la gloire se nomme.

Pour ce corps insensible, on disait qu’un jeune homme,

Un peintre florentin, plus tard s’était épris

D’un amour insensé mais fervent, et pour prix

Sut animer aussi cette autre Galatée.

Un soir qu’il l’appelait dans la salle écartée,

Il la sentit tomber dans ses bras doucement.

Quand il mourut, Stella, fidèle à son amant,

Fut pise du dégoût de sa métamorphose ;

Et pour se rendormir dans sa première pose

Comme autrefois, au ciel d’un art patricien,

Voulut chercher son cadre et son palais ancien ;

Mais soit qu’elle eût perdu la mémoire à cette heure,

Soit que le feu peut-être eût détruit la demeure,

Elle ne put jamais les trouver. C’est ainsi

Que Stella, sous l’élan d’un unique souci,

Errait désespérée, et jalouse de celles

Qui dans l’orgueil serein des formes immortelles

De musée en musée insultaient son destin.

D’autres disaient encore et tenaient pour certain

Que l’art avait en elle un malfaisant génie,

Dont le regard, tombé sur une œuvre finie,

Changeait la toile exquise en rebut d’atelier.

Tel était à Paris le conte familier

Qui depuis mon retour m’obsédait, plus encore

Ce soir-là ; car octobre, agitateur sonore,

Semait dans l’air les voix des souvenirs perdus.

Et ceux-là revenaient en moi plus assidus,

Tandis qu’avec Centi, sur la berge isolée,

Je suivais pas à pas quelque lointaine allée.

Je l’avoue, en tout temps je me suis abreuvé

Des choses d’outre-vie, et n’ai que trop rêvé.

Mais Centi, le grand peintre, avait poussé mon âme

Vers les mondes obscurs dont il trouait la trame ;

Et dans ses mots, parfois, filtrait subtilement

Le dangereux levain d’un bizarre aliment

Qui, bien loin du réel, comme un corps qu’on délie,

Me roulait aux confins troublants de la folie.

Ce soir, en regardant sous la fraîcheur des eaux,

Où les arbres en feu renversaient leurs arceaux,

Le brouillard s’épaissir dans ce autres portiques,

Je sentais que l’esprit des songes fantastiques

Dormait autour de nous. Par instinct, j’arrêtai

Le récit sur les bords de mes lèvres monté,

Pour ne pas réveiller ce tentateur tranquille.

Nous nous taisions, laissant derrière nous la ville.

Le peintre s’arrêtait ; il murmura vers moi :

 » Qu’est-ce que le génie, après tout ? C’est ma foi

Qu’il est évocateur, aussi bien que prophète ;

Que ce qu’il croit créer est l’image parfaite

D’un être que retient l’avenir ou la mort,

Ou qui, peut-être aussi, se cache à son effort,

Bien loin ou près de lui, mais dans son heure même,

Réalité vivante égale à l’art suprême,

Mais qu’un cercle défend, redoutable au désir,

Fatal à qui la cherche, et la voudrait saisir !

– Et selon vous, lui dis-je, il faudrait ainsi croire

La réalité fille ou sœur de l’illusoire ?  »

Il se tut quelque temps, et, plus calme, reprit :

 » L’art est un miroir clair pour un puissant esprit !

L’ancêtre, dont le nom m’est un âpre héritage,

Eut, dit-on, la folie et la gloire en partage.

Mais c’est un fait, célèbre à Florence, jadis,

Que cinquante ans après sa mort, sous Léon Dix,

Dans cette ville même, on ne sait d’où venue,

Vivait aux yeux de tous une femme inconnue,

Laquelle était l’exact et merveilleux portrait

De son chef-d’œuvre à lui, qu’un grand prince montrait,

Et que tous renommaient à l’égal d’un prodige.

– Et qui donc le possède aujourd’hui ? Répondis-je.

– Quelque vingt ans après son palais s’écroula

Dans la flamme avec lui. Mais laissons tout cela ;

Venez bientôt me voir et parler de Florence.

Je sens pour cette ville une étrange attirance ;

Et pour m’en délivrer il faudra bien qu’un jour

Dans la noble cité je m’éveille à mon tour.  »
II
En entrant, j’admirais à loisir, d’habitude,

Le riche encombrement du cabinet d’étude ;

Comme de vieux amis, je les connaissais bien,

Tous ces dressoirs à jours de style italien ;

Ces ivoires jaunis, ces coupes, ces épées

Aux médailles d’acier par Cellini frappées ;

Ces bronzes florentins ; dans leurs cadres toscans

Ces bustes de seigneurs aux grands airs provocants,

Qui tous à leurs pourpoints portaient la même date.

Cette fois, je passai devant eux à la hâte,

Mais non sans me sentir brusquement traversé

Par la sensation d’un glorieux passé ;

Et les mots de Centi sur Florence, la veille,

Me semblèrent encor tinter à mon oreille.

L’atelier m’attirait ; et du premier coup d’oeil

Je demeurai cloué de stupeur sur le seuil,

Comme un halluciné devant l’esprit qui passe.

Sur cinq grands chevalets qui tous me faisaient face,

Dans leurs cadres égaux, j’avais vu cinq portraits

éternisant cinq fois d’un coup les mêmes traits.

Du plafond, tout autour, tombait en masses lourdes

La tenture au sujet païen, aux couleurs sourdes ;

Et magnétiquement je reportai les yeux

Vers les tableaux, travail d’un art prestigieux,

Sur lesquels un jour vif affluant dans la salle

Versait à pleins carreaux sa nappe triomphale.

Chacun semblait le but d’un vouloir différent.

L’on eût dit du premier quelque tout neuf Rembrandt.

C’étaient les mêmes fonds d’épaisses atmosphères

Et d’obscurité chaude aux attrayants mystères ;

Mais jamais le pinceau du maître hollandais

N’avait si loin poussé les ténèbres ; jamais

Si merveilleusement il n’en creusa les ondes

Sous une transparence aux caresses profondes.

Quant au visage même, à peine il paraissait

Sur les bords de la nuit qui l’ensevelissait.

Mais en me rapprochant, contemplateur avide,

Quelque baigné qu’il fût par une ombre fluide

Avare des blancheurs qu’elle dérobe au jour ;

Quelque indécis que fût l’harmonieux contour

Du col à la poitrine où le sein vient de naître ;

Il me fallait aussi sur-le-champ reconnaître

Une noblesse éparse au sommet de ce front,

Dans les vagues lueurs qui plus bas se fondront ;

Une suavité dans cette chevelure

Onduleuse ; une grâce enfantine et si pure

Sur ces lèvres ; partout, pour chaque ligne enfin,

Une virginité de calme séraphin,

Une fleur de jeunesse, une aristocratie

De rêve, s’unissant dans sa gloire adoucie

A la solennité d’une apparition

Dont Rembrandt n’a jamais cherché l’impression.

Concevez à présent cette confuse image

S’avançant de degrés en degrés, d’âge en âge,

De toile en toile, vers la lumière et vers vous ;

Du fond de ces vapeurs au rayonnement roux,

Voyez-la s’imprégner chaque fois d’une vie

Plus intense, toujours à l’ombre plus ravie,

Virginale toujours, mais femme cependant

De plus en plus, plus fière aussi vous regardant,

Et des limbes premiers de son adolescence

Arrivant, sous l’essor de sa jeune puissance,

Jusqu’à l’éclosion enfin d’une beauté

Sûre d’avoir conquis son immortalité.

Tels j’admirais, plongé dans de longues extases,

Ces portraits successifs, insaisissables phases

De la forme endormie encor dans sa candeur

A la forme éveillée en sa riche splendeur,

Qui se connaît et qui s’impose, de la vierge

Qu’un songe inconscient et sans amour submerge

A celle qui se sent aimée, et dont les yeux

Ne réfléchissent rien d’un cœur silencieux.

Et maintenant, tout près de moi, la pâle tête

Qui dans le dernier cadre, illusion complète,

Respirait, échappée aux baisers de la nuit ;

Dardait vers moi l’éclair d’un regard qui poursuit ;

S’enveloppait de vie et d’éclat, palpitante

Des vivaces espoirs d’une héroïque attente,

Et magnifiquement, comme un matin d’été,

épanouie au sein de sa propre clarté ;

Ainsi qu’en un miroir un reflet qui s’obstine,

C’était bien cette fois la tête florentine

De Stella Vespera, telle que bien souvent

Naguère je l’avais contemplée en rêvant.

Jamais l’art ne fixa d’une main plus fidèle

Dans son panthéon chaste un glorieux modèle ;

Jamais aussi, devant le génie et l’amour,

Plus belle vérité ne se fit voir au jour.

Ainsi, mon souvenir, dans sa forme absolue,

Triomphant, tout à coup se dressait à ma vue,

M’enchaînait de nouveau, si loin ! Et se parait

D’un charme plus profond fait d’un nouveau secret,

Sacrant tout l’atelier du silence des temples !

Et moi, je m’abîmais dans ses prunelles amples.

Bien des heures, j’avais jusqu’ici médité,

En pensant à ses yeux, sur leur étrangeté ;

Ce jour-là, tout à coup, sur l’image imprévue

J’en surpris la raison restée inaperçue.

 » Oui, me dis-je, en effet, l’un de ses yeux est noir

Et luisant comme l’encre, et l’autre, comme un soir

Sans lune, est d’un bleu sombre étoilé de lumières ;

Et leurs disques rivaux emplissent les paupières !  »

Enfin, un dernier cadre, isolé dans un coin

De l’atelier, forçait ma vue un peu plus loin.

Ce n’était qu’une ébauche, une esquisse légère,

Mais toujours de Stella, l’obsédante étrangère.

Quel nimbe reluirait sur ce front renaissant ?

Centi voulait-il donc, d’un désir tout récent,

Artiste inassouvi, surpasser la nature,

Et jusqu’au surhumain tenter une aventure ?

Ou bien, comme il avait, magicien de l’art,

Suivi cette beauté d’un scrupuleux regard

Dans son progrès, depuis l’aube crépusculaire

Jusqu’à l’heure qu’un ciel d’apothéose éclaire,

Allait-il la poursuivre, artiste sans pitié,

Dans son déclin aussi chaque jour épié ?

Et le temps s’écoulait. Mes yeux enthousiastes

Toujours interrogeaient ce visage en ses fastes ;

Et, comme sur les bords d’un puits vertigineux,

Je me sentais sans fin pris dans les mille nœuds

D’une énigme enlacée à l’énigme contraire ;

Et nul raisonnement ne pouvait m’y soustraire ;

Et, dans la vaste salle où je demeurais seul,

Il me semblait parfois que l’esprit de l’aïeul

Derrière moi veillait au fond des angles sombres ;

Car vers les murs déjà s’amoncelaient les ombres.

Le soir vint. éperdu d’extase, stupéfait,

Je regardais toujours. Le génie, en effet,

Ne laisse pas en vain sur ses œuvres l’empreinte

D’une forte pensée. Une énergique étreinte

Sort toujours de la toile abandonnée, et tient

Dans son réseau subtil le profane qui vient

Troubler impudemment l’atelier solitaire.

La nuit s’épaississait au fond du sanctuaire,

Noyant tout, chevalets, cadres et cheveux blonds.

Alors, et malgré moi, furtif, à reculons,

Je partis lentement, chassé par ces fronts pâles

Qui, lumineux, pareils à de larges opales,

Paraissaient, sous le flux des ténèbres montant,

M’enfoncer un regard de foule inquiétant.

Le malheur s’abattit sur moi cette nuit même,

Et pour longtemps crispa sur mon cœur sa main blême.

Au fond d’une retraite, au loin, et dans l’oubli

De Stella, je vécus un temps enseveli.
III
Je revins. Quelques jours plus tard, dans un musée,

Je promenais sans but ma tristesse apaisée,

Quand je vis disparaître, au bas d’un escalier,

Une vieille en costume au style singulier,

Qui me remémora la vierge d’Italie

Qu’à ses portraits lointains une énigme relie.

Je voulus pénétrer ce secret jusqu’au bout,

Et courus chez Centi. Je le trouvai debout

Devant sa dernière œuvre ; et ses yeux, dans l’ivresse

Du triomphe, élevaient leur brûlante caresse

Sur la toile achevée, et seule cette fois.

Lui-même s’agitai, parlant à haute voix,

Artiste émerveillé devant son propre ouvrage.

Dès l’abord, une joie éclaira son visage ;

Il s’élança, me prit le bras, et, m’entraînant

En face du tableau, s’écria :  » Maintenant,

Regardez ! … répondez ! N’est-ce pas, qu’elle est belle ?

N’est-ce pas, qu’elle arrive à l’amour qui l’appelle ?  »

Et moi, je regardais déjà, me demandant

Comment il avait pu, d’un effort ascendant,

Faire plus resplendir la tête sans rivale,

Et, par plus de magie, en un plus pur ovale

Vivifier ces traits sous un ciel ébloui.

Comme autrefois, toujours, c’était bien aujourd’hui

Le beau front lumineux et chargé de pensées ;

Mais son éclat, vainqueur des ombres dispersées,

Brillait plus éloquent encore ; il se gonflait,

Flamboyant, agrandi sous le double reflet

D’un éternel bonheur et d’une paix conquise.

C’était, sous la lueur changeante qui l’irise,

La même chevelure aux anneaux blonds et bruns,

Libres et déroulés sans fin, dont quelques-uns,

Voluptueux flocons qu’un sein grec illumine,

Flottaient confusément aux bords de la poitrine.

Mais, plus souple auréole et plus suave encor,

S’épandait sur le cou leur opulent trésor.

Les yeux étaient toujours aussi pleins, aussi chastes,

Aussi profonds, l’un bleu comme les nuits néfastes

Sans lune, l’autre, noir comme l’encre, et tous deux

Limpides ; mais le large éclair qui sortait d’eux

N’était plus la clarté de l’orgueil ni du rêve ;

C’était l’ardent rayon de l’amour qui se lève ;

Et la lèvre, plus rouge encor, plus finement

Découpée aujourd’hui, comme pour le serment

Et pour l’aveu, s’ouvrait au baiser qui l’attire.

On entait à travers ce superbe sourire

La victoire éclater dans la soumission,

Comme aussi dans ces yeux, avec la passion,

Passer l’enivrement d’une beauté céleste.

Et comme refoulant derrière elle, d’un geste,

Et pour jamais, bien loin, les brumes d’autrefois,

Par un miracle d’art qui renverse les lois,

Dans la pleine lumière où chaque trait s’anime

Elle avançait vers nous son visage sublime.

Et c’était l’idéal, pensais-je, que là-bas,

Malgré tout, l’autre encor ne réalisait pas.
 » Enfin ! S’écria-t-il, cette fois, c’est bien elle !

N’est-ce pas, qu’elle vit ? N’est-ce pas, qu’elle est belle ?

Une âme plane aussi sur ma création,

Et ton cœur bat en moi, divin Pygmalion !

Qui donc a pu railler ton amour ineffable ?

Ta Galatée, ô grec ! N’était point une fable !

Ce n’est pas ta statue au marbre radieux

Qui s’anima pour toi sous le souffle des dieux.

Non. Mais ils t’ont permis, ton œuvre terminée,

De rencontrer alors la femme devinée !

– Celle-là, quant à moi, j’en reste convaincu,

Lui dis-je, n’est qu’un songe, et n’a jamais vécu.

Mais les autres, Centi ! Vous avez, je le jure,

Sous le soleil de tous vu passer leur figure !

– Où donc l’aurais-je pu ? dit-il. Mais que me font

Ces ébauches, d’ailleurs ! Dans leur néant profond

Qu’elles rentrent ! Voici la seule qui soit faite

Pour moi, l’évocateur, ou pour moi, le prophète !

Et maudits soient-ils tous, les pinceaux ! Je suis né

Trop tard, ou bien trop tôt. L’amour est condamné !

Car l’amour est au fond du royaume des rêves,

Dans les bosquets perdus qu’on remplacés les grèves,

Dans les mondes encor sans voix et sans écho,

Dans le silencieux amas des vieux chaos,

Dans la poussière d’or des mirages splendides,

Ou dans les paradis noyés des Atlantides !

Oui, je vous dis qu’un jour elle vivra, sinon

Qu’elle est morte à jamais sans avoir su mon nom !  »

Et pendant qu’il parlait, je voyais sur sa lèvre

Trembler le désespoir furieux et la fièvre.
 » Regardez, reprit-il, elle a chassé la nuit

Qui jadis l’entourait, jalouse, et qui s’enfuit !

Elle apparaît, semblable à l’étoile dernière,

Sur mon cœur épanchant tout un ciel de lumière !

Et je l’aime ! Et jamais l’éclair d’un oeil vivant,

Je le sais, ici-bas n’a frappé plus avant,

Ni fait plus tressaillir les profondeurs d’une âme !

Dans l’amour infini d’un amant, jamais femme,

Comme une reine au fond d’un palais, n’a marché,

De salle en salle, aux chants d’un orchestre caché,

Vers un trône plus beau, d’un pas plus sûr ! Je l’aime,

Celle-ci dont ma main a retracé l’emblème,

La morte, ou l’invisible encor, l’être innomé

Qui, si j’avais vécu plus tôt, m’aurait aimé,

Qui m’aimerait plus tard, si je pouvais revivre !

La femme qui peut-être à l’heure même enivre

Quelque part d’autres yeux, ô rage ! Que mes yeux,

Et qui doit, loin de moi, mourir sous d’autres cieux !

Ah ! Si vraiment tu vis, si je pouvais le croire,

Périssent d’un seul coup mon génie et ma gloire !

Et vienne aussi la mort ! Je l’accepte, content,

Pourvu que je te voie une heure, un seul instant,

Et te parle, et t’entende, et t’admire, et t’adore,

O toi qui m’aimeras ! ô femme dont j’ignore

La pâtre et le nom ! Toi qui prends mon destin,

Et souris comme au ciel l’étoile du matin !  »

Je frémissais ainsi qu’un blessé que l’on touche,

Et mon secret déjà s’échappait de ma bouche ;

Derrière nous un bruit de pas, en ce moment,

Nous fit nous retourner tous les deux brusquement

Vers le vaste rideau qui recouvrait l’entrée.

Dans un angle une main, vive lueur montrée,

Avec un geste prompt l’écarta tout entier,

Repliant les anneaux sur la tringle d’acier.

Et debout sur le seuil, grande et noble statue,

Une femme était là, royalement vêtue,

Comme en un autre cadre, immobile, ses traits

Recouverts d’un long voile aux attirants secrets,

Pareille aux visions des nuits surnaturelles,

Qui, dilatant d’effroi les yeux fixés sur elles,

Fascinent les vivants par leur solennité.

Une femme était là, sûre de sa beauté,

Au maintien qu’aussitôt j’avais cru reconnaître,

Et vers qui, jaillissant de la haute fenêtre,

Comme pour un salut, ruisselèrent d’un bond

Les feux enorgueillis du soleil moribond.
A peine elle aperçut la peinture immortelle,

Que l’ombre étincela sous la riche dentelle ;

Alors, d’une voix lente, au timbre musical

Comme le clair écho d’un sonore métal,

Elle laissa tomber ces mots dans le silence :

 » Au beau siècle de l’art, autrefois, dans Florence,

Grand parmi les plus grands fut l’un de vos aïeux,

Dont le chef-d’œuvre était le portrait merveilleux

De mon aïeule à moi, qu’on nomma par la ville

L’étoile du matin. Dans un siècle infertile

Votre nom seul rayonne. En vous je reconnais

Le plus digne héritier des anciens ; je venais

Demander au Centi revivant de renaître

Sous le divin pinceau qu’il tient de son ancêtre,

Moi, dont le nom, là-bas, est l’étoile du soir !  »

Et moi, je frissonnais plus fort, car je pus voir,

Son voile ôté, Stella vers l’œuvre prophétique

Marcher, reflet palpable et modèle identique ;

Je sentais mes cheveux se hérisser d’effroi,

Car Centi tout à coup s’était rué sur moi,

Car ses ongles m’entraient dans la chair leurs tenailles,

Et j’entendais courir, en rayant les murailles,

Le rire aigu qui glace et qui pénètre en nous,

Le rire intarissable où se tordent les fous !

Imperia

À mon ami A. Maingard.
Sur le divan, pareille à la noire panthère

Qui se caresse aux feux du soleil tropical,

Dans un fauve rayon enveloppant le bal,

Elle emplit de parfums le boudoir solitaire.

Elle rêve affaissée au milieu des coussins ;

Et sa narine s’enfle, et se gonflent ses seins

Au rythme langoureux de la valse lointaine.

Les rires étouffés, les longs chuchotements

Qui voltigent là-bas à l’entour des amants,

Rehaussent le dédain de sa lèvre hautaine.

Paisible, dans la nuit où se plonge son cœur,

Sphinx cruel, elle attend son Oedipe vainqueur.

Elle hait les aveux et les fades paroles,

Les serments, les soupirs connus, les soins d’amour.

Reine muette, elle a pour ces flatteurs d’un jour

Le mépris sans pitié des superbes idoles.

Dardant ses larges cils sous un front olympien,

Elle cherche un regard qui devine le sien.
Car elle saura lire au fond de ce silence

Chargé des mêmes mots qui dorment dans ses yeux,

Et confondra sa flamme aux feux mystérieux

Qui sauront pénétrer sa sinistre indolence.

Sans répondre, elle écoute aux aguets, sous son fard,

Les vulgaires don juan au manège bavard.

Dans les plis fastueux du velours elle ondule ;

Et son soulier lascif agaçant le désir

Mêle avec le refus ou l’offre du plaisir

La pourpre de la honte au sourire crédule.

Aux profondes senteurs qui baignent tout son corps,

Elle enivre les sots asservis sans efforts ;

Et de ses noirs cheveux, de sa gorge animée,

De ses jupons parfois savamment découverts,

Sortent les espoirs fous les mécomptes pervers

De l’alcôve entrevue aussitôt refermée.

Telle, exerçant sa force, au cœur des imprudents

Elle aiguise à ces jeux ses ongles et ses dents.

Mais quand elle verra d’une encoignure sombre

Se prolonger l’éclair de l’ardeur qui lui plaît,

Et, dès le premier choc, tressaillir le reflet

D’une âme tout entière émergeant vers son ombre,

Ses paupières longtemps se lèveront vers lui ;

Et lorsqu’en l’autre jet l’épouvante aura lui,

Sans rien dire, gardant le secret de sa joie,

Se repaissant déjà de sa férocité,

Souple, la fascinant de sa tranquillité,

Calme, à pas lents, alors elle ira vers sa proie.

L’armistice

FÉVRIER 1871
A A. Vacquerie.
Quelle nuit, ô mon âme ! et quel silence ! Écoute !

La diane héroïque hier encor battait !

Voilà donc la rançon que le pain blanc nous coûte !

Contemple Paris qui se tait !
Superbe, aux longs échos de ses vingt citadelles,

Hier encor Paris, debout sur ses remparts,

Caressait des canons fidèles.

O stupeur, qu’après eux laissent les grands départs !
Le camp sublime, hier plein de veuves sans larmes,

Se roidissant dans sa fierté,

Il se tait, noir désert plein de soldats sans armes,

Prison morne sur qui pèse un rêve hébété !
O nuit faite pour les fantômes !

Ressuscite les vieux Français ! Ah ! cache-nous,

Nous vers qui rayonnaient ces flèches et ces dômes,

Nous, les vivants muets de Paris à genoux !
O nuit ! qui donc s’en va ? Qui nous quitte ? — O silence !

Qui donc râle ? Qui donc est mort ?

Liberté, gloire, orgueil du drapeau sur sa lance,

Qu’êtes-vous devenus aux rafales du Nord ?
Inextinguible amour ! Aïeule ! idolâtrie

Des morts fameux ! O France ! héritage sacré !

Berceau ! Terre sainte ! ô patrie !

O Christ des nations par vingt Judas livré !

Les Rythmes

Rythme des robes fascinantes,

Qui vont traînantes,

Balayant les parfums au vent,

Ou qu’au-dessus des jupes blanches

Un pas savant

Balance et gonfle autour des hanches !

Arbres bercés d’un souffle frais

Dans les forêts,

Où, ruisselant des palmes lisses,

Tombent des pleurs cristallisés

Dans les calices

Roses encor de longs baisers !

Soupir des mers impérissable,

Qui sur le sable,

Dans l’écume et dans les flots bleus

Pousses l’amas des coquillages ;

Flux onduleux

Des lourdes lames vers les plages !
Air plaintif d’instruments en choeur

Qui prends le coeur,

Et, traversant la symphonie,

Viens ou pars, sonore ou noyé

Dans l’harmonie,

Et renais sourd ou déployé !

Hivers, printemps, étés, automnes,

Jours monotones,

Souvenirs toujours rajeunis ;

Mêmes rêves à tire d’ailes,

Loin de leurs nids

Tourmentés de douleurs fidèles !

Vous m’emplissez de désirs fous,

Je bois en vous

La soif ardente des mirages,

Reflets d’un monde harmonieux !

Et vos images

Se mêlent toutes en mes yeux :

Rythme lent des robes flottantes,

Forêts chantantes,

Houles des mers, lointaines voix,

Airs obsédants des symphonies,

Jours d’autrefois,

Ô vous, extases infinies !