Reminiscor

À Alphonse Lusignan.
D’un poète aimé j’ai fermé le tome,

Et, pensif, je songe à toi, mon ami;

Car le souvenir, gracieux fantôme,

Hante bien souvent mon coeur endormi.

Je pense au passé, beaux jours de jeunesse,

Des illusions âge décevant,

Songe passager, temps de folle ivresse,

Flot de poudre d’or qu’emporte le vent!

Nous avions pour nid la même mansarde;

Le coeur près du coeur, la main dans la main,

Nous allions gaîment Oh! oui, Dieu me garde

D’oublier ces jours, fleurs de mon chemin!

Je l’aime toujours ce temps de bohème

Où chacun de nous par jour ébauchait

Un roman boiteux, un chétif poème

Où presque toujours le bon sens louchait.

Oui, je l’aime encor ce temps de folie

Où le vieux Cujas, vaincu par Musset,

S’en allait cacher sa mélancolie

Dans l’ombre où d’ennui Pothier moisissait.

Nos quartiers étaient à peine accessibles :

Passage grenier, mais logis mesquin;

Confuse babel d’objets impossibles :

La toge romaine au dos d’Arlequin!
C’était un spectacle à rompre la rate

Que ce galetas à moitié salon,

Où Scarron faisait la nique à Socrate,

Où Scapin donnait la réplique à Solon.
Partout des bouquins et des paperasses,

Croquis et bouquets, fleurets et débris,

Pandémonium d’articles cocasses,

Jonchant au hasard parquets et lambris.
Flanqué d’un cummer et d’une chibouque,

Tout noir au milieu d’un cadre branlant,

Un portrait en cap de monsieur Soulouque,

Faisait la grimace à mon chien Vaillant.
En face, perché sur une corniche,

Un plâtre poudreux nous montrait à nu

Diane chassant avec son caniche

Aux bords de l’Ismène Actéon cornu.
Sur un vieux rayon tout blanc de poussière,

Rabelais donnait le bras à Caton;

Pascal et Newton coudoyaient Molière,

Gérard de Nerval masquait Duranton.

Il me semble voir la table rustique

Chef-d’oeuvre branlant, au pied de travers,

Où nous écrivions en style emphatique

Nos lettres d’amour et nos premiers vers.
Et tous ces amis à la joue imberbe,

Que les soirs d’hiver chez nous rassemblaient,

Ministres futurs, grands hommes en herbe,

Que les noirs soucis jamais ne troublaient!
Gaudemont vantait son Italienne;

Sur un pan du mur Moreau crayonnait;

Buteau nous chantait quelque tyrolienne;

Auger, dans un coin, ratait un sonnet;
Faucher écrivait pour la Mascarade;

Paul ressuscitait un vieux calembour;

Cassegrain lisait sa Grand-Tronciade

À Jack, qui ronflait ainsi qu’un tambour;
Henri nous gâchait de la politique;

Arthur empruntait sa pose à Talma;

Vital aiguisait sa verve caustique,

Et Le May rêveur chantait Sélima.
Il me semble voir la piteuse lippe

Que tu nous faisais quand, tant soit peu gris,

Un profane osait, allumant sa pipe,

Déclarer la guerre à tes manuscrits.

Musique, peinture, amour, poésie,

Jeunesse et gaîté, brillants tourbillons,

Vous nous embaumiez de votre ambroisie;

Vous tissiez nos jours avec des rayons!
Et quand venait mai dorer notre chambre,

Ouvrant la fenêtre au printemps vermeil,

Nous respirions l’air tout parfumé d’ambre

Qui venait des prés tout pleins de soleil.
Bientôt, à son tour, adieu la croisée!

Et chaque matin, au sortir du lit,

Nous allions aux champs, malgré la rosée,

Surprendre les fleurs en flagrant délit.
Oh! qu’il faisait bon aller sous les ormes

Guetter l’alouette au bord des ruisseaux,

Voir glisser la nue aux flocons énormes,

Écouter chanter les petits oiseaux!
Te souvient-il bien de nos promenades,

Quand, flâneurs oisifs, les cheveux au vent,

Nous allions rôder sur les esplanades,

Où l’on te lançait maint coup d’oeil savant?
Tout était pour nous sujet d’amusettes;

Sans le sou parfois, mais toujours contents,

Nous suivions aussi le pas des grisettes

Nous rendions des points à Roger Bontemps.

Je t’ai vu souvent faisant pied de grue,

Pour lorgner dans l’ombre un joli chignon,

Ou pour voir comment, traversant la rue,

Une jambe fine orne un pied mignon.
Et nous rêvions gloire, amour et fortune

Et, comme en rêvant l’homme s’étourdit,

Nous nous découpions des fiefs dans la lune,

Le soir, en allant souper à crédit.
Nous aurions voulu, tant nous sentions battre

D’ardeur et d’espoir nos coeurs de vingt ans,

Ivres de désirs, monter quatre à quatre,

– Fous que nous étions! l’échelle du temps.
Nos âmes brûlaient pour la même cause;

Nos coeurs s’allumaient au même foyer;

Et, quand arrivait l’heure où tout repose,

Nous nous partagions le même oreiller.
Nos soirs n’avaient point de songes moroses:

Tu rêvais à tout ce que nous aimions;

Moi, je rêvais à mais, comme les roses,

Le souvenir même a ses aiguillons.
Et pourtant celui de ce temps m’enivre

Beaux jours sans soucis et nuits sans remords,

Où le seul bonheur de se sentir vivre

Remplissait d’émoi nos coeurs jusqu’aux bords!

Mais plus tard, hélas! le vent de la vie

Sur notre lac pur soufflant sans pitié,

Il fallut quitter la route suivie

Depuis si longtemps par notre amitié!
Petit à petit vinrent les jours sombres :

Chaque lendemain nous désabusait

Mais l’éclair ne luit que mieux dans les ombres;

À l’or le plus pur il faut le creuset.
Aux réalités il fallut se rendre,

Quand un beau matin l’âge nous parla;

Il restait encor deux chemins à prendre :

Je choisis l’exil, toi l’apostolat.
C’étaient deux billets à la loterie :

Le plus triste lot me fut départi

Le sort me traitait sans cajolerie :

Je lui ris au nez et pris mon parti!
Depuis lors, narguant tout ce qui me froisse,

En vrai Paturot passé bonnetier,

J’amasse un pécule, et de ma paroisse

J’aspire à l’honneur d’être marguillier.
Je me moralise et j’envoie au diantre

Les refrains grivois du vieux Béranger;

Je ne chante plus, mais je prends du ventre

On nomme cela, je crois, se ranger.

Cependant, le soir, au feu qui pétille,

Quand passe ma main sur mon front lassé,

Souvent à mon oeil une larme brille :

Ah! c’est que, vois-tu, j’aime le passé.
J’aime le passé, qu’il chante ou soupire,

Avec ses leçons qu’il faut vénérer,

Avec ses chagrins qui m’ont fait sourire,

Avec ses bonheurs qui m’ont fait pleurer!
Et puis, à tous bruits fermant ma fenêtre,

Divisant mon coeur moitié par moitié,

J’ai fait pour toujours deux parts de mon être :

L’une est au devoir, l’autre à l’amitié!

Chicago, mars 1868.

Vers Luisants

À Mlle Pauline Guihal, de Nantes.
J’aime les grands chemins de France ces allées

De sable fin, où l’or mêle son clair semis –

Qui contournent les monts et longent les vallées,

Dans la placidité des boas endormis.
Je les aime surtout, quand les ronces des haies

Leur font comme un ourlet de vert tendre, où reluit

Au soleil du matin le sang des rouges baies,

Et que des fleurs de flamme illuminent la nuit.
En Bretagne, souvent, le coup d’oeil est étrange.

Dans certains soirs obscurs, pas un pli de gazon,

Pas un creux des talus que la bruyère frange,

Où la goutte de feu ne rutile à foison.
Dans le genêt doré, sous l’ajonc d’émeraude,

Partout la fleur brûlante allume son éclair :

C’est un essaim vivant d’étincelles qui rôde

Dans des lueurs d’aurore et de firmament clair.
On dirait les trésors, éparpillés dans l’herbe,

De quelque écrin géant répandu sous nos yeux;

Ou plutôt les fragments de quelque astre superbe

Qu’un choc terrible aurait égrené dans les cieux.

Ce sont des vers luisants. Un soir, un beau soir sombre

Et tiède de printemps par le chemin qui dort –

Le caprice nous vint de pourchasser dans l’ombre

Le vermisseau trahi par son écharpe d’or.
Mon amie avait fait un rets de sa voilette

– Mon amie! oh! les bons souvenirs printaniers! –

Et, pendant qu’au hasard je faisais la cueillette,

Le blanc filet gardait les petits prisonniers.
J’allais par-ci par-là, perpétrant mes rapines

De broussaille en broussaille où l’insecte avait lui,

Jusque sous l’églantier tout hérissé d’épines,

Dont la griffe souvent vengeait le ver et lui.
Et, tout en fouillant l’herbe et les buissons agrestes,

Je m’imaginais voir le vol vertigineux

Des planètes, au fond des profondeurs célestes,

Jalouser le lambeau de tissu lumineux.
Qu’ajouterai-je? Enfin, moisson d’étoiles faite,

Bras dessus, bras dessous, nous rentrons au château;

Tout le monde applaudit, et la petite fête

D’illumination s’improvise aussitôt.
Un beau parterre est là devant nous, riche nappe

Où le printemps a mis ses plus fraîches couleurs;

Le voile s’ouvre : un flot phosphorescent s’échappe,

Et des gerbes de feu roulent parmi les fleurs.

L’effet fut radieux. Les recoins les plus ternes

S’éclairèrent: c’était spectacle inattendu –

Comme une légion de petites lanternes

Sous les feuilles cherchant quelque joyau perdu.

L’effet fut radieux à provoquer l’extase;

Les pétales bleu ciel, bronzés, diamantés,

Les corolles d’argent, de pourpre et de topaze,

Tout fourmilla soudain de magiques clartés.
C’étaient des lueurs d’or, des chatoiements de bagues,

Un rayonnant fouillis des plus purs incarnats,

Des reflets opalins aux miroitements vagues,

Noyés dans la rougeur sanglante des grenats.
L’air était doux, le soir serein : nous nous assîmes

En face, sur un vieux banc de pierre; et longtemps,

Le regard ici-bas, mais l’âme sur les cimes,

Nous voguâmes au vol des rêves inconstants;
Cependant que la nuit, moins sombre et moins voilée,

Nous donnait, par moments, l’illusion de voir

Du grand dôme d’azur la voûte constellée

Se mirer dans les fleurs comme dans un miroir.
Le lendemain, hélas! ici-bas tout s’efface –

Lorsque, le soir venu, pour savourer encor

Le spectacle charmant, nous vînmes prendre place,

Il ne restait plus rien du féerique décor.

Plus de petits follets errants! Par les pelouses,

Les quinconces épais, les cailloux trébuchants,

Et le réseau feuillu des charmilles jalouses,

Les lampyres avaient trouvé la clé des champs.
Il en restait à peine un ou deux dont la flamme

Brillait comme à regret, tandis que nous disions :

– Voilà bien le symbole et l’image de l’âme,

Avec ses songes d’or et ses illusions!
Tout te sourit d’abord, jeunesse inassouvie;

La lumière et les fleurs couronnent tes festins:

Mais pour le coeur qui veut recommencer la vie,

S’il reste encor des fleurs, les flambeaux sont éteints!

Renouveau

Mais il en est de nous comme de toute fleurs.

Émile Diaz.
Regardez mourir la rose épuisée!

Plus de frais parfums, plus d’éclat vermeil

Pour rendre la vie à la fleur brisée,

Que faudrait-il donc? Un peu de rosée,

Un peu de soleil.
De même, ici-bas, la vie a des stages,

Où, meurtri, froissé, le coeur se flétrit;

Ainsi que la fleur, l’âme a ses orages: –

Mais qu’un doux rayon tombe des nuages,

Et tout refleurit!

Vieille Histoire

And among the dreams of the days that were

I fend my lost youth again.

LONGFELLOW.
C’était un lieu charmant, une roche isolée,

Seule, perdue au loin dans la bruyère en fleur;

La ronce y rougissait, et le merle siffleur

Y jetait les éclats de sa note perlée.
C’était un lieu charmant. Là, quand les feux du soir

Empourpraient l’horizon d’une lueur mourante,

En écartant du pied la luzerne odorante,

Tout rêveurs, elle et moi, nous allions nous asseoir.
Ce qui se disait là d’ineffablement tendre,

Quel langage enchanteur pourrait le répéter!

La brise se taisait comme pour écouter;

Des fauvettes, tout près, se penchaient pour entendre.
Propos interrompus, sourires épiés,

Ces serrements de coeur que j’éprouvais près d’elle,

Je me rappelle tout, jusqu’à mon chien fidèle

Dont la hanche servait de coussin pour ses pieds.

O mes vieux souvenirs! 0A

mes fraîches années!

Quand remonte mon coeur vers ces beaux jours passés,

Je pleure bien souvent, car vous m’apparaissez

Comme un parquet de bal jonché de fleurs fanées.
Le temps sur nos amours jeta son froid linceul

L’oubli vint; et pourtant colombes éplorées –

Vers ce doux nid, témoin de tant d’heures dorées,

Plus tard, chacun de nous revint souvent mais seul!
Et là, du souvenir en évoquant l’ivresse,

Qui cherchions-nous des yeux? qui nommions-nous tout bas?

– L’un l’autre, direz-vous? Oh! non : c’était, hélas!

Le doux fantôme blanc qui fut notre jeunesse!

Réponse Au Sonnet D’arvers

Non, non, votre secret n’était pas un mystère.

Cet amour éternel discrètement conçu,

Vous avez, ô poète, eu grand tort de le taire :

Celle que vous aimiez l’a toujours fort bien su.
Vous n’avez point passé près d’elle inaperçu ;

Votre âme à ses côtés n’était pas solitaire ;

Mais vous avez perdu votre temps sur la terre :

N’osant rien demander, vous n’avez rien reçu.
Les femmes ont le cœur aussi subtil que tendre :

Pas une, soyez sûr, qui marche sans entendre

Le moindre des soupirs exhalés sur ses pas.
À l’instinct de leur sexe uniquement fidèles,

Des centaines, croyant vos vers tout remplis d’elles,

Raillaient votre silence et ne vous plaignaient pas.
(1899)

Vieux Souvenir

Oui, je suis revenu sous la fenêtre aimée,

Dérobée à moitié sous les grands arbres verts,

Où, pour ouïr du soir les murmures divers,

Vous penchiez si souvent votre tête charmée.
Les oiseaux gazouillaient dans les sentiers couverts ;

Les fleurs ouvraient au vent leur corolle embaumée ;

Et, saluant de loin la fenêtre fermée,

Je m’arrêtai pensif pour crayonner ces vers.
La brise au vol serein jouait dans les ramilles ;

D’âcres senteurs montaient des épaisses charmilles ;

Le Couchant teignait d’or le front de la villa ;
Et, cependant, malgré ces splendeurs réunies,

Ces rayons, ces parfums, ces fleurs, ces harmonies,

Le deuil planait partout, car vous n’étiez plus là !
(1874)

Saint-denis

Un jour, après avoir longtemps courbé le front,

Le peuple se leva pour venger son affront.
Comment, dans ce conflit de forces inégales,

Armés de vieux mousquets chargés avec des balles

Qu’ils fondaient de leurs mains sous le feu des Anglais,

On les vit tout un jour riposter aux boulets,

Et puis, finalement, remporter la victoire,

Cela renverse eh bien, c’est pourtant de l’histoire.
Mon ami Lusignan me l’a conté cent fois.

Et, quand il relatait ces choses-là, sa voix

Tremblait toujours un peu, car c’était de son père,

Un des seuls et derniers survivants de l’affaire,

Qu’il tenait les détails du drame ensanglanté,

Où son grand-père était mort pour la liberté.
Ils n’étaient pas en tout quatre cents. Dès la veille,

Ils s’étaient confessés ; et l’esprit s’émerveille

A songer que ces gens, sans pain, mal équipés,

Fiers revendicateurs de leurs droits usurpés,

Dans leur révolte sainte et leur courage austère,

Osaient braver ainsi la puissante Angleterre.

Nelson les commandait, ― un homme de combats

Oh ! les sombres retours des choses d’ici bas !

Si cet homme eût fini, là, dans toute sa gloire,

Pour l’avenir quel poids de moins sur sa mémoire !

Quand on tombe de haut, la chute fait frémir.

Mais du passé laissons les tristesses dormir ;

Il vaut mieux ne songer qu’aux choses consolantes.
Sous le feu du canon, sous les balles sifflantes,

Dans les folles clameurs et les trombes de fer,

Le village assiégé grondait comme un enfer.

Par moments, on pouvait, à travers la fumée,

Voir tout un régiment, et presque un corps d’armée,

Dans un cercle de feu, s’avancer pas à pas,

Cherchant des ennemis qu’on n’apercevait pas.
Les lourds affûts, traînés à grand bruit de ferrailles,

Disloquaient, ça et là, charpentes et murailles ;

Aux vitres, sur les toits, partout le plomb strident

Crépitait, ricochait, grêlait ; et cependant

C’étaient eux, les soldats ― chose incompréhensible ―

Qui pour un tir fatal semblaient servir de cible,

Et, criblés, ne sachant à quels saints se vouer,

Voyaient leurs masses fondre et leurs rangs se trouer.
Ils avaient cru n’avoir qu’à cerner un village

Avant d’y promener la torche et le pillage ;

Et voilà que battus, décimés, écharpés,

Ce sont eux qui se voient partout enveloppés !

Et comment repousser ces attaques étranges ?

Au coin des murs, au seuil des maisons et des granges,

Derrière une clôture, aux pentes d’un guéret,

Où son costume gris s’efface et disparaît,

Partout, la crosse en joue, un insurgé se dresse

Et les fusille avec une incroyable adresse.

Où pointer les canons ? où fondre ? où se porter ?

Dans ce dédale affreux comment s’orienter ?

Là, qui s’arrête tombe ; ici, feu sur qui bouge !

Mort à tout ce qui porte un uniforme rouge !
Cela faisait un sombre et farouche tableau.
Le commandant, un vieux soldat de Waterloo,

Pâle, et voyant déjà, sans être un grand prophète,

Venir l’humiliante et fatale défaite,

Devant cet ennemi qui glisse dans ses mains,

Aux premiers rangs s’épuise en efforts surhumains.

Il comprend que pour lui l’échec serait la honte ;

Et, courant au-devant de la mort qu’il affronte,

Il cherche en vain, par des appels exaspérés,

À rallier un peu ses soldats effarés

Impossible !
Et bientôt, tout le long de la route,

On vit s’enfuir au loin les Anglais en déroute.

Armes, munitions, vivres, fourgons chargés

Tombaient du même coup aux mains des insurgés.

Les opprimés avaient remporté la victoire.

Et l’un des plus brillants feuillets de notre histoire

Porte aujourd’hui le nom vainqueur de Saint-Denis !
Hélas ! beaux horizons bien vite rembrunis !

Deux jours après ― c’était l’envers de la médaille ―

Saint-Charle perdait tout en perdant la bataille.

Tout ? non pas ; car déjà le coup avait porté :

Saint-Denis nous avait conquis la liberté !

Vive La France !

C’était après les jours sombres de Gravelotte :

La France agonisait.
Bazaine Iscariote,

Foulant aux pieds honneur et patrie et serments,

Venait de livrer Metz aux reîtres allemands.

Comme un troupeau de loups sorti des steppes russes,

Une armée, ou plutôt des hordes de Borusses,

Féroces, l’œil en feu, sabre aux dents, vingt contre un,

Après une razzia de Strasbourg à Verdun,

Incendiant les bourgs, détruisant les villages,

Ivres de vin, de sang, de haine et de pillages,

Et ne laissant partout que carnage et débris,

Nouveau fléau de Dieu, s’avançaient sur Paris.
Vols, attentats sans nom, horribles hécatombes,

Rien ne rassasiait ces noirs semeurs de tombes.

La province, à demi morte et saignée à blanc,

Se tordait et râlait sous leur talon sanglant.
Seule, et voulant donner un exemple à l’histoire,

Paris, ce boulevard de dix siècles de gloire,

Orgueil et désespoir des rois et des césars,

Foyer de la science et temple des beaux-arts,

Folle comme Babel, sainte comme Solime,

En un jour transformée en guerrière sublime,

Le front haut, l’arme au bras, narguant la trahison,

Par-dessus ses vieux forts regardait l’horizon !
Au loin le monde ému frissonnait dans l’attente ;

Qu’ allait-il arriver ?
L’Europe haletante

Jetait, soir et matin, sur nos bords atterrés,

Ses bulletins de plus en plus désespérés

On bombardait Paris !
Or, tandis que la France,

Jouant sur un seul dé sa dernière espérance,

Se roidissait ainsi contre le sort méchant,

Un poème naïf, douloureux et touchant

S’écrivait en son nom sur un autre hémisphère.

Tandis que d’un œil sec d’autres regardaient faire, ―

D’autres pour qui la France, ange compatissant,

Avait donné cent fois le meilleur de son sang, ―

Par delà l’Atlantique, aux champs du nouveau monde

Que le bleu Saint-Laurent arrose de son onde,

Des fils de l’Armorique et du vieux sol normand,

Des Français, qu’un roi vil avait vendus gaîment,

Une humble nation qu’encore à peine née,

Sa mère avait un jour, hélas ! abandonnée,

Vers celle que chacun reniait à son tour

Tendit les bras avec un indicible amour !

La voix du sang, parla ; la sainte idolâtrie,

Que dans tout noble cœur Dieu mit pour la patrie,

Se réveilla chez tous ; dans chacun des logis,

Un flot de pleurs brûlants coula des yeux rougis ;

Et, parmi les sanglots d’une douleur immense,

Un million de voix cria :
― Vive la France !
Sous les murs de Québec, la ville aux vieilles tours,

Dans le creux du vallon que baignent les détours

Du sinueux Saint-Charle aux rives historiques,

À l’ombre du clocher se groupent vingt fabriques.

C’est le faubourg Saint-Roch, où vit en travaillant

Une race d’élite au cœur fort et vaillant.
Là surtout, ébranlant ces poitrines robustes

Où trouvent tant d’échos toutes les causes justes,

Retentit douloureux ce cri de désespoir :

― La France va mourir !
Ce fut navrant.
Un soir,

Un de ces soirs brumeux et sombres de l’automne

Où la bise aux créneaux chante plus monotone,

De ses donjons, à l’heure où les sons familiers

De la cloche partout ferment les ateliers,

La haute citadelle, avec sa garde anglaise,

Entendit tout à coup tonner la Marseillaise,

Mêlée au bruit strident du fifre et du tambour

Les voix montaient au loin ; c’était le vieux faubourg

Qui, grondant comme un flot que l’ouragan refoule,

Gagnait la haute ville, et se ruait en foule

Autour du consulat, où de la France en pleurs,

Drapeau toujours sacré, flottaient les trois couleurs.
Celui qui conduisait la marche, un gars au torse

D’Hercule antique, avait, sous sa rustique écorce,

― Comme un lion captif grandi sous les barreaux, ―

Je ne sais quel aspect farouche de héros.

C’était un forgeron à la rude encolure,

Un fort ; et rien qu’à voir sa calme et fière allure,

Et son mâle regard et son grand front serein,

On sentait battre là du cœur sous cet airain.
Il s’avança tout seul vers le fonctionnaire ;

Et, d’une voix tranquille où grondait le tonnerre,

Dit :
― Monsieur le consul, on nous apprend là-bas

Que la France trahie a besoin de soldats.

On ne sait pas chez nous ce que c’est que la guerre ;

Mais nous sommes d’un sang qu’on n’intimide guère,

Et je me suis laissé dire que nos anciens

Ont su ce que c’était que les canons prussiens.

Au reste, pas besoin d’être instruit, que je sache,

Pour se faire tuer ou brandir une hache ;

Et c’est la hache en main que nous partirons tous ;

Car la France, monsieur la France, voyez-vous

Il se tut ; un sanglot l’étreignait à la gorge.

Puis, de son poing bruni par le feu de la forge

Se frappant la poitrine, où, son col entr’ouvert,

D’un scapulaire neuf montrait le cordon vert :
― Oui, monsieur le consul, reprit-il, nous ne sommes

Que cinq cents aujourd’hui ; mais, tonnerre ! des hommes,

Nous en aurons, allez ! Prenez toujours cinq cents,

Et dix mille demain vous répondront : ― Présents !

La France, nous voulons épouser sa querelle ;

Et, fier d’aller combattre et de mourir pour elle,

J’en jure par le Dieu que j’adore à genoux,

On ne trouvera pas de traîtres parmi nous !
Le reste se perdit, car la foule en démence

Trois fois aux quatre vents cria :
― Vive la France !
Hélas ! pauvres grands cœurs ! leur instinct filial

Ignorait que le code international,

Qui pour l’âpre négoce a prévu tant de choses,

Pour les saints dévoûments ne contient pas de clauses.
Et le consul, qui m’a conté cela souvent,

En leur disant merci, pleurait comme un enfant.

Saint-malo

Voici l’âpre Océan. La houle vient lécher

Les sables de la grève et le pied du rocher

Où Saint-Malo, qu’un bloc de sombres tours crénelle,

Semble veiller, debout comme une sentinelle.

Sur les grands plateaux verts, l’air est tout embaumé

Des arômes nouveaux que le souffle de mai

Mêle à l’âcre senteur des pins et des mélèzes,

Qu’on voit dans le lointain penchés sur les falaises.

Le soleil verse un flot de rayons printaniers

Sur les toits de la ville et sur les blancs huniers

Qui s’ouvrent dans le port, prêts à quitter la côte.

C’est un jour solennel, jour de la Pentecôte.

La cathédrale a mis ses habits les plus beaux ;

Sur les autels de marbre un essaim de flambeaux

Lutte dans l’ombre avec les splendeurs irisées

Des grands traits lumineux qui tombent des croisées.
Agenouillés auprès des balustres bénits,

Un groupe de marins que le hâle a brunis,

Devant le Dieu qui fait le calme et la tempête,

Dans le recueillement prie en courbant la tête.

Un homme au front serein, au port ferme et vaillant,

Calme comme un héros, fier comme un Castillan,

L’allure mâle et l’œil avide d’aventure,

Domine chacun d’eux par sa haute stature.

C’est Cartier, c’est le chef par la France indiqué,

C’est l’apôtre nouveau par le destin marqué

Pour aller, à travers la grande mer qui gronde,

Porter le verbe saint à l’autre bout du monde !

Un éclair brille au front de ce prédestiné.

Soudain, du sanctuaire un signal est donné,

Et, sous les vastes nefs pendant que l’orgue roule

Son accord grandiose et sonore, la foule

Se dresse, et délirante en son pieux essor,

Entonne en frémissant le Veni, Creator !
De quels mots vous peindrais-je, ô spectacle sublime ?

Jamais, aux jours sacrés, des parvis de Solyme,

Chant terrestre, qu’un chœur éternel acheva,

Ne monta plus sincère aux pieds de Jéhovah !

L’émotion saisit la masse tout entière,

Quand, du haut de l’autel, l’homme de la prière,

Ému, laissa tomber ces paroles d’adieu :

― Vaillants chrétiens, allez sous la garde de Dieu !
Ô mon pays, ce fut dans cette aube de gloire

Que s’ouvrit le premier feuillet de ton histoire !
Trois jours après, du haut de ses mâchicoulis

Par le fer et le feu mainte fois démolis,

Saint-Malo regardait, fendant la vague molle,

Trois voiliers qui doublaient la pointe de son môle,

Et, dans les reflets d’or d’un beau soleil levant,

Gagnaient la haute mer toutes voiles au vent.
Le carillon mugit dans les tours ébranlées ;

Du haut des bastions en bruyantes volées

Le canon fait gronder ses tonnantes rumeurs ;

Et, salués de loin par vingt mille clameurs,

Au bruit de l’airain sourd et du bronze qui fume,

Cartier et ses vaisseaux s’enfoncent dans la brume !

Septembre

L’atmosphère dort, claire et lumineuse ;

Un soleil ardent rougit les houblons ;

Aux champs, des monceaux de beaux épis blonds

Tombent sous l’acier de la moissonneuse.
Sonore et moqueur, l’écho des vallons

Répète à plaisir la voix ricaneuse

Du glaneur qui cherche avec sa glaneuse,

Pour s’en revenir, des sentiers plus longs.
Tout à coup éclate un bruit dont la chute

Retentit au loin, et que répercute

Du ravin profond le vaste entonnoir.
N’ayez point frayeur de ce tintamarre ?

C’est quelque nemrod qui, de mare en mare,

Poursuit la bécasse ou le canard noir.

(1878)

Seul

Un jour, errant, perdu dans un désert sans borne,

Un pâle voyageur cheminait lentement;

Autour de lui dormait la solitude morne,

Et le soleil brûlait au fond du firmament.
Pas une goutte d’eau pour sa lèvre en détresse!

Pas un ombrage frais! pas un souffle de vent!

Nulle herbe, nul gazon; et la plaine traîtresse

N’offre à son pied lassé que du sable mouvant.
Il avance pourtant; mais la route s’allonge;

Il sent à chaque pas son courage tarir;

Un sombre désespoir l’envahit quand il songe

Qu’il va falloir bientôt se coucher pour mourir.
Il se roidit en vain sous le poids qui l’accable;

Il marche encore, et puis s’arrête épouvanté;

Sur son sein haletant, cauchemar implacable,

Il sent avec effroi peser l’immensité!
Fatigué de sonder l’horizon qu’il implore,

Sans force, il tombe enfin sur le sable poudreux;

Et son regard mourant semble chercher encore

Les vertes oasis et leurs palmiers ombreux.

Voyageurs égarés au désert de la vie,

Combien de malheureux, vaincus par la douleur,

Dans leur illusion sans cesse poursuivie,

Meurent sans avoir vu l’oasis du bonheur!

Sous La Statue De Voltaire

Ceci, c’est donc Voltaire ! Oui, je reconnais là

Ce  » sourire hideux  » que Musset flagella.

Le bronze grandit l’homme et lui donne du torse ;

Mais c’est bien là toujours la même lèvre torse,

Qui, de miel pour les rois ― ô rictus exécré ! ―

Soixante ans insulta tout ce qui fut sacré,

Et dont, ô mon pays, sur ta sainte blessure,

Vint rejaillir un jour la lâche éclaboussure.

Donc te voilà, Voltaire ! eh bien, lève un instant

La membrane qui bat sur cet œil clignotant ;

Dresse la tête, et puis laisse tomber le tome

Que tu tiens à la main. Bien ! maintenant, grand homme,

De ta bouche détends un peu les plis amers,

Et regarde là-bas, au bout des vastes mers !

Vois-tu ces champs sans nombre où les moissons abondent ?

Ce fleuve sillonné par des flottes que boudent

Les richesses des deux hémisphères ? Vois-tu

Ce progrès qui, sortant de tout sentier battu,

Loin du pâle émeutier comme des cours serviles,

Défriche la forêt pour y fonder des villes ?

Vois-tu ces bourgs nombreux et ces fières cités,

Ou fleurissent en paix toutes les libertés,

D’où les produits du sol et celui des usines

S’en vont alimenter les nations voisines,

Où tout un peuple enfin, généreux et vaillant,

Grandit, et sait encor prier en travaillant ?

Tu vois tout, n’est-ce pas ? Très bien, regarde encore !

Plus loin ! vois ce pays immense que décore

Un ciel fait pour nourrir des poitrines d’airains,

Sol auquel il ne faut que des bras et des reins

Pour que ses prés sans borne et ses plaines fécondes

Deviennent à jamais le grenier des deux mondes !

Enfin, vois tous ces grands territoires ouverts

Aux avatars futurs d’un nouvel univers,

Où serpente déjà la route colossale

Qu’avait rêvée un jour Cavelier de La Salle,

Empire qui, baigné par ses trois océans,

Peut embrasser l’Europe entre ses bras géants !

Et dis-moi maintenant, de ta voix satanique

Qui crut pouvoir flétrir par sa verve cynique,

Dans un libelle atroce, ignoble, révoltant,

L’héroïne que tout bon Français aime tant !

De ta voix qui, mêlant l’ironie à l’astuce,

Raillait la France afin de mieux flatter la Prusse,

Et qui savait si bien, ô galant troubadour,

En huant Jeanne d’Arc chanter la Pompadour !

Dis-moi, de cette voix tant de fois sacrilège,

Ce que valaient, pourtant quelques arpents de neige !

Spencer Wood

À Mlles Letellier de Saint-Just.
En amont de Québec, on fait la découverte

D’un pavillon tout blanc coquettement posé

Sur l’angle à pic d’un roc au long flanc ardoisé,

Et donc la large épaule est de grands pins couverte.
Plus loin, s’il plonge un peu sur le sommet boisé,

L’œil aperçoit, au fond d’une clairière verte,

Une altière villa dont la porte entr’ouverte

Dresse droit devant vous son tympan pavoisé.
Vaste piazza, sentiers fleuris, fraîches ramures,

Bosquets pleins de parfums, d’oiseaux et de murmures,

Site revu souvent, et toujours contemplé !
C’est Spencer Wood, joli tableau, riant poème,

Foyer que la Patrie offre à son chef suprême,

Et qui jamais ne fut plus noblement peuplé.
(1876)

Spes Ultima

Tandis qu’un roi sans cœur les marchandait là-bas,

Nos ancêtres avaient, sous le feu des combats,

Conservant jusqu’au bout l’espérance dernière,

En chevaliers sans peur tenu haut leur bannière.
Peuple vingt fois trahi, vendu, sacrifié,

Pour défendre le sol qui leur fut confié,

Et plutôt que de voir leur patrie asservie,

Ils avaient tout donné, leur fortune et leur vie,

Ne réservant pour eux qu’une chose : l’honneur !
Pendant qu’aux Trianons un prince ricaneur

Accueillait, contempteur d’une épopée antique,

Le récit de leurs maux d’un sarcasme sceptique,

Aux excès effrontés des lupanars royaux,

Nos pères, opposant leurs dévoûments loyaux,

Aux yeux de l’univers avaient, dans vingt batailles,

Racheté de leur sang les hontes de Versailles !
Ils en furent payés par l’exil et l’oubli.
Dans les émotions d’un grand pas accompli

Sur les âpres chemins d’une autre destinée,

Tout entière à la gloire, et sans cesse entraînée

Sur les pas du guerrier fatal qui, sans repos,

Aux quatre coins du monde arborait ses drapeaux,

La grande nation oublia la poignée

De braves, par la faim et le glaive épargnée,

Qui, fidèle quand même, aux bords du Saint-Laurent,

Sous un sceptre étranger la nommait en pleurant.
Le temps passe.
Au delà de cent ans s’écoulèrent ;

Sous de nouveaux guidons les peuples s’enrôlèrent ;

Mais ― bien que sous un joug inflexible penché ―

Nul peuple sous le ciel n’a vaillamment marché

Comme ce groupe fier d’abandonnés ; la fibre

Du cœur resta chez eux indépendante et libre.
Sous un autre drapeau, sous un autre pouvoir,

Ils durent, il est vrai, se plier au devoir ;

Mais, devenus loyaux sujets de l’Angleterre,

En eux la voix du sang ne sut jamais se taire.

Ils respectent les plis qui flottent sur leurs tours ;

Mais toujours et partout ― chers et touchants retours !

Le plus humble d’entre eux, au seul nom de la France,

Sent encor poindre en lui quelque vague espérance !
À ce sujet voici ce que nous racontait

Notre vieux professeur de droit romain. C’était

Un modeste savant, Parisien de race,

Qui commentait le code et récitait Horace

Par cœur. Un pur hasard l’avait jeté chez nous.

Il avait conservé son accent et ses goûts.

Il grasseyait ; et puis, tous les matins, à l’heure

Où s’ouvrent les marchés, il quittait sa demeure,

Et, d’échoppe en échoppe et d’étal en étal,

Ainsi qu’un bon bourgeois de son pays natal,

Il s’en allait lui-même acheter ses denrées.
Il aimait la rumeur des foules affairées ;

Bonhomme s’il en fût, marchandant et causant,

Il s’arrêtait parfois auprès du paysan,

Et s’informait du prix des blés, de son ménage ;

Il lui parlait moissons, bestiaux, jardinage ;

Chacun le connaissait et chacun écoutait

Ce parleur dont l’accent surtout les déroutait.
Un jour, une vendeuse, accorte et bonne vieille,

Laquelle à ses discours prêtait souvent l’oreille,

L’interpella disant :
― Monsieur, vous jasez bien

Sans doute, et cependant pas en vrai Canadien ;

Pas en Anglais non plus, faut pas dire ça, dame !
― Moi, fait le père Aubry, je suis Français, madame.
― Français ? eh ben, pardi, c’est dans nos environs ;

Pour être Canadiens on n’est pas des Hurons.

On est tous des Français, nous aussi, que je pense !
― C’est vrai ; mais moi je suis un Français de la France.

― De la France ? eh ben, nous, de quel pays est-on ?

Sommes-nous par hasard des Français de Boston ?

Il n’est pas de Français sans France, que je sache !
Le bon vieux professeur riait dans sa moustache.

― Pardonnez-moi, dit-il, vous ne comprenez pas.

Vous êtes née ici ; moi je suis né là-bas
Né là-bas ! c’était là presque du fantastique.

La marchande, à ces mots, laisse là sa boutique,

Et, tandis que son œil commence à se troubler,

S’avance, et d’une voix que l’émoi fait trembler :
― Vous êtes né là-bas, vous ! dit la femme en transe ;

Vous êtes né là-bas ! dans notre vieille France ?

Vous en venez ?
― Mais oui, dit notre humble savant,

Pour vous servir. Bonjour, madame !
Mais avant

Qu’il eût tourné le dos pour reprendre sa route,

La vieille, qui craint fort que quelqu’un ne l’écoute,

Le saisit par la main, et, furtive, guettant

Si quelque Anglais surtout n’est pas là qui l’entend,

Tandis que son regard aux alentours surveille,

S’approche du bonhomme et lui glisse à l’oreille

Ces mots dits d’un accent qu’on ne peut définir :
― Dites-moi donc, à moi, là vont-ils revenir ?

Et, comme il achevait de conter cette histoire,

Dans son émotion brusquant son auditoire,

Le bon vieux professeur, faisant un demi-tour,

S’en allait grommelant :
― Gueuse de Pompadour !

Stances

À Mgr le chanoine Boucher.
À l’occasion du soixantième anniversaire de son ordination.
J’ai vu, dans la prairie, un chêne aux vastes branches,

Qui, sous le bleu du ciel, offrait, les bras ouverts,

Aux corbeaux croassants comme aux colombes blanches

L’asile hospitalier de ses grands dômes verts.
Sous ses rameaux touffus flottaient des ombres douces;

Et, quand midi flambait, largement abrité,

Maint troupeau, sommeillant dans la fraîcheur des mousses,

Sous sa voûte oubliait les ardeurs de l’été.
Il était vieux; pourtant l’âge, dont l’aile égrène

Le feuillage du chêne et la fleur du glaïeul,

N’avait mis qu’un surcroît de majesté sereine

À sa cime imposante ainsi qu’un front d’aïeul.
La sève des puissants filtrait sous son écorce;

Pourtant, quand la rafale ébranlait ses arceaux,

Le vieux géant n’avait suave dans sa force –

Que des murmures doux comme un chant de berceaux.

Le colosse avait eu ses jours sombres; l’orage

Avait parfois sur lui déchaîné ses Titans;

Mais l’averse en fureur n’avait pu, dans sa rage,

Que laver sur son tronc la poussière du temps.
Tous les petits oiseaux l’aimaient; sous sa feuillée,

Grives et rossignols, mésanges et pinsons,

Penchés au bord des nids, de l’aube à la veillée,

Lui payaient leur écot en joyeuses chansons.
Et le grand chêne, droit comme un vieillard auguste,

La tête dans l’azur, les bras au firmament,

Semblait sourire au ciel qui l’avait fait robuste,

Et bénir le Très-Haut de l’avoir fait clément!
Ah! je voudrais avoir la sagesse d’un mage

Et la voix d’un prophète oui, moi, l’humble fourmi –

Pour vous dire en ce jour : Ce chêne est votre image,

Ô saint prêtre de Dieu, mon vénérable ami!
Toujours jeune et debout dans votre grâce austère,

Le cœur ouvert à tous, même aux malicieux,

Si, comme lui, vos pieds touchent encor la terre,

Vous avez comme lui la tête dans les cieux.
Comme lui, vous avez de tranquilles retraites;

Comme l’ombre et le frais qu’il ménage aux troupeaux,

Vous versez le trésor de vos bontés discrètes

À tous les affamés de calme et de repos.

Comme lui, vous avez vu bien des soleils naître;

Sur votre front serein tout près d’un siècle a lui :

Vous n’avez pas vieilli, car vous étiez, ô prêtre!

Puissant comme le chêne et vaillant comme lui.
Il eut son temps d’épreuve et vous eûtes le vôtre :

Mais les assauts jamais n’ont fait vos pas tremblants;

Et l’orage n’a mis, sur votre front d’apôtre,

Qu’un reflet d’arc-en-ciel dans vos beaux cheveux blancs.
Vous aussi vous avez de fécondes ramures,

Dont la frondaison vierge a bercé bien des nids;

Autour de vous aussi montent bien des murmures,

Chants d’amour de tous ceux que vous avez bénits!
Le petit vous révère et le grand vous honore;

Laissez votre cœur battre et votre œil rayonner;

Car, s’il fut des ingrats, votre âme les ignore :

Les forts sont indulgents et savent pardonner.
Pardonner et bénir, voilà le double rôle

Auquel votre existence entière s’immola;

Et si jamais fardeau n’a courbé votre épaule,

C’est qu’elle était de fer, car vos œuvres sont là!
Soixante ans, votre voix ardente a fait entendre

L’éternelle parole aux hommes; soixante ans,

Votre main, ô pasteur infatigable et tendre –

Versa le sang du Christ sur les cœurs repentants.

Soixante ans, vous avez, pendant le saint office,

En prononçant les mots que Dieu même dicta,

Renouvelé pour nous le divin sacrifice

Qui racheta le monde aux flancs du Golgotha.
Soixante ans, vous avez relevé qui succombe;

Soixante ans, on vous vit au chevet du mourant;

Soixante ans, vous avez suivi jusqu’à la tombe

La dépouille de ceux que la mort nous reprend.
Soixante ans, vous avez de vos mains paternelles,

Bénit l’anneau sacré qui joint les épousés;

Et je vois devant moi, s’essuyant les prunelles,

Des vieillards que jadis ces mains ont baptisés!
Du pauvre et du petit vous prîtes la défense;

Et nos regards, d’ici peuvent apercevoir,

Construit par votre zèle, un asile où l’enfance

Va puiser la science aux sources du devoir.
Et toujours à l’affût, et toujours sur la brèche,

Dans tous les bons combats à vaincre toujours prêt,

On vous a vu saisir la cognée et la bêche

Pour guider le colon au fond de la forêt.
Dans tous les droits sentiers poursuivant votre marche,

De nos oints du Seigneur vénérable doyen,

Vous sûtes ajouter au nom du patriarche

Celui du patriote et du grand citoyen!

Oh! lorsque vous jetez un coup d’œil en arrière,

Vaillant soldat du bien, vétéran des autels,

Et que vous remontez votre longue carrière

En comptant vos labeurs et leurs fruits immortels,
Dans cette vaste enceinte où chacun vous acclame

Et devrait s’incliner pour baiser vos genoux,

Quel sentiment ému doit envahir votre âme!

Quel joyeux Te Deum doit retentir en vous !
Oh! laissez-vous aller à ces transports suprêmes;

Savourez les fruits mûrs de vos efforts vainqueurs :

Cette émotion-là, nous la sentons nous-mêmes;

Ce Te Deum d’amour chante aussi dans nos cœurs!
Près de vous, ce matin, à genoux dans son temple,

Au Dieu qui récompense et fait les jours nombreux,

Nous avons dit merci pour le sublime exemple

Que les vôtres plus tard laisseront derrière eux.
Et nous l’avons prié pour que le noble chêne,

Bravant, longtemps encor, les destins courroucés,

Reste pour nous l’espoir de la saison prochaine,

Après avoir été l’orgueil des jours passés.