Les Djerbiennes

Inspire-moi, Tanit la Tendre, Tanit la Tunisienne,

Quand je chante les Djerbiennes au rythme des tam-tams et tabalas.

Les voilà entrant dans la danse, vases sveltes, un vase sur la tête altière.

Les voilà longues lisses, les Djerbiennes à la tête d’or

Et les hauts dieux d’ébène pour rythmer leurs pas.

Les tam-tams dansent et les tabalas, les tam-tams sous les mains d’ébène dur.

Les voici de soie fine, les Djerbiennes, soyeuses et souples

Et déroulant rythmée leur fuite frissonnante, gracieuse.

Et montent les hosannahs dans la nuit bleue étoilée.

Ta Lettre Sur Le Drap

Ta lettre sur le drap, sous ma lampe odorante

Bleue comme la chemise neuve que lisse le jeune homme

En chantonnant, comme le ciel et la mer et mon rêve

Ta lettre. Et la mer a son sel, et l’air le lait le pain le riz, je dis son sel

La vie contient sa sève, et la terre son sens

Le sens de Dieu et son mouvement.

Ta lettre sans quoi la vie ne serait pas vie

Tes lèvres mon sel mon soleil, mon air frais et ma neige.

Lettre À Un Prisonnier

Ngom ! champion de Tyâné !
C’est moi qui te salue, moi ton voisin de village et de cœur.

Je te lance mon salut blanc comme le cri blanc de l’aurore, par dessus les barbelés

De la haine et de la sottise, et je nomme par ton nom et ton honneur.

Mon salut au Tamsir Dargui Ndyâye qui se nourrit de parchemins

Qui lui font la langue subtile et les doigts plus fins et plus longs

A Samba Dyouma le poète, et sa voix est couleur de flamme, et son front porte les marques du destin

A Nyaoutt Mbodye, à Koli Ngom ton frère de nom

A tous ceux qui, à l’heure où les grands bras sont tristes comme des branches battues de soleil

Le soir, se groupent frissonnants autour du plat de l’amitié.
Je t’écris dans la solitude de ma résidence surveillée et chère de ma peau noire.

Heureux amis, qui ignorez les murs de glace et les appartements trop clairs qui stérilisent

Toute graine sur les masques d’ancêtres et les souvenirs mêmes de l’amour.

Vous ignorez le bon pain blanc et le lait et le sel, et les mets substantiels qui ne nourrissent, qui divisent les civils

Et la foule des boulevards, les somnambules qui ont renié leur identité d’homme

Caméléons sourds de la métamorphose, et leur honte vous fixe dans votre cage de solitude.

Vous ignorez les restaurants et les piscines, et la noblesse au sang noir interdite

Et la Science et l’Humanité, dressant leurs cordons de police aux frontières de la négritude.

Faut-il crier plus fort ? ou m’entendez-vous, dites ?

Je ne reconnais plus les hommes blancs, mes frères

Comme ce soir au cinéma, perdus qu’ils étaient au-delà du vide fait autour de ma peau.
Je t’écris parce que mes livres sont blancs comme l’ennui, comme la misère et comme la mort.

Faites-moi place autour du poêle, que je reprenne ma place encore tiède.

Que nos mains se touchent en puisant dans le riz fumant de l’amitié

Que les vieux mots sérères de bouches en bouche passent comme une pipe amicale.

Que Dargui nous partage ses fruits succulents foin de toute sécheresse parfumée !

Toi, sers-nous tes bons mots, énormes comme le nombril de l’Afrique prodigieuse.

Quel chanteur ce soir convoquera tous les ancêtres autour de nous

Autour de nous le troupeau pacifique des bêtes de la brousse ?

Qui logera nos rêves sous les paupières des étoiles ?
Ngom ! réponds-moi par le courrier de la lune nouvelle.

Au détour du chemin, j’irai au devant de tes mots nus qui hésitent. C’est l’oiselet au sortir de sa cage

Tes mots si naïvement assemblés ; et les doctes en rient, et ils ne restituent le surréel

Et le lait m’en rejaillit au visage.

J’attends ta lettre à l’heure ou le matin terrasse la mort.

Je la recevrai pieusement comme l’ablution matinale, comme la rosée de l’aurore.
Paris, juin 1942

Taga De Mbaye Dyôb (pour Un Tama)

Mbaye Dyôb ! je veux dire ton nom et ton honneur.
Dyôb ! le veux hisser ton nom au haut mât du retour,

Je veux chanter ton nom Dyôbène ! toi qui m’appelais ton maître et

sonner ton nom comme la cloche qui chante la victoire

Me réchauffais de ta ferveur aux soirs d’hiver

autour du poêle rouge qui donnait froid.

Dyôb ! qui ne sais remonter ta généalogie et domestiquer le temps noir,

dont les ancêtres ne sont pas rythmés par la voix du tama

Toi qui n’as tué un lapin, qui t’es terré sous les bombes des grands vautours

Dyôb ! — qui n’es ni capitaine ni aviateur ni cavalier pétaradant,

pas seulement du train des équipages

Mais soldat de deuxième classe au Quatrième Régiment des Tirailleurs sénégalais

Dyôb ! — je veux chanter ton honneur blanc.
Les vierges du Gandyol te feront un arc de triomphe

de leurs bras courbes, de leurs bras d’argent et d’or rouge

Te feront une voie de gloire avec leurs pagnes rares des Rivières du Sud.

Lors elles te feront un collier d’ivoire de leurs bouches

qui parent plus que manteau royal

Lors elles berceront ta marche,

leurs voix se mêleront aux vagues de la mer

Lors elles chanteront :  » Tu as bravé plus que la mort,

plus que les tanks et les avions qui sont rebelles aux sortilèges

 » Tu as bravé la faim, tu as bravé le froid et l’humiliation du captif .

 » Oh ! téméraire, tu as été le marchepied des griots des bouffons

 » Oh ! toi qui ajoutas quels clous à ton, calvaire pour ne pas déserter tes compagnons

 » Pour ne pas rompre le pacte tacite

 » Pour ne pas laisser ton fardeau aux camarades, dont les dos ploient à tout départ

 » Dont les bras s’alanguissent chaque soir où l’on serre une main de moins

 » Et le front devient plus noir d’être éclairé par un regard de moins

 » Les yeux s’enfoncent quand s’y reflète un sourire de moins.

Dyôb ! — du Ngâbou au Wâlo, du Ngalam,

à la mer s’élèveront les chants des vierges d’ambre

Et que les accompagnent les cordes des kôras !

Et que les accompagnent les vagues et les vents !

Dyôb ! — je dis ton nom et ton honneur.

L’ouragan

L’ouragan arrache tout autour de moi

Et l’ouragan arrache en moi feuilles et paroles futiles.

Des tourbillons de passion sifflent en silence

Mais paix sur la tornade sèche, sur la fuite de l’hivernage!

Toi Vent ardent Vent pur, Vent-de-belle-saison, brûle toute fleur toute pensée vaine

Quand retombe le sable sur les dunes dit cœur.

Servante, suspends ton geste de statue et vous enfants, vos jeux et vos rires d’ivoire.

Toi, qu’elle consume ta voix avec ton corps, qu’elle sèche parfum de ta chair

La flamme qui illumine ma nuit, comme une colonne et comme une palme.

Embrase mes lèvres de sang, Esprit, souffle sur les cordes de ma kôra

Que s’élève mon chant, aussi pur que l’or de Galam.

Teddungal (guimm Pour Kôra)

Sall ! je proclame ton nom Sall ! du Fouta-Damga au Cap-Vert

Le lac Baïdé faisait nos pieds plus frais, et maigres nous marchions par le Pays-haut du Dyêri.

Et soufflaient les passions une tornade fauve aux piquants des gommiers. Où la tendresse du vert au Printemps ?

Yeux et narines rompus par Vent d’Est, nos gorges comme des citernes sonnaient creux à l’appel immense de la poitrine. C’était grande pitié.

Nous marchions par le Dyêri au pas du boeuf-porteur l’aile du cheval bleu est pour les Maîtres-de-Saint-Louis mais nos pieds dans la poussière des morts et nos têtes parées de nulle poudre d’or.

Or les scorpions furent de sable, les caméléons de toutes couleurs. Or les rires des singes secouaient l’arbre des palabres, comme peau de panthère les embûches zébraient la nuit.

Mille embûches des puissants: chaque touffe d’herbes cache un ennemi.

Nous avons ceint nos reins, affermi les remparts de notre coeur, nous avons repoussé lances et roses.

Roses et roses les navettes qui tissaient lêlés et yêlas, exquis les éloges des vierges quand la terre est froide à minuit.

Et leur tête était d’or, la lune éclairait le poème à contre-jour.

Belle ô Khasonkée parmi tes égales, à grande libellule les ailes déployées et lentement virant au flanc de la colline de Bakel

Jusqu’à ce mouvement soudain qui te brisait le cou, comme une syncope à battre mon coeur.

Ton sourire était doux sous paupières déclives, et grondaient les tam-tams peints de couleurs furieuses.

Ah ! ce coeur de poète, ah ! ce coeur de femme et de lion, quelle douleur à le dompter.

Or nous avons marché tels de blancs initiés. Pour toute nourriture le lait clair, et pour toute parole la rumination du mot essentiel.

Et lorsque le temps fut venu, je tendis un cou dur gonflé de veines comme une pile formidable.

C’était l’heure de la rosée, le premier chant du coq avait percé la brume, fait retourner les hommes des milices dans leur quatrième sommeil.

Les chiens jaunes n’avaient pas aboyé.

Et contre les portes de bronze je proférai le mot explosif teddungal !

Teddungal ngal du Fouta-Damga au Cap-Vert. Ce fut un grand déchirement des apparences, et les hommes restitués à leur noblesse, les choses à leur vérité.

Vert et vert Wâlo et Fouta, pagne fleuri de lacs et de moissons.

De longs troupeaux coulaient, ruisseaux de lait dans la vallée.

Honneur au Fouta rédimé ! Honneur au Royaume d’enfance !

Ma Négritude

Ma Négritude point n’est sommeil de la race mais soleil de l’âme, ma négritude vue et vie

Ma Négritude est truelle à la main, est lance au poing

Réécade. Il n’est question de boire, de manger l’instant qui passe

Tant pis si je m’attendris sur les roses du Cap-Vert !

Ma tâche est d ‘éveiller mon peuple aux futurs flamboyants

Ma joie de créer des images pour le nourrir, ô lumières rythmées de la Parole !

Tu Parles

Tu parles de ton âge, de tes fils de soie blanche.

Regarde tes mains pétales de laurier-rose, ton cou le

seul pli de la grâce.

J’aime les cendres sur tes cils tes paupières, et tes yeux

d’or mat et tes yeux

Soleil sur la rosée d’or vert, sur le gazon du matin

Tes yeux en Novembre comme la mer d’aurore autour

du Castel de Gorée.

Que de forces en leurs fonds, fortunes des caravelles,

jetées au dieu d’ébène !
J’aime tes jeunes rides, ces ombres que colore d’un

vieux rose

Ton sourire de Septembre, ces fleurs commissures de

tes yeux de ta bouche.

Tes yeux et ton sourire, les baumes de tes mains le

velours la fourrure de ton corps

Qu’ils me charment longtemps au jardin de l’Eden

Femme ambiguë, toute fureur toute douceur.
Mais au coeur de la saison froide

Quand les courbes de ton visage plus pures se

présenteront

Tes joues plus creuses, ton regard plus distant, ma

Dame

Quand de sillons seront striés, comme les champs

l’hiver, ta peau ton cou ton corps sous les fatigues

Tes mains minces diaphane, j’atteindrai le trésor de

ma quête rythmique

Et le soleil derrière la longue nuit d’angoisse

La cascade et la même mélopée, les murmures des

sources de ton âme.
Viens, la nuit coule sur les terrasses blanches, et tu

viendras

La lune caresse la mer de sa lumière de cendres

transparentes.

Au loin, reposent des étoiles sur les abîmes de la nuit

marine

L’Île s’allonge comme une voie lactée.

Mais écoute, entends-tu? les chapelets d’aboiements

qui montent du cap Manuel

Et monte du restaurant du wharf et de l’anse

Quelle musique inouïe, suave comme un rêve
Chère !.

Masque Nègre

A Pablo Picasso
Elle dort et repose sur la candeur du sable.

Koumba Tam dort. Une palme verte voile la fièvre des cheveux, cuivre le front courbe.

Les paupières closes, coupe double et sources scellées.

Ce fin croissant, cette lèvre plus noire et lourde à peine ou’ le sourire de la femme complice?

Les patènes des joues, le dessin du menton chantent l’accord muet.

Visage de masque fermé à l’éphémère, sans yeux sans matière.

Tête de bronze parfaite et sa patine de temps.

Que ne souillent fards ni rougeur ni rides, ni traces de larmes ni de baisers

O visage tel que Dieu t’a créé avant la mémoire même des âges.

Visage de l’aube du monde, ne t’ouvre pas comme un col tendre pour émouvoir ma chair.

Je t’adore, ô Beauté, de mon œil monocorde!

Neige Sur Paris

Seigneur, vous avez visité Paris par ce jour de votre naissance

Parce qu’il devenait mesquin et mauvais

Vous l’avez purifié par le froid incorruptible

Par la mort blanche.

Ce matin, jusqu’aux cheminées d’usines qui chantent à l’unisson

Arborant des draps blancs

–  » Paix aux Hommes de bonne volonté!  »

Seigneur, vous avez proposé la neige de votre paix au monde divisé, à l’Europe divisée

A l’Espagne déchirée et le Rebelle juif et catholique a tiré ses mille quatre cents canons contre les montagnes de votre Paix.

Seigneur, j’ai accepté votre froid blanc qui brûle plus que le sel.

Voici que mon cœur fond comme neige sous le soleil.

J’oublie

Les mains blanches qui tirèrent les coups de fusils qui croulèrent les empires Les mains qui flagellèrent les esclaves qui vous flagellèrent

Les mains blanches poudreuses qui vous giflèrent, les mains peintes poudrées qui m’ont giflé

Les mains sûres qui m’ont livré à la solitude à la haine

Les mains blanches qui abattirent la forêt de rôniers qui dominait l’Afrique,

au centre de l’Afrique

Droits et durs, les Saras beaux comme les premiers hommes qui sortirent de vos mains brunes.

Elles abattirent la forêt noire pour en faire des traverses de chemin de fer

Elles abattirent les forêts d’Afrique pour sauver la Civilisation, parce qu’on manquait de matière première humaine.
Seigneur, je ne sortirai pas ma réserve de haine, je le sais, pour les diplomates qui montrent leurs canines longues Et qui demain troqueront la chair noire.

Mon cœur, Seigneur, s’est fondu comme neige sur les toits de Paris
Au soleil de votre douceur

Il est doux à mes ennemis, à mes frères aux mains blanches sans neige

A cause aussi des mains de rosée, le soir, le long de mes joues brûlantes.

Nuit De Siné

Femme, pose sur mon front tes mains balsamiques, tes mains douces plus que fourrure.

Là-haut les palmes balancées qui bruissent dans la haute brise nocturne

À peine. Pas même la chanson de nourrice.

Qu’il nous berce, le silence rythmé.

Écoutons son chant, écoutons battre notre sang sombre, écoutons

Battre le pouls profond de l’Afrique dans la brume des villages perdus.
Voici que décline la lune lasse vers son lit de mer étale

Voici que s’assoupissent les éclats de rire, que les conteurs eux-mêmes

Dodelinent de la tête comme l’enfant sur le dos de sa mère

Voici que les pieds des danseurs s’alourdissent, que s’alourdit la langue des choeurs alternés.
C’est l’heure des étoiles et de la Nuit qui songe

S’accoude à cette colline de nuages, drapée dans son long pagne de lait.

Les toits des cases luisent tendrement. Que disent-ils, si confidentiels, aux étoiles ?

Dedans, le foyer s’éteint dans l’intimité d’odeurs âcres et douces.
Femme, allume la lampe au beurre clair, que causent autour les Ancêtres comme les parents, les enfants au lit.

Écoutons la voix des Anciens d’Elissa. Comme nous exilés

Ils n’ont pas voulu mourir, que se perdît par les sables leur torrent séminal.

Que j’écoute, dans la case enfumée que visite un reflet d’âmes propices

Ma tête sur ton sein chaud comme un dang au sortir du feu et fumant

Que je respire l’odeur de nos Morts, que je recueille et redise leur voix vivante, que j’apprenne à

Vivre avant de descendre, au-delà du plongeur, dans les hautes profondeurs du sommeil.

Élégie Pour Martin Luther King

(pour un orchestre de jazz)
I
Qui a dit que j’étais stable dans ma maîtrise, noir

sous l’écarlate sous l’or ?

Mais qui a dit, comme le maître de la masse

et du marteau, maître du dyoung-dyoung du tam-tam.

Coryphée de la danse, qu’avec ma récade sculptée

Je commandais les Forces rouges, mieux que les

chameliers leurs dromadaires au long cours ?

Ils ploient si souples, et les vents tombent et les

pluies fécondes.

Qui a dit qui a dit, en ce siècle de la haine et de l’atome

Quand tout pouvoir est poussière toute force faiblesse,

que les Sur-Grands

Tremblent la nuit sur leurs silos profonds de

bombes et de tombes, quand

A l’horizon de la saison, je scrute dans la fièvre les tornades stériles

Des violences intestines ? Mais dites qui a dit ?

Flanqué du sabar au bord de l’orchestre, les yeux

intègres et la bouche blanche

Et pareil à l’innocent du village, je vois la vision

j’entends le mode et l’instrument

Mais les mots comme un troupeau de buffles

confus se cognent contre mes dents

Et ma voix s’ouvre dans le vide.

Se taise le dernier accord, je dois repartir à zéro,

tout réapprendre de cette langue

Si étrangère et double, et l’affronter avec ma

lance lisse me confronter avec le monstre

Cette lionne-lamantin sirène-serpent dans le labyrinthe des abysses.

Au bord du chœur au premier pas, au premier

souffle sur les feuilles de mes reins

J’ai perdu mes lèvres donné ma langue au chat, je

suis brut dans le tremblement.

Et tu dis mon bonheur, lorsque je pleure

Martin Luther King !

II
Cette nuit cette claire insomnie, je me rappelle

hier et hier il a un an.

C’était lors le huitième jour, la huitième année

de notre circoncision

La cent soixante-dix-neuvième année de notre

mort-naissance à Saint-Louis.

Saint-Louis Saint-Louis ! Je me souviens d’hier

d’avant hier, c’était il y a un an

Dans la Métropole du Centre, sur la presqu’île

de proue pourfendant

Droit la substance amère. Sur la voie longue

large et comme une victoire

Les drapeaux rouge et or les étandards d’espérance

claquaient, splendides au soleil.

Et sous la brise de la joie, un peuple innombrable

et noir fêtait son triomphe

Dans les stades de la Parole, le siège reconquis

de sa prestance ancienne.

C’était hier à Saint-Louis parmi la Fête, parmi

les Linguères et les Signares

Les jeunes femmes dromadaires, la robe ouverte

sur leurs jambes longues

Parmi les coiffures altières, parmi l’éclat des

dents le panache des rires des boissons.

Soudain

Je me suis souvenu, j’ai senti lourd sur mes épaules,

mon cœur, tout le plomb du passé

J’ai regardé j’ai vu les robes fanées fatiguées

sous le sourire des Signares et des Linguères.

Je vois les rires avorter, et les dents se voiler

des nuages bleu noir des lèvres

Je revois Martin Luther King couché, une rose

rouge à la gorge

Et je sens dans la mœlle de mes os déposées les

voix et les larmes, hâ ; déposé le sang.

De quatre cents années, quatre cents millions

d’yeux deux cents millions de cœurs deux cents millions de bouches,

deux cents millions de morts,

Inutiles, je sens qu’aujourd’hui, mon Peuple je sens que

Quatre Avril tu es vaincu deux fois mort, quand

Martin Luther King.

Linguères ô Signares mes girafes belles, que

m’importent vos mouchoirs et vos mousselines

Vos finettes et vos fobines, que m’importent vos

chants si ce n’est pour magnifier

MARTIN LUTHER KING LE ROI DE LA PAIX ?

Ah, brûlez vos fanaux Signares, arrachez, vous

Linguères vos perruques

Rapareilles et vous militantes mes filles, que

vous soyez de cendres, fermez laissez tomber vos robes

Qu’on ne voie vos chevilles : Toutes femmes sont nobles

Qui nourrissent le peuple de leurs mains polies

de leurs chants rythmés.

Car craignez Dieu, mais Dieu déjà nous a frappés

de sa gauche terrible

L’Afrique plus durement que 1es autres,

et le Sénégal que l’Afrique

En mil neuf cent soixante-huit !
III
C’est la troisième année c’est la troisième plaie,

c’est comme jadis sur notre mère l’Egypte.

L’année dernière, ah Seigneur, jamais tu ne

t’étais tant fâché depuis la Grande Faim

Et Martin Luther King n’était plus là, pour chanter

ton écume et l’apaiser.

Il y a dans le ciel des jours brefs de cendres, des

jours de silence gris sur la terre.

De la pointe des Almadies jusqu’aux contreforts

de Fongolimbi

Jusqu’à la mer en flammes de Mozambique,

jusqu’au cap de Désespoir

Je dis la brousse est rouge et blancs les champs,

et les forêts des boîtes d’allumettes Qui craquent. Comme de grandes marées de nausées,

tu as fait remonter les faims du fond de vos mémoires.

Voici nos lèvres sans huile et trouées de crevasses,

c’est sous l’Harmattan le poto-poto des marigots.

La sève est tarie à sa source, les citernes s’étonnent,

sonores

Aux lèvres des bourgeons, la sève n’est pas montée

pour chanter la joie pascale

Mais défaillent les swi-mangas sur les fleurs les

feuilles absentes, et les abeilles sont mortelles.

Dieu est un tremblement de terre une tornade sèche,

rugissant comme le lion d’Ethiopie au jour de sa

fureur.

Les volcans ont sauté au jardin de l’Eden, sur trois

mille kilomètres, comme feux d’artifice aux fêtes

du péché

Aux fêtes de Séboïm de Sodome de Gomorrhe, 1es

volcans ont brûlé les lacs

Et les savanes. Et les maladies, les troupeaux ; et

les hommes avec

Parce que nous ne l’avons pas aidé, nous ne l’avons

pas pleuré Martin Luther King.

Je dis non, ce ne sont plus les kapos, le garrot

le tonneau le chien et la chaux vive,

Le piment pilé et le lard fondu, le sac le hamac le

micmac, et les fesses au vent au feu, ce ne sont

plus le nerf de bœuf la poudre au cul

La castration l’amputation la cruxifixion l’on

vous dépèce délicatement, vous brûle savamment

à petit feu le cœur

C’est la guerre post-coloniale pourrie de bubons,

la pitié abolie le code d’honneur

La guerre où les Sur-Grands vous napalment par

parents interposés.

Dans l’enfer du pétrole, ce sont deux millions et

demi de cadavres humides

Et pas une flamme apaisante où les consumer tous

Et le Nigéria rayé de la sphère, comme la Nigritie

pendant sept fois mais sept fois soixante-dix ans.

Sur le Nigéria Seigneur tombe, et sur la Nigritie,

la voix de Martin Luther King !
IV
C’était donc le quatre Avril mil neuf cent soixante huit

Un soir de printemps dans un quartier gris, un

quartier malodorant de boue d’éboueurs

Où jouaient au printemps les enfants dans les

rues, fleurissaient le printemps dans les cours sombres

Jouaient le bleu murmure des ruisseaux, le chant

des rossignols dans la nuit des ghettos

Des cœurs. Martin Luther King les avait choisis,

le motel le quartier les ordures 1es éboueurs

Avec les yeux du cœur en ces jours de printemps,

ces jours de passion

Où la boue de la chair serait glorifiée dans la

lumière du Christ.

C’était le soir quand la lumière est plus claire et l’air plus doux

L’avant-soir à l’heure du cœur, de ses floraisons

en confidences bouche à bouche, et de l’orgue

et du chant et de l’encens.

Sur le balcon maintenant de vermeil, où l’air est plus limpide

Martin Luther debout dit pasteur au pasteur :

 » Mon frère n’oublie pas de louer le Christ dans sa

résurrection, et que son nom soit clair chanté !  »

Et voici qu’en face, dans une maison de passe de

profanation de perdition, oui dans le motel Lorraine

– Ah, Lorraine, ah, Jeanne la blanche, la bleue,

que nos bouches te purifient, pareilles à l’encens qui monte !

Une maison mauvaise de matous de marlous, se tient

debout un homme, et à la main le fusil Remington.

James Earl Ray dans son télescope regarde le Pasteur

Martin Luther King regarde la mort du Christ :

 » Mon frère n’oublie pas de magnifier ce soir le

Christ dans sa résurrection !  »

Il regarde, l’envoyé de Judas, car du pauvre vous avez

fait le lycaon du pauvre

Il regarde dans sa lunette, ne voit que le cou tendre

et noir et beau.

Il hait la gorge d’or, qui bien module la flûte des anges

La gorge de bronze trombone, qui tonne sur

Sodome terrible et sur Adama.

Martin regarde devant lui la maison en face de

lui, il voit des gratte-ciel de verre de lumière

Il voit des têtes blondes bouclées des têtes sombre

frisées, qui fleurissent des rêves

Comme des orchidées mystérieuses, et les lèvres

bleues et les roses chantent en chœur comme

l’orgue accordées.

Le Blanc regarde, dur et précis comme l’acier.

James Earl vise et fait mouche

Touche Martin qui s’affaisse en avant, comme une fleur odorante

Qui tombe :  » Mon frère chantez clair Son nom, que

nos os exultent dans la Résurrection !  »
V
Cependant que s’évaporait comme l’encensoir le cœur du pasteur

Et que son âme s’envolait, colombe diaphane qui monte

Voilà que j’entendis, derrière mon oreille gauche, le battement lent du tam-tam.

La voix me dit, et son souffle rasait ma joue :

 » Ecris et prends ta plume, fils du Lion « . Et je vis une vision.

Or c’était en belle saison, sur les montagnes du Sud

comme du Fouta-Djallon

Dans la douceur des tamariniers. Et sur un tertre

Siégeait l’Etre qui est Force, rayonnant comme un diamant noir.

Sa barbe déroulait la splendeur des comètes ; et à ses pieds

Sous les ombrages bleus, des ruisseaux de miel blanc de frais parfums de paix.

Alors je reconnus, autour de sa Justice sa Bonté,

confondus les élus et les Noirs et les Blancs

Tous ceux pour qui Martin Luther avait prié.

Confonds-les donc, Seigneur, sous tes yeux sous ta

barbe blanche :

Les bourgeois et les paysans paisibles, coupeurs de

canne cueilleurs de coton

Et les ouvriers aux mains fiévreuses, et ils font

rugir les usines, et le soir ils sont soûlés d’amertume amère.

Les Blancs et les Noirs, tous les fils de la même terre mère.

Et ils chantaient à plusieurs voix, ils chantaient

Hosanna ! Alléluia !

Comme au Royaume d’Enfance autrefois, quand je rêvais.

Or ils chantaient l’innocence du monde, et ils dansaient la floraison

Dansaient les forces que rythmait, qui rythmaient la

Force des forces : la Justice accordée, qui est

Beauté Bonté.

Et leurs battements de pieds syncopés étaient comme

une symphonie en noir et blanc

Qui pressaient les fleurs écrasaient les grappes, pour

les noces des âmes :

Du Fils unique avec les myriades d’étoiles.

Je vis donc car je vis Georges Washington et

Phillis Wheatley, bouche de bronze bleue qui

annonça la liberté son chant l’a consumée _

Et Benjamin Franklin, et le marquis de La Fayette

sous son panache de cristal
Abraham Lincoln qui donna son sang, ainsi qu’une

boisson de vie à l’Amérique

Je vis Booker T. Washington le Patient, et William E.B.

Dubois l’Indomptable qui s’en alla planter sa tombe en Nigritie

J’entendis la voix blues de Langston Hughes, jeune

comme la trompette d’Armstrong. Me retournant je vis

Près de moi John F. Kennedy, plus beau que le rêve

d’un peuple, et son frère Robert, une armure fine d’acier.

Et je vis que je chante ! tous les Justes les Bons,

que le Destin dans son cyclone avait couchés

Et ils furent debout par la voix du poète, tels de

grands arbres élancés

Qui jalonnent la voie, et au milieu d’eux Martin Luther King.

Je chante Malcom X, l’ange rouge de notre nuit

Par les yeux d’Angela chante Georges Jackson,

fulgurant comme l’Amour sans ailes ni flèches

Non sans tourment. Je chante avec mon frère

La Négritude debout, une main blanche dans sa main

vivante

Je chante l’Amérique transparente, où la lumière est

polyphonie de couleurs

Je chante un paradis de paix.

Perles

Perles blanches,

Lentes gouttelettes,

Gouttelettes de lait frais,

Clartés fugitives le long des fils télégraphiques,

Le long des longs jours monotones et gris !

Où vous en allez-vous ?
À quels paradis ? À quels paradis ?

Clartés premières de mon enfance

Jamais retrouvée

Et Le Soleil

Et le soleil boule de feu, déclive sur la mer vermeille.

Au bord de la brousse et de l’abîme, je m’égare dans

le dédale du sentier.

Elle me suit, cette senteur haute altière qui irrite mes

narines

Délicieusement. Elle me suit et tu me suis, mon double.
Le soleil plonge dans l’angoisse

Dans un foisonnement de lumières, dans un tressaillement

de couleurs de cris de colères.

Une pirogue, fine comme une aiguille dans une mer

immense étale

Un rameur et son double.

Saignent les grès du cap de Nase quand s’allume le

phare des Mamelles

Au loin. Le chagrin tel me point à ta pensée.
Je pense à toi quand je marche je nage

Assis ou debout, je pense à toi le matin et le soir

La nuit quand je pleure, eh oui quand je ris

Quand je parle je me parle et quand je me tais

Dans mes joies et mes peines. Quand je pense et ne

pense pas

Chère je pense à toi !

Poème À Mon Frère Blanc

Cher frère blanc,

Quand je suis né, j’étais noir,

Quand j’ai grandi, j’étais noir,

Quand je suis au soleil, je suis noir,

Quand je suis malade, je suis noir,

Quand je mourrai, je serai noir.
Tandis que toi, homme blanc,

Quand tu es né, tu étais rose,

Quand tu as grandi, tu étais blanc,

Quand tu vas au soleil, tu es rouge,

Quand tu as froid, tu es bleu,

Quand tu as peur, tu es vert,

Quand tu es malade, tu es jaune,

Quand tu mourras, tu seras gris.
Alors, de nous deux,

Qui est l’homme de couleur ?
Il semblerait que ce poème soit attribué à tort à Léopold Sédar SENGHOR. En effet, ces lignes n’apparaissent dans aucun de ses écrits. Voir l’explication de M. Pierre-Yves SENGHOR dans les commentaires ci-dessous.