À La Lune

Quand tu luis audessus de la forêt mouvante,
On dirait que des feux s’allument tout au fond.
Tu donnes un baiser à l’océan profond,
Et l’océan frémit comme une âme vivante.

Estu notre compagne ? Estu notre servante ?
Ton éclat nous ravit, ton pouvoir nous confond.
Sous ton voile brillant comme l’or qui se fond,
N’estu qu’un astre mort où règne l’épouvante ?

Donne au toit sans lumière un rayon de pitié,
Au rêve du poète, une aile audacieuse,
Et sur les nids d’amour plane silencieuse.

Tu n’offres à nos yeux souvent qu’une moitié…
De même faisonsnous, blonde lune que j’aime ;
Cachonsnous des défauts par ce vieux stratagème.

Les Pyramides

Presenté à Sa Majesté pour estrenne,
à Saint Maur, le jour des Roys 1569.

CHARLES ce fut, le premier de ce nom,
(Celuy qu’on dict le Grand en son surnom)
Qui France fit plus grande qu’ell’ fut oncques,
Luy estant Roy : ny autre Roy quelconques
Depuis son temps, autant ne l’embellit,
De Loix, d’Autels, d’Ars, d’Armes que le dict
CHARLES premier. Et voicy CHARLES ores
Neuviesme apres, au temps duquel encores
France doit estre en ses biens les plus grands,
Ayant vaincu tant dehors que dedans
Ses ennemis : si le Neuf est le nombre
Jusques auquel accroist tout ce qu’on nombre,
Car Grec, Latin, François le nombre Neuf
Est ainsi dict, pource qu’il rend tout neuf.
Ainsi voit on jusques à neuf mois croistre
Le fruict au ventre, avant qu’il puisse naistre
Enfant parfaict, par meur enfantement.
La France aussi son meur accroissement
Prendra sous vous CHARLES Roy novenaire,
Car vostre Neuf fera son Neuf parfaire.
Demandez vous, en quel an estre doibt,
Que Dieu fera que mon sort parfait soit ?
C’est cest an cy neuviesme, que de France
CHARLES neuviesme accomplit l’excellence.

À Notre Monde

Ami, sur le flot noir ou la vague opaline,
Naïfs fervents du Rêve ou jouets du Destin,
Bien longtemps nous avons vers un port incertain
Ouvert la même voile à la brise féline.

Comme il est loin déjà notre premier matin ?
Voici qu’à l’horizon notre soleil décline ;
Et, voyageurs lassés, du haut de la colline,
Nous tournons nos regards vers le passé lointain.

Là, calme radieux, ailleurs bourrasque sombre !
Chimère qui sourit, espoir trompeur qui sombre,
Joie ou peine, chacun réclamait sa moitié.

Et, que le vent fût doux, ou battît notre toile,
Jamais ne s’obscurcit pour nous la double étoile
Du saint amour de l’Art et de notre amitié.

Les Yeux

Quand la lune apparaît dans la brume des plaines,
Quand l’ombre émue a l’air de retrouver la voix,
Lorsque le soir emplit de frissons et d’haleines
Les pâles ténèbres des bois,

Quand le boeuf rentre avec sa clochette sonore,
Pareil au vieux poëte, accablé, triste et beau,
Dont la pensée au fond de l’ombre tinte encore
Devant la porte du tombeau ;

Si tu veux, nous irons errer dans les vallées,
Nous marcherons dans l’herbe à pas silencieux,
Et nous regarderons les voûtes étoilées.
C’est dans les champs qu’on voit les cieux.

Nous nous promènerons dans les campagnes vertes ;
Nous pencherons, pleurant ce qui s’évanouit,
Nos âmes icibas par le malheur ouvertes
Sur les fleurs qui s’ouvrent la nuit !

Nous parlerons tout bas des choses infinies.
Tout est grand, tout est doux, quoique tout soit obscur.
Nous ouvrirons nos coeurs aux sombres harmonies
Qui tombent du profond azur.

C’est l’heure où l’astre brille, où rayonnent les femmes.
Ta beauté vague et pâle éblouira mes yeux.
Rêveurs, nous mêlerons le trouble de nos âmes
A la sérénité des cieux.

La calme et sombre nuit ne fait qu’une prière
De toutes les rumeurs de la nuit et du jour ;
Nous, de tous les tourments de cette vie amère
Nous ne ferons que de l’amour !

À Un Vieil Arbre

Au pays parfumé que le soleil caresse,
J’ai connu, sous un dais d’arbres tout empourprés
Et de palmiers d’où pleut sur les yeux la paresse,
Une dame créole aux charmes ignorés.

Son teint est pâle et chaud ; la brune enchanteresse
A dans le cou des airs noblement maniérés ;
Grande et svelte en marchant comme une chasseresse,
Son sourire est tranquille et ses yeux assurés.

Si vous alliez, Madame, au vrai pays de gloire,
Sur les bords de la Seine ou de la verte Loire,
Belle digne d’orner les antiques manoirs,

Vous feriez, à l’abri des ombreuses retraites,
Germer mille sonnets dans le coeur des poètes,
Que vos grands yeux rendraient plus soumis que vos noirs.

Mes Sonnets

Sire, celui qui est a formé toute essence
De ce qui n’était rien. C’est l’oeuvre du Seigneur :
Aussi tout honneur doit fléchir à son honneur,
Et tout autre pouvoir céder à sa puissance.

On voit beaucoup de rois, qui sont grands d’apparence :
Mais nul, tant soitil grand, n’aura jamais tant d’heur
De pouvoir à la vôtre égaler sa grandeur :
Car rien n’est après Dieu si grand qu’un roi de France.

Puis donc que Dieu peut tout, et ne se trouve lieu
Lequel ne soit enclos sous le pouvoir de Dieu,
Vous, de qui la grandeur de Dieu seul est enclose,

Elargissez encor sur moi votre pouvoir,
Sur moi, qui ne suis rien : afin de faire voir
Que de rien un grand roi peut faire quelque chose.

Abel Et Caïn

Vos cheveux me faisaient rêver au blond Septembre,
Vos lèvres évoquaient la splendeur du Printemps,
Et près de vous, ainsi qu’un lointain parfum d’ambre
Je respirais dans l’air des souvenirs flottants.

Vos yeux que j’emplissais de mes propres pensées,
Inconscients et doux, dans le bruissement
Du silence, parlaient des heures dépensées,
Et je me confessais à vous mystiquement.

Je confessais que les Printemps et les Automnes
Passent en vain le seuil sacré des horizons,
Car mon âme est pareille aux déserts monotones
Assoupis dans l’oubli stérile des saisons.

Paris dormait ; avec un grave bruit de cuivre,
Des horloges sonnant les heures à la fois
Proclamaient dans la nuit la vanité de vivre,
Et vos rires semblaient complices de leurs voix.

Ainsi vous terrassiez mon rude orgueil d’artiste,
Et j’ai vu mon néant à la chère clarté
De vos regards ; et j’ai par vous la gloire triste
De la honte pieuse et de l’humilité.

Adam

Allons, ange déchu, ferme ton aile rose ;
Ôte ta robe blanche et tes beaux rayons d’or ;
Il faut, du haut des cieux où tendait ton essor,
Filer comme une étoile, et tomber dans la prose.

Il faut que sur le sol ton pied d’oiseau se pose.
Marche au lieu de voler : il n’est pas temps encor ;
Renferme dans ton coeur l’harmonieux trésor ;
Que ta harpe un moment se détende et repose.

Ô pauvre enfant du ciel, tu chanterais en vain
Ils ne comprendraient pas ton langage divin ;
À tes plus doux accords leur oreille est fermée !

Mais, avant de partir, mon bel ange à l’oeil bleu,
Va trouver de ma part ma pâle bienaimée,
Et pose sur son front un long baiser d’adieu !

Booz

C’est la nuit ; la nuit noire, assoupie et profonde.
L’ombre immense élargit ses ailes sur le monde.
Dans vos joyeux palais gardés par le canon,
Dans vos lits de velours, de damas, de linon,
Sous vos chauds couvrepieds de martres zibelines,
Sous le nuage blanc des molles mousselines,
Derrière vos rideaux qui cachent sous leurs plis
Toutes les voluptés avec tous les oublis,
Aux sons d’une fanfare amoureuse et lointaine,
Tandis qu’une veilleuse, en tremblant, ose à peine
Éclairer le plafond de pourpre et de lampas,
Vous, duc de SaintArnaud, vous, comte de Maupas,
Vous, sénateurs, préfets, généraux, juges, princes,
Toi, César, qu’à genoux adorent tes provinces,
Toi qui rêvas l’empire et le réalisas,
Dormez, maîtres… Voici le jour. Debout, forçats !

Chant Du Matin

Dans la maison où notre amour a voulu naître,
Avec les meubles chers peuplant l’ombre et les coins,
Où nous vivons à deux, ayant pour seuls témoins
Les roses qui nous regardent par les fenêtres.

Il est des jours choisis, d’un si doux réconfort,
Et des heures d’été, si belles de silence,
Que j’arrête parfois le temps qui se balance,
Dans l’horloge de chêne, avec son disque d’or.

Alors l’heure, le jour, la nuit est si bien nôtre
Que le bonheur qui nous frôle n’entend plus rien,
Sinon les battements de ton coeur et du mien
Qu’une étreinte soudaine approche l’un de l’autre.

Ève

Je suis enragé. J’aime et je suis un vieux fou.
Grandpère ? Quoi ? je veux m’en aller. Aller où ?
Où je voudrai. C’est bien. Je veux sortir, grandpère.
Sortons. Grandpère ? Quoi ? Pleuvratil ? Non, j’espère.
Je veux qu’il pleuve, moi. Pourquoi ? Pour faire un peu
Pousser mon haricot dans mon jardin. C’est Dieu
Qui fait la pluie. Eh bien, je veux que Dieu la fasse.
Tu veux ! tu veux ! Grandpère ? Eh bien quoi ? Si je casse
Mon joujou, le bon Dieu ne peut pas m’empêcher.
C’est donc moi le plus fort. Parlons sans nous fâcher.
Je ne me fâche pas. je veux qu’il pleuve. Ecoute.
Je te donne raison. Il va pleuvoir ? Sans doute.
Viens, prenons l’arrosoir du jardinier jacquot,
Et nous ferons pleuvoir. Où ? Sur ton haricot.

Jahel

Le jour que je naquis on vit pleuvoir du sel ;
Le soleil, en faisant son tour universel,
De la soif qu’il souffrit but quasi toute l’onde,
Et pensa d’un seul trait avaler tout le monde.
De là sont provenus tant d’abîmes sans eaux,
De là sont dérivés tant de rouges museaux,
Qui d’un gosier ardent, que rien ne désaltère,
S’occupent sans relâche au bacchique mystère ;
L’air, beaucoup plus en feu qu’au temps de Phaëton,
En cracha sur sa barbe aussi blanc que coton,
Et la nuit de devant on vit avec merveille
Briller une comète en forme de bouteille,
Pour présage certain, non de mortalité,
Comme les autres sont, mais de pleine santé :
J’entends de ces santés que l’on fait à la table,
Et par qui l’homme est dit animal raisonnable.
Ce beau mignon Troyen, ce sommelier des dieux,
Avec la jeune Hébé, versant à qui mieux mieux,
Se lassèrent les bras à leur emplir la coupe,
Et Jupiter en fut ivre comme une soupe.
Le grand mâtin céleste en devint enragé,
Le sucre de Madère en poivre fut changé,
Les gigots de mouton en jambons de Mayence ;
La terre eut le hoquet : elle en cria vengeance,
Et la nature même, en ardeur s’exaltant
Se vit prête à mourir de la mort de Roland ;
Si bien qu’à mon exemple, ainsi que dit l’histoire,
Partout à gueule ouverte on demandait à boire,
A BOIRE ! A BOIRE !

Judith

J’eus en ma vie un si beau jour,
Qu’il éclaire encore mon âme.
Sur mes nuits il répand sa flamme ;
Il était tout brillant d’amour,
Ce jour plus beau qu’un autre jour ;
Partout, je lui donne un sourire,
Mêlé de joie et de langueur ;
C’est encor lui que je respire,
C’est l’air pur qui nourrit mon coeur.

Ah ! que je vis dans ses rayons,
Une image riante et claire ?
Qu’elle était faite pour me plaire !
Qu’elle apporta d’illusions,
Au milieu de ses doux rayons !
L’instinct, plus prompt que la pensée,
Me dit : ‘Le voilà ton vainqueur.’
Et la vive image empressée,
Passa de mes yeux à mon coeur.

Quand je l’emporte au fond des bois,
Hélas ! qu’elle m’y trouble encore :
Que je l’aime ! que je l’adore !
Comme elle fait trembler ma voix
Quand je l’emporte au fond des bois !
J’entends son nom, je vois ses charmes,
Dans l’eau qui roule avec lenteur ;
Et j’y laisse tomber les larmes,
Dont l’amour a baigné mon coeur.

Le Colisée

Les mares de vos yeux aux joncs de cils,
Ô vaillante oisive femme,
Quand donc me renverrontils
La Lunelevante de ma belle âme ?

Voilà tantôt une heure qu’en langueur
Mon coeur si simple s’abreuve
De vos vilaines rigueurs,
Avec le regard bon d’un terreneuve.

Ah ! madame, ce n’est vraiment pas bien,
Quand on n’est pas la Joconde,
D’en adopter le maintien
Pour induire en spleens tout bleus le pauv’ monde !

Le Mirage

(extrait)

… Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?
Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ?
Ces filles de huit ans qu’on voit cheminer seules ?
Ils s’en vont travailler quinze heures sous des meules
Ils vont, de l’aube au soir, faire éternellement
Dans la même prison le même mouvement.
Accroupis sous les dents d’une machine sombre,
Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l’ombre,
Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,
Ils travaillent. Tout est d’airain, tout est de fer.
Jamais on ne s’arrête et jamais on ne joue.
Aussi quelle pâleur ! la cendre est sur leur joue.
Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las.
Ils ne comprennent rien à leur destin, hélas !
Ils semblent dire à Dieu : Petits comme nous sommes,
Notre père, voyez ce que nous font les hommes !
Ô servitude infâme imposée à l’enfant !
Rachitisme ! travail dont le souffle étouffant
Défait ce qu’a fait Dieu ; qui tue, oeuvre insensée,
La beauté sur les fronts, dans les coeurs la pensée,
Et qui ferait c’est là son fruit le plus certain !
D’Apollon un bossu, de Voltaire un crétin !
Travail mauvais qui prend l’âge tendre en sa serre,
Qui produit la richesse en créant la misère,
Qui se sert d’un enfant ainsi que d’un outil !
Progrès dont on demande : Où vatil ? que veutil ?
Qui brise la jeunesse en fleur ! qui donne, en somme,
Une âme à la machine et la retire à l’homme !
Que ce travail, haï des mères, soit maudit !
Maudit comme le vice où l’on s’abâtardit,
Maudit comme l’opprobre et comme le blasphème !
Ô Dieu ! qu’il soit maudit au nom du travail même,
Au nom du vrai travail, sain, fécond, généreux,
Qui fait le peuple libre et qui rend l’homme heureux !