La Guerre

I

Du fer, du feu, du sang ! C’est elle ! c’est la Guerre

Debout, le bras levé, superbe en sa colère,

Animant le combat d’un geste souverain.

Aux éclats de sa voix s’ébranlent les armées ;

Autour d’elle traçant des lignes enflammées,

Les canons ont ouvert leurs entrailles d’airain.

Partout chars, cavaliers, chevaux, masse mouvante !

En ce flux et reflux, sur cette mer vivante,

À son appel ardent l’épouvante s’abat.

Sous sa main qui frémit, en ses desseins féroces,

Pour aider et fournir aux massacres atroces

Toute matière est arme, et tout homme soldat.

Puis, quand elle a repu ses yeux et ses oreilles

De spectacles navrants, de rumeurs sans pareilles,

Quand un peuple agonise en son tombeau couché,

Pâle sous ses lauriers, l’âme d’orgueil remplie,

Devant l’œuvre achevée et la tâche accomplie,

Triomphante elle crie à la Mort :  » Bien fauché !  »

Oui, bien fauché ! Vraiment la récolte est superbe ;

Pas un sillon qui n’ait des cadavres pour gerbe !

Les plus beaux, les plus forts sont les premiers frappés.

Sur son sein dévasté qui saigne et qui frissonne

L’Humanité, semblable au champ que l’on moissonne,

Contemple avec douleur tous ces épis coupés.

Hélas ! au gré du vent et sous sa douce haleine

Ils ondulaient au loin, des coteaux à la plaine,

Sur la tige encor verte attendant leur saison.

Le soleil leur versait ses rayons magnifiques ;

Riches de leur trésor, sous les cieux pacifiques,

Ils auraient pu mûrir pour une autre moisson.

II

Si vivre c’est lutter, à l’humaine énergie

Pourquoi n’ouvrir jamais qu’une arène rougie ?

Pour un prix moins sanglant que les morts que voilà

L’homme ne pourrait-il concourir et combattre ?

Manque-t-il d’ennemis qu’il serait beau d’abattre ?

Le malheureux ! il cherche, et la Misère est là !

Qu’il lui crie :  » À nous deux !  » et que sa main virile

S’acharne sans merci contre ce flanc stérile

Qu’il s’agit avant tout d’atteindre et de percer.

À leur tour, le front haut, l’Ignorance et le Vice,

L’un sur l’autre appuyé, l’attendent dans la lice :

Qu’il y descende donc, et pour les terrasser.

À la lutte entraînez les nations entières.

Délivrance partout ! effaçant les frontières,

Unissez vos élans et tendez-vous la main.

Dans les rangs ennemis et vers un but unique,

Pour faire avec succès sa trouée héroïque,

Certes ce n’est pas trop de tout l’effort humain.

L’heure semblait propice, et le penseur candide

Croyait, dans le lointain d’une aurore splendide,

Voir de la Paix déjà poindre le front tremblant.

On respirait. Soudain, la trompette à la bouche,

Guerre, tu reparais, plus âpre, plus farouche,

Écrasant le progrès sous ton talon sanglant.

C’est à qui le premier, aveuglé de furie,

Se précipitera vers l’immense tuerie.

À mort ! point de quartier ! L’emporter ou périr !

Cet inconnu qui vient des champs ou de la forge

Est un frère ; il fallait l’embrasser, — on l’égorge.

Quoi ! lever pour frapper des bras faits pour s’ouvrir !

Les hameaux, les cités s’écroulent dans les flammes.

Les pierres ont souffert ; mais que dire des âmes ?

Près des pères les fils gisent inanimés.

Le Deuil sombre est assis devant les foyers vides,

Car ces monceaux de morts, inertes et livides,

Étaient des cœurs aimants et des êtres aimés.

Affaiblis et ployant sous la tâche infinie,

Recommence, Travail ! rallume-toi, Génie !

Le fruit de vos labeurs est broyé, dispersé.

Mais quoi ! tous ces trésors ne formaient qu’un domaine ;

C’était le bien commun de la famille humaine.

Se ruiner soi-même, ah ! c’est être insensé !

Guerre, au seul souvenir des maux que tu déchaînes,

Fermente au fond des cœurs le vieux levain des haines ;

Dans le limon laissé par tes flots ravageurs

Des germes sont semés de rancune et de rage,

Et le vaincu n’a plus, dévorant son outrage,

Qu’un désir, qu’un espoir : enfanter des vengeurs.

Ainsi le genre humain, à force de revanches,

Arbre découronné, verra mourir ses branches,

Adieu, printemps futurs ! Adieu, soleils nouveaux !

En ce tronc mutilé la sève est impossible.

Plus d’ombre, plus de fleurs ! et ta hache inflexible,

Pour mieux frapper les fruits, a tranché les rameaux.

III

Non, ce n’est point à nous, penseur et chantre austère,

De nier les grandeurs de la mort volontaire ;

D’un élan généreux il est beau d’y courir.

Philosophes, savants, explorateurs, apôtres,

Soldats de l’Idéal, ces héros sont les nôtres :

Guerre ! ils sauront sans toi trouver pour qui mourir.

Mais à ce fier brutal qui frappe et qui mutile,

Aux exploits destructeurs, au trépas inutile,

Ferme dans mon horreur, toujours je dirai :  » Non !  »

Ô vous que l’Art enivre ou quelque noble envie,

Qui, débordant d’amour, fleurissez pour la vie,

On ose vous jeter en pâture au canon !

Liberté, Droit, Justice, affaire de mitraille !

Pour un lambeau d’État, pour un pan de muraille,

Sans pitié, sans remords, un peuple est massacré.

— Mais il est innocent ! — Qu’importe ? On l’extermine.

Pourtant la vie humaine est de source divine :

N’y touchez pas, arrière ! Un homme, c’est sacré !

Sous des vapeurs de poudre et de sang, quand les astres

Pâlissent indignés parmi tant de désastres,

Moi-même à la fureur me laissant emporter,

Je ne distingue plus les bourreaux des victimes ;

Mon âme se soulève, et devant de tels crimes

Je voudrais être foudre et pouvoir éclater.

Du moins te poursuivant jusqu’en pleine victoire,

À travers tes lauriers, dans les bras de l’Histoire

Qui, séduite, pourrait t’absoudre et te sacrer,

Ô Guerre, Guerre impie, assassin qu’on encense,

Je resterai, navrée et dans mon impuissance,

Bouche pour te maudire, et cœur pour t’exécrer !

L’homme À La Nature

Eh bien ! reprends-le donc ce peu de fange obscure

Qui pour quelques instants s’anima sous ta main ;

Dans ton dédain superbe, implacable Nature,

Brise à jamais le moule humain.

De ces tristes débris quand tu verrais, ravie,

D’autres créations éclore à grands essaims,

Ton Idée éclater en des formes de vie

Plus dociles à tes desseins,

Est-ce à dire que Lui, ton espoir, ta chimère,

Parce qu’il fut rêvé, puisse un jour exister ?

Tu crois avoir conçu, tu voudrais être mère ;

À l’œuvre ! il s’agit d’enfanter.

Change en réalité ton attente sublime.

Mais quoi ! pour les franchir, malgré tous tes élans,

La distance est trop grande et trop profond l’abîme

Entre ta pensée et tes flancs.

La mort est le seul fruit qu’en tes crises futures

Il te sera donné d’atteindre et de cueillir ;

Toujours nouveaux débris, toujours des créatures

Que tu devras ensevelir.

Car sur ta route en vain l’âge à l’âge succède ;

Les tombes, les berceaux ont beau s’accumuler,

L’Idéal qui te fuit, l’Idéal qui t’obsède,

À l’infini pour reculer.

L’objet de ta poursuite éternelle et sans trêve

Demeure un but trompeur à ton vol impuissant

Et, sous le nimbe ardent du désir et du rêve,

N’est qu’un fantôme éblouissant.

Il resplendit de loin, mais reste inaccessible.

Prodigue de travaux, de luttes, de trépas,

Ta main me sacrifie à ce fils impossible ;

Je meurs, et Lui ne naîtra pas.

Pourtant je suis ton fils aussi ; réel, vivace,

Je sortis de tes bras dès les siècles lointains ;

Je porte dans mon cœur, je porte sur ma face,

Le signe empreint des hauts destins.

Un avenir sans fin s’ouvrait ; dans la carrière

Le Progrès sur ses pas me pressait d’avancer ;

Tu n’aurais même encor qu’à lever la barrière :

Je suis là, prêt à m’élancer.

Je serais ton sillon ou ton foyer intense ;

Tu peux selon ton gré m’ouvrir ou m’allumer.

Une unique étincelle, ô mère ! une semence !

Tout s’enflamme ou tout va germer.

Ne suis-je point encor seul à te trouver belle ?

J’ai compté tes trésors, j’atteste ton pouvoir,

Et mon intelligence, ô Nature éternelle !

T’a tendu ton premier miroir.

En retour je n’obtiens que dédain et qu’offense.

Oui, toujours au péril et dans les vains combats !

Éperdu sur ton sein, sans recours ni défense,

Je m’exaspère et me débats.

Ah ! si du moins ma force eût égalé ma rage,

Je l’aurais déchiré ce sein dur et muet :

Se rendant aux assauts de mon ardeur sauvage,

Il m’aurait livré son secret.

C’en est fait, je succombe, et quand tu dis :  » J’aspire !  »

Je te réponds :  » Je souffre !  » infirme, ensanglanté ;

Et par tout ce qui naît, par tout ce qui respire,

Ce cri terrible est répété.

Oui, je souffre ! et c’est toi, mère, qui m’extermines,

Tantôt frappant mes flancs, tantôt blessant mon cœur ;

Mon être tout entier, par toutes ses racines,

Plonge sans fond dans la douleur.

J’offre sous le soleil un lugubre spectacle.

Ne naissant, ne vivant que pour agoniser.

L’abîme s’ouvre ici, là se dresse l’obstacle :

Ou m’engloutir, ou me briser !

Mais, jusque sous le coup du désastre suprême,

Moi, l’homme, je t’accuse à la face des cieux.

Créatrice, en plein front reçois donc l’anathème

De cet atome audacieux.

Sois maudite, ô marâtre ! en tes œuvres immenses,

Oui, maudite à ta source et dans tes éléments,

Pour tous tes abandons, tes oublis, tes démences,

Aussi pour tes avortements !

Que la Force en ton sein s’épuise perte à perte !

Que la Matière, à bout de nerf et de ressort,

Reste sans mouvement, et se refuse, inerte,

À te suivre dans ton essor !

Qu’envahissant les cieux, I’Immobilité morne

Sous un voile funèbre éteigne tout flambeau,

Puisque d’un univers magnifique et sans borne

Tu n’as su faire qu’un tombeau !

La Jeunesse

Prodigue de trésors et d’ivresse idolâtre,

La Jeunesse a toujours fait comme Cléopâtre :

Un pur et simple vin est trop froid pour son cœur ;

Elle y jette un joyau, dans sa fougue imprudente.

À peine a-t-elle, hélas ! touché la coupe ardente,

Qu’il n’y reste plus rien, ni perle, ni liqueur.

L’hyménée Et L’amour

Tout entier aux regrets de sa perte fatale,

Orphée erra longtemps sur la rive infernale.

Sa voix du nom chéri remplit ces lieux déserts.

Il repoussait du chant la douceur et les charmes;

Mais, sans qu’il la touchât, sa lyre sous ses larmes

Rendait un son plaintif qui mourait dans les airs.Enfin, las d’y gémir, il quitta ce rivage

Témoin de son malheur. Dans la Thrace sauvage

Il s’arrête, et là, seul, secouant la torpeur

Où le désespoir sombre endormait son génie,

Il laissa s’épancher sa tristesse infinie

En de navrants accords arrachés à son cœur.

La Lampe D’héro

De son bonheur furtif lorsque malgré l’orage
L’amant d’Héro courait s’enivrer loin du jour,
Et dans la nuit tentait de gagner à la nage
Le bord où l’attendait l’Amour,

Une lampe envoyait, vigilante et fidèle,
En ce péril vers lui son rayon vacillant ;
On eût dit dans les cieux quelque étoile immortelle
Oui dévoilait son front tremblant.

La mer a beau mugir et heurter ses rivages,
Les vents au sein des airs déchaîner leur effort,
Les oiseaux effrayés pousser des cris sauvages
En voyant approcher la Mort,

Tant que du haut sommet de la tour solitaire
Brille le signe aimé sur l’abîme en fureur,
Il ne sentira point, le nageur téméraire,
Défaillir son bras ni son cœur.

Comme à l’heure sinistre où la mer en sa rage
Menaçait d’engloutir cet enfant d’Abydos,
Autour de nous dans l’ombre un éternel orage
Fait gronder et bondir les flots.

Remplissant l’air au loin de ses clameurs funèbres,
Chaque vague en passant nous entr’ouvre un tombeau ;
Dans les mêmes dangers et les mêmes ténèbres
Nous avons le même flambeau.

Le pâle et doux rayon tremble encor dans la brume.
Le vent l’assaille en vain, vainement les flots sourds
La dérobent parfois sous un voile d’écume,
La clarté reparaît toujours.

Et nous, les yeux levés vers la lueur lointaine,
Nous fendons pleins d’espoir les vagues en courroux ;
Au bord du gouffre ouvert la lumière incertaine
Semble d’en haut veiller sur nous.

Ô phare de l’Amour ! qui dans la nuit profonde
Nous guides à travers les écueils d’ici-bas,
Toi que nous voyons luire entre le ciel et l’onde,
Lampe d’Héro, ne t’éteins pas !

L’idéal

II

Les voilà déjà loin, suivant leur destinée.

Au frêle amour humain arrachant son flambeau,

Tu tombas tout à coup dans ta course effrénée,

Toi qu’on nous peint d’abord si candide et si beau.

Victime du désir, plein d’une ardeur étrange,

Tu t’acharnais en vain à fouiller dans la fange.

Et descendais toujours sans cesser d’aspirer.

Oui, jusqu’au bout tu crus, sous ta lèvre pâlie.

Obtenir de l’ivresse en t’abreuvant de lie ;

Tu ne parvins pas même à te désaltérer.

Chaque jour plus ardent, vers de nouvelles ondes

Nous te voyons, don Juan, haleter et courir,

Criant toujours :  » J’ai soif !  » à ces sources profondes

Que d’une haleine en feu tu venais de tarir.

Enfin, l’enfer s’ouvrit. Dans ce gouffre des âmes

Tu t’es précipité, plongeur passionné ;

Et qu’as-tu découvert ? — Des démons et des flammes.

— Mais tu les connaissais avant d’être damné !III

Ah ! qui nous donnera, sur l’autre route ouverte.

Le courage de suivre un plus noble égaré ?

Il n’en périt pas moins ; le divin fut sa perte :

C’est vers en haut qu’il prit son vol désespéré.

A l’ardeur de ses vœux que ce monde eût déçue,

Et quand les passions tentaient de l’agiter,

C’est du côté du ciel qu’il cherchait une issue,

Sachant que toute flamme est faite pour monter.

Non, malgré la jeunesse, et sa fougue et ses fièvres,

II ne vous connut point, transports avilissants,

Et le jeune homme ardent n’a pas sali ses lèvres,

Tout altéré qu’il fût, au vase impur des sens.

Qu’à de commun son âme avec la chair fragile ?

Dût sa force se perdre en des élans ingrats,

Plutôt que d’embrasser une idole d’argile,

Au fantôme divin il a tendu les bras.

S’il crut parfois sentir, le grand visionnaire,

Battre le coeur d’un Dieu sur son cœur de chrétien,

C’est que pour l’animer, ce cœur imaginaire,

Il lui prêtait l’amour qui débordait du sien.

Toi, son premier flambeau, Science, il te renie ;

Le miracle est sa loi. Vers un monde inconnu

Des ailes le portaient, d’envergure infinie ;

Dans l’illusion pure elles l’ont soutenu.

Des mains de l’Idéal, et préparé pour elle,

Cette dominatrice absolue et cruelle,

La Foi t’a pris, Pascal, et ne t’a plus rendu.

Que ta raison résiste, aussitôt tu l’accables.

En un jour solennel coupant ses derniers câbles,

Tu lanças vers le ciel ton esquif éperdu.

Seul but de ton essor, vertigineux, rapide,

L’abîme était en haut, mais profond, mais perfide,

Qui t’attirait à lui comme un divin aimant.

Aussi, sans l’arrêter tu montais en plein vide ;

Pour ton âme emportée et toujours plus avide

L’ascension s’achève en engloutissement.

La Lyre D’orphée

Quand Orphée autrefois, frappé par les Bacchantes,
Près de l’Hèbre tomba, sur les vagues sanglantes
On vit longtemps encor sa lyre surnager.
Le fleuve au loin chantait sous le fardeau léger.
Le gai zéphyr s’émut; ses ailes amoureuses
Baisaient les cordes d’or, et les vagues heureuses

Comme pour l’arrêter, d’un effort doux et vain
S’empressaient à l’entour de l’instrument divin.
Les récifs, les îlots, le sable à son passage
S’est revêtu de fleurs, et cet âpre rivage
Voit soudain, pour toujours délivré des autans,
Au toucher de la lyre accourir le Printemps.

Ah ! que nous sommes loin de ces temps de merveilles !
Les ondes, les rochers, les vents n’ont plus d’oreilles,
Les cœurs même, les cœurs refusent de s’ouvrir,
Et la lyre en passant ne fait plus rien fleurir.

Mon Livre

Je ne vous offre plus pour toutes mélodies

Que des cris de révolte et des rimes hardies.

Oui ! Mais en m’écoutant si vous alliez pâlir ?

Si, surpris des éclats de ma verve imprudente,

Vous maudissiez la voix énergique et stridente

Qui vous aura fait tressaillir ?

Pourtant, quand je m’élève à des notes pareilles,

Je ne prétends blesser les cœurs ni les oreilles.

Même les plus craintifs n’ont point à s’alarmer ;

L’accent désespéré sans doute ici domine,

Mais je n’ai pas tiré ces sons de ma poitrine

Pour le plaisir de blasphémer.

Comment ? la Liberté déchaîne ses colères ;

Partout, contre l’effort des erreurs séculaires ;

La Vérité combat pour s’ouvrir un chemin ;

Et je ne prendrais pas parti de ce grand drame ?

Quoi ! ce cœur qui bat là, pour être un cœur de femme,

En est-il moins un cœur humain ?

Est-ce ma faute à moi si dans ces jours de fièvre

D’ardentes questions se pressent sur ma lèvre ?

Si votre Dieu surtout m’inspire des soupçons ?

Si la Nature aussi prend des teintes funèbres,

Et si j’ai de mon temps, le long de mes vertèbres,

Senti courir tous les frissons ?

Jouet depuis longtemps des vents et de la houle,

Mon bâtiment fait eau de toutes parts ; il coule.

La foudre seule encore à ses signaux répond.

Le voyant en péril et loin de toute escale,

Au lieu de m’enfermer tremblante à fond de cale,

J’ai voulu monter sur le pont.

À l’écart, mais debout, là, dans leur lit immense

J’ai contemplé le jeu des vagues en démence.

Puis, prévoyant bientôt le naufrage et la mort,

Au risque d’encourir l’anathème ou le blâme,

À deux mains j’ai saisi ce livre de mon âme,

Et l’ai lancé par-dessus bord.

C’est mon trésor unique, amassé page à page.

À le laisser au fond d’une mer sans rivage

Disparaître avec moi je n’ai pu consentir.

En dépit du courant qui l’emporte ou l’entrave,

Qu’il se soutienne donc et surnage en épave

Sur ces flots qui vont m’engloutir !

La Nature À L’homme

Dans tout l’enivrement d’un orgueil sans mesure,

Ébloui des lueurs de ton esprit borné,

Homme, tu m’as crié :  » Repose-toi, Nature !

Ton œuvre est close : je suis né !  »

Quoi ! lorsqu’elle a l’espace et le temps devant elle,

Quand la matière est là sous son doigt créateur,

Elle s’arrêterait, l’ouvrière immortelle,

Dans l’ivresse de son labeur ?

Et c’est toi qui serais mes limites dernières ?

L’atome humain pourrait entraver mon essor ?

C’est à cet abrégé de toutes les misères

Qu’aurait tendu mon long effort ?

Non, tu n’es pas mon but, non, tu n’es pas ma borne

À te franchir déjà je songe en te créant ;

Je ne viens pas du fond de l’éternité morne.

Pour n’aboutir qu’à ton néant.

Ne me vois-tu donc pas, sans fatigue et sans trêve,

Remplir l’immensité des œuvres de mes mains ?

Vers un terme inconnu, mon espoir et mon rêve,

M’élancer par mille chemins,

Appelant, tour à tour patiente ou pressée,

Et jusqu’en mes écarts poursuivant mon dessein,

À la forme, à la vie et même à la pensée

La matière éparse en mon sein ?

J’aspire ! C’est mon cri, fatal, irrésistible.

Pour créer l’univers je n’eus qu’à le jeter ;

L’atome s’en émut dans sa sphère invisible,

L’astre se mit à graviter.

L’éternel mouvement n’est que l’élan des choses

Vers l’idéal sacré qu’entrevoit mon désir ;

Dans le cours ascendant de mes métamorphoses

Je le poursuis sans le saisir ;

Je le demande aux cieux, à l’onde, à l’air fluide,

Aux éléments confus, aux soleils éclatants ;

S’il m’échappe ou résiste à mon étreinte avide,

Je le prendrai des mains du Temps.

Quand j’entasse à la fois naissances, funérailles,

Quand je crée ou détruis avec acharnement,

Que fais-je donc, sinon préparer mes entrailles

Pour ce suprême enfantement ?

Point d’arrêt à mes pas, point de trêve à ma tâche !

Toujours recommencer et toujours repartir.

Mais je n’engendre pas sans fin et sans relâche

Pour le plaisir d’anéantir.

J’ai déjà trop longtemps fait œuvre de marâtre,

J’ai trop enseveli, j’ai trop exterminé,

Moi qui ne suis au fond que la mère idolâtre

D’un seul enfant qui n’est pas né.

Quand donc pourrai-je enfin, émue et palpitante,

Après tant de travaux et tant d’essais ingrats,

À ce fils de mes vœux et de ma longue attente

Ouvrir éperdument les bras ?

De toute éternité, certitude sublime !

Il est conçu ; mes flancs l’ont senti s’agiter.

L’amour qui couve en moi, l’amour que je comprime

N’attend que Lui pour éclater.

Qu’il apparaisse au jour, et, nourrice en délire,

Je laisse dans mon sein ses regards pénétrer.

— Mais un voile te cache. — Eh bien ! je le déchire :

Me découvrir c’est me livrer.

Surprise dans ses jeux, la Force est asservie.

Il met les Lois au joug. À sa voix, à son gré,

Découvertes enfin, les sources de la Vie

Vont épancher leur flot sacré.

Dans son élan superbe il t’échappe, ô Matière !

Fatalité, sa main rompt tes anneaux d’airain !

Et je verrai planer dans sa propre lumière

Un être libre et souverain.

Où serez-vous alors, vous qui venez de naître,

Ou qui naîtrez encore, ô multitude, essaim,

Qui, saisis tout à coup du vertige de l’être,

Sortiez en foule de mon sein ?

Dans la mort, dans l’oubli. Sous leurs vagues obscures

Les âges vous auront confondus et roulés,

Ayant fait un berceau pour les races futures

De vos limons accumulés.

Toi-même qui te crois la couronne et le faîte

Du monument divin qui n’est point achevé,

Homme, qui n’es au fond que l’ébauche imparfaite

Du chef-d’œuvre que j’ai rêvé,

À ton tour, à ton heure, il faut que tu périsses.

Ah ! ton orgueil a beau s’indigner et souffrir,

Tu ne seras jamais dans mes mains créatrices

Que de l’argile à repétrir.

Ô Nature

Ô Nature ! bientôt, sous le nom d’industrie,

Tu vas tout envahir, tu vas tout absorber.

Le poète navré s’indigne et se récrie :

 » Quoi ! sous ce joug brutal il faudra nous courber ?

Non, tant que la beauté dominera l’argile,

Dans le conflit sacré, c’est nous qui l’emportons.

Comme le bras, la voix a sa tâche virile ;

À chacun son essor : travaillez ! nous chantons. « 

La Rose

À Madame M.

Quand la rose s’entr’ouvre, heureuse d’être belle,
De son premier regard elle enchante autour d’elle
Et le bosquet natal et les airs et le jour.
Dès l’aube elle sourit ; la brise avec amour
Sur le buisson la berce, et sa jeune aile errante
Se charge en la touchant d’une odeur enivrante ;
Confiante, la fleur livre à tous son trésor.
Pour la mieux respirer en passant on s’incline ;
Nous sommes déjà loin, mais la senteur divine
Se répand sur nos pas et nous parfume encor.

Paroles D’un Amant

Au courant de l’amour lorsque je m’abandonne,

Dans le torrent divin quand je plonge enivré,

Et presse éperdument sur mon sein qui frissonne

Un être idolâtré.

Je sais que je n’étreins qu’une forme fragile,

Qu’elle peut à l’instant se glacer sous ma main,

Que ce cœur tout à moi, fait de flamme et d’argile,

Sera cendre demain ;

Qu’il n’en sortira rien, rien, pas une étincelle

Qui s’élance et remonte à son foyer lointain :

Un peu de terre en hâte, une pierre qu’on scelle,

Et tout est bien éteint.

Et l’on viendrait serein, à cette heure dernière,

Quand des restes humains le souffle a déserté,

Devant ces froids débris, devant cette poussière

Parler d’éternité !

L’éternité ! Quelle est cette étrange menace ?

À l’amant qui gémit, sous son deuil écrasé,

Pourquoi jeter ce mot qui terrifie et glace

Un cœur déjà brisé ?

Quoi ! le ciel, en dépit de la fosse profonde,

S’ouvrirait à l’objet de mon amour jaloux ?

C’est assez d’un tombeau, je ne veux pas d’un monde

Se dressant entre nous.

On me répond en vain pour calmer mes alarmes :

 » L’être dont sans pitié la mort te sépara,

Ce ciel que tu maudis, dans le trouble et les larmes,

Le ciel te le rendra.  »

Me le rendre, grand Dieu ! mais ceint d’une auréole,

Rempli d’autres pensers, brûlant d’une autre ardeur,

N’ayant plus rien en soi de cette chère idole

Qui vivait sur mon cœur !

Ah ! j’aime mieux cent fois que tout meure avec elle,

Ne pas la retrouver, ne jamais la revoir ;

La douleur qui me navre est certes moins cruelle

Que votre affreux espoir.

Tant que je sens encor, sous ma moindre caresse,

Un sein vivant frémir et battre à coups pressés,

Qu’au-dessus du néant un même flot d’ivresse

Nous soulève enlacés,

Sans regret inutile et sans plaintes amères,

Par la réalité je me laisse ravir.

Non, mon cœur ne s’est pas jeté sur des chimères :

Il sait où s’assouvir.

Qu’ai-je affaire vraiment de votre là-haut morne,

Moi qui ne suis qu’élan, que tendresse et transports ?

Mon ciel est ici-bas, grand ouvert et sans borne ;

Je m’y lance, âme et corps.

Durer n’est rien. Nature, ô créatrice, ô mère !

Quand sous ton œil divin un couple s’est uni,

Qu’importe à leur amour qu’il se sache éphémère

S’il se sent infini ?

C’est une volupté, mais terrible et sublime,

De jeter dans le vide un regard éperdu,

Et l’on s’étreint plus fort lorsque sur un abîme

On se voit suspendu.

Quand la Mort serait là, quand l’attache invisible

Soudain se délierait qui nous retient encor,

Et quand je sentirais dans une angoisse horrible

M’échapper mon trésor,

Je ne faiblirais pas. Fort de ma douleur même,

Tout entier à l’adieu qui va nous séparer,

J’aurais assez d’amour en cet instant suprême

Pour ne rien espérer.

L’abeille

Quand l’abeille, au printemps, confiante et charmée,
Sort de la ruche et prend son vol au sein des airs,
Tout l’invite et lui rit sur sa route embaumée.
L’églantier berce au vent ses boutons entr’ouverts ;
La clochette des prés incline avec tendresse
Sous le regard du jour son front pâle et léger.

L’abeille cède émue au désir qui la presse ;
Elle aperçoit un lis et descend s’y plonger.
Une fleur est pour elle une mer de délices.
Dans son enchantement, du fond de cent calices
Elle sort trébuchant sous une poudre d’or.
Son fardeau l’alourdit, mais elle vole encor.
Une rose est là-bas qui s’ouvre et la convie ;
Sur ce sein parfumé tandis qu’elle s’oublie,
Le soleil s’est voilé. Poussé par l’aquilon,
Un orage prochain menace le vallon.
Le tonnerre a grondé. Mais dans sa quête ardente
L’abeille n’entend rien, ne voit rien, l’imprudente !
Sur les buissons en fleur l’eau fond de toute part ;
Pour regagner la ruche il est déjà trop tard.
La rose si fragile, et que l’ouragan brise,
Referme pour toujours son calice odorant ;
La rose est une tombe, et l’abeille surprise
Dans un dernier parfum s’enivre en expirant.

Qui dira les destins dont sa mort est l’image ?
Ah ! combien parmi nous d’artistes inconnus,
Partis dans leur espoir par un jour sans nuage,
Des champs qu’ils parcouraient ne sont pas revenus !
Une ivresse sacrée aveuglait leur courage ;
Au gré de leurs désirs, sans craindre les autans,
Ils butinaient au loin sur la foi du printemps.
Quel retour glorieux l’avenir leur apprête !
À ces mille trésors épars sur leur chemin
L’amour divin de l’art les guide et les arrête :
Tout est fleur aujourd’hui, tout sera miel demain.
Ils revenaient déjà vers la ruche immortelle ;
Un vent du ciel soufflait, prêt à les soulever.
Au milieu des parfums la Mort brise leur aile ;
Chargés comme l’abeille, ils périssent comme elle
Sur le butin doré qu’ils n’ont pas pu sauver.

Pascal

À Ernest Havet.

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xxDERNIER MOT.

Un dernier mot, Pascal ! À ton tour de m’entendre
Pousser aussi ma plainte et mon cri de fureur.
Je vais faire d’horreur frémir ta noble cendre,
Mais du moins j’aurai dit ce que j’ai sur le coeur.

À plaisir sous nos yeux lorsque ta main déroule
Le tableau désolant des humaines douleurs,
Nous montrant qu’en ce monde où tout s’effondre et croule
L’homme lui-même n’est qu’une ruine en pleurs,
Ou lorsque, nous traînant de sommets en abîmes,
Entre deux infinis tu nous tiens suspendus,
Que ta voix, pénétrant en leurs fibres intimes,
Frappe à cris redoublés sur nos coeurs éperdus,
Tu crois que tu n’as plus dans ton ardeur fébrile,
Tant déjà tu nous crois ébranlés, abêtis,
Qu’à dévoiler la Foi, monstrueuse et stérile,
Pour nous voir sur son sein tomber anéantis.
À quoi bon le nier ? dans tes sombres peintures,
Oui, tout est vrai, Pascal, nous le reconnaissons :
Voilà nos désespoirs, nos doutes, nos tortures,
Et devant l’Infini ce sont là nos frissons.
Mais parce qu’ici-bas par des maux incurables,
Jusqu’en nos profondeurs, nous nous sentons atteints,
Et que nous succombons, faibles et misérables,
Sous le poids accablant d’effroyables destins,
Il ne nous resterait, dans l’angoisse où nous sommes,
Qu’à courir embrasser cette Croix que tu tiens ?
Ah ! nous ne pouvons point nous défendre d’être hommes,
Mais nous nous refusons à devenir chrétiens.
Quand de son Golgotha, saignant sous l’auréole,
Ton Christ viendrait à nous, tendant ses bras sacrés,
Et quand il laisserait sa divine parole
Tomber pour les guérir en nos coeurs ulcérés ;
Quand il ferait jaillir devant notre âme avide
Des sources d’espérance et des flots de clarté,
Et qu’il nous montrerait dans son beau ciel splendide
Nos trônes préparés de toute éternité,
Nous nous détournerions du Tentateur céleste
Qui nous offre son sang, mais veut notre raison.
Pour repousser l’échange inégal et funeste
Notre bouche jamais n’aurait assez de Non !
Non à la Croix sinistre et qui fit de son ombre
Une nuit où faillit périr l’esprit humain,
Qui, devant le Progrès se dressant haute et sombre,
Au vrai libérateur a barré le chemin ;
Non à cet instrument d’un infâme supplice
Où nous voyons, auprès du divin Innocent
Et sous les mêmes coups, expirer la justice ;
Non à notre salut s’il a coûté du sang ;
Puisque l’Amour ne peut nous dérober ce crime,
Tout en l’enveloppant d’un voile séducteur,
Malgré son dévouement, Non ! même à la Victime,
Et Non par-dessus tout au Sacrificateur !
Qu’importe qu’il soit Dieu si son oeuvre est impie ?
Quoi ! c’est son propre fils qu’il a crucifié ?
Il pouvait pardonner, mais il veut qu’on expie ;
Il immole, et cela s’appelle avoir pitié !

Pascal, à ce bourreau, toi, tu disais :  » Mon Père.  »
Son odieux forfait ne t’a point révolté ;
Bien plus, tu l’adorais sous le nom de mystère,
Tant le problème humain t’avait épouvanté.
Lorsque tu te courbais sous la Croix qui t’accable,
Tu ne voulais, hélas ! qu’endormir ton tourment,
Et ce que tu cherchais dans un dogme implacable,
Plus que la vérité, c’était l’apaisement,
Car ta Foi n’était pas la certitude encore ;
Aurais-tu tant gémi si tu n’avais douté ?
Pour avoir reculé devant ce mot : J’ignore,
Dans quel gouffre d’erreurs tu t’es précipité !
Nous, nous restons au bord. Aucune perspective,
Soit Enfer, soit Néant, ne fait pâlir nos fronts,
Et s’il faut accepter ta sombre alternative,
Croire ou désespérer, nous désespérerons.
Aussi bien, jamais heure à ce point triste et morne
Sous le soleil des cieux n’avait encor sonné ;
Jamais l’homme, au milieu de l’univers sans borne,
Ne s’est senti plus seul et plus abandonné.
Déjà son désespoir se transforme en furie ;
Il se traîne au combat sur ses genoux sanglants,
Et se sachant voué d’avance à la tuerie,
Pour s’achever plus vite ouvre ses propres flancs.

Aux applaudissements de la plèbe romaine
Quand le cirque jadis se remplissait de sang,
Au-dessus des horreurs de la douleur humaine,
Le regard découvrait un César tout puissant.
Il était là, trônant dans sa grandeur sereine,
Tout entier au plaisir de regarder souffrir,
Et le gladiateur, en marchant vers l’arène,
Savait qui saluer quand il allait mourir.
Nous, qui saluerons-nous ? à nos luttes brutales
Qui donc préside, armé d’un sinistre pouvoir ?
Ah ! seules, si des Lois aveugles et fatales
Au carnage éternel nous livraient sans nous voir,
D’un geste résigné nous saluerions nos reines.
Enfermé dans un cirque impossible à franchir,
L’on pourrait néanmoins devant ces souveraines,
Tout roseau que l’on est, s’incliner sans fléchir.
Oui, mais si c’est un Dieu, maître et tyran suprême,
Qui nous contemple ainsi nous entre-déchirer,
Ce n’est plus un salut, non ! c’est un anathème
Que nous lui lancerons avant que d’expirer.
Comment ! ne disposer de la Force infinie
Que pour se procurer des spectacles navrants,
Imposer le massacre, infliger l’agonie,
Ne vouloir sous ses yeux que morts et que mourants !
Devant ce spectateur de nos douleurs extrêmes
Notre indignation vaincra toute terreur ;
Nous entrecouperons nos râles de blasphèmes,
Non sans désir secret d’exciter sa fureur.
Qui sait ? nous trouverons peut-être quelque injure
Qui l’irrite à ce point que, d’un bras forcené,
Il arrache des cieux notre planète obscure,
Et brise en mille éclats ce globe infortuné.
Notre audace du moins vous sauverait de naître,
Vous qui dormez encore au fond de l’avenir,
Et nous triompherions d’avoir, en cessant d’être,
Avec l’Humanité forcé Dieu d’en finir.
Ah ! quelle immense joie après tant de souffrance !
À travers les débris, par-dessus les charniers,
Pouvoir enfin jeter ce cri de délivrance :
 » Plus d’hommes sous le ciel, nous sommes les derniers ! « 

L’amour Et La Mort

(À M. Louis de Ronchaud).

I

Regardez-les passer, ces couples éphémères !

Dans les bras l’un de l’autre enlacés un moment,

Tous, avant de mêler à jamais leurs poussières,

Font le même serment :

Toujours ! Un mot hardi que les cieux qui vieillissent

Avec étonnement entendent prononcer,

Et qu’osent répéter des lèvres qui pâlissent

Et qui vont se glacer.

Vous qui vivez si peu, pourquoi cette promesse

Qu’un élan d’espérance arrache à votre cœur,

Vain défi qu’au néant vous jetez, dans l’ivresse

D’un instant de bonheur ?

Amants, autour de vous une voix inflexible

Crie à tout ce qui naît :  » Aime et meurs ici-bas !  »

La mort est implacable et le ciel insensible ;

Vous n’échapperez pas.

Eh bien ! puisqu’il le faut, sans trouble et sans murmure,

Forts de ce même amour dont vous vous enivrez

Et perdus dans le sein de l’immense Nature,

Aimez donc, et mourez !

II

Non, non, tout n’est pas dit, vers la beauté fragile

Quand un charme invincible emporte le désir,

Sous le feu d’un baiser quand notre pauvre argile

A frémi de plaisir.

Notre serment sacré part d’une âme immortelle ;

C’est elle qui s’émeut quand frissonne le corps ;

Nous entendons sa voix et le bruit de son aile

Jusque dans nos transports.

Nous le répétons donc, ce mot qui fait d’envie

Pâlir au firmament les astres radieux,

Ce mot qui joint les cœurs et devient, dès la vie,

Leur lien pour les cieux.

Dans le ravissement d’une éternelle étreinte

Ils passent entraînés, ces couples amoureux,

Et ne s’arrêtent pas pour jeter avec crainte

Un regard autour d’eux.

Ils demeurent sereins quand tout s’écroule et tombe ;

Leur espoir est leur joie et leur appui divin ;

Ils ne trébuchent point lorsque contre une tombe

Leur pied heurte en chemin.

Toi-même, quand tes bois abritent leur délire,

Quand tu couvres de fleurs et d’ombre leurs sentiers,

Nature, toi leur mère, aurais-tu ce sourire

S’ils mouraient tout entiers ?

Sous le voile léger de la beauté mortelle

Trouver l’âme qu’on cherche et qui pour nous éclôt,

Le temps de l’entrevoir, de s’écrier :  » C’est Elle !  »

Et la perdre aussitôt,

Et la perdre à jamais ! Cette seule pensée

Change en spectre à nos yeux l’image de l’amour.

Quoi ! ces vœux infinis, cette ardeur insensée

Pour un être d’un jour !

Et toi, serais-tu donc à ce point sans entrailles,

Grand Dieu qui dois d’en haut tout entendre et tout voir,

Que tant d’adieux navrants et tant de funérailles

Ne puissent t’émouvoir,

Qu’à cette tombe obscure où tu nous fais descendre

Tu dises :  » Garde-les, leurs cris sont superflus.

Amèrement en vain l’on pleure sur leur cendre ;

Tu ne les rendras plus !  »

Mais non ! Dieu qu’on dit bon, tu permets qu’on espère ;

Unir pour séparer, ce n’est point ton dessein.

Tout ce qui s’est aimé, fût-ce un jour, sur la terre,

Va s’aimer dans ton sein.

III

Eternité de l’homme, illusion ! chimère !

Mensonge de l’amour et de l’orgueil humain !

Il n’a point eu d’hier, ce fantôme éphémère,

Il lui faut un demain !

Pour cet éclair de vie et pour cette étincelle

Qui brûle une minute en vos cœurs étonnés,

Vous oubliez soudain la fange maternelle

Et vos destins bornés.

Vous échapperiez donc, ô rêveurs téméraires

Seuls au Pouvoir fatal qui détruit en créant ?

Quittez un tel espoir ; tous les limons sont frères

En face du néant.

Vous dites à la Nuit qui passe dans ses voiles :

 » J’aime, et j’espère voir expirer tes flambeaux.  »

La Nuit ne répond rien, mais demain ses étoiles

Luiront sur vos tombeaux.

Vous croyez que l’amour dont l’âpre feu vous presse

A réservé pour vous sa flamme et ses rayons ;

La fleur que vous brisez soupire avec ivresse :

 » Nous aussi nous aimons !  »

Heureux, vous aspirez la grande âme invisible

Qui remplit tout, les bois, les champs de ses ardeurs ;

La Nature sourit, mais elle est insensible :

Que lui font vos bonheurs ?

Elle n’a qu’un désir, la marâtre immortelle,

C’est d’enfanter toujours, sans fin, sans trêve, encor.

Mère avide, elle a pris l’éternité pour elle,

Et vous laisse la mort.

Toute sa prévoyance est pour ce qui va naître ;

Le reste est confondu dans un suprême oubli.

Vous, vous avez aimé, vous pouvez disparaître :

Son vœu s’est accompli.

Quand un souffle d’amour traverse vos poitrines,

Sur des flots de bonheur vous tenant suspendus,

Aux pieds de la Beauté lorsque des mains divines

Vous jettent éperdus ;

Quand, pressant sur ce cœur qui va bientôt s’éteindre

Un autre objet souffrant, forme vaine ici-bas,

Il vous semble, mortels, que vous allez étreindre

L’Infini dans vos bras ;

Ces délires sacrés, ces désirs sans mesure

Déchaînés dans vos flancs comme d’ardents essaims,

Ces transports, c’est déjà l’Humanité future

Qui s’agite en vos seins.

Elle se dissoudra, cette argile légère

Qu’ont émue un instant la joie et la douleur ;

Les vents vont disperser cette noble poussière

Qui fut jadis un cœur.

Mais d’autres cœurs naîtront qui renoueront la trame

De vos espoirs brisés, de vos amours éteints,

Perpétuant vos pleurs, vos rêves, votre flamme,

Dans les âges lointains.

Tous les êtres, formant une chaîne éternelle,

Se passent, en courant, le flambeau de l’amour.

Chacun rapidement prend la torche immortelle

Et la rend à son tour.

Aveuglés par l’éclat de sa lumière errante,

Vous jurez, dans la nuit où le sort vous plongea,

De la tenir toujours : à votre main mourante

Elle échappe déjà.

Du moins vous aurez vu luire un éclair sublime ;

Il aura sillonné votre vie un moment ;

En tombant vous pourrez emporter dans l’abîme

Votre éblouissement.

Et quand il régnerait au fond du ciel paisible

Un être sans pitié qui contemplât souffrir,

Si son œil éternel considère, impassible,

Le naître et le mourir,

Sur le bord de la tombe, et sous ce regard même,

Qu’un mouvement d’amour soit encor votre adieu !

Oui, faites voir combien l’homme est grand lorsqu’il aime,

Et pardonnez à Dieu !