Confiance

Si c’est Amour, pourquoi m’occitil donc,
Qui tant aimai, et haïr ne sus onc ?
Et s’il m’occit, pourquoi plus outre vis ?
Et si ne vis, pourquoi sont mes devis
De désespoir et de plaints tous confus ?
Meilleur m’était, soudain que né je fus,
De mourir tôt que de tant vivre, même
Que mortel suis ennemi de moimême :
Et ne puis, las, et ne puis vouloir bien,
Ne voulant celle, en qui gît l’espoir mien :
Et ne puis rien, fors ce que veut la dame,
De qui suis serf de coeur, de corps, et d’âme.

Être ne peut mon mal tant lamenté,
Que de plus grand ne soye tourmenté :
Et ne pourrais montrer si grand’douleur,
Qu’encor plus grand ne celât mon malheur.

Las ! je ne suis prisonnier, ni délivre :
Et ne me tient en espoir, ni délivre
Mon bien servir, qui de mort prend envie.

je ne suis mort, ni je ne suis en vie,
Me contraignant à plaindre mon malaise :
Et raison veut toutefois que me taise
Pour n’offenser ce que servir désire,
Qui mon vouloir en mille parts dessire.

L’âme connaît que de si trèsbas lieux,
Dont mes grands pleurs montent jusques aux yeux,
Jamais les voix ne peuvent être ouïes,
Ni en hauteur si grande réjouies :

Car ce mien feu, qui peu à peu me fond,
Est dans mon coeur allumé si profond,
Qu’il ne peut pas, bien qu’il soit grand, reluire
Devant les yeux qui, pour mal me conduire,
Font le Soleil de grand’honte retraire :
Ainsi je meurs, étant contraint me taire.

Pour moi ne vois remède suffisant,
Ni pour ma peine aucun moyen duisant :
Car mon désir a peur de désirer,
Qui tant plus croît, tant plus fait empirer
Ce mien espoir, qui peu à peu me faut,
Et toutefois en moi point ne défaut,
Ni s’amoindrit ma grande passion :
Mais toujours croît par obstination.

La Mort me suit, non pour paix me donner,
Mais seulement pour ne m’abandonner :
Aussi celle est, qui pallie, et adombre
De mes travaux un non guère grand nombre :
Parquoi je dis sans ailleurs recourir
Qu’on peut trouver plus grand mal que mourir ;
Mais bien meilleur est mourir à qui aime
En grand’douleur, et peine tant extrême.

Car, vivant, faut misérable qu’il sente
Les grands douleurs de la peine présente,
Ayant toujours du passé souvenir ;
La crainte aussi de celles à venir
Incessamment lui redouble sa peine
Parquoi sa foi est en espoir bien vaine.

Chétifs Amants ! aucun ne dût s’offrir
À telle ardeur, peine à douleur souffrir
En un espoir plus vain que l’on ne pense
D’une, peutêtre, ingrate récompense :
Car de l’amour la force tant aiguë
Pour bien servir ne peut être vaincue.
Et plusieurs fois et à la vérité
On voit celui, qui a moins mérité,
Être, pour vrai, le mieux récompensé,
Qui ne dût être à tel bien dispensé.

En telle guerre, où vertu sert de vice,
Ne vaut avoir ferme foi, ni service.
Puis donc qu’on m’ôte, et denie victoire,
Qui m’était due, il est par trop notoire
Que là où meurt, et où gloire dévie,
C’est gloire aussi que tôt meure la vie.

Aussi, ô Dieux, avec cette mort mienne,
Mourront mes maux, et ma plaie ancienne,
Mon espérance, et désir obstiné,
Et mon arbitre en mal prédestiné,
Mon mal, ma peine avec mes fâcheries,
Amour aussi avec ses tromperies.

(Elégie IV)

Europe

Je suis dans le penchant de mon âge de glace.
Mon âme se destache et va laisser mon corps ;
En cette extremité que fautil que je face,
Pour entrer sans frayeur dans la terre des morts ?

J’ay flatté les puissans, j’ay plastré leurs malices,
J’ay fait de mes pechez mes uniques plaisirs,
Je me suis tout entier plongé dans les delices,
Et les biens passagers ont esté mes desirs.

Tout espoir de salut me semble illegitime ;
Je suis persecuté de l’horreur de mon crime,
Et son affreuse image est toujours devant moy.

Mais, ô mon doux Sauveur, que mon ame est confuse !
Que je suis foiblement assisté de ma Foy !
Rendstu pas innocent le Pecheur qui s’accuse ?

La Colombe

Je rêve un pays rouge et suant le carnage,
Hérissé d’arbres verts en forme d’éteignoir,
Des calvaires autour, et dans le voisinage
Un étang où pivote un horrible entonnoir.

Farouche et raffolant des donjons moyen âge,
J’irais m’ensevelir au fond d’un vieux manoir :
Comme je humerais le mystère qui nage
Entre de vastes murs tendus de velours noir !

Pour jardins, je voudrais deux ou trois cimetières
Où je pourrais tout seul rôder des nuits entières ;
Je m’y promènerais lugubre et triomphant,

Escorté de lézards gros comme ceux du Tigre.
Oh ! fumer l’opium dans un crâne d’enfant,
Les pieds nonchalamment appuyés sur un tigre !

Le Barbier De Pékin

L’esprit divin, dont l’immortelle essence
Premierement vint de la main des dieux,
Se voyant prest de s’envoler aux Cieux
Pour à jamais y faire demeurance,

Avant sortir, comme ayant jouissance
De ce qu’il a desiré pour son mieux,
Predit souvent le malheur envieux
Et nous en donne une ferme asseurance.

Ainsy jadis l’amoureuse Didon
Prophetisa les flames du brandon
Qui alluma la gent Phenicienne ;

Ainsy a fait l’honneur des Angevins.
Car en mourant, par ses vers plus divins,
Chantant sa flame il a prédit la mienne.