Neige Sur Paris

Seigneur, vous avez visité Paris par ce jour de votre naissance

Parce qu’il devenait mesquin et mauvais

Vous l’avez purifié par le froid incorruptible

Par la mort blanche.

Ce matin, jusqu’aux cheminées d’usines qui chantent à l’unisson

Arborant des draps blancs

–  » Paix aux Hommes de bonne volonté!  »

Seigneur, vous avez proposé la neige de votre paix au monde divisé, à l’Europe divisée

A l’Espagne déchirée et le Rebelle juif et catholique a tiré ses mille quatre cents canons contre les montagnes de votre Paix.

Seigneur, j’ai accepté votre froid blanc qui brûle plus que le sel.

Voici que mon cœur fond comme neige sous le soleil.

J’oublie

Les mains blanches qui tirèrent les coups de fusils qui croulèrent les empires Les mains qui flagellèrent les esclaves qui vous flagellèrent

Les mains blanches poudreuses qui vous giflèrent, les mains peintes poudrées qui m’ont giflé

Les mains sûres qui m’ont livré à la solitude à la haine

Les mains blanches qui abattirent la forêt de rôniers qui dominait l’Afrique,

au centre de l’Afrique

Droits et durs, les Saras beaux comme les premiers hommes qui sortirent de vos mains brunes.

Elles abattirent la forêt noire pour en faire des traverses de chemin de fer

Elles abattirent les forêts d’Afrique pour sauver la Civilisation, parce qu’on manquait de matière première humaine.
Seigneur, je ne sortirai pas ma réserve de haine, je le sais, pour les diplomates qui montrent leurs canines longues Et qui demain troqueront la chair noire.

Mon cœur, Seigneur, s’est fondu comme neige sur les toits de Paris
Au soleil de votre douceur

Il est doux à mes ennemis, à mes frères aux mains blanches sans neige

A cause aussi des mains de rosée, le soir, le long de mes joues brûlantes.

Nuit De Siné

Femme, pose sur mon front tes mains balsamiques, tes mains douces plus que fourrure.

Là-haut les palmes balancées qui bruissent dans la haute brise nocturne

À peine. Pas même la chanson de nourrice.

Qu’il nous berce, le silence rythmé.

Écoutons son chant, écoutons battre notre sang sombre, écoutons

Battre le pouls profond de l’Afrique dans la brume des villages perdus.
Voici que décline la lune lasse vers son lit de mer étale

Voici que s’assoupissent les éclats de rire, que les conteurs eux-mêmes

Dodelinent de la tête comme l’enfant sur le dos de sa mère

Voici que les pieds des danseurs s’alourdissent, que s’alourdit la langue des choeurs alternés.
C’est l’heure des étoiles et de la Nuit qui songe

S’accoude à cette colline de nuages, drapée dans son long pagne de lait.

Les toits des cases luisent tendrement. Que disent-ils, si confidentiels, aux étoiles ?

Dedans, le foyer s’éteint dans l’intimité d’odeurs âcres et douces.
Femme, allume la lampe au beurre clair, que causent autour les Ancêtres comme les parents, les enfants au lit.

Écoutons la voix des Anciens d’Elissa. Comme nous exilés

Ils n’ont pas voulu mourir, que se perdît par les sables leur torrent séminal.

Que j’écoute, dans la case enfumée que visite un reflet d’âmes propices

Ma tête sur ton sein chaud comme un dang au sortir du feu et fumant

Que je respire l’odeur de nos Morts, que je recueille et redise leur voix vivante, que j’apprenne à

Vivre avant de descendre, au-delà du plongeur, dans les hautes profondeurs du sommeil.

Élégie Pour Martin Luther King

(pour un orchestre de jazz)
I
Qui a dit que j’étais stable dans ma maîtrise, noir

sous l’écarlate sous l’or ?

Mais qui a dit, comme le maître de la masse

et du marteau, maître du dyoung-dyoung du tam-tam.

Coryphée de la danse, qu’avec ma récade sculptée

Je commandais les Forces rouges, mieux que les

chameliers leurs dromadaires au long cours ?

Ils ploient si souples, et les vents tombent et les

pluies fécondes.

Qui a dit qui a dit, en ce siècle de la haine et de l’atome

Quand tout pouvoir est poussière toute force faiblesse,

que les Sur-Grands

Tremblent la nuit sur leurs silos profonds de

bombes et de tombes, quand

A l’horizon de la saison, je scrute dans la fièvre les tornades stériles

Des violences intestines ? Mais dites qui a dit ?

Flanqué du sabar au bord de l’orchestre, les yeux

intègres et la bouche blanche

Et pareil à l’innocent du village, je vois la vision

j’entends le mode et l’instrument

Mais les mots comme un troupeau de buffles

confus se cognent contre mes dents

Et ma voix s’ouvre dans le vide.

Se taise le dernier accord, je dois repartir à zéro,

tout réapprendre de cette langue

Si étrangère et double, et l’affronter avec ma

lance lisse me confronter avec le monstre

Cette lionne-lamantin sirène-serpent dans le labyrinthe des abysses.

Au bord du chœur au premier pas, au premier

souffle sur les feuilles de mes reins

J’ai perdu mes lèvres donné ma langue au chat, je

suis brut dans le tremblement.

Et tu dis mon bonheur, lorsque je pleure

Martin Luther King !

II
Cette nuit cette claire insomnie, je me rappelle

hier et hier il a un an.

C’était lors le huitième jour, la huitième année

de notre circoncision

La cent soixante-dix-neuvième année de notre

mort-naissance à Saint-Louis.

Saint-Louis Saint-Louis ! Je me souviens d’hier

d’avant hier, c’était il y a un an

Dans la Métropole du Centre, sur la presqu’île

de proue pourfendant

Droit la substance amère. Sur la voie longue

large et comme une victoire

Les drapeaux rouge et or les étandards d’espérance

claquaient, splendides au soleil.

Et sous la brise de la joie, un peuple innombrable

et noir fêtait son triomphe

Dans les stades de la Parole, le siège reconquis

de sa prestance ancienne.

C’était hier à Saint-Louis parmi la Fête, parmi

les Linguères et les Signares

Les jeunes femmes dromadaires, la robe ouverte

sur leurs jambes longues

Parmi les coiffures altières, parmi l’éclat des

dents le panache des rires des boissons.

Soudain

Je me suis souvenu, j’ai senti lourd sur mes épaules,

mon cœur, tout le plomb du passé

J’ai regardé j’ai vu les robes fanées fatiguées

sous le sourire des Signares et des Linguères.

Je vois les rires avorter, et les dents se voiler

des nuages bleu noir des lèvres

Je revois Martin Luther King couché, une rose

rouge à la gorge

Et je sens dans la mœlle de mes os déposées les

voix et les larmes, hâ ; déposé le sang.

De quatre cents années, quatre cents millions

d’yeux deux cents millions de cœurs deux cents millions de bouches,

deux cents millions de morts,

Inutiles, je sens qu’aujourd’hui, mon Peuple je sens que

Quatre Avril tu es vaincu deux fois mort, quand

Martin Luther King.

Linguères ô Signares mes girafes belles, que

m’importent vos mouchoirs et vos mousselines

Vos finettes et vos fobines, que m’importent vos

chants si ce n’est pour magnifier

MARTIN LUTHER KING LE ROI DE LA PAIX ?

Ah, brûlez vos fanaux Signares, arrachez, vous

Linguères vos perruques

Rapareilles et vous militantes mes filles, que

vous soyez de cendres, fermez laissez tomber vos robes

Qu’on ne voie vos chevilles : Toutes femmes sont nobles

Qui nourrissent le peuple de leurs mains polies

de leurs chants rythmés.

Car craignez Dieu, mais Dieu déjà nous a frappés

de sa gauche terrible

L’Afrique plus durement que 1es autres,

et le Sénégal que l’Afrique

En mil neuf cent soixante-huit !
III
C’est la troisième année c’est la troisième plaie,

c’est comme jadis sur notre mère l’Egypte.

L’année dernière, ah Seigneur, jamais tu ne

t’étais tant fâché depuis la Grande Faim

Et Martin Luther King n’était plus là, pour chanter

ton écume et l’apaiser.

Il y a dans le ciel des jours brefs de cendres, des

jours de silence gris sur la terre.

De la pointe des Almadies jusqu’aux contreforts

de Fongolimbi

Jusqu’à la mer en flammes de Mozambique,

jusqu’au cap de Désespoir

Je dis la brousse est rouge et blancs les champs,

et les forêts des boîtes d’allumettes Qui craquent. Comme de grandes marées de nausées,

tu as fait remonter les faims du fond de vos mémoires.

Voici nos lèvres sans huile et trouées de crevasses,

c’est sous l’Harmattan le poto-poto des marigots.

La sève est tarie à sa source, les citernes s’étonnent,

sonores

Aux lèvres des bourgeons, la sève n’est pas montée

pour chanter la joie pascale

Mais défaillent les swi-mangas sur les fleurs les

feuilles absentes, et les abeilles sont mortelles.

Dieu est un tremblement de terre une tornade sèche,

rugissant comme le lion d’Ethiopie au jour de sa

fureur.

Les volcans ont sauté au jardin de l’Eden, sur trois

mille kilomètres, comme feux d’artifice aux fêtes

du péché

Aux fêtes de Séboïm de Sodome de Gomorrhe, 1es

volcans ont brûlé les lacs

Et les savanes. Et les maladies, les troupeaux ; et

les hommes avec

Parce que nous ne l’avons pas aidé, nous ne l’avons

pas pleuré Martin Luther King.

Je dis non, ce ne sont plus les kapos, le garrot

le tonneau le chien et la chaux vive,

Le piment pilé et le lard fondu, le sac le hamac le

micmac, et les fesses au vent au feu, ce ne sont

plus le nerf de bœuf la poudre au cul

La castration l’amputation la cruxifixion l’on

vous dépèce délicatement, vous brûle savamment

à petit feu le cœur

C’est la guerre post-coloniale pourrie de bubons,

la pitié abolie le code d’honneur

La guerre où les Sur-Grands vous napalment par

parents interposés.

Dans l’enfer du pétrole, ce sont deux millions et

demi de cadavres humides

Et pas une flamme apaisante où les consumer tous

Et le Nigéria rayé de la sphère, comme la Nigritie

pendant sept fois mais sept fois soixante-dix ans.

Sur le Nigéria Seigneur tombe, et sur la Nigritie,

la voix de Martin Luther King !
IV
C’était donc le quatre Avril mil neuf cent soixante huit

Un soir de printemps dans un quartier gris, un

quartier malodorant de boue d’éboueurs

Où jouaient au printemps les enfants dans les

rues, fleurissaient le printemps dans les cours sombres

Jouaient le bleu murmure des ruisseaux, le chant

des rossignols dans la nuit des ghettos

Des cœurs. Martin Luther King les avait choisis,

le motel le quartier les ordures 1es éboueurs

Avec les yeux du cœur en ces jours de printemps,

ces jours de passion

Où la boue de la chair serait glorifiée dans la

lumière du Christ.

C’était le soir quand la lumière est plus claire et l’air plus doux

L’avant-soir à l’heure du cœur, de ses floraisons

en confidences bouche à bouche, et de l’orgue

et du chant et de l’encens.

Sur le balcon maintenant de vermeil, où l’air est plus limpide

Martin Luther debout dit pasteur au pasteur :

 » Mon frère n’oublie pas de louer le Christ dans sa

résurrection, et que son nom soit clair chanté !  »

Et voici qu’en face, dans une maison de passe de

profanation de perdition, oui dans le motel Lorraine

– Ah, Lorraine, ah, Jeanne la blanche, la bleue,

que nos bouches te purifient, pareilles à l’encens qui monte !

Une maison mauvaise de matous de marlous, se tient

debout un homme, et à la main le fusil Remington.

James Earl Ray dans son télescope regarde le Pasteur

Martin Luther King regarde la mort du Christ :

 » Mon frère n’oublie pas de magnifier ce soir le

Christ dans sa résurrection !  »

Il regarde, l’envoyé de Judas, car du pauvre vous avez

fait le lycaon du pauvre

Il regarde dans sa lunette, ne voit que le cou tendre

et noir et beau.

Il hait la gorge d’or, qui bien module la flûte des anges

La gorge de bronze trombone, qui tonne sur

Sodome terrible et sur Adama.

Martin regarde devant lui la maison en face de

lui, il voit des gratte-ciel de verre de lumière

Il voit des têtes blondes bouclées des têtes sombre

frisées, qui fleurissent des rêves

Comme des orchidées mystérieuses, et les lèvres

bleues et les roses chantent en chœur comme

l’orgue accordées.

Le Blanc regarde, dur et précis comme l’acier.

James Earl vise et fait mouche

Touche Martin qui s’affaisse en avant, comme une fleur odorante

Qui tombe :  » Mon frère chantez clair Son nom, que

nos os exultent dans la Résurrection !  »
V
Cependant que s’évaporait comme l’encensoir le cœur du pasteur

Et que son âme s’envolait, colombe diaphane qui monte

Voilà que j’entendis, derrière mon oreille gauche, le battement lent du tam-tam.

La voix me dit, et son souffle rasait ma joue :

 » Ecris et prends ta plume, fils du Lion « . Et je vis une vision.

Or c’était en belle saison, sur les montagnes du Sud

comme du Fouta-Djallon

Dans la douceur des tamariniers. Et sur un tertre

Siégeait l’Etre qui est Force, rayonnant comme un diamant noir.

Sa barbe déroulait la splendeur des comètes ; et à ses pieds

Sous les ombrages bleus, des ruisseaux de miel blanc de frais parfums de paix.

Alors je reconnus, autour de sa Justice sa Bonté,

confondus les élus et les Noirs et les Blancs

Tous ceux pour qui Martin Luther avait prié.

Confonds-les donc, Seigneur, sous tes yeux sous ta

barbe blanche :

Les bourgeois et les paysans paisibles, coupeurs de

canne cueilleurs de coton

Et les ouvriers aux mains fiévreuses, et ils font

rugir les usines, et le soir ils sont soûlés d’amertume amère.

Les Blancs et les Noirs, tous les fils de la même terre mère.

Et ils chantaient à plusieurs voix, ils chantaient

Hosanna ! Alléluia !

Comme au Royaume d’Enfance autrefois, quand je rêvais.

Or ils chantaient l’innocence du monde, et ils dansaient la floraison

Dansaient les forces que rythmait, qui rythmaient la

Force des forces : la Justice accordée, qui est

Beauté Bonté.

Et leurs battements de pieds syncopés étaient comme

une symphonie en noir et blanc

Qui pressaient les fleurs écrasaient les grappes, pour

les noces des âmes :

Du Fils unique avec les myriades d’étoiles.

Je vis donc car je vis Georges Washington et

Phillis Wheatley, bouche de bronze bleue qui

annonça la liberté son chant l’a consumée _

Et Benjamin Franklin, et le marquis de La Fayette

sous son panache de cristal
Abraham Lincoln qui donna son sang, ainsi qu’une

boisson de vie à l’Amérique

Je vis Booker T. Washington le Patient, et William E.B.

Dubois l’Indomptable qui s’en alla planter sa tombe en Nigritie

J’entendis la voix blues de Langston Hughes, jeune

comme la trompette d’Armstrong. Me retournant je vis

Près de moi John F. Kennedy, plus beau que le rêve

d’un peuple, et son frère Robert, une armure fine d’acier.

Et je vis que je chante ! tous les Justes les Bons,

que le Destin dans son cyclone avait couchés

Et ils furent debout par la voix du poète, tels de

grands arbres élancés

Qui jalonnent la voie, et au milieu d’eux Martin Luther King.

Je chante Malcom X, l’ange rouge de notre nuit

Par les yeux d’Angela chante Georges Jackson,

fulgurant comme l’Amour sans ailes ni flèches

Non sans tourment. Je chante avec mon frère

La Négritude debout, une main blanche dans sa main

vivante

Je chante l’Amérique transparente, où la lumière est

polyphonie de couleurs

Je chante un paradis de paix.

Perles

Perles blanches,

Lentes gouttelettes,

Gouttelettes de lait frais,

Clartés fugitives le long des fils télégraphiques,

Le long des longs jours monotones et gris !

Où vous en allez-vous ?
À quels paradis ? À quels paradis ?

Clartés premières de mon enfance

Jamais retrouvée

Et Le Soleil

Et le soleil boule de feu, déclive sur la mer vermeille.

Au bord de la brousse et de l’abîme, je m’égare dans

le dédale du sentier.

Elle me suit, cette senteur haute altière qui irrite mes

narines

Délicieusement. Elle me suit et tu me suis, mon double.
Le soleil plonge dans l’angoisse

Dans un foisonnement de lumières, dans un tressaillement

de couleurs de cris de colères.

Une pirogue, fine comme une aiguille dans une mer

immense étale

Un rameur et son double.

Saignent les grès du cap de Nase quand s’allume le

phare des Mamelles

Au loin. Le chagrin tel me point à ta pensée.
Je pense à toi quand je marche je nage

Assis ou debout, je pense à toi le matin et le soir

La nuit quand je pleure, eh oui quand je ris

Quand je parle je me parle et quand je me tais

Dans mes joies et mes peines. Quand je pense et ne

pense pas

Chère je pense à toi !

Poème À Mon Frère Blanc

Cher frère blanc,

Quand je suis né, j’étais noir,

Quand j’ai grandi, j’étais noir,

Quand je suis au soleil, je suis noir,

Quand je suis malade, je suis noir,

Quand je mourrai, je serai noir.
Tandis que toi, homme blanc,

Quand tu es né, tu étais rose,

Quand tu as grandi, tu étais blanc,

Quand tu vas au soleil, tu es rouge,

Quand tu as froid, tu es bleu,

Quand tu as peur, tu es vert,

Quand tu es malade, tu es jaune,

Quand tu mourras, tu seras gris.
Alors, de nous deux,

Qui est l’homme de couleur ?
Il semblerait que ce poème soit attribué à tort à Léopold Sédar SENGHOR. En effet, ces lignes n’apparaissent dans aucun de ses écrits. Voir l’explication de M. Pierre-Yves SENGHOR dans les commentaires ci-dessous.

Femme Noire

Femme nue, femme noire

Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté

J’ai grandi à ton ombre; la douceur de tes mains bandait mes yeux

Et voilà qu’au coeur de l’Été et de Midi,

Je te découvre, Terre promise, du haut d’un haut col calciné

Et ta beauté me foudroie en plein coeur, comme l’éclair d’un aigle
Femme nue, femme obscure

Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir, bouche qui fais lyrique ma bouche

Savane aux horizons purs, savane qui frémis aux caresses ferventes du Vent d’Est

Tamtam sculpté, tamtam tendu qui gronde sous les doigts du vainqueur

Ta voix grave de contralto est le chant spirituel de l’Aimée
Femme noire, femme obscure

Huile que ne ride nul souffle, huile calme aux flancs de l’athlète, aux flancs des princes du Mali

Gazelle aux attaches célestes, les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau.

Délices des jeux de l’Esprit, les reflets de l’or rouge sur ta peau qui se moire

A l’ombre de ta chevelure, s’éclaire mon angoisse aux soleils prochains de tes yeux.
Femme nue, femme noire

Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l’Éternel

Avant que le destin jaloux ne te réduise en cendres pour nourrir les racines de la vie.

Pourquoi ?

Pourquoi battre le rappel

Du jazz imagination

De la bamboula des paroles

Au clair de ma jeunesse ?
Renvoyons l’harmonie tumultueuse des hanches,

La frénésie des seins bondissant et bramant

À travers les forêts parfumées,

Renvoyons les longs jours titubants, ivres de vin.
Pauvre convalescent,

Dévêtons-nous de violence.

Seulement un peu d’air vert et vif

Et léger, comme une mousseline

Autour de nous, n’est-ce pas ?

Et le repos tranquille,

Calme,

Sous le tiède soleil d’une affection sororale.

Je M’imagine (rêve De Jeune Fille)

Je m’imagine que tu es là.

Il y a le soleil

Et cet oiseau perdu au chant

Si étrange.

On dirait une après-midi d’été,

Claire. Je me sens devenir sotte, très sotte.

J’ai grand désir ‘être couchée dans les foins,

Avec des taches de soleil sur ma peau nue,

Des ailes de papillons en larges pétales

Et toutes sortes de petites bêtes de la terre

Autour de moi.

Prière Aux Masques

Masques! Ô Masques!

Masques noirs masques rouges, vous masques blanc-et-noir

Masques aux quatre points d’où souffle l’Esprit

Je vous salue dans le silence!

Et pas toi le dernier, Ancêtre à tête de lion.

Vous gardez ce lieu forclos à tout rire de femme, à tout sourire qui se fane

Vous distillez cet air d’éternité où je respire l’air de mes Pères.

Masques aux visages sans masque, dépouillés de toute fossette comme de toute ride

Qui avez composé ce portrait, ce visage mien penché sur l’autel de papier blanc

A votre image, écoutez-moi!

Voici que meurt l’Afrique des empires c’est l’agonie d’une princesse pitoyable

Et aussi l’Europe à qui nous sommes liés par le nombril.

Fixez vos yeux immuables sur vos enfants que l’on commande

Qui donnent leur vie comme le pauvre son dernier vêtement.

Que nous répondions présents à la renaissance du Monde

Ainsi le levain qui est nécessaire à la farine blanche.

Car qui apprendrait le rythme au monde défunt des machines et des canons?

Qui pousserait le cri de joie pour réveiller morts et orphelins à l’aurore?

Dites, qui rendrait la mémoire de vie à l’homme aux espoirs éventrés?

Ils nous disent les hommes du coton du café de l’huile

Ils nous disent les hommes de la mort.

Nous sommes les hommes de la danse, dont les pieds

reprennent vigueur en frappant le sol dur.

Je Suis Seul

Je suis seul dans la plaine

Et dans la nuit

Avec les arbres recroquevillés de froid

Qui, coudes au corps, se serrent les uns tout contre les

autres.
Je suis seul dans la plaine

Et dans la nuit

Avec les gestes de désespoir pathétique des arbres

Que leurs feuilles ont quittés pour des îles d’élection.
Je suis seul dans la plaine

Et dans la nuit.

Je suis la solitude des poteaux télégraphiques

Le long des routes

Désertes.

Prière De Paix

A Georges et Claude POMPIDOU
 » Sicut et nos dimittimus debitoribus nostris  »
I.
Seigneur Jésus, à la fin de ce livre que je T’offre comme un ciboire de souffrances
Au commencement de la Grande Année, au soleil de Ta paix sur les toits neigeux de Paris
– Mais je sais bien que le sang de mes frères rougira de nouveau l’Orient jaune, sur les bords de l’Océan Pacifique que violent tempêtes et haines

Je sais bien que ce sang est la libation printanière dont les Grands Publicains depuis septante années engraissent les terres d’Empire

Seigneur, au pied de cette croix et ce n’est plus Toi l’arbre de douleur, mais au-dessus de l’Ancien et du Nouveau Monde l’Afrique crucifiée

Et son bras droit s’étend sur mon pays, et son côté gauche ombre l’Amérique

Et son cœur est Haïti cher, Haïti qui osa proclamer l’Homme en face du Tyran

Au pied de mon Afrique crucifiée depuis quatre cents ans et pourtant respirante

Laisse-moi Te dire Seigneur, sa prière de paix et de pardon.
II.
Seigneur Dieu, pardonne à l’Europe blanche !

Et il est vrai, Seigneur, que pendant quatre siècles de lumières elle a jeté la bave et les abois de ses molosses sur mes terres

Et les chrétiens, abjurant Ta lumière et la mansuétude de Ton cœur

On éclairé leurs bivouacs avec mes parchemins, torturé mes talbés, déporté mes docteurs et mes maîtres-de-science.

Leur poudre a croulé dans l’éclair la fierté des tatas et des collines

Et leurs boulets ont traversé les reins d’empires vastes comme le jour clair, de la Corne de l’Occident jusqu’à l’Horizon oriental

Et comme des terrains de chasse, ils ont incendié les bois intangibles, tirant Ancêtres et génies par leur barbe paisible.

Et ils ont fait de leur mystère la distraction dominicale de bourgeois somnambules.

Seigneur, pardonne à ceux qui ont fait des Askia des maquisards, de mes princes des adjudants

De mes domestiques des boys et de mes paysans des salariés, de mon peuple un peuple de prolétaires.

Car il faut bien que Tu pardonnes à ceux qui ont donné la chasse à mes enfants comme à des éléphants sauvages.

Et ils les ont dressés à coups de chicotte, et ils ont fait d’eux les mains noires de ceux dont les mains étaient blanches.

Car il faut bien que Tu oublies ceux qui ont exporté dix millions de mes fils dans les maladreries de leurs navires

Qui en ont supprimé deux cents millions.

Et ils m’ont fait une vieillesse solitaire parmi la forêt de mes nuits et la savane de mes jours.

Seigneur la glace de mes yeux s’embue

Et voilà que le serpent de la haine lève la tête dans mon cœur, ce serpent que j’avais cru mort
III.
Tue-le Seigneur, car il me faut poursuivre mon chemin, et je veux prier singulièrement pour la France.

Seigneur, parmi  les nations blanches, place la France à la droite du Père.

Oh ! je sais bien qu’elle aussi est l’Europe, qu’elle m’a ravi mes enfants comme un brigand du Nord des boeufs, pour engraisser ses terre à cannes et coton, car la sueur nègre est fumier.

Qu’elle aussi a porté la mort et le canon dans mes villages bleus, qu’elle a dressé les miens les uns contre les autres comme des chiens se disputant un os

Qu’elle a traité les résistants de bandits, et craché sur les têtes-aux-vastes-desseins.

Oui, Seigneur, pardonne à la France qui dit bien la voie droite et chemine par les sentiers obliques

Qui m’invite à sa table et me dit d’apporter mon pain, qui me donne de la main droite et de la main gauche enlève la moitié.

Oui Seigneur, pardonne à la France qui hait les occupants et m’impose l’occupation si gravement

Qui ouvre des voies triomphales aux héros et traite ses Sénégalais en mercenaires, faisant d’eux les dogues noirs de l’Empire

Qui est la République et livre les pays aux Grands-Concessionnaires

Et de ma Mésopotamie, de mon  Congo, ils ont fait un grand cimetière sous le soleil blanc.
IV.

Ah ! Seigneur, éloigne de ma mémoire la France qui n’est pas la France, ce masque de petitesse et de haine sur le visage de la France

Ce masque de petitesse et de haine pour qui je n’ai que haine mais je peux bien haïr le Mal

Car j’ai une grande faiblesse pour la France.

Bénis de peuple garrotté qui par deux fois sut libérer ses mains et osa proclamer l’avènement des pauvres à la royauté

Qui fit des esclaves du jour des hommes libres égaux fraternels

Bénis ce peuple qui m’a apporté Ta Bonne Nouvelle, Seigneur, et ouvert mes paupières lourdes à la lumière de la foi.

Il a ouvert mon cœur à  la connaissance du monde, me montrant l’arc-en-ciel des visages neufs de mes frères.

Je vous salue mes frères : toi Mohamed Ben Abdallah, toi Razafymahatratra, et puis toi là-bas Pham-Manh-Tuong, vous des mers pacifiques et vous des forêts enchantées

Je vous salue tous d’une cœur catholique.

Ah ! je sais bien que plus d’un de Tes messagers a traqué mes prêtres comme gibier et fait un grand carnage d’images pieuses.

Et pourtant on aurait pu s’arranger, car elles furent, ces images, de la terre à Ton ciel l’échelle de Jacob

La lampe au beurre clair qui permet d’attendre l’aube, les étoiles qui préfigurent le soleil.

Je sais que nombre de Tes missionnaires ont béni les armes de la violence et pactisé avec l’or des banquiers

Mais il faut qu’il y ait des traîtres et des imbéciles.
V.
O bénis ce peuple, Seigneur, qui cherche son propre visage sous le masque et a peine à le reconnaître

Qui Te cherche parmi le froid, parmi la faim qui lui rongent os et entrailles

Et la fiancée pleure sa viduité, et le jeune homme voit sa jeunesse cambriolée

Et la femme lamente oh ! l’œil absent de son mari, et la mère cherche le rêve de son enfant dans les gravats.

O bénis ce peuple qui rompt ses liens, bénis ce peuple aux abois qui fait front à la meute boulimique des puissants et des tortionnaires.

Et avec lui tous les peuples d’Europe, tous les peuples d’Asie tous les peuples d’Afrique et tous les peuples d’Amérique

Qui suent sang et souffrances. Et au milieu de ces millions de vagues, vois les têtes houleuses de mon peuple.

Et donne à leurs mains chaudes qu’elles enlacent la terre d’une ceinture de mains fraternelles.
DESSOUS L’ARC-EN-CIEL DE TA PAIX.
Paris, janvier 1945.

Joal

Joal !

Je me rappelle.

Je me rappelle les signares à l’ombre verte des vérandas

Les signares aux yeux surréels comme un clair de lune sur la grève.
Je me rappelle les fastes du Couchant

Où Koumba N´Dofène voulait faire tailler son manteau royal.
Je me rappelle les festins funèbres fumant du sang des troupeaux égorgés
Du bruit des querelles, des rhapsodies des griots.

Je me rappelle les voix païennes rythmant le Tantum Ergo

Et les processions et les palmes et les arcs de triomphe.
Je me rappelle la danse des filles nubiles

Les choeurs de lutte oh ! la danse finale des jeunes hommes, buste
Penché élancé, et le pur cri d´amour des femmes Kor Siga !
Je me rappelle, je me rappelle

Ma tête rythmant

Quelle marche lasse le long des jours d´Europe où parfois

Apparaît un jazz orphelin qui sanglote, sanglote, sanglote.

Printemps

Des nuages s’étirent, s’étirent irréels,

Entre les branches noires enlacés.

Tout l’hiver devant ma fenêtre, qui s’en va

Et la danse de lumière sur les crêtes lointaines.
Cet oiseau jamais aperçu !

Et le printemps et mon amour.

Mes yeux qui s’éclairent, mes lèvres qui éclosent,

Mon corps
Il fait très doux et très clair.

Le monde est calme autour, en tendresse.

Oh ! un moment, rien qu’un moment de calme pour

toute souffrance.

Car Dossie pleure les cris matinaux de ses enfants.
Du monde je ne vois qu’un rectangle bleu

Strié de noir luisant.

Les branches tendent leurs bourgeons au soleil,

Lèvres ouvertes, lèvres offertes.
Je n’entends que le chant de l’ami inconnu,

Le pas monotone d’un pion

Et mon amour qui pousse dans le silence

Du printemps.

Le Message

Le Prince a répondu. Voici l’empreinte exacte de son discours:

 » Enfants à tête courte, que vous ont chanté les kôras?

Vous déclinez la rose, m’a-t-on dit, et vos Ancêtres les Gaulois.

Vous êtes docteurs en Sorbonne, bedonnants de diplômes.

Vous amassez des feuilles de papier si seulement des louis d’or à compter sous la lampe, comme feu ton père aux doigts tenaces!

Vos filles, m’a-t-on dit, se peignent le visage comme des courtisanes

Elles se casquent pour l’union libre et éclaircir la race!

Êtes-vous plus heureux? Quelque trompette à wa-wa-wâ

Et vous pleurez aux soirs-là-bas de grands feux et de sang.

Faut-il vous dérouler l’ancien drame et l’épopée?

Allez à Mbissel à Fa’oy; récitez le chapelet de sanctuaires qui ont jalonné la Grande Voie

Refaites la Route Royale et méditez ce chemin de croix et de gloire.

Vos Grands Prêtres vous répondront : Voix du Sang!

Plus beaux que des rôniers sont les Morts d’Élissa; minces étaient les désirs de leur ventre.

Leur bouclier d’honneur ne les quittait jamais ni leur lance loyale.

Ils n’amassaient pas de chiffons, pas même de guinées à parer leurs poupées.
Leurs troupeaux recouvraient leurs terres, telles leurs demeures à l’ombre divine des ficus

Et craquaient leurs greniers de grains serrés d’enfants.

Voix du Sang! Pensées à remâcher!

Les Conquérants salueront votre démarche, vos enfants seront la couronne blanche de votre tête.  »
J’ai entendu la Parole du Prince.

Héraut de la Bonne Nouvelle, voici sa récade d’ivoire.