La Nature À L’homme

Dans tout l’enivrement d’un orgueil sans mesure,

Ébloui des lueurs de ton esprit borné,

Homme, tu m’as crié :  » Repose-toi, Nature !

Ton œuvre est close : je suis né !  »

Quoi ! lorsqu’elle a l’espace et le temps devant elle,

Quand la matière est là sous son doigt créateur,

Elle s’arrêterait, l’ouvrière immortelle,

Dans l’ivresse de son labeur ?

Et c’est toi qui serais mes limites dernières ?

L’atome humain pourrait entraver mon essor ?

C’est à cet abrégé de toutes les misères

Qu’aurait tendu mon long effort ?

Non, tu n’es pas mon but, non, tu n’es pas ma borne

À te franchir déjà je songe en te créant ;

Je ne viens pas du fond de l’éternité morne.

Pour n’aboutir qu’à ton néant.

Ne me vois-tu donc pas, sans fatigue et sans trêve,

Remplir l’immensité des œuvres de mes mains ?

Vers un terme inconnu, mon espoir et mon rêve,

M’élancer par mille chemins,

Appelant, tour à tour patiente ou pressée,

Et jusqu’en mes écarts poursuivant mon dessein,

À la forme, à la vie et même à la pensée

La matière éparse en mon sein ?

J’aspire ! C’est mon cri, fatal, irrésistible.

Pour créer l’univers je n’eus qu’à le jeter ;

L’atome s’en émut dans sa sphère invisible,

L’astre se mit à graviter.

L’éternel mouvement n’est que l’élan des choses

Vers l’idéal sacré qu’entrevoit mon désir ;

Dans le cours ascendant de mes métamorphoses

Je le poursuis sans le saisir ;

Je le demande aux cieux, à l’onde, à l’air fluide,

Aux éléments confus, aux soleils éclatants ;

S’il m’échappe ou résiste à mon étreinte avide,

Je le prendrai des mains du Temps.

Quand j’entasse à la fois naissances, funérailles,

Quand je crée ou détruis avec acharnement,

Que fais-je donc, sinon préparer mes entrailles

Pour ce suprême enfantement ?

Point d’arrêt à mes pas, point de trêve à ma tâche !

Toujours recommencer et toujours repartir.

Mais je n’engendre pas sans fin et sans relâche

Pour le plaisir d’anéantir.

J’ai déjà trop longtemps fait œuvre de marâtre,

J’ai trop enseveli, j’ai trop exterminé,

Moi qui ne suis au fond que la mère idolâtre

D’un seul enfant qui n’est pas né.

Quand donc pourrai-je enfin, émue et palpitante,

Après tant de travaux et tant d’essais ingrats,

À ce fils de mes vœux et de ma longue attente

Ouvrir éperdument les bras ?

De toute éternité, certitude sublime !

Il est conçu ; mes flancs l’ont senti s’agiter.

L’amour qui couve en moi, l’amour que je comprime

N’attend que Lui pour éclater.

Qu’il apparaisse au jour, et, nourrice en délire,

Je laisse dans mon sein ses regards pénétrer.

— Mais un voile te cache. — Eh bien ! je le déchire :

Me découvrir c’est me livrer.

Surprise dans ses jeux, la Force est asservie.

Il met les Lois au joug. À sa voix, à son gré,

Découvertes enfin, les sources de la Vie

Vont épancher leur flot sacré.

Dans son élan superbe il t’échappe, ô Matière !

Fatalité, sa main rompt tes anneaux d’airain !

Et je verrai planer dans sa propre lumière

Un être libre et souverain.

Où serez-vous alors, vous qui venez de naître,

Ou qui naîtrez encore, ô multitude, essaim,

Qui, saisis tout à coup du vertige de l’être,

Sortiez en foule de mon sein ?

Dans la mort, dans l’oubli. Sous leurs vagues obscures

Les âges vous auront confondus et roulés,

Ayant fait un berceau pour les races futures

De vos limons accumulés.

Toi-même qui te crois la couronne et le faîte

Du monument divin qui n’est point achevé,

Homme, qui n’es au fond que l’ébauche imparfaite

Du chef-d’œuvre que j’ai rêvé,

À ton tour, à ton heure, il faut que tu périsses.

Ah ! ton orgueil a beau s’indigner et souffrir,

Tu ne seras jamais dans mes mains créatrices

Que de l’argile à repétrir.

Ô Nature

Ô Nature ! bientôt, sous le nom d’industrie,

Tu vas tout envahir, tu vas tout absorber.

Le poète navré s’indigne et se récrie :

 » Quoi ! sous ce joug brutal il faudra nous courber ?

Non, tant que la beauté dominera l’argile,

Dans le conflit sacré, c’est nous qui l’emportons.

Comme le bras, la voix a sa tâche virile ;

À chacun son essor : travaillez ! nous chantons. « 

La Rose

À Madame M.

Quand la rose s’entr’ouvre, heureuse d’être belle,
De son premier regard elle enchante autour d’elle
Et le bosquet natal et les airs et le jour.
Dès l’aube elle sourit ; la brise avec amour
Sur le buisson la berce, et sa jeune aile errante
Se charge en la touchant d’une odeur enivrante ;
Confiante, la fleur livre à tous son trésor.
Pour la mieux respirer en passant on s’incline ;
Nous sommes déjà loin, mais la senteur divine
Se répand sur nos pas et nous parfume encor.

Paroles D’un Amant

Au courant de l’amour lorsque je m’abandonne,

Dans le torrent divin quand je plonge enivré,

Et presse éperdument sur mon sein qui frissonne

Un être idolâtré.

Je sais que je n’étreins qu’une forme fragile,

Qu’elle peut à l’instant se glacer sous ma main,

Que ce cœur tout à moi, fait de flamme et d’argile,

Sera cendre demain ;

Qu’il n’en sortira rien, rien, pas une étincelle

Qui s’élance et remonte à son foyer lointain :

Un peu de terre en hâte, une pierre qu’on scelle,

Et tout est bien éteint.

Et l’on viendrait serein, à cette heure dernière,

Quand des restes humains le souffle a déserté,

Devant ces froids débris, devant cette poussière

Parler d’éternité !

L’éternité ! Quelle est cette étrange menace ?

À l’amant qui gémit, sous son deuil écrasé,

Pourquoi jeter ce mot qui terrifie et glace

Un cœur déjà brisé ?

Quoi ! le ciel, en dépit de la fosse profonde,

S’ouvrirait à l’objet de mon amour jaloux ?

C’est assez d’un tombeau, je ne veux pas d’un monde

Se dressant entre nous.

On me répond en vain pour calmer mes alarmes :

 » L’être dont sans pitié la mort te sépara,

Ce ciel que tu maudis, dans le trouble et les larmes,

Le ciel te le rendra.  »

Me le rendre, grand Dieu ! mais ceint d’une auréole,

Rempli d’autres pensers, brûlant d’une autre ardeur,

N’ayant plus rien en soi de cette chère idole

Qui vivait sur mon cœur !

Ah ! j’aime mieux cent fois que tout meure avec elle,

Ne pas la retrouver, ne jamais la revoir ;

La douleur qui me navre est certes moins cruelle

Que votre affreux espoir.

Tant que je sens encor, sous ma moindre caresse,

Un sein vivant frémir et battre à coups pressés,

Qu’au-dessus du néant un même flot d’ivresse

Nous soulève enlacés,

Sans regret inutile et sans plaintes amères,

Par la réalité je me laisse ravir.

Non, mon cœur ne s’est pas jeté sur des chimères :

Il sait où s’assouvir.

Qu’ai-je affaire vraiment de votre là-haut morne,

Moi qui ne suis qu’élan, que tendresse et transports ?

Mon ciel est ici-bas, grand ouvert et sans borne ;

Je m’y lance, âme et corps.

Durer n’est rien. Nature, ô créatrice, ô mère !

Quand sous ton œil divin un couple s’est uni,

Qu’importe à leur amour qu’il se sache éphémère

S’il se sent infini ?

C’est une volupté, mais terrible et sublime,

De jeter dans le vide un regard éperdu,

Et l’on s’étreint plus fort lorsque sur un abîme

On se voit suspendu.

Quand la Mort serait là, quand l’attache invisible

Soudain se délierait qui nous retient encor,

Et quand je sentirais dans une angoisse horrible

M’échapper mon trésor,

Je ne faiblirais pas. Fort de ma douleur même,

Tout entier à l’adieu qui va nous séparer,

J’aurais assez d’amour en cet instant suprême

Pour ne rien espérer.

L’abeille

Quand l’abeille, au printemps, confiante et charmée,
Sort de la ruche et prend son vol au sein des airs,
Tout l’invite et lui rit sur sa route embaumée.
L’églantier berce au vent ses boutons entr’ouverts ;
La clochette des prés incline avec tendresse
Sous le regard du jour son front pâle et léger.

L’abeille cède émue au désir qui la presse ;
Elle aperçoit un lis et descend s’y plonger.
Une fleur est pour elle une mer de délices.
Dans son enchantement, du fond de cent calices
Elle sort trébuchant sous une poudre d’or.
Son fardeau l’alourdit, mais elle vole encor.
Une rose est là-bas qui s’ouvre et la convie ;
Sur ce sein parfumé tandis qu’elle s’oublie,
Le soleil s’est voilé. Poussé par l’aquilon,
Un orage prochain menace le vallon.
Le tonnerre a grondé. Mais dans sa quête ardente
L’abeille n’entend rien, ne voit rien, l’imprudente !
Sur les buissons en fleur l’eau fond de toute part ;
Pour regagner la ruche il est déjà trop tard.
La rose si fragile, et que l’ouragan brise,
Referme pour toujours son calice odorant ;
La rose est une tombe, et l’abeille surprise
Dans un dernier parfum s’enivre en expirant.

Qui dira les destins dont sa mort est l’image ?
Ah ! combien parmi nous d’artistes inconnus,
Partis dans leur espoir par un jour sans nuage,
Des champs qu’ils parcouraient ne sont pas revenus !
Une ivresse sacrée aveuglait leur courage ;
Au gré de leurs désirs, sans craindre les autans,
Ils butinaient au loin sur la foi du printemps.
Quel retour glorieux l’avenir leur apprête !
À ces mille trésors épars sur leur chemin
L’amour divin de l’art les guide et les arrête :
Tout est fleur aujourd’hui, tout sera miel demain.
Ils revenaient déjà vers la ruche immortelle ;
Un vent du ciel soufflait, prêt à les soulever.
Au milieu des parfums la Mort brise leur aile ;
Chargés comme l’abeille, ils périssent comme elle
Sur le butin doré qu’ils n’ont pas pu sauver.

Pascal

À Ernest Havet.

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xxDERNIER MOT.

Un dernier mot, Pascal ! À ton tour de m’entendre
Pousser aussi ma plainte et mon cri de fureur.
Je vais faire d’horreur frémir ta noble cendre,
Mais du moins j’aurai dit ce que j’ai sur le coeur.

À plaisir sous nos yeux lorsque ta main déroule
Le tableau désolant des humaines douleurs,
Nous montrant qu’en ce monde où tout s’effondre et croule
L’homme lui-même n’est qu’une ruine en pleurs,
Ou lorsque, nous traînant de sommets en abîmes,
Entre deux infinis tu nous tiens suspendus,
Que ta voix, pénétrant en leurs fibres intimes,
Frappe à cris redoublés sur nos coeurs éperdus,
Tu crois que tu n’as plus dans ton ardeur fébrile,
Tant déjà tu nous crois ébranlés, abêtis,
Qu’à dévoiler la Foi, monstrueuse et stérile,
Pour nous voir sur son sein tomber anéantis.
À quoi bon le nier ? dans tes sombres peintures,
Oui, tout est vrai, Pascal, nous le reconnaissons :
Voilà nos désespoirs, nos doutes, nos tortures,
Et devant l’Infini ce sont là nos frissons.
Mais parce qu’ici-bas par des maux incurables,
Jusqu’en nos profondeurs, nous nous sentons atteints,
Et que nous succombons, faibles et misérables,
Sous le poids accablant d’effroyables destins,
Il ne nous resterait, dans l’angoisse où nous sommes,
Qu’à courir embrasser cette Croix que tu tiens ?
Ah ! nous ne pouvons point nous défendre d’être hommes,
Mais nous nous refusons à devenir chrétiens.
Quand de son Golgotha, saignant sous l’auréole,
Ton Christ viendrait à nous, tendant ses bras sacrés,
Et quand il laisserait sa divine parole
Tomber pour les guérir en nos coeurs ulcérés ;
Quand il ferait jaillir devant notre âme avide
Des sources d’espérance et des flots de clarté,
Et qu’il nous montrerait dans son beau ciel splendide
Nos trônes préparés de toute éternité,
Nous nous détournerions du Tentateur céleste
Qui nous offre son sang, mais veut notre raison.
Pour repousser l’échange inégal et funeste
Notre bouche jamais n’aurait assez de Non !
Non à la Croix sinistre et qui fit de son ombre
Une nuit où faillit périr l’esprit humain,
Qui, devant le Progrès se dressant haute et sombre,
Au vrai libérateur a barré le chemin ;
Non à cet instrument d’un infâme supplice
Où nous voyons, auprès du divin Innocent
Et sous les mêmes coups, expirer la justice ;
Non à notre salut s’il a coûté du sang ;
Puisque l’Amour ne peut nous dérober ce crime,
Tout en l’enveloppant d’un voile séducteur,
Malgré son dévouement, Non ! même à la Victime,
Et Non par-dessus tout au Sacrificateur !
Qu’importe qu’il soit Dieu si son oeuvre est impie ?
Quoi ! c’est son propre fils qu’il a crucifié ?
Il pouvait pardonner, mais il veut qu’on expie ;
Il immole, et cela s’appelle avoir pitié !

Pascal, à ce bourreau, toi, tu disais :  » Mon Père.  »
Son odieux forfait ne t’a point révolté ;
Bien plus, tu l’adorais sous le nom de mystère,
Tant le problème humain t’avait épouvanté.
Lorsque tu te courbais sous la Croix qui t’accable,
Tu ne voulais, hélas ! qu’endormir ton tourment,
Et ce que tu cherchais dans un dogme implacable,
Plus que la vérité, c’était l’apaisement,
Car ta Foi n’était pas la certitude encore ;
Aurais-tu tant gémi si tu n’avais douté ?
Pour avoir reculé devant ce mot : J’ignore,
Dans quel gouffre d’erreurs tu t’es précipité !
Nous, nous restons au bord. Aucune perspective,
Soit Enfer, soit Néant, ne fait pâlir nos fronts,
Et s’il faut accepter ta sombre alternative,
Croire ou désespérer, nous désespérerons.
Aussi bien, jamais heure à ce point triste et morne
Sous le soleil des cieux n’avait encor sonné ;
Jamais l’homme, au milieu de l’univers sans borne,
Ne s’est senti plus seul et plus abandonné.
Déjà son désespoir se transforme en furie ;
Il se traîne au combat sur ses genoux sanglants,
Et se sachant voué d’avance à la tuerie,
Pour s’achever plus vite ouvre ses propres flancs.

Aux applaudissements de la plèbe romaine
Quand le cirque jadis se remplissait de sang,
Au-dessus des horreurs de la douleur humaine,
Le regard découvrait un César tout puissant.
Il était là, trônant dans sa grandeur sereine,
Tout entier au plaisir de regarder souffrir,
Et le gladiateur, en marchant vers l’arène,
Savait qui saluer quand il allait mourir.
Nous, qui saluerons-nous ? à nos luttes brutales
Qui donc préside, armé d’un sinistre pouvoir ?
Ah ! seules, si des Lois aveugles et fatales
Au carnage éternel nous livraient sans nous voir,
D’un geste résigné nous saluerions nos reines.
Enfermé dans un cirque impossible à franchir,
L’on pourrait néanmoins devant ces souveraines,
Tout roseau que l’on est, s’incliner sans fléchir.
Oui, mais si c’est un Dieu, maître et tyran suprême,
Qui nous contemple ainsi nous entre-déchirer,
Ce n’est plus un salut, non ! c’est un anathème
Que nous lui lancerons avant que d’expirer.
Comment ! ne disposer de la Force infinie
Que pour se procurer des spectacles navrants,
Imposer le massacre, infliger l’agonie,
Ne vouloir sous ses yeux que morts et que mourants !
Devant ce spectateur de nos douleurs extrêmes
Notre indignation vaincra toute terreur ;
Nous entrecouperons nos râles de blasphèmes,
Non sans désir secret d’exciter sa fureur.
Qui sait ? nous trouverons peut-être quelque injure
Qui l’irrite à ce point que, d’un bras forcené,
Il arrache des cieux notre planète obscure,
Et brise en mille éclats ce globe infortuné.
Notre audace du moins vous sauverait de naître,
Vous qui dormez encore au fond de l’avenir,
Et nous triompherions d’avoir, en cessant d’être,
Avec l’Humanité forcé Dieu d’en finir.
Ah ! quelle immense joie après tant de souffrance !
À travers les débris, par-dessus les charniers,
Pouvoir enfin jeter ce cri de délivrance :
 » Plus d’hommes sous le ciel, nous sommes les derniers ! « 

L’amour Et La Mort

(À M. Louis de Ronchaud).

I

Regardez-les passer, ces couples éphémères !

Dans les bras l’un de l’autre enlacés un moment,

Tous, avant de mêler à jamais leurs poussières,

Font le même serment :

Toujours ! Un mot hardi que les cieux qui vieillissent

Avec étonnement entendent prononcer,

Et qu’osent répéter des lèvres qui pâlissent

Et qui vont se glacer.

Vous qui vivez si peu, pourquoi cette promesse

Qu’un élan d’espérance arrache à votre cœur,

Vain défi qu’au néant vous jetez, dans l’ivresse

D’un instant de bonheur ?

Amants, autour de vous une voix inflexible

Crie à tout ce qui naît :  » Aime et meurs ici-bas !  »

La mort est implacable et le ciel insensible ;

Vous n’échapperez pas.

Eh bien ! puisqu’il le faut, sans trouble et sans murmure,

Forts de ce même amour dont vous vous enivrez

Et perdus dans le sein de l’immense Nature,

Aimez donc, et mourez !

II

Non, non, tout n’est pas dit, vers la beauté fragile

Quand un charme invincible emporte le désir,

Sous le feu d’un baiser quand notre pauvre argile

A frémi de plaisir.

Notre serment sacré part d’une âme immortelle ;

C’est elle qui s’émeut quand frissonne le corps ;

Nous entendons sa voix et le bruit de son aile

Jusque dans nos transports.

Nous le répétons donc, ce mot qui fait d’envie

Pâlir au firmament les astres radieux,

Ce mot qui joint les cœurs et devient, dès la vie,

Leur lien pour les cieux.

Dans le ravissement d’une éternelle étreinte

Ils passent entraînés, ces couples amoureux,

Et ne s’arrêtent pas pour jeter avec crainte

Un regard autour d’eux.

Ils demeurent sereins quand tout s’écroule et tombe ;

Leur espoir est leur joie et leur appui divin ;

Ils ne trébuchent point lorsque contre une tombe

Leur pied heurte en chemin.

Toi-même, quand tes bois abritent leur délire,

Quand tu couvres de fleurs et d’ombre leurs sentiers,

Nature, toi leur mère, aurais-tu ce sourire

S’ils mouraient tout entiers ?

Sous le voile léger de la beauté mortelle

Trouver l’âme qu’on cherche et qui pour nous éclôt,

Le temps de l’entrevoir, de s’écrier :  » C’est Elle !  »

Et la perdre aussitôt,

Et la perdre à jamais ! Cette seule pensée

Change en spectre à nos yeux l’image de l’amour.

Quoi ! ces vœux infinis, cette ardeur insensée

Pour un être d’un jour !

Et toi, serais-tu donc à ce point sans entrailles,

Grand Dieu qui dois d’en haut tout entendre et tout voir,

Que tant d’adieux navrants et tant de funérailles

Ne puissent t’émouvoir,

Qu’à cette tombe obscure où tu nous fais descendre

Tu dises :  » Garde-les, leurs cris sont superflus.

Amèrement en vain l’on pleure sur leur cendre ;

Tu ne les rendras plus !  »

Mais non ! Dieu qu’on dit bon, tu permets qu’on espère ;

Unir pour séparer, ce n’est point ton dessein.

Tout ce qui s’est aimé, fût-ce un jour, sur la terre,

Va s’aimer dans ton sein.

III

Eternité de l’homme, illusion ! chimère !

Mensonge de l’amour et de l’orgueil humain !

Il n’a point eu d’hier, ce fantôme éphémère,

Il lui faut un demain !

Pour cet éclair de vie et pour cette étincelle

Qui brûle une minute en vos cœurs étonnés,

Vous oubliez soudain la fange maternelle

Et vos destins bornés.

Vous échapperiez donc, ô rêveurs téméraires

Seuls au Pouvoir fatal qui détruit en créant ?

Quittez un tel espoir ; tous les limons sont frères

En face du néant.

Vous dites à la Nuit qui passe dans ses voiles :

 » J’aime, et j’espère voir expirer tes flambeaux.  »

La Nuit ne répond rien, mais demain ses étoiles

Luiront sur vos tombeaux.

Vous croyez que l’amour dont l’âpre feu vous presse

A réservé pour vous sa flamme et ses rayons ;

La fleur que vous brisez soupire avec ivresse :

 » Nous aussi nous aimons !  »

Heureux, vous aspirez la grande âme invisible

Qui remplit tout, les bois, les champs de ses ardeurs ;

La Nature sourit, mais elle est insensible :

Que lui font vos bonheurs ?

Elle n’a qu’un désir, la marâtre immortelle,

C’est d’enfanter toujours, sans fin, sans trêve, encor.

Mère avide, elle a pris l’éternité pour elle,

Et vous laisse la mort.

Toute sa prévoyance est pour ce qui va naître ;

Le reste est confondu dans un suprême oubli.

Vous, vous avez aimé, vous pouvez disparaître :

Son vœu s’est accompli.

Quand un souffle d’amour traverse vos poitrines,

Sur des flots de bonheur vous tenant suspendus,

Aux pieds de la Beauté lorsque des mains divines

Vous jettent éperdus ;

Quand, pressant sur ce cœur qui va bientôt s’éteindre

Un autre objet souffrant, forme vaine ici-bas,

Il vous semble, mortels, que vous allez étreindre

L’Infini dans vos bras ;

Ces délires sacrés, ces désirs sans mesure

Déchaînés dans vos flancs comme d’ardents essaims,

Ces transports, c’est déjà l’Humanité future

Qui s’agite en vos seins.

Elle se dissoudra, cette argile légère

Qu’ont émue un instant la joie et la douleur ;

Les vents vont disperser cette noble poussière

Qui fut jadis un cœur.

Mais d’autres cœurs naîtront qui renoueront la trame

De vos espoirs brisés, de vos amours éteints,

Perpétuant vos pleurs, vos rêves, votre flamme,

Dans les âges lointains.

Tous les êtres, formant une chaîne éternelle,

Se passent, en courant, le flambeau de l’amour.

Chacun rapidement prend la torche immortelle

Et la rend à son tour.

Aveuglés par l’éclat de sa lumière errante,

Vous jurez, dans la nuit où le sort vous plongea,

De la tenir toujours : à votre main mourante

Elle échappe déjà.

Du moins vous aurez vu luire un éclair sublime ;

Il aura sillonné votre vie un moment ;

En tombant vous pourrez emporter dans l’abîme

Votre éblouissement.

Et quand il régnerait au fond du ciel paisible

Un être sans pitié qui contemplât souffrir,

Si son œil éternel considère, impassible,

Le naître et le mourir,

Sur le bord de la tombe, et sous ce regard même,

Qu’un mouvement d’amour soit encor votre adieu !

Oui, faites voir combien l’homme est grand lorsqu’il aime,

Et pardonnez à Dieu !

Prométhée

Frappe encor, Jupiter, accable-moi, mutile

L’ennemi terrassé que tu sais impuissant !

Écraser n’est pas vaincre, et ta foudre inutile

S’éteindra dans mon sang,

Avant d’avoir dompté l’héroïque pensée

Qui fait du vieux Titan un révolté divin ;

C’est elle qui te brave, et ta rage insensée

N’a cloué sur ces monts qu’un simulacre vain.

Tes coups n’auront porté que sur un peu d’argile ;

Libre dans les liens de cette chair fragile,

L’âme de Prométhée échappe à ta fureur.

Sous l’ongle du vautour qui sans fin me dévore,

Un invisible amour fait palpiter encore

Les lambeaux de mon cœur.

Si ces pics désolés que la tempête assiège

Ont vu couler parfois sur leur manteau de neige

Des larmes que mes yeux ne pouvaient retenir,

Vous le savez, rochers, immuables murailles

Que d’horreur cependant je sentais tressaillir,

La source de mes pleurs était dans mes entrailles ;

C’est la compassion qui les a fait jaillir.

Ce n’était point assez de mon propre martyre ;

Ces flancs ouverts, ce sein qu’un bras divin déchire

Est rempli de pitié pour d’autres malheureux.

Je les vois engager une lutte éternelle ;

L’image horrible est là ; j’ai devant la prunelle

La vision des maux qui vont fondre sur eux.

Ce spectacle navrant m’obsède et m’exaspère.

Supplice intolérable et toujours renaissant,

Mon vrai, mon seul vautour, c’est la pensée amère

Que rien n’arrachera ces germes de misère

Que ta haine a semés dans leur chair et leur sang.

Pourtant, ô Jupiter, l’homme est ta créature ;

C’est toi qui l’as conçu, c’est toi qui l’as formé,

Cet être déplorable, infirme, désarmé,

Pour qui tout est danger, épouvante, torture,

Qui, dans le cercle étroit de ses jours enfermé,

Étouffe et se débat, se blesse et se lamente.

Ah ! quand tu le jetas sur la terre inclémente,

Tu savais quels fléaux l’y devaient assaillir,

Qu’on lui disputerait sa place et sa pâture,

Qu’un souffle l’abattrait, que l’aveugle Nature

Dans son indifférence allait l’ensevelir.

Je l’ai trouvé blotti sous quelque roche humide,

Ou rampant dans les bois, spectre hâve et timide

Qui n’entendait partout que gronder et rugir,

Seul affamé, seul triste au grand banquet des êtres,

Du fond des eaux, du sein des profondeurs champêtres

Tremblant toujours de voir un ennemi surgir.

Mais quoi ! sur cet objet de ta haine immortelle,

Imprudent que j’étais, je me suis attendri ;

J’allumai la pensée et jetai l’étincelle

Dans cet obscur limon dont tu l’avais pétri.

Il n’était qu’ébauché, j’achevai ton ouvrage.

Plein d’espoir et d’audace, en mes vastes desseins

J’aurais sans hésiter mis les cieux au pillage,

Pour le doter après du fruit de mes larcins.

Je t’ai ravi le feu ; de conquête en conquête

J’arrachais de tes mains ton sceptre révéré.

Grand Dieu ! ta foudre à temps éclata sur ma tête ;

Encore un attentat, l’homme était délivré !

La voici donc ma faute, exécrable et sublime.

Compatir, quel forfait ! Se dévouer, quel crime !

Quoi ! j’aurais, impuni, défiant tes rigueurs,

Ouvert aux opprimés mes bras libérateurs ?

Insensé ! m’être ému quand la pitié s’expie !

Pourtant c’est Prométhée, oui, c’est ce même impie

Qui naguère t’aidait à vaincre les Titans.

J’étais à tes côtés dans l’ardente mêlée ;

Tandis que mes conseils guidaient les combattants,

Mes coups faisaient trembler la demeure étoilée.

Il s’agissait pour moi du sort de l’univers :

Je voulais en finir avec les dieux pervers.

Ton règne allait m’ouvrir cette ère pacifique

Que mon cœur transporté saluait de ses vœux.

En son cours éthéré le soleil magnifique

N’aurait plus éclairé que des êtres heureux.

La Terreur s’enfuyait en écartant les ombres

Qui voilaient ton sourire ineffable et clément,

Et le réseau d’airain des Nécessités sombres

Se brisait de lui-même aux pieds d’un maître aimant.

Tout était joie, amour, essor, efflorescence ;

Lui-même Dieu n’était que le rayonnement

De la toute-bonté dans la toute-puissance.

Ô mes désirs trompés ! Ô songe évanoui !

Des splendeurs d’un tel rêve, encor l’œil ébloui,

Me retrouver devant l’iniquité céleste.

Devant un Dieu jaloux qui frappe et qui déteste,

Et dans mon désespoir me dire avec horreur :

 » Celui qui pouvait tout a voulu la douleur !  »

Mais ne t’abuse point ! Sur ce roc solitaire

Tu ne me verras pas succomber en entier.

Un esprit de révolte a transformé la terre,

Et j’ai dès aujourd’hui choisi mon héritier.

Il poursuivra mon œuvre en marchant sur ma trace,

Né qu’il est comme moi pour tenter et souffrir.

Aux humains affranchis je lègue mon audace,

Héritage sacré qui ne peut plus périr.

La raison s’affermit, le doute est prêt à naître.

Enhardis à ce point d’interroger leur maître,

Des mortels devant eux oseront te citer :

Pourquoi leurs maux ? Pourquoi ton caprice et ta haine ?

Oui, ton juge t’attend, — la conscience humaine ;

Elle ne peut t’absoudre et va te rejeter.

Le voilà, ce vengeur promis à ma détresse !

Ah ! quel souffle épuré d’amour et d’allégresse

En traversant le monde enivrera mon cœur

Le jour où, moins hardie encor que magnanime,

Au lieu de l’accuser, ton auguste victime

Niera son oppresseur !

Délivré de la Foi comme d’un mauvais rêve,

L’homme répudiera les tyrans immortels,

Et n’ira plus, en proie à des terreurs sans trêve,

Se courber lâchement au pied de tes autels.

Las de le trouver sourd, il croira le ciel vide.

Jetant sur toi son voile éternel et splendide,

La Nature déjà te cache à son regard ;

Il ne découvrira dans l’univers sans borne,

Pour tout Dieu désormais, qu’un couple aveugle et morne,

La Force et le Hasard.

Montre-toi, Jupiter, éclate alors, fulmine,

Contre ce fugitif à ton joug échappé !

Refusant dans ses maux de voir ta main divine,

Par un pouvoir fatal il se dira frappé.

Il tombera sans peur, sans plainte, sans prière ;

Et quand tu donnerais ton aigle et ton tonnerre

Pour l’entendre pousser, au fort de son tourment,

Un seul cri qui t’atteste, une injure, un blasphème,

Il restera muet : ce silence suprême

Sera ton châtiment.

Tu n’auras plus que moi dans ton immense empire

Pour croire encore en toi, funeste Déité.

Plutôt nier le jour ou l’air que je respire

Que ta puissance inique et que ta cruauté.

Perdu dans cet azur, sur ces hauteurs sublimes,

Ah ! j’ai vu de trop près tes fureurs et tes crimes ;

J’ai sous tes coups déjà trop souffert, trop saigné ;

Le doute est impossible à mon cœur indigné.

Oui ! tandis que du Mal, œuvre de ta colère,

Renonçant désormais à sonder le mystère,

L’esprit humain ailleurs portera son flambeau,

Seul je saurai le mot de cette énigme obscure,

Et j’aurai reconnu, pour comble de torture,

Un Dieu dans mon bourreau.

Le Cri

Lorsque le passager, sur un vaisseau qui sombre,

Entend autour de lui les vagues retentir,

Qu’a perte de regard la mer immense et sombre

Se soulève pour l’engloutir,

Sans espoir de salut et quand le pont s’entr’ouvre,

Parmi les mâts brisés, terrifié, meurtri,

Il redresse son front hors du flot qui le couvre,

Et pousse au large un dernier cri.

Cri vain ! cri déchirant ! L’oiseau qui plane ou passe

Au delà du nuage a frissonné d’horreur,

Et les vents déchaînés hésitent dans l’espace

À l’étouffer sous leur clameur.

Comme ce voyageur, en des mers inconnues,

J’erre et vais disparaître au sein des flots hurlants ;

Le gouffre est à mes pieds, sur ma tête les nues

S’amoncellent, la foudre aux flancs.

Les ondes et les cieux autour de leur victime

Luttent d’acharnement, de bruit, d’obscurité ;

En proie à ces conflits, mon vaisseau sur l’abîme

Court sans boussole et démâté.

Mais ce sont d’autres flots, c’est un bien autre orage

Qui livre des combats dans les airs ténébreux ;

La mer est plus profonde et surtout le naufrage

Plus complet et plus désastreux.

Jouet de l’ouragan qui l’emporte et le mène,

Encombré de trésors et d’agrès submergés,

Ce navire perdu, mais c’est la nef humaine,

Et nous sommes les naufragés.

L’équipage affolé manœuvre en vain dans l’ombre ;

L’Épouvante est à bord, le Désespoir, le Deuil ;

Assise au gouvernail, la Fatalité sombre

Le dirige vers un écueil.

Moi, que sans mon aveu l’aveugle Destinée

Embarqua sur l’étrange et frêle bâtiment,

Je ne veux pas non plus, muette et résignée,

Subir mon engloutissement.

Puisque, dans la stupeur des détresses suprêmes,

Mes pâles compagnons restent silencieux,

À ma voix d’enlever ces monceaux d’anathèmes

Qui s’amassent contre les cieux.

Afin qu’elle éclatât d’un jet plus énergique,

J’ai, dans ma résistance à l’assaut des flots noirs,

De tous les cœurs en moi, comme en un centre unique,

Rassemblé tous les désespoirs.

Qu’ils vibrent donc si fort, mes accents intrépides,

Que ces mêmes cieux sourds en tressaillent surpris ;

Les airs n’ont pas besoin, ni les vagues stupides,

Pour frissonner d’avoir compris.

Ah ! c’est un cri sacré que tout cri d’agonie :

Il proteste, il accuse au moment d’expirer.

Eh bien ! ce cri d’angoisse et d’horreur infinie,

Je l’ai jeté ; je puis sombrer !

Pygmalion

Du chef-d’œuvre toujours un cœur fut le berceau.

L’art, au fond, n’est qu’amour. Pour provoquer la vie,

Soit qu’on ait la palette en main ou le ciseau,

Il faut une âme ardente et qu’un charme a ravie.

Après tout, tes enfants ne sont point des ingrats,

Artiste ! ils sauront bien te rendre ta caresse.

Lorsque Pygmalion, ce vrai fils de la Grèce,

Croit n’avoir embrassé qu’un marbre en son ivresse,

C’est de la chair qu’il sent palpiter dans ses bras.

Le Déluge

Tu l’as dit : C’en est fait ; ni fuite ni refuge

Devant l’assaut prochain et furibond des flots.

Ils avancent toujours. C’est sur ce mot, Déluge,

Poète de malheur, que ton livre s’est clos.

Mais comment osa-t-il échapper à ta bouche ?

Ah ! pour le prononcer, même au dernier moment,

Il fallait ton audace et ton ardeur farouche,

Tant il est plein d’horreur et d’épouvantement.

Vous êtes avertis : c’est une fin de monde

Que ces flux, ces rumeurs, ces agitations.

Nous n’en sommes encore qu’aux menaces de l’onde,

À demain les fureurs et les destructions.

Déjà depuis longtemps, saisis de terreurs vagues,

Nous regardions la mer qui soulevait son sein,

Et nous nous demandions :  » Que veulent donc ces vagues ?

On dirait qu’elles ont quelque horrible dessein.  »

Tu viens de le trahir ce secret lamentable ;

Grâce à toi, nous savons à quoi nous en tenir.

Oui, le Déluge est là, terrible, inévitable ;

Ce n’est pas l’appeler que de le voir venir.

Pourtant, nous l’avouerons, si toutes les colères

De ce vaste océan qui s’agite et qui bout,

N’allaient qu’à renverser quelques tours séculaires

Que nous nous étonnions de voir encore debout,

Monuments que le temps désagrège ou corrode,

Et qui nous inspiraient une secrète horreur :

Obstacles au progrès, missel usé, vieux code,

Où se réfugiaient l’injustice et l’erreur,

Des autels délabrés, des trônes en décombre

Qui nous rétrécissaient à dessein l’horizon,

Et dont les débris seuls projetaient assez d’ombre

Pour retarder longtemps l’humaine floraison,

Nous aurions à la mer déjà crié :  » Courage !

Courage ! L’œuvre est bon que ton onde accomplit.  »

Mais quoi ! ne renverser qu’un môle ou qu’un barrage ?

Ce n’est pas pour si peu qu’elle sort de son lit.

Ses flots, en s’élançant par-dessus toute cime,

N’obéissent, hélas ! qu’à d’aveugles instincts.

D’ailleurs, sachez-le bien, ces enfants de l’abîme,

Pour venir de plus bas, n’en sont que plus hautains.

Rien ne satisfera leur convoitise immense.

Dire :  » Abattez ceci, mais respectez cela,  »

N’amènerait en eux qu’un surcroît de démence ;

On ne fait point sa part à cet Océan-là.

Ce qu’il lui faut, c’est tout. Le même coup de houle

Balaiera sous les yeux de l’homme épouvanté

Le phare qui s’élève et le temple qui croule,

Ce qui voilait le jour ou donnait la clarté,

L’obscure sacristie et le laboratoire,

Le droit nouveau, le droit divin et ses décrets,

Le souterrain profond et le haut promontoire

D’où nous avions déjà salué le Progrès.

Tout cela ne fera qu’une ruine unique.

Avenir et passé s’y vont amonceler.

Oui, nous le proclamons, ton Déluge est inique :

Il ne renversera qu’afin de niveler.

Si nous devons bientôt, des bas-fonds en délire,

Le voir s’avancer, fier de tant d’écroulements,

Du moins nous n’aurons pas applaudi de la lyre

Au triomphe futur d’ignobles éléments.

Nous ne trouvons en nous que des accents funèbres,

Depuis que nous savons l’affreux secret des flots.

Nous voulions la lumière, ils feront les ténèbres ;

Nous rêvions l’harmonie, et voici le chaos.

Vieux monde, abîme-toi, disparais, noble arène

Où jusqu’au bout l’Idée envoya ses lutteurs,

Où le penseur lui-même, à sa voix souveraine,

Pour combattre au besoin, descendait des hauteurs.

Tu ne méritais pas, certes, un tel cataclysme,

Toi si fertile encore, ô vieux sol enchanté !

D’où pour faire jaillir des sources d’héroïsme,

Il suffisait d’un mot, Patrie ou Liberté !

Un océan fangeux va couvrir de ses lames

Tes sillons où germaient de sublimes amours,

Terrain cher et sacré, fait d’alluvions d’âmes,

Et qui ne demandais qu’à t’exhausser toujours.

Que penseront les cieux et que diront les astres,

Quand leurs rayons en vain chercheront tes sommets,

Et qu’ils assisteront d’en haut à tes désastres,

Eux qui croyaient pouvoir te sourire à jamais ?

De quel œil verront-ils, du fond des mers sans borne,

À la place où jadis s’étalaient tes splendeurs,

Émerger brusquement dans leur nudité morne,

Des continents nouveaux sans verdure et sans fleurs ?

Ah ! si l’attraction à la céleste voûte

Par de fermes liens ne les attachait pas,

Ils tomberaient du ciel ou changeraient de route,

Plutôt que d’éclairer un pareil ici-bas.

Nous que rien ne retient, nous, artistes qu’enivre

L’Idéal qu’ardemment poursuit notre désir,

Du moins nous n’aurons point la douleur de survivre

Au monde où nous avions espéré le saisir.

Nous serons les premiers que les vents et que l’onde

Emporteront brisés en balayant nos bords.

Dans les gouffres ouverts d’une mer furibonde,

N’ayant pu les sauver, nous suivrons nos trésors.

Après tout, quand viendra l’heure horrible et fatale,

En plein déchaînement d’aveugles appétits,

Sous ces flots gros de haine et de rage brutale,

Les moins à plaindre encore seront les engloutis.

Renoncement

Depuis que sous les cieux un doux rayon colore

Ma jeunesse en sa fleur, ouverte aux feux du jour,

Si mon cœur a rêvé, si mon cœur rêve encore

Le choix irrévocable et l’éternel amour,

C’est qu’aux jours périlleux, toujours prudent et sage,

Au plus digne entre tous réservant son trésor,

Quand un charme pourrait l’arrêter au passage,

Il s’éloigne craintif et se dit :  » Pas encor !  »

Pas encore ! et j’attends, car en un choix si tendre

Se tromper est amer et cause bien des pleurs.

Ah ! si mon âme allait, trop facile à s’éprendre,

À l’entour d’un mensonge épanouir ses fleurs !

Non, non ! Restons plutôt dans notre indifférence.

Sacrifice… en bien, soit ! tu seras consommé.

Après tout, si l’amour n’est qu’erreur et souffrance,

Un cœur peut être fier de n’avoir point aimé.

Le Départ

Il est donc vrai ? Je garde en quittant la patrie,

Ô profonde douleur ! un cœur indifférent.

Pas de regard aimé, pas d’image chérie,

Dont mon œil au départ se détache en pleurant.

Ainsi partent tous ceux que le désespoir sombre

Dans quelque monde à part pousse à se renfermer,

Qui, voyant l’homme faible et les jours remplis d’ombre,

Ne se sont pas senti le courage d’aimer.

Pourtant, Dieu m’est témoin, j’aurais voulu sur terre

Rassembler tout mon cœur autour d’un grand amour,

Joindre à quelque destin mon destin solitaire,

Me donner sans regret, sans crainte, sans retour.

Aussi ne croyez pas qu’avec indifférence

Je contemple s’éteindre, au plus beau de mes jours,

Des bonheurs d’ici-bas la riante espérance :

Bien que le cœur soit mort, on en souffre toujours.

Sakoutala

De l’Inde encore ! A son ami lecteur

Un grand courage il faut que l’on suppose.

Passe une fois, mais nous doubler la dose !

-Ah ! soyez donc indulgent ; un auteur

En vain se met en quatre pour vous plaire;

Vous agréer n’est pas petite affaire.

Moi qui joyeux et suant sang et eau,

De ce pays portais un fruit nouveau,

Nouveau pour vous, je n’en fais point mystère,

Ce même fruit, voici quelques cents ans

Que l’Inde entière y mord à belles dents.

-Il sera frais ! On y verrait encore

Briller pourtant les larmes de l’Aurore.

Sur sa peau fine et de ton velouté

Glisse un rayon d’immortelle beauté;

C’est grâce pure et fraîcheur sans pareille.

Je vous offrais l’honneur de ma corbeille,

Et je pensais par là m’achalander ;

Je vous traitais en nouvelle pratique.

N’en parlons plus ; à quelque autre boutique

Tout de ce pas allez en marchander,

Fruits boursouflés de plantes mal venues,

Nés sans soleil, mais que l’on porte aux nues.

– Diable ! mon cher, que sera donc le tien ?

Montre-le-nous ; cela n’engage à rien.

– Ayant changé de ciel et de corbeille,

Il a perdu de sa couleur vermeille ;

Bien que l’aveu coûte, je vous le dois.

Ce doux produit d’une terre étrangère

Eût demandé quelque main plus légère;

Un peu de fleur est restée à mes doigts,

Même beaucoup, il vous y faut attendre;

C’est le déchet.- Je vois que tu sais vendre.

Ton fruit si beau ne serait que rebut ?

Tu ne parlais ainsi vers le début.

-Voyager nuit à cette marchandise.

En voulez-vous ou non ? Quelle sottise !

Un fruit flétri. -Vous m’en diriez merci;

Quoique flétri, si votre lèvre y touche,

Il pourrait bien vous laisser bonne bouche.

– Donne-le donc! Le voilà, goûtez-y.

Un roi chassait ; mais avant toute chose,

Dépeignez-le, ce roi, s’écrîra-t-on.

Quand je dis roi, tout d’abord on suppose,

Sur ce nom-là, qu’il s’agit d’un barbon;

A mon héros c’est faire un tort immense,

Lui qui n’avait pas de poil au menton.

Par le décrire il faut que je commence.

Il était beau, mais non comme le jour,

Le jour c’est vieux, je dirai donc l’aurore,

C’est bien plus jeune ; il n’avait point encore

Vingt ans ; c’était un frère de l’Amour.

Or, on est beau de plus d’une manière.

Je reconnais deux beautés ; la première

Consiste aux traits ; la ligne et le contour

En font les frais. Seule, elle est fort sévère

Et touche peu ; c’est un marbre glacé

Où de l’Amour la main n’a point passé ;Louise Ackermann, Poésies diverses

Le Fantôme

D’un souffle printanier l’air tout à coup s’embaume.
Dans notre obscur lointain un spectre s’est dressé,
Et nous reconnaissons notre propre fantôme
Dans cette ombre qui sort des brumes du passé.

Nous le suivons de loin, entraînés par un charme
À travers les débris, à travers les détours,
Retrouvant un sourire et souvent une larme
Sur ce chemin semé de rêves et d’amours.

Par quels champs oubliés et déjà voilés d’ombre
Cette poursuite vaine un moment nous conduit !
Vers plus d’un mont désert, dans plus d’un vallon sombre,
Le fantôme léger nous égare après lui.

Les souvenirs dormants de la jeunesse éteinte
S’éveillent sous ses pas d’un sommeil calme et doux ;
Ils murmurent ensemble ou leur chant ou leur plainte,
Dont les échos mourants arrivent jusqu’à nous.

Et ces accents connus nous émeuvent encore.
Mais à nos yeux bientôt la vision décroît ;
Comme l’ombre d’Hamlet qui fuit et s’évapore,
Le spectre disparaît en criant : Souviens-toi !