Orgueil

Non, non, je ne suis pas de ces femmes qui meurent

Et rendent ce dernier service à leurs bourreaux,

Pour qu’ils vivent en paix et sans soucis demeurent.
Vois-tu, ces dévoûments sont niais s’ils sont très-beaux.

Les hommes, je le sais, se complaisent trop vite,

Le pied sur ces cercueils, à poser en héros,
Et j’ai dégoût d’ouïr la manière hypocrite

Dont ils disent toujours de ces doux êtres morts :

 » Un ange prie au ciel pour moi. Pauvre petite !  »
Tu m’as trop bien appris que l’empire est aux forts.

Mourir, c’est oublier. J’aime mieux ma misère.

Tu ne me verras pas succomber sans efforts.
Aux affres du tombeau, moi, que l’angoisse enserre,

Je ne réponds encor que par un refus ;

Car je veux qu’à défaut d’un repentir sincère,
Tu te dises un jour :  » Quel aveugle je fus !  »
Juin 18

Souvenirs D’enfance

Plus ne suis ce que j’ai été.

Marot.
Il me semble parfois que ma plaie est guérie :

Et, souriant encore, je regarde au miroir

Revenir doucement mon enfance fleurie.
Je ne sais pas comment, mais je crois la revoir

Ce qu’elle était hier, toute rose et paisible,

Avec son ignorance, avec son fol espoir.
Une ride aujourd’hui court, à peine sensible,

De l’une à l’autre tempe en fugitif sillon,

Et rien n’effacera cette ligne invisible.
Non, rien : la vie en vain perdrait son aiguillon,

J’échapperais en vain au tourment qui m’accable,

Comme devant l’oiseau s’enfuit le papillon ;
Ni l’oubli, ni la paix, ni l’amour ineffable

Ne combleront ce pli fait en quelques instants.

J’aurai toujours présent ce témoin implacable.
Et, cependant, mon Dieu ! je n’ai que dix-huit ans !

Qui le croirait, à voir des larmes sur ma joue

Et cette ride au front creusée avant le temps ?
Ah ! je me ressouviens de la méchante moue

Que je faisais jadis au seul mot d’obéir.

— N’était-ce pas hier ? je m’y perds, je l’avoue.
Tout enfant, dans ce coin je venais me blottir,

A petits pas, sans bruit, serrant fort ma poupée

Contre moi ; je pensais qu’elle eût pu me trahir.
Et j’y restais longtemps toute préoccupée,

Écoutant, retenant, commentant au hasard

Tout ce dont mon oreille avait été frappée.
Et lorsqu’en ma cachette il venait un regard,

Furieuse, enrageant d’avoir été surprise,

Je m’enfuyais avec mon dépit à l’écart.
Plus tard je me retrouve, au souffle de la brise,

Laissant mes blonds cheveux flotter sur mon cou nu,

Courant, criant, chantant, toujours en entreprise,
M’enivrant de la vie & du charme inconnu

De bondir comme un faon sur la verte prairie.

— Hélas ! beau temps joyeux, qu’es-tu donc devenu ?
Et puis, sur les genoux de ma mère chérie

Je venais tout à coup jeter mon front ardent,

Tandis qu’elle disait :  » Calme-toi je t’en prie !  »
Mais lorsqu’elle ajoutait tout bas, me regardant,

Sa main sur mes cheveux :  » Ma petite lionne !  »

Je sentais croître encore mon orgueil débordant.
Je me rappelle aussi les lectures d’automne

Que ma mère faisait le soir à haute voix,

Pendant que gémissait la bise monotone
Dans les arbres jaunis, comme un cerf aux abois

Qui pleure et qui se plaint de sa course forcée

Lorsqu’il est pourchassé des chiens au fond des bois.
C’était, je m’en souviens, l’immortelle odyssée

Du grand Chasseur-de-daims, du Gros-serpent altier,

D’Uncas le cerf agile à la taille élancée.
Livre simple et puissant, qui gardes tout entier

Le sauvage parfum des forêts primitives

Et le chant de l’oiseau perdu dans le sentier,
Oh ! comme tu plaisais à nos âmes naïves !

Quelles émotions nous causaient tes combats !

Comme nous les aimions tes belles fugitives !
Et quand l’heure arrivait de prendre nos ébats,

Transformés tout à coup en guerriers fantastiques,

Poussant des cris affreux ou nous parlant tout bas,
Nous poursuivions, avec les sauvages tactiques,

Des Hurons, si peureux qu’on ne les vit jamais.

Quels rires nous avions ! quels hourras frénétiques
Nous poussions à l’aspect des bizarres plumets,

Que notre fantaisie arborait sur l’oreille !

O joie aux grands éclats, toi qui nous animais,
Où donc es-tu ? dors-tu ? faut-il qu’on te réveille ?

Reviendras-tu bientôt ? as-tu fui pour toujours,

Douce fée enfantine à la lèvre vermeille ?
Un jour vint toutefois après ces anciens jours

Où la nature fut à mes yeux comme vide,

Il fallait la peupler de vivantes amours.
Alors j’ouvris un livre inconnu, puis, avide,

Je le lus et relus pendant près de trois ans.

Qu’était la blonde Alice auprès de Zobéide ?
Et combien j’étais loin des rouges Mohicans,

Habitants des forêts, chasseurs de chevelures !

Car c’était le pays où sont les talismans,
Les palais merveilleux aux splendides tentures,

Les immenses jardins aux bosquets verdoyants,

Les eaux, les fleurs, les chants, les fines ciselures,
Les étoffes de soie aux reflets flamboyants,

Les coupes, les cristaux, les riches pierreries,

Les poignards incrustés, niellés, chatoyants,
Les habits somptueux chargés de broderies,

Les cierges parfumés confondant leur senteur

Avec celle des nuits pleines de rêveries !
Tout ce qu’on peut créer de grand ou d’enchanteur,

Toutes les visions sublimes ou sereines,

Tous les songes fleuris d’un paradis menteur ;
Et les beaux jeunes gens épris des nobles reines,

Sacrifiant leur vie au bonheur d’un moment,

Offrant en holocauste aux pieds de ces sirènes
Leur cœur brave & loyal pour un regard aimant ;

Et les femmes, péris idéales, dont l’âme

Exhale en un soupir le plus pur dévoûment !
Êtres charmants, formés de rayons et de flamme,

Sœurs des lotus sacrés qu’arrose l’eau du Nil,

Vous que la terre tue et que le ciel réclame,
Vous étiez sûrement des houris en exil,

Et vous aviez perdu vos ailes azurées,

Filles de la rosée et du soleil d’avril !
Puis, comme repoussoir aux vierges éthérées,

Que défendaient si mal, dans leur pompeux sérail,

Les esclaves armés et les grilles dorées,
Je me souviens encor de l’étrange attirail

Du grand calife Haroun-al-Raschid si fantasque,

Toujours accompagné comme un épouvantail
De l’eunuque Mesrour à la chair noire et flasque,

Ridicule, peureux, bavard, sot, impudent,

Grimaçant comme un singe & laid comme un vieux masque ;
Et du cher Giaffar, le raisonneur prudent,

Le donneur de conseils au bon sens inflexible,

Aussi ferme vizir que souple confident.
Enfin je lus Homère : Achille l’irascible,

Beau comme un Apollon avec ses cheveux d’or,

Et ses compagnons d’arme à l’ardeur invincible,
Patrocle, Diomède, Ajax, le vieux Nestor,

Devinrent les héros de nouvelles chimères.

J’en rêvais nuit et jour. Et que dirai-je encor ?
Ce fut le tour d’Eschyle aux puissantes colères,

Prométhée inspiré découvrant le vrai Dieu

Par delà les débris des idoles grossières.
Sans que j’en susse rien cependant, au milieu

De ce bizarre amas de songes & d’histoires,

La lumière, pour moi, se faisait peu à peu.
Les grandes vérités rayonnantes ou noires,

Les mondes inconnus, le passé submergé,

Remplacèrent ainsi les contes illusoires.
Le menton dans la main et le regard plongé

Dans les rangs infinis de confuses images,

Que de jours j’ai perdus sans en avoir congé !
Tout alors devenait tableau : les trois rois mages,

Que la légende amène aux pieds du Christ enfant,

M’apparaissaient vêtus de robes à ramages
J’assistais au retour de Rhamsès triomphant.

Thèbes m’était connue ainsi qu’Éléphantine :

J’avais vécu là-bas sous leur ciel étouffant.
Je savais les sentiers des monts de Palestine,

Le Jourdain, le Liban, le rocher de Sion

Et l’Arche, qu’au salut du monde Dieu destine.
Je voyais chaque peuple et chaque nation,

L’antiquité vivait, pensait, luttait encore

Ivre de liberté jusqu’à la passion.
Quand l’orient rougit aux clartés de l’aurore,

Je venais avec Ruth glaner aux champs de blé :

Les épis ondoyaient au soleil qui les dore ;
Dans son manteau royal de rosée emperlé,

Le grand lis, plus paré que Salomon le sage,

Tendait au rossignol son calice emmiellé ;
La rose de Sâron au purpurin corsage

Enivrait les rameaux d’une douce senteur,

Et saluait le vent d’un parfum au passage ;
Tandis que les grands bœufs, traînant avec lenteur

Les chariot criards chargés de lourdes gerbes,

Par bouffée aspirant ce vent réparateur,
Ou laissant un rayon lustrer leurs flancs superbes,

L’œil humide et perdu dans l’espace éthéré,

A leurs pieds gravement arrachaient quelques herbes.
Le cri d’un scarabée, au corselet doré,

Vibrait à l’unisson des soupirs de la brise,

Qui disait, elle aussi, son cantique sacré.
Tout chantait, tout priait dans la nature éprise,

Chaque voix à son tour, pour louer le Seigneur,

Montait du vallon vert et de la roche grise.
Et l’homme alors, qu’il fût berger ou moissonneur,

Bénissait dans son cœur l’Auteur puissant et tendre

De toute cette paix et de tout ce bonheur.
Puis la scène changeait : il me semblait entendre

Le bourdonnement sourd d’une grande cité ;

Sous mes yeux je voyais Jérusalem s’étendre.
Le temple était ici grave dans sa beauté,

Le Golgotha là-bas avec sa tête chauve,

Gethsémani plus loin, Hébron de ce côté.
Dans la rue escarpée et sous le soleil fauve,

Passaient et repassaient entre les murs étroits

Les prêtres parfumés d’hyacinthe et de mauve.
Tout à coup surgissaient, inflexibles et droits,

Les prophètes, ces gueux sublimes, ces poëtes,

Secouant leurs haillons à la face des rois.
Je voyais onduler les masses inquiètes

Du peuple, soulevé comme une vaste mer

Par la terrible voix de ces tribuns ascètes.
Sans défense, debout, le regard triste et fier,

La barbe et les cheveux tout souillés de poussière,

Comme ceux-là qui vont menant un deuil amer,
Pieds nus, à peine ceints d’une toile grossière,

Hâves, maigres, mais plains de sombre majesté,

Le front illuminé d’une étrange lumière,
Le geste rare et grand dans son austérité,

C’étaient Osée, Amos, Jérémie, Isaïe,

Ces soldats du Très-Haut et de la vérité.
Ils allaient, dénonçant sous la pourpre haïe

Les rois dégénérés soumis à l’étranger,

Par qui la loi divine était toujours trahie.
Ils venaient provoquer Israël à venger

Le culte de justice et de beauté morale

Que tous, dans leur fureur, ne cessaient d’outrager.
Et je considérais cette lutte inégale

Pleine d’ombre et de jour, d’audace et de grandeur,

Entre l’esprit de vie et la force brutale.
Le texte, tout grondant d’une orageuse ardeur,

D’éclairs inattendus illuminait la page

Qui me brûlait les yeux de leur rouge splendeur.
Soudain, comme l’oiseau lassé d’un long voyage

Qu’emportent çà et là les vents impétueux,

Ma pensée abordait une nouvelle plage.
C’était le soir, bien loin des bruits tumultueux ;

Les pâles oliviers, tout baignés d’ombres bleues,

Étendaient vers le ciel leurs grands bras tortueux.
Les alcyons, frôlant les vagues de leurs queues,

Se balançaient gaîment par troupes dans les airs

En franchissant d’un seul coup d’aile plusieurs lieues.
Tout était pur et calme, et sur les flots déserts,

Aux limpides clartés dont Phébé les inonde,

De gracieux dauphins laissaient voir leurs dos verts.
C’était un pan du ciel de la Grèce féconde,

Un des sites sacrés chers à l’humanité ;

C’était le cap Sunium plongeant dans la mer blonde.
Charme mystérieux de la toute beauté !

Mon âme respirait dans ce doux paysage

Le sain apaisement de la sérénité.
Et puis c’était saint Paul devant l’aréopage,

Aux neveux de Platon révélant l’Inconnu,

Le Dieu saint, juste et bon, tout-puissant et tout sage.
Plus loin encore, c’était esclave, vieux et nu,

Épictète mourant prêchant le stoïcisme

Au monde, dont le jour fatal était venu.
Rayons éblouissants d’un seul et même prisme,

Prophète d’Israël, philosophe ou chrétien,

J’ai senti, j’ai compris votre austère héroïsme.
Oui, vous me servirez d’exemple et de soutien,

Je vous suivrai. Déjà votre voix m’encourage ;

Avec vous, grâce à vous, je ne regrette rien.
Ma foi reste debout et défiera l’orage !
Avril 18

Page Blanche

Qu’écrire ? Vierge encor la page est sous mes doigts,

Prête à tout elle attend mon caprice. — Autrefois

La chantante élégie en mon cœur murmurée,

Source qui débordait de la vasque nacrée,

S’épanchait d’elle-même en vers doux et naïfs.

Les doutes, les soupçons, les aveux, flots furtifs

Qui jasent et s’en vont aux pentes inconnues,

S’échappaient nuit et jour en strophes ingénues ;

Le rêve, interrompu la veille, reprenait,

L’accent, confus d’abord, se répétait plus net,

Une larme coulait d’un sourire effacée ;

L’espérance passait légère, et ma pensée

S’égarait aux détours charmants du souvenir.

Maintenant, je n’ai plus de pleurs à retenir.

Plus de folle espérance à qui couper les ailes,

Plus d’angoisses traînant la colère après elles,

Plus d’effroi, de souci, d’amertume, plus rien !

Autrefois, les accords du grand musicien

Amour faisaient vibrer les cordes de mon âme ;

Maintenant, le foyer triste n’a plus de flamme,

Le musicien meurt, et l’instrument forcé

Ne rend plus qu’un son mat quand chante le passé.
Août 18

Tous Les Rires D’enfant

Vos visages sont doux, car douce est votre voix.

ANDRÉ CHENIER
Tous les rires d’enfant ont les mêmes dents blanches ;

Comme les rossignols dans les plus hautes branches,

Les moineaux dans les trous du mur,

Au rebord des longs toits comme les hirondelles,

Leur céleste gaîté s’envole à tire-d’ailes

Avec un son serein et pur.
Nul n’est favorisé dans l’immense partage :

Richesse et pauvreté n’y font pas davantage ;

Le rire, ce grand niveleur,

Sur tous les fronts répand la joie égalitaire.

Et c’est comme un écho qui fait vibrer la terre,

Et viendrait d’un monde meilleur.

Innocence, clarté ! leur âme est une aurore

Que la vie en passant n’a pas troublée encore

Dans son épanouissement ;

Et, doux chanteurs des nids plus étroits ou plus frêles,

Les plus humbles, avec leurs petites voix grêles,

Ont le plus frais gazouillement.
Ainsi plus tard, aux jours que l’épreuve dévore,

On trouve des vieillards dont la lèvre incolore

Recèle un sourire ingénu.

Leurs tranquilles regards sont remplis de lumière :

On dirait un reflet de leur aube première,

Un rayon d’avril revenu !
On sent en leur parole une indulgence exquise,

Et la suavité de la paix reconquise

Ennoblit leur sainte candeur.

Enfant pur, aïeul blanc, devant eux on s’incline ;

Qui les voit, fleur naïve ou tremblante ruine,

Révère la même splendeur.
Car la vieillesse touche au ciel comme l’enfance :

L’une y retourne et l’autre en vient. La morne offense

Des ans et du malheur s’enfuit.
Le coucher du soleil à son lever ressemble,

Et, diamants tous deux, souvent roulent ensemble

Les pleurs de l’aube et de la nuit.

Pluie D’automne

I
Enfin, voici la pluie et les brumes d’automne !

Le temps est presque froid. Le soleil radieux

Depuis hier au soir nous a fait ses adieux ;

Le ciel, d’un bout à l’autre, est d’un gris monotone.
Sous les arbres feuillus l’ombre se pelotonne,

Bleue et tranquille ; un jour aveuglant, odieux

Cesse de l’accabler de traits insidieux ;

Dans l’accord des couleurs pas une ne détonne.
Le regard ébloui de trop vives clartés,

Brûlé par la splendeur des rayonnants étés,

Se détend, se repose et contemple, paisible,
Les arbres estompés, les contours amollis,

Le vallon qui se creuse en mystérieux plis,

Et l’horizon rendu par la pluie invisible.
II
Quand on a l’âme sombre et le cœur angoissé,

Ces aspects adoucis, ces tons mélancoliques,

Que voilent à demi des hachures obliques

(Impalpable réseau d’un faible vent poussé),
Cette nature en deuil, ce feuillage froissé,

Ces teintes d’un vert glauque aux reflets métalliques,

Cette pluie au moment des ardeurs idylliques,

Vous conviennent bien mieux que le beau temps passé.
L’été, c’est le bonheur, la joie et la lumière,

L’épanouissement sans crainte de l’esprit

A qui tout ici-bas et dans le ciel sourit.
L’été, c’est la jeunesse en sa verdeur première,

C’est la santé robuste et l’amour insensé

Et moi, j’ai l’âme sombre et le cœur angoissé.

Tristesse

Rentrez dans vos cartons, robe, rubans, résille !

Rentrez, je ne suis plus l’heureuse jeune fille

Que vous avez connue en de plus anciens jours.

Je ne suis plus coquette, ô mes pauvres atours !

Laissez-moi ma cornette et ma robe de chambre,

Laissez-moi les porter jusqu’au mois de décembre ;

Leur timide couleur n’offense point mes yeux :

C’est comme un deuil bien humble et bien silencieux,

Qui m’adoucit un peu les réalités dures.

Allez-vous-en au loin, allez-vous-en, parures !

Avec vous je sens trop qu’il ne reviendra plus,

Celui pour qui j’ai pris tant de soins superflus !

Quand vous et mon miroir voulez me rendre fière,

Retenant mal les pleurs qui mouillent ma paupière,

Sentant mon cœur mourir et l’appeler tout bas,

Je répète :  » À quoi bon, Il ne me verra pas !  »

Je pouvais autrefois, avant de le connaître,

Au temps où je rêvais en me disant :  » Peut-être !  »

Je pouvais écouter votre frivolité,

Placer dans mes cheveux les roses de l’été,

Nouer un ruban bleu sur une robe blanche,

Et, comme un arbrisseau qui sur l’onde se penche,

Contempler mollement mes quinze ans ingénus.

(Songes, songes charmants, qu’êtes-vous devenus ?)

Je le cherchais alors et j’attendais la vie.

Mais aujourd’hui, comme me feriez-vous envie ?

Le soleil n’a pour moi ni chaleur ni clarté.

Tout venait de lui seul dans ce temps enchanté,

L’amour comme l’espoir, l’air comme la lumière

J’ai perdu, j’ai perdu mon aurore première ;

Celle qui rit pour rire et chante pour chanter,

Un souffle d’épouvante est venu l’emporter.

Tout est noir, tout est mort et je me sens glacée.

Oh ! ne m’arrachez plus à ma sombre pensée,

Rien sur ce flot amer ne peut me retenir,

Et l’ombre du passé s’étend sur l’avenir !

Septembre 18

Pourquoi ?

Pour la première fois, quittant votre air morose,

Vous m’avez, hier soir, donné le bras. Tandis

Que j’allais près de vous ainsi, comme jadis,

J’ai senti contre moi palpiter quelque chose.
Mon visage soudain est devenu tout rose ;

Vous m’avez demandé ce que j’avais, je dis

N’importe quoi : Mon Dieu ! c’était mon paradis,

Dont la porte s’ouvrait quand je la croyais close.
J’écoutais, j’écoutais (hélas ! le saviez-vous ?)

Votre cœur, sous ma main, qui battait à grands coups,

Et je vous regardais, disant : Il ressuscite !
Mais l’effroi s’abattit alors sur moi, plus vite

Qu’une pierre qui tombe en un lac Oh ! pourquoi

Ton cœur bat-il si fort s’il ne bat pas pour moi ?
26 Juin 18

Villanelle

Et tant que nous vivrons, nous aurons tous les deux.

Alfred de Musset.
O les charmants nuages roses,

Les jolis prés verts tout mouillés !

Après les vilains mois moroses,

Les petits oiseaux réveillés

S’envolent aux champs dépouillés.
Tout là-haut ce n’est que bruits d’ailes,

Rendez-vous, murmures, chansons ;

Aux toits courent les hirondelles,

Tandis que moineaux & pinsons

S’éparpillent dans les buissons.
Quittant aussi le coin de l’âtre

Resté désert & rembruni,

Comme tout ce peuple folâtre,

Les hôtes du foyer béni

S’en vont saluer l’infini.
Lui devant, elle après, ils viennent

Le long des sentiers dégelés.

Ils passent & tous se souviennent :

La terre où verdissent les blés

Crie aux villages :  » Voyez-les !  »
Les aubépines sont plus blanches,

Les petits muguets plus nacrés,

Les violettes, les pervenches

Ont des airs plus délibérés

Quand par eux ils sont effleurés.
L’enfant sourit à leur présence,

Le paysan leur dit bonjour ;

Car on sait qu’en leur bienfaisance,

Dans tout le pays d’alentour,

Chaque malheureux a son tour.
Elle porte, malgré le cercle

Rouge dont son bras est meurtri,

Un très-grand panier à couvercle

Qu’à l’envi, le cœur attendri,

Ils vident, elle & son mari,
Quand près des grabats misérables,

Son œil, sur le sien arrêté,

Peut lire en traits inaltérables :

 » — Pour toi l’amour, ô ma beauté !

 » Pour les autres la charité. « 

Préface

I.
Quand, au bord de chemin, vient la biche craintive,

Elle hésite un instant avant de le passer ;

Elle voudrait cacher sa course fugitive,

Redoutant le chasseur qui la pourrait blesser.
Dans ses grands yeux scintille une larme captive,

Sur sa robe soyeuse un frisson vient glisser,

L’épouvante en son cœur comme un foyer s’active,

L’effroi de l’inconnu l’empêche d’avancer.
Mais de l’autre côté la forêt est plus verte,

Le gazon plus épais, le taillis plus fourré,

L’eau murmure plus fraîche en son lit plus serré.
Quelle arène splendide à son audace offerte !

Elle regarde encore, le courage la prend,

Et, relevant la tête, elle part en courant.
II.
Je suis comme la biche indécise et tremblante

Devant le taillis vert au gazon savoureux ;

Un désir insensé prend mon cœur douloureux

D’échapper à tout prix à ma vie accablante.
Sous le lourd poids du sort je me sens chancelante ;

Mes rêves, succombant comme de vaillants preux,

Gisent là, devant moi, couchés en rangs nombreux,

Et l’espérance fuit, à revenir si lente !
Oh ! je veux m’en aller à la gloire, là-bas !

Mais pour l’atteindre, il faut aussi franchir la route

Où tous les préjugés font le guet l’arme au bras.
Je les sais sans pitié, j’ai peur, je les redoute,

Le trouble où je me vois accroît encore mon doute,

Le danger est certain.. Si je n’arrivais pas !

Vivere Memento

La vie est si souvent morne et décolorée,

A l’ennui l’heure lourde est tant de fois livrée

Que le corps s’engourdit,
Et que l’âme, fuyant les épreuves amères,

S’envole et vient saisir à travers les chimères

L’idéal interdit.
On trouve ainsi l’oubli des autres, de soi-même,

On n’est plus de la terre, on plane, on rêve, on aime,

Toute chose est à vous ;
La notion du vrai si bien est renversée

Que, dans vos doigts, les fils, dont la vie est tissée,

Semblent soyeux et doux.
Sondant imprudemment ce que Dieu vous dispense,

On veut que tout travail porte sa récompense

Et tout arbre son fruit.
On repousse un devoir humble, austère ou stérile,

Et cette paix factice à la fin vous exile

De ce monde de bruit.
On meurt en peu de temps lorsqu’on vit cette vie ;

Cette ivresse d’esprit du sommeil est suivie.

On s’éveille au tombeau.
Plus charmeresse encor que la mélancolie,

Comme un souffle léger cette douce folie

Éteint votre flambeau.
Si jamais âme humaine a goûté ce vertige,

Et, semblable à la fleur arrachée à sa tige

Que soulève le vent,
Si jamais un esprit a délaissé la terre,

Ce fut moi, dans les jours où j’aimais à me taire

Pour m’en aller rêvant.
Que de fois je mentis à ma propre souffrance,

Alors que s’élançait au loin mon espérance

Fraîche et riante encor !
Que de fois ce semblant de liberté bénie

A brillé dans ma nuit obscure, indéfinie,

Avec des rayons d’or !
Et pourtant, non ! malgré sa lueur scintillante,

Son prisme éblouissant, cette flamme brillante

N’était pas la clarté.
Ce leurre décevant, qui vient et se retire,

Décuple en vous trompant le sévère martyre

De la réalité.
Car la loi de la vie est sérieuse et grave ;

Comme le temps au front met la ride et la grave

Avec son sur couteau,
Ainsi profondément dans notre âme indécise

Inscrivons ces deux mots de latin pour devise :

Vivere memento !
Oui, souviens-toi de vivre ; oui, malgré la tempête

Ne t’abandonne pas, ne courbe pas la tête,

Résiste, espère, crois !
Ne fuis pas, âme triste, aux sphères inconnues,

Mais, labarum sacré ! si tu sondes les nues,

Vois-y luire la croix !
Dieu t’a donné le corps pour prison sur la terre,

Il t’astreint à l’épreuve, à la souffrance austère,

À la misère, au deuil.
Le premier cri de l’être, arrivant en ce monde,

Est un cri de douleur, dont l’angoisse profonde

Ne finit qu’au cercueil.
La vie est un combat sans repos ni relâche.

Lutte donc vaillamment. Le désespoir est lâche :

Dieu hait la lâcheté !
Chaque jour il nous rend par un nouveau prodige

La force et la vertu, mais de nous il exige

La bonne volonté.
Il est dans sa bonté ton secours, ta ressource,

De toute chose il est la fin comme la source,

Le but & le moyen.
S’il t’a donné la vie avec devoir de vivre,

Quand le joug est trop lourd, lui-même te délivre

Et te sert de soutien.
Marche donc devant toi d’un cœur contant et brave,

Laisse aux faibles l’oubli qui restreint et déprave,

Vie et sache pourquoi !
Vis par le dévoûment, vis par le sacrifice,

Vis par la vérité, par la pure justice,

Vis aussi par la foi !
Vis par la liberté, par la joie et les larmes,

Vis par l’art créateur qui des maux fait des charmes,

Par le divin espoir ;
Vis par la charité, vis par la patience,

Par l’amour pur, vainqueur de l’âpre expérience,

Et vis par le devoir !
Vis et marche en avant, forte de la pensée

Que la vie éternelle est pour nous commencée

Dès notre premier jour,
Et que Dieu qui te voit, Dieu, le Saint et le Juste,

Promet à ton travail la récompense auguste

De son immense amour !
— Hélas ! je t’entends bien, voix chrétienne et stoïque,

Tu me montres le but idéal, héroïque,

Que mon âme comprend.
Mais la force me manque et parfois le courage ;

L’étoile disparaît derrière le nuage

Et le doute me prend.
Comme un cheval ardent couvre son mors d’écume,

En stériles efforts tristement je consume

Mon jeune sang qui bout.
Mes pieds se sont meurtris aux pierres de la route,

La bataille perdue est changée en déroute

Et je me sens à bout.
Je songe et je regarde, ô vanité bornée !

Que sont les jours de l’homme et qu’est sa destinée

Devant l’éternité ?
Ce qu’est l’herbe jetée au gouffre formidable,

Ce qu’est ce monde-ci perdu dans l’insondable

Et dans l’immensité !
Seigneur, qui restes seul immuable et paisible,

Que suis-je, atome vain de ce globe invisible

Pour m’adresser à toi ?
Hélas ! j’ai tant souffert, console-moi, mon Père ;

Viens secourir l’enfant qui ploie et désespère ;

Éternel, réponds-moi !
Octobre 18

Prière

Aimer, c’est la moitié de croire.

Victor Hugo
Les rideaux sont baissés & la porte est fermée :

Un seul rayon perdu glisse furtivement,

Et vient illuminer l’atmosphère embaumée.
Là, dans son grand fauteuil la mère simplement,

Tenant sur ses genoux la Bible de famille,

Explique à ses enfants le Nouveau Testament.
Son jouet dans les bras, la plus petite fille

Veut écouter aussi le récit merveilleux,

Comme font ses aînés dont le regard scintille.
Car il n’est pas de conte entre les contes bleus

Qui vaille cette belle & pathétique histoire,

Où Jésus est si bon pour tous les malheureux.
Les autres, qui voudraient graver dans leur mémoire

Chaque verset que lit leur mère à haute voix,

Se penchent, car aimer c’est la moitié de croire.
Et, rendus attentifs & graves, tous les trois

Comme un parfum divin aspirent la Parole

Qu’ils trouvent, disent-ils, plus belle chaque fois.
Adieu le jeu bruyant & la chanson frivole !

Ils préfèrent le Christ qui parle du devoir

Et met l’enseignement dans une parabole.
Sources pures encore où le ciel peut se voir,

Leurs cœurs vierges & neufs, enivrés de lumière,

S’ouvrent avec candeur pour la mieux recevoir.
La lecture finie, ils ont fait la prière :

 » Amen !  » dit une voix plus grave derrière eux.

C’est leur père debout & baissant la paupière.
 » Allez, allez, dit-il, mes petits bienheureux,

 » Laissez-moi seul auprès de votre bonne mère.  »

Et, poussant un soupir profond & douloureux :
 » — Ah ! devant ces enfants je sens mieux ma misère,

 » Et combien ma science est peut de chose en soi.

 » Je veux connaître aussi la chose nécessaire :
 » Toi, qui m’apprends l’amour, enseigne-moi la foi ! « 

Voyage

Passer tout près, passer et regarder de loin,

Et frémir sans oser continuer la route,

Et refouler, de peur d’un indiscret témoin,

Ces derniers pleurs, tout prêts à couler goutte à goutte !
De lourds nuages gris que l’éclair déchirait

Cachaient tout l’horizon, et les minutes brèves

S’envolaient, ô suprême et douloureux regret !

Sans que j’eusse entrevu le pays de mes rêves.
Soudain un coup de vent, dont j’avais frissonné,

Troua du bout de l’aile un large pan de nue,

La montagne apparut le front illuminé,

Neigeuse et rose comme une vierge ingénue.
Le voile retomba presque aussitôt, mes yeux

En sondaient vainement les replis. Dans la brume

L’impur limon d’en bas semblait gagner les cieux,

Et de nouveau mon cœur s’emplissait d’amertume.
Alors, gage éternel de l’éternel amour,

L’arc-en-ciel, cet anneau que porte au doigt la terre,

Teint pour elle par Dieu de tous les feux du jour,

A mon regard troublé découvrit le mystère :
Oui, la paix qui descend du plus fort, du plus grand,

Sur celui qui chancelle et doute ! oui, l’épreuve,

Oui, la vie et la mort, mots que nul ne comprend,

Oui, l’idéal sacré dont l’âme est toujours veuve !
Oui, le soleil dardant ses rayons éclatants,

Oui, sur le passé noir le pardon qui s’attarde,

Et, dans cet infini que nous nommons le temps,

L’humanité qui marche à Dieu qui la regarde !
Septembre 18

Promenade

Mon Dieu ! n’est-il donc pas de chemin qui ramène

Au bonheur d’autrefois regretté si souvent ?

Théophile Gautier.
Il faisait un jour blanc et tout chargé d’orage,

Les oiseaux accablés se taisaient sous l’ombrage,

Les herbes se tordaient au baiser du soleil ;

Dans les champs moissonnés les pailles inégales

Abritaient des cigales,

Dont le cri troublait seul l’universel sommeil.
Par les taons tourmentée, une vache à l’étable,

Au loin, de temps en temps, mugissait, lamentable,

Puis tout redevenait calme et silencieux.

Les chines, collés au sol et la langue pendante,

Sous la chaleur ardente,

Restaient anéantis et n’ouvraient plus les yeux.
Nous n’avions rencontré personne sur la route

(Avec les animaux les gens dormaient sans doute),

Mais bravant la poussière où s’imprimaient nos pas,

Laissant notre voiture à l’abri du feuillage,

Nous vînmes au village,

Où les toits engourdis ne fumaient même pas.
Nous marchions assez vite et baissant les paupières,

Quand tout à coup surgit, derrière un tas de pierres,

Une pauvre idiote au geste menaçant,

Dont nous n’avions pas vu la tête effarouchée,

Car elle était couchée,

Et nous l’avions peut-être éveillée en passant.
Saisissant des cailloux, du fumier à poignées,

Pelotonnée en rond comme les araignées,

Elle nous regardait, et le frisson nous prit ;

En nous injuriant sa voix était terrible

Oh ! le spectacle horrible

Que celui de la brute ayant vaincu l’esprit !
Nous passâmes portant, et l’idiote immonde

Retourna se tapir dans une auge profonde

En disputant sa place aux pourceaux endormis.

Cette apparition assombrit nos pensées ;

Toutes deux oppressées,

Nous hâtâmes encor nos pas mal affermis.
Nous avions dépassé la dernière chaumière,

Et nous voyions déjà, sous la blanche lumière,

Scintiller le grand toit du rustique chalet.

Nous entrâmes bientôt dans la courte avenue,

Où tout, à ma venue,

De mon beau jour d’automne à la fois me parlait.
Je resongeai soudain à la barrière verte,

Une honnête barrière en bois, toujours ouverte,

A laquelle une allée étroite aboutissait,

Et qu’embaumaient alors d’humbles et bonnes roses,

Dont les fleurs demi-closes

S’effeuillaient doucement quand la brise passait.
J’aimais cet abandon, j’aimais cette barrière ;

C’était mon paradis qui commençait derrière,

Mon Éden, mon espoir, mon songe caressé

Oh ! je croyais déjà sentir l’odeur des roses

Et revoir toutes choses

Dans leur simplicité, comme je les laissai.
Encore un pas à faire, encore deux secondes,

La sueur à mon front forme des gouttes rondes,

Que m’importe ? avançons ! L’ombre de mon passé,

L’ombre de mon bonheur, au détour de la haie,

M’attend, menteuse ou vraie,

Et son seul souvenir charme mon cœur blessé.
Enfin ! mais qu’est-ce donc ? l’entrée est interdite,

Un cadenas de fer, une grille maudite,

Des pins tout desséchés au lieu des rosiers frais !

Quoi ! même ici tout change ! et ma triste pensée,

De partout repoussée.

N’aura donc plus d’asile où cacher ses regrets !
Entre les verts talus fleuris de marjolaine,

Nous suivîmes à droite une sorte de traîne,

Qu’on n’avait pas encor tenté de corriger.

Puis, après quelques pas sur les mousses moelleuses,

Telles que deux voleuses,

Nous entrâmes soudain par le bas du verger.
En glissant maintes fois sur cette herbe pelée,

Rare, fauve, menue et du soleil brûlée,

Où chancellent des pieds plus fermes que le mien,

J’arrivais cependant à la charmille ombreuse.

J’en étais presque heureuse,

Tant on jouit de peu, quand le cœur n’a plus rien.
Il faisait à cette heure une chaleur atroce.

Le ciel dardait d’aplomb un jour mat et féroce.

Cigales et grillons, pâmés de volupté,

Rougissaient au soleil leur brune carapace ;

Seul, perdu dans l’espace,

Un grand aigle planait, roi de l’immensité !
Ma mère était assise et bordait en silence,

Et moi, le front penché, toute à mon indolence,

Étendue à demi sur le chauve gazon,

Je regardais flotter des vallons à la plaine

La vapeur, blanche haleine

Des monts géants, couchés au bord de l’horizon.
Nous restâmes longtemps ainsi sans causeries,

Le cœur pris toutes deux aux mêmes rêveries :

 » Maman, lui dis-je enfin, je vais faire un bouquet,

 » Prête-moi tes ciseaux.  » Et courant, tête nue,

À la porte connue

Du jardin, je l’ouvris en poussant le loquet.
J’entrai : mon espérance ici n’était pas vaine.

C’étaient bien les rosiers, le jasmin, la verveine,

Le grenadier chargé de boutons entr’ouverts.

Je les retrouvai tous, ces amis sympathiques,

Dans leurs charmes rustiques,

Oui, tous, jusqu’au grand buis aux rameaux toujours verts.
Qu’aviez-vous ce jour-là, fleurs dans l’abandon nées,

Que toutes vous étiez tristement inclinées,

Comme demandant grâce à ce soleil de feu ?

Vous, si fraîches un jour d’octobre, vous, si belles,

Pourquoi donc vos ombelles

Semblaient-elles tout bas murmurer un adieu ?
Je formai néanmoins de ces plantes mourantes

Un énorme bouquet aux senteurs enivrantes.

À peine des deux mains le pouvais-je tenir !

J’avais joint seulement à mes fleurs préférées

Quelques gerbes nacrées

D’orangers et de lys purs comme un souvenir.
Puis, montant l’escalier aux marches un peu hautes,

Que nous avions jadis gravi comme des hôtes

Sous le regard ami de la mère et du fils,

Je tentai de heurter la serrure rouillée :

La porte verrouillée

Ne branla même pas aux efforts que je fis.
Je voulais revenir sur cette galerie,

Où j’avais entendu, la voix presque attendrie,

Le ton presque amoureux, mon bien-aimé causer

Mais, comme la plupart des choses de la vie,

Hélas ! mon humble envie

N’était pas de ces vœux qu’on peut réaliser.
Oh ! pourtant, si jamais mon amour de son âme

Fut compris, ce fut là, sous les rayons de flamme

Que jetait le soleil, dans ce lieu, dans ce coin,

Où s’épanouissaient ces fleurs et mes chimères,

Tandis que nous deux mères

Souriaient, nous montrant l’une à l’autre de loin !
Or, depuis que j’errais de pensée en pensée,

Sans que j’y prisse garde, une heure était passée ;

Je dus suivre ma mère et partir. Seulement,

Je n’avais à marcher ni courage ni zèle ;

Je venais après elle,

Triste et le cœur serré d’un noir pressentiment.
Mes fleurs, mises dans l’eau, relevèrent la tête,

Me charmèrent huit jours de leur senteur discrète,

Puis séchèrent encor pour ne plus se rouvrir.

Mais mes chers souvenirs, fleurs, bouquet de mon âme,

Sans que rien les entame,

En moi vivent toujours et ne sauraient mourir.
Hélas ! j’avais volé cette heure de délices

L’an passé J’ai vidé depuis d’amers calices,

Je ne vais plus là-bas — Savez-vous cependant

Ce que pensent ou font mes fleurs abandonnées,

Et dans tant de journées,

Ce qu’aux roses les lys ont dit en m’attendant ?

Août 18

Quand Même

Deux hommes sont en lui, deux hommes bien distincts,

L’homme des préjugés et celui des instincts :

L’un fantasque, inquiet, irritable, sceptique,

Volontaire, dur même et quelquefois cynique ;

L’autre tout dévoûment et générosité,

Patience, douceur, délicate bonté,

Esprit étincelant, charme, attachante grâce,

Tout ce qui prend le cœur et pour jamais l’enlace.

Autant le premier blesse, autant l’autre séduit.

Contraste inexpliqué ! C’est le jour et la nuit,

C’est la compassion avec l’indifférence,

C’est le faux et la vrai sous la même apparence,

La défiance unie à la naïveté,

La volonté tenace à l’instabilité,

Labyrinthe, dédale, âme pleine d’abîme,

Qui plaît sans le vouloir et fait mourir sans crime,

Qui répond à chacun par un rire moqueur.

Voilà pourtant celui qui m’a touché le cœur !
Ah ! si Dieu m’eût permis d’avoir part à sa vie,

Je n’avais d’autre but, je n’avais d’autre envie

(Et j’en atteste ici mon invincible amour !)

Que d’épurer sans cesse et d’amener au jour

Tout ce que cet enfant gâté de la nature

Au jour de sa naissance a reçu sans mesure ;

Tout ce qu’en son erreur il écarte aujourd’hui

Et tout ce qu’il étouffe ou fera taire en lui,

Jusqu’à l’heure prévue où son âme lassée

N’aura pour le combat ni force ni pensée.

Oh ! d’un sommeil mortel le voir là s’endormir

Sans pouvoir rien de plus que prier et gémir !

Mon Dieu ! qu’ai-je donc fait pour qu’il m’ait condamnée

A ce supplice affreux qui grandit chaque année ?
Dans l’exaltation de ma propre douleur,

Peut-être, malgré moi, lui portai-je malheur ?

Peut-être ai-je hâté la crise inévitable

En frappant sur ce cœur qu’il veut invulnérable

Et qui devait pour moi s’ouvrir ou se fermer !
Hélas ! il s’est fermé pour se garder d’aimer,

Fermé dans le silence et dans la solitude !

Ma tendresse absolue et ma sollicitude

Ont éveillé son doute au lieu de l’entraîner,

Et comme il ne voulait jamais s’abandonner

A ces pensers du ciel, à ces rêves d’aurore,

Qu’il avait peur de lui, de moi, que sais-je encore ?

Voyageur éperdu qui frappe dans la nuit

La main qui le guidait, il me repousse et fuit.

C’est en vain que je souffre, en vain que je supplie,

En vain que je me meurs, il veut que je l’oublie.

– Oublier ! il l’a dit ce mot du désespoir,

Il l’a dit en parlant de vertu, de devoir ;

Il l’a dit froidement, avec insouciance,

Au nom de la raison et de l’expérience ;

Et lui, dont j’ai connu la sensibilité,

Lui, qui voit la pâleur de mon front révolté,

Lui, qui sait les tourments d’une douleur si vraie,

Lui, dont une parole aurait guéri ma plaie,

Lui, quand j’ai crié grâce à ce mot redouté,

Lui, qui voit et sait tout, il me l’a répété !
Juste ciel ! est-ce là tout ce qu’apprend la vie ?

Est-ce là cette énigme ardemment poursuivie

Qui nous dira le grand secret ?
Est-ce le sort fatal ? Est-ce la loi suprême ?

L’amour par qui je vis et ma souffrance même,

Tout, dans l’oubli, s’abîmerait ?
Oh ! s’il en est ainsi de la sagesse humaine,

Si l’on doit, de sa vie, écarter toute peine

Comme une perte de son temps,
Si l’on doit mesurer ses plus amères larmes,

Si l’on doit, pour garder une paix sans alarmes,

Compter au chagrin ses instants ;
Si l’on doit mépriser comme un bruit misérable

Tout ce que le passé, de sa voix adorable,

A votre oreille vient crier ;
Si toute grandeur pure à la raison se brise,

Si l’égoïsme seul sur vous doit avoir prise,

Si le cœur doit se renier ;
S’il n’a plus sa fierté constante qui le venge,

Si, pareil au polype inerte, il faut qu’il change

Selon le sort inattendu

Qui l’ampute au hasard et lui fait mille entailles ;
Si la sagesse n’est, après tant de batailles,

Qu’un intérêt bien entendu ;
Oui, s’il en est ainsi, je hais et je méprise

Le bonheur, la raison, la vertu, que l’on prise

Sur toute autre chose ici-bas.
Je n’aurai jamais trop de dédain et de rage,

D’horreur et de dégoût, de vengeance et d’outrage

Pour ces calculs lâches et plats !
Et je saurai souffrir, et je dirai que j’aime,

Et je ceindrai mon front comme d’un diadème

De ma couronne de douleurs ;
Et rien n’empêchera ma passion candide

De monter jusqu’au ciel, radieuse, splendide,

Embellie encor par ses pleurs !
Septembre 18

Regard Mouillé

Quand tu constates les ravages

Du mal qu’autrefois tu m’as fait

Devant cette mer sans rivages,

Tu sembles rester stupéfait.
Et de tes paupières baissées,

Sur moi tombe un regard sans prix,

Ainsi se croisent nos pensées :

Tu soupires, moi je souris !
6 Juillet 18