Le Malheur

Le malheur m’a jeté son souffle desséchant :

De mes doux sentiments la source s’est tarie,

Et mon âme incomprise avant l’heure flétrie,

En perdant tout espoir perd tout penser touchant,

Mes yeux n’ont plus de pleurs, ma voix n’a plus de chant,

Mon cœur désenchanté n’a plus de rêverie ;

Pour tout ce que j’aimais avec idolâtrie,

Il ne me reste plus d’amour ni de penchant.

Une aride douleur ronge et brûle mon âme,

Il n’est rien que j’envie et rien que je réclame,

Mon avenir est mort, le vide est dans mon coeur.

J’offre un corps sans pensée à l’œil qui me contemple ;

Tel sans divinité reste quelque vieux temple,

Telle après le banquet la coupe est sans liqueur.

Réponse À Un Poète

Comme un astre luit sur la terre,

Sans que sa lumière s’altère

Aux feux obscurcis d’ici-bas ;

Ou, comme ces vagues lointaines,

Qui, jamais n’ont baigné les plaines

Que l’homme foule sous ses pas :

Heureuse est ton âme, ô poète !

L’univers entier s’y reflète,

Ton regard plane dans les deux,

Et de ces sphères, qu’il explore,

Il n’a pas vu surgir encore

Les rayons d’un jour soucieux.

A ta voix, toujours ingénue,

L’hymne de deuil est inconnue ;

Pour toi la vie est dans sa fleur ;

Et sur ton front pur et candide,

On ne voit pas encore la ride

Que creuse, en passant, la douleur.

La muse que tu t’es choisie,

Source de toute poésie,

Inspira mes accords naissants ;

 ses foyers, où tu t’embrases,

Au sein des plus pures extases,

Ma lyre enflammait ses accents.

J’évoquais, dans leur harmonie,

Dieu, la nature, le génie ;

Ces trois déités que tu sers !

Le monde idéal de mes songes,

Était le même où tu te plonges

Pour créer tes chastes concerts.

Là, m’enivrant comme l’abeille,

Qui boit les parfums, puis sommeille

Dans les calices dépouillés ;

J’errais de richesse en richesse,

Et par des larmes de tristesse

Mes yeux n’étaient jamais mouillés.

Mais, quittant sa céleste orbite,

Sur ce globe que l’homme habite

Mon étoile sembla pâlir :

Ici, plus d’ineffable joie ;

Je n’ai pas trouvé sur ma voie

Une seule fleur à cueillir.

Voilà pourquoi mon âme est triste :

Hélas ! des banquets où j’assiste

Si je savoure la liqueur,

La coupe, où je cherche l’ivresse,

N’offre à ma lèvre qui la presse

Rien de ce qu’a rêvé mon cœur !

Dans ce monde, où j’ai voulu lire,

Ne vas pas, enfant de la lyre,

Abattre ton vol radieux :

Ah ! sur cette terre inféconde,

Il n’est point d’écho qui réponde,

A nos accents mélodieux !

Espère

Ainsi, j’avais en vain suivi d’un œil avide,

Mille rêves d’amour, de gloire et d’amitié :

Toujours ils avaient fui ; mon âme restait vide ;

Je me faisais pitié !

La douleur arrêtait ma course haletante,

Je renonçais au but avant qu’il fut atteint ;

Dans mon cœur, épuisé par une longue attente,

L’espoir semblait éteint.

Et je disais : mon Dieu, je mourrai solitaire !

Et je n’attendais plus de beaux jours sur la terre,

Quand soudain, à ta voix, mon cœur s’est rajeuni :

Cette voix m’a promis un avenir prospère :

Cette voix m’a jeté ce mot si doux : ESPERE !…

Que ton nom soit béni !

Tous les chastes désirs que mon âme renferme,

Tous ces purs sentiments étouffés dans leur germe,

De ton cri d’espérance, ont entendu l’appel :

Oh ! que ton amitié me guide et me soutienne,

Laisse-moi reposer mon âme sur la tienne :

L’amitié, c’est l’amour que l’on ressent au ciel !…

Les Baux

J’aime les vieux manoirs, ruines féodales

Qui des rocs escarpés dominent les dédales ;

J’aime du haut des tours de leur sombre prison

A voir se dérouler un immense horizon :

J’aime, de leur chapelle en parcourant les dalles,

A lire les ci-gît couronnés de blason.

Et qui gardent encore la trace des sandales

Des pèlerins lointains venus en oraison.

Parmi ces noirs châteaux, gigantesques décombres

Dont les murs crénelés jettent au loin leurs ombres,

Aux champs de la Provence est le donjon des Baux :

Là, chaque nuit encore, enlacés par les Fées,

Dans une salle d’arme aux gothiques trophées,

Dansent les chevaliers sortis de leurs tombeaux.

Rêve

Ô mes auteurs chéris, vous qui, lorsque je pleure,

Me consolez toujours, m’entourez à toute heure,

Vos écrits ont calmé mes pensers dévorants,

Et je vous aime tous, en amis, en parents !…

Dans mes rêves brillants, fils de la poésie,

Je vois s’ouvrir pour moi votre foule choisie ;

Votre voix m’encourage, et je vous dis comment

Ma jeunesse a passé de tourment en tourment :

Comment, sans qu’un ami soit venu leur sourire,

Je fis mes premiers vers sans savoir les écrire ;

On m’interdit l’étude, ainsi que l’on défend

Le jeu, qui le distrait, au paresseux enfant.

Et je cachais à tous, comme on cache des crimes,

Les désirs du poète et ses penchants sublimes !…

Alors, comme un tribut pour ce que j’ai souffert,

Le laurier triomphal par vos mains m’est offert.

Hécatombe

La gloire de l’artiste est un feu qui consume ;

A son foyer brûlant le flambeau qui s’allume

Brille d’un vif éclat, mais tombe avant le soir :

Il meurt, comme l’encens s’éteint dans l’encensoir,

Après que sur l’autel sa vapeur virginale

Vers Dieu s’est élevée en suave spirale.

On dirait qu’ici-bas l’homme prédestiné

Veut retourner au ciel pour lequel il est né,

Et que toute âme ardente, avide d’harmonies,

Aspire à s’exhaler aux sphères infinies :

Mozart, Hérold, ainsi par la mort sont fauchés,

Des phalanges d’en haut séraphins détachés,

Vous glissez parmi nous ; vous nous faites entendre

Des chants qu’à votre voix un ange dut apprendre :

Puis, lassés de l’exil vous remontez vers Dieu :

Hier ainsi loin de nous s’envola Boieldieu ;

Et, tandis que nos pleurs mouillaient encore sa cendre,

Dans le cercueil un autre était près de descendre :

La mort, comme un vieillard dont le sort est fini,

Beau, jeune et triomphant a frappé Bellini :

Et peut-être déjà creuse-t-elle la tombe

D’un génie, en naissant, promis à l’hécatombe !

Les Doutes De L’esprit

Souvent, dans mes accords, ardents, enthousiastes,

Des grandes nations se déroulaient les fastes,

Ou, détournant mes yeux de ce globe terni,

Je déployais mon vol aux champs de l’infini !…

L’univers, dans toutes ses phases

A mes regards venait s’offrir :

C’étaient d’ineffables extases,

Des ravissements à mourir !

Pouvoir incréé qui fécondes !

Chaos, enfantement des mondes !

Naissance, mort, vie à venir !

Néant ! Éternité profonde !

Mystères, qu’aucun œil ne sonde !

J’aurais voulu vous définir !…

Je m’égarais dans ces dédales,

Où, des lueurs sombres, et pâles,

N’éclairent pas nos sens bornés !

Et, maudissant ma dépendance,

J’osais dire à la Providence :

Hélas ! Pourquoi sommes-nous nés ?…

Ainsi, dès son éveil, notre pensée immense

Ne saurait s’arrêter, où l’inconnu commence ;

Elle aspire plus haut, elle ose tout sonder,

D’une ardente lumière, elle veut s’inonder :

Oubliant son néant, elle veut, orgueilleuse,

Poursuivre, dans les cieux, sa route périlleuse

Et, quand le Dieu caché résiste à son appel,

Sur ses créations promenant le scalpel,

Elle enchaîne son vol à l’aride science.

Qui dessèche le cœur, flétrit la conscience :

Elle dissèque, alors, ce qu’elle avait senti.

L’instinct, qui la guidait, se trouve anéanti ;

Elle devient bornée, en devenant coupable ;

Elle doute de tout ce qui n’est pas palpable ;

Fière de son pouvoir, froid, superficiel,

Elle explore la terre, analyse le ciel :

Et, des mondes sans nombre assignant l’harmonie.

Les rend indépendants de ce Dieu qu’elle nie.

Malheur, dans leur démence, aux mortels assez vains

Pour vouloir pénétrer ces mystères divins !

Au flambeau vacillant, dont l’éclat les égare,

Ils consument leur âme, et tombent comme Icare !…

Enfant audacieux, moi je voulais, aussi,

Révéler à la foule un grand doute éclaira ;

Je voulais, m’entourant de ces fausses lumières,

Soumettre à l’examen mes croyances premières ;

Et par les arguments d’un stérile savoir,

Expliquer chaque objet qui venait m’émouvoir !

Cette soif de l’orgueil, dont rien ne nous délivre,

J’allais, pour l’étancher, fouiller de livre en livre :

J’interrogeai, longtemps, ces esprits renommés,

Qui tracent, ici-bas, des sillons enflammés ;

Êtres présomptueux, créateurs de systèmes,

Qui n’ont point résolu nos éternels problèmes,

Et qui, pour imposer leur ténébreuse loi,

Ont tari l’espérance, en altérant la foi.

Mais celui, qu’en naissant, la poésie embrase,

De ces sucs corrompus n’épuise pas le vase ;

Il effleure ses bords, rejette sa liqueur,

Et force son esprit, à croire avec son cœur !

Au sein de ses erreurs, la vérité surnage ;

Ainsi, je revins pure à la foi du jeune âge,

A cette foi du ciel, dont nous gardons le sceau ;

A cet instinct inné, qui nous suit au berceau :

Qui guide, à notre insu, nos sentiments intimes,

Et, nous révèle Dieu par ses œuvres sublimes.

Souviens-toi De Moi

Pars, puisque la gloire t’appelle !

Mais lorsque tu t’enivres d’elle,

Oh ! du moins, souviens-toi de moi !

Quand la louange autour de toi

Se répand douce à ton oreille,

Ah ! que mon image s’éveille

Dans ton cœur, souviens-toi de moi !

D’autres femmes te seront chères.

D’autres bras pourront t’enlacer,

Et tous les biens que tu préfères

Sur tes pas viendront se presser ;

Mais si celles que ton cœur aime

Sont heureuses auprès de toi,

En goûtant le bonheur suprême,

Oh ! toujours souviens-toi de moi !

La nuit, quand ta vue est charmée

Par ton étoile bien-aimée,

Alors, oh ! souviens-toi de moi.

Pense qu’elle brilla sur toi

Un soir où nous étions ensemble ;

Et quand sur ton front elle tremble,

Oh ! toujours souviens-toi de moi.

Lorsque dans l’été tu reposes

Tes yeux sur les mourantes roses

Que nous aimions tant autrefois,

Lorsque leur parfum t’environne,

Songe à cette heure où sous mes doigts

Je t’en formais une couronne

Puis les effeuillais avec toi ;

Et toujours souviens-toi de moi.

Puis, quand le vent du nord résonne,

Et que les feuilles de l’automne

Glissent éparses près de toi,

Alors, oh ! souviens-toi de moi.

Lorsque tu contemples dans l’âtre

La flamme ondoyante et bleuâtre,

Oh ! toujours souviens-toi de moi !

Si des chants de mélancolie

Tout à coup viennent te frapper,

Si tu sens ton âme amollie

Dans une larme s’échapper ;

Si ton souvenir te murmure

L’harmonie enivrante et pure

Que j’entendais auprès de toi,

Oh ! pleure, et souviens-toi de moi !

Heureux Qui Voit La Mort

Heureux qui voit la mort et qui peut l’oublier !

Heureux qui n’a jamais senti son cœur plier,

En voulant pénétrer le déchirant mystère,

Que le cercueil dérobe aux enfants de la terre !

Moi, je cherchai longtemps l’énigme du tombeau,

Elle fit de mes jours vaciller le flambeau !

Mais pour me consoler, j’avais encore ma mère,

Sa tendresse adoucit cette douleur amère,

Puis, dans mon sein ému, je sentais chaque jour,

S’amasser tant de vie et d’éléments d’amour,

Qu’à la destruction je ne pouvais pas croire,

Le fiel restait au fond du vase où j’allais boire,

J’implorais, étreignant le monde d’un désir,

Une heure du bonheur que je voudrais saisir !

Une heure sans mélange, une heure enchanteresse,

Où de l’éternité se résumât l’ivresse !

Lorsque, pour éloigner l’image du trépas,

Tous mes songes lointains ne me suffisaient pas,

J’avais auprès de moi d’intimes poésies,

Caprices passagers, subtiles fantaisies,

Qu’un instant fait éclore et qu’un instant détruit,

Comme ces feux follets qui brillent dans la nuit !

Oh ! ces impressions des choses éphémères,

Qui changent tour à tour nos pensers, nos chimères,

Qui captivent nos sens et qui nous font rêver.

Pour pouvoir les comprendre, il faut les éprouver ;

Produites au hasard, c’est un rien qui les cause,

C’est une bulle d’air, un insecte, une rose,

Le nid de la fourmi, la trace d’un ciron,

Une feuille tombant dans l’eau, qui forme un rond ;

C’est un nuage errant, tout peuplé de fantômes,

Un rayon de soleil, où dansent les atomes :

C’est le feu qui pétille à l’âtre du foyer,

Où l’on voit à son gré mille objets flamboyer ;

C’est la pâle lueur d’une lampe lointaine,

Le jet aérien d’une claire fontaine,

C’est, dans l’azur du ciel, l’oiseau qui prend son vol,

L’ombre d’un peuplier qui se dessine au sol,

C’est la nuit, reflétant ses millions d’étoiles

Sur les monts que la neige a couvert de ses voiles ;

C’est le souffle odorant du zéphyr matinal,

C’est, des fleurs et des fruits le duvet virginal,

C’est le lichen qui flotte à la pierre gothique,

C’est… oh ! c’est l’infini d’un monde fantastique,

Dont le charme, la grâce, et la suavité

Fascinent le regard du poète enchanté !

Lorsque la Muse antique, altière et grandiose,

Daigne quitter l’Olympe, où son esprit repose,

Dans le palais des rois, abaissant son essor,

Elle chante ses vers sur une lyre d’or.

Il faut pour l’inspirer une foule choisie,

Des banquets somptueux, des coupes d’ambroisie :

Mais sa modeste sœur, Follet, Sylphe, ou Lutin,

Se plaît à ramasser les miettes du festin ;

Elle voit sans envie, au front de son aînée,

Les immortels lauriers dont elle est couronnée ;

Elle cueille des fleurs qui changent tous les jours,

Elle ne peut souffrir ce qui dure toujours !

Dévouée au malheur, elle est pourtant frivole.

Elle aime à composer sa légère auréole

D’un bluet, d’un brin d’herbe, ou d’un de ces rayons

Qui glissent dans les airs sans que nous les voyons !

Elle berce les cœurs soumis à son empire ;

Elle n’immole pas le barde qu’elle inspire,

Bonne et douce, elle accourt à son premier salut ;

Elle n’a point d’emphase, elle chante sans luth ;

La pauvreté lui plaît ; d’un coup de sa baguette ;

Elle revêt d’éclat les haillons du poète ;

Elle n’exige pas un ciel brillant et chaud,

La mansarde noircie et l’humide cachot

L’attirent… et souvent, bienfaisante, on l’a vue

Porter aux malheureux une joie imprévue.

Mais cette poésie impalpable est dans l’air,

Dans l’espace, partout, c’est le feu de l’éclair,

On ne peut la saisir, on ne peut la décrire ;

Pour langage, elle emprunte un regard, un sourire ;

Je plains l’être incomplet qui ne la connaît pas,

Qui foule, insouciant, l’insecte sous ses pas,

Et, dans l’aridité de son âme inféconde,

Ne voit que le néant où Pascal vit un monde.

Pour oublier la vie, ainsi je m’enivrais

De ces mille plaisirs, chimériques ou vrais ;

Quand, dans l’isolement, l’heure fuyait trop lente,

Que de fois sur les prés je m’assis, indolente,

Endormant mes douleurs, vivant pour admirer,

Sur un jour de printemps laissant mon œil errer,

Alors que chaque épi, chaque fleur, chaque feuille,

Jette une rêverie au cœur qui se recueille,

Et que, voilant l’éclat d’un soleil radieux,

Une tiède vapeur unit la terre aux cieux !

Voyant, autour de moi, la plaine diaprée

D’arbres, où bourgeonnait une neige empourprée,

J’aimais à comparer cette virginité,

Au suave incarnat d’une jeune beauté,

Et, dans cet amandier si frais, si blanc, si rose,

Je croyais voir son front où la candeur repose.

Alors, restant pensive, enivrée, et sans voix,

L’hymne fuyait mon cœur, le luth quittait mes doigts,

Par la réalité, lorsque l’âme est saisie.

Trop faibles sont les mots, vide est la poésie ;

Qu’est le chant de la lyre à côté d’un beau jour ?

La gloire et l’avenir, qu’est-ce, auprès de l’amour ?

Ainsi, l’âme plongée en une molle ivresse,

Des peuples d’Orient j’ai compris la paresse ;

Jouissant par la vue, admirant par les sens,

Ils prennent en pitié tous nos arts impuissants ;

Ils ne contraignent pas une langue rebelle

A peindre froidement la nature si belle !

Ils nous laissent les champs de l’idéalité,

Et nos rêves, pour eux, sont la réalité.

Les Fleurs Que J’aime

Fleurs arrosées

Par les rosées

Du mois de mai,

Que je vous aime !

Vous que parsème

L’air embaumé !

Par vos guirlandes,

Les champs, les landes

Sont diaprés :

La marguerite

Modeste habite

Au bord des prés.

Le bluet jette

Sa frêle aigrette

Dans la moisson ;

Et sur les roches

Pendent les cloches

Du liseron.

Le chèvrefeuille

Mêle sa feuille

Au blanc jasmin,

Et l’églantine

Plie et s’incline

Sur le chemin.

Coupe d’opale,

Sur l’eau s’étale

Le nénufar ;

La nonpareille

Offre à l’abeille

Son doux nectar.

Sur la verveine

Le noir phalène

Vient reposer ;

La sensitive

Se meurt, craintive,

Sous un baiser.

De la pervenche

La fleur se penche

Sur le cyprès ;

L’onde qui glisse

Voit le narcisse

Fleurir tout près.

Fleurs virginales,

A vos rivales,

Roses et lis,

Je vous préfère,

Quand je vais faire

Dans les taillis

Une couronne

Dont j’environne

Mes blonds cheveux,

Ou que je donne

A la Madone

Avec mes vœux.

Strophes

N’a-t-on pas épuisé la coupe de la haine !

Est-il encore des noms qui n’aient été flétris ;

Des malheurs respectés par la foule inhumaine,

Et que n’ait pas frappés la verge du mépris ?

Est-il un citoyen, dans la France en délire,

Dont la gloire ou l’honneur n’ait pas subi d’affront

Un héros, qui n’ait vu tomber sous la satyre,

Le laurier qui cachait les rides de son front !

Non ! l’injure atteint tout : on jette aux gémonies

Les dieux, les rois déchus et les rois couronnés,

Les tribuns, les guerriers, les sublimes génies,

Les vaincus, les vainqueurs l’un par l’autre entraînés.

Le pouvoir qui succède au pouvoir qui s’écroule,

Par le peuple en démence est soudain renversé ;

Et les rugissements échappés de la foule

Accusent le présent, et souillent le passé.

Telle au pied de l’Etna, quand son sommet s’allume,

Une terre nouvelle apparaît tout-à-coup ;

Mais le feu l’a créée, et le feu la consume,

Et les flots de la lave anéantissent tout.

Illusions

Souvent je m’élançais dans ces champs sans limite,

Où l’homme croit trouver le réel qu’il imite,

Dans des songes heureux qui, par l’espoir conçus,

Brillent sur nos beaux jours, puis s’éteignent déçus ;

J’avais édifié le monument fragile

D’un terrestre bonheur, qu’on bâtit sur l’argile ;

Que de félicité mon cœur s’était promis !

Mes désirs ont passé sous tes regards amis !

Déjà tu sais comment, dans mes jours, dans mes veilles,

De la création j’évoquais les merveilles,

Comment, je parcourus, d’un avide regard,

Les ouvrages de Dieu, du génie et de l’art,

Mais mon âme de feu, qu’alimentait l’étude,

En grandissant toujours, comprit sa solitude,

La tristesse et la joie ont besoin d’un ami,

Et, dans l’isolement, on ne sent qu’à demi ;

Quand, de tous mes désirs, la coupe fut vidée,

Quand j’eus bien savouré l’existence, en idée,

Quand j’eus vu l’univers, quand, des hommes fameux,

J’eus contemplé la gloire et triomphé comme eux,

Quand il ne resta pas une image profonde,

Qui n’eût frappé mon âme errante, dans le monde,

Pas un grand sentiment que je n’eusse éprouvé.

Pas un bien idéal que je n’eusse rêvé ;

Alors, pour animer ces ferriques mensonges,

Je sentis qu’il manquait quelque chose à mes songes :

C’était l’amour !… C’était l’ineffable lien,

Qui me fera trouver un cœur écho du mien :

Un cœur sublime et bon, qui m’entende et qui m’aime ;

Un être qui devienne une ombre de moi-même,

Qui pense mes pensers, qui vive de mes jours ;

Où tous mes sentiments se reflètent toujours :

Que le monde n’ait pas flétri; qui sache croire

A toutes les vertus, au génie, à la gloire,

A la religion ; et dont l’âme de feu

Se confonde à la mienne, et soit au même Dieu !

D’abord mon âme calme, à l’amour endormie,

Aurait voulu trouver ce cœur dans une amie.

Qui, partageant mes goûts, mes plaisirs, mes douleurs.

Eût des chants pour ma joie, et des pleurs pour mes pleurs.

Que de fois j’ai rêvé ces douces alliances.

De deux vierges mêlant leurs chastes consciences,

Et se montrant à nu leurs vœux les plus secrets,

Et leurs désirs naissants, si candides, si frais !

Mais dans mon sein bientôt la pensée agrandie.

Fit aux tièdes chaleurs succéder l’incendie :

Quand le besoin d’aimer en moi se révéla,

En cherchant l’amitié, je sentis au-delà :

Les tableaux enivrants, les touchantes peintures,

Récits passionnés, magiques impostures,

Qu’un poète inspiré déroulait devant moi,

Eveillaient mon désir, ma douleur, mon effroi.

S’il avait, pour mon âme, une âme dans son livre ;

Alors, je m’enivrais d’amour, comme on s’enivre

A quinze ans, quand le cœur n’a pas encore saigné :

Et que par l’espérance on marche accompagné.

Oh ! qui saura jamais les amours idéales,

Qui venaient me bercer dans mes nuits ? Virginales !

Chaque nom jaillissant, de gloire couronné,

Chaque malheur pompeux, adroitement orné,

Chaque histoire du cœur, triste, brûlante et vive,

Enflammaient, tour à tour, ma tendresse naïve.

A nos bardes fameux, à nos grands écrivains,

Je prêtais les vertus de leurs écrits divins :

Et lorsque, pour glacer mon noble enthousiasme,

On osait devant moi leur jeter le sarcasme,

Tout mon sang bouillonnait ; je m’irritais soudain ;

J’aurais voulu punir l’auteur de ce dédain :

Comme on venge un ami, je prenais leur défense ;

Car, c’était à mon cœur que s’adressait l’offense.

Si quelque artiste errant qui les avait connus,

Dans le monde s’offrait à mes yeux ingénus,

J’allais l’interroger, curieuse, importune :

Je voulais tout savoir, leur pays, leur fortune,

Et, j’en parlais longtemps au voyageur surpris,

Comme on aime à parler de ceux qu’on a chéris.

Les Orphelins De Palerme

Le jour vient de tomber, jour brûlant de l’été

Qui laisse, en s’éteignant, un crépuscule rose

Dont la lueur descend en reflet argenté

Sur l’enfant chaste et nu, qui mollement repose.

Insoucieux, il dort ; pour lui le jour fut plein

De doux soins, qu’il a pris pour les soins d’une mère.

Il ne sait pas encore, pauvre enfant orphelin

Qu’il n’a plus qu’une sœur dont la vie est amère ;

Une sœur que la mort épargna comme lui,

Quand le fléau changeait Palerme en cimetière,

Ange sauvé par Dieu pour être son appui,

Seul être survivant à sa famille entière.

Vierge de dix-sept ans, elle a déjà souffert

De ces graves douleurs qui vieillissent la femme ;

A l’amour maternel son cœur pur s’est ouvert

Avant qu’un autre amour soit éclos dans son âme.

Jeune, sans joie au cœur, et belle sans orgueil,

A son frère au berceau, sa vie est enchaînée ;

Pieuse, elle a juré sur un double cercueil

De remplacer, pour lui, leur mère moissonnée.

Si, durant son repos, elle l’entend gémir,

Elle verse un lait pur dans sa bouche vermeille,

Murmure encore le chant qui vient de l’endormir

Et se penche vers lui jusqu’à ce qu’il sommeille.

Mais son œil s’est fermé; son petit bras pendant

Fait ployer le coussin de la chaise d’ébène,

Où, mieux qu’en son berceau la brise d’occident

Rafraîchira son corps de sa suave haleine.

La sœur reste à genoux près du frère qui dort ;

Avant de regagner sa couche virginale,

Sur leurs pauvres parents, endormis par la mort,

Elle prie, et vers Dieu sa prière s’exhale.

Alors la Foi répand sa céleste douceur

Sur les pensers de deuil que son âme renferme ;

Et la mère de Dieu sourit comme une sœur

A cette vierge-mère, orpheline à Palerme.

Un Cœur Brisé

 » Ô souvenir de pleurs et de mélancolie !

Ceux que j’aurais aimés ne m’ont point accueillie,

Ou bien, insoucieux,

Ils vantaient ma beauté sans comprendre mon âme,

Et ne soupçonnaient pas sous ces dehors de femme

L’ange tombé des deux !

Comme un lac, dont la brise effleure la surface

Sans agiter le fond,

Ces êtres aux cœurs froids, où tout amour s’efface,

Pour moi n’eurent jamais un sentiment profond.

Innocence, candeur, tendresse virginale,

Ils vous abandonnaient sans larmes, sans regret ;

Et toujours triomphait dans leur âme vénale

Un vulgaire intérêt.

Ils passaient tous ainsi comme des ombres vaines :

Le fantôme adoré, l’idéal que j’aimais,

Celui qui de ma vie eut adouci les peines

N’apparaissait jamais !

Jamais l’aveu chéri qui captive une femme,

Qui mêle pour toujours son âme vierge à l’âme

D’un jeune fiancé

Ne porta dans mes sens une ivresse suprême ;

Non, jamais par l’amour, jamais ce mot, je t’aime,

Ne me fut prononcé !

Jamais, en s’élançant au seuil de ma demeure

Un mortel adoré ne me dit : Voici l’heure

Promise à ton ami !

Et triomphant malgré la pudeur qui résiste

N’effleura d’un baiser mon front rêveur et triste !

Non, jamais dans ma main une main n’a frémi.

Nul rayon de bonheur sur mes jours ne se lève ;

L’amour que j’appelais ne m’a pas répondu !

Déjà mon front pâlit et mon printemps s’achève.

Et pour moi l’avenir est à jamais perdu.

L’homme peut à son gré recommencer sa vie,

Par un jour radieux son aurore est suivie ;

De jeunesse et de gloire il est beau tour-à-tour ;

Il règne en cheveux blancs : mais nous, on nous dénie

Les palmes des combats, les lauriers du génie ;

Nous n’avons que l’amour.

Et s’il ne sourit pas à nos fraîches années ;

Si, jeunes, nous vivons, hélas ! abandonnées,

N’espérons pas plus tard un fortuné destin :

Des mères qu’on bénit, et des chastes épouses

Contemplons le bonheur sans en être jalouses ;

Le soir ne peut donner les roses du matin.  »

Elle parlait ainsi, la femme délaissée,

Et dans son sein brûlant fermentait sa pensée ;

Fuis, jetant un regard de merci vers les cieux,

Pour ne plus les rouvrir elle ferma les yeux.

Isola-bella

Vierges, lorsqu’à vos cœurs l’amour se révéla,

Par votre fiancé quand vous fûtes aimées,

Le jour où son destin au vôtre se mêla.

Ne rêvâtes-vous pas aux îles Borromées ?

Et parmi les trois sœurs, corbeilles parfumées,

Au rivage enchanteur de l’Isola-Bella

Où l’on voit des palais sous de fraîches ramées,

N’avez-vous pas choisi quelque blanche villa ?

Là, le grand lac qu’entoure un cercle de collines

Reflète dans l’azur de ses eaux cristallines

L’Italie au ciel bleu, la Suisse aux sombres monts.

N’est-il pas, ici-bas, deux âmes exilées

Qui coulent sur ces bords, l’une à l’autre mêlées,

Une vie enfermée en ce seul mot : AIMONS !