Je Désire Toujours

Avoir toujours gardé la candeur pour symbole,

Croire à tout sentiment noble et pur, et souffrir ;

Mendier un espoir comme un pauvre une obole,

Le recevoir parfois, et longtemps s’en nourrir !

Puis, lorsqu’on y croyait, dans ce monde frivole

Ne pas trouver un cœur qui se laisse attendrir !

Sans fixer le bonheur voir le temps qui s’envole ;

Voir la vie épuisée, et n’oser pas mourir !

Car mourir sans goûter une joie ineffable,

Sans que la vérité réalise la fable

De mes rêves d’amour, de mes vœux superflus,

Non ! je ne le puis pas ! non, mon cœur s’y refuse

Pourtant ne croyez pas, hélas ! que je m’abuse :

Je désire toujours… mais je n’espère plus !

L’inspiration

Ah ! lorsque débordait ainsi la poésie,

Torrent impétueux, brûlante frénésie,

Dans mon âme vibraient d’indicibles accords ;

Comme sous l’ouragan bat la vague marine,

Sous la muse mon cœur battait dans ma poitrine,

Mais ma lyre jamais n’égalait mes transports !…

Par l’inspiration je restais oppressée,

Comme la Druidesse au sommet du Dolmen ;

J’implorais, pour donner un corps à ma pensée

Ton langage éthéré, musique, écho d’Eden !

Il est des sentiments, mystérieux, intimes.

Qu’aucun mot ne peut rendre, et que toi seule exprimes ;

Ces rêves, incompris du monde où nous passons,

Ces extases d’amour, d’un cœur qui vient de naître,

Alors, j’aurais voulu, pour les foire connaître,

Moduler sous mes doigts de séraphiques sons !

J’aurais voulu, penchée à la harpe sonore,

Répandre autour de moi l’âme qui me dévore,

Dans des flots d’harmonie aux anges dérobés !

Oui, j’aurais voulu voir, quand mon âme est émue,

Tous les cœurs palpitants, d’une foule inconnue,

Sous mes accents divins demeurer absorbés !

Vains désirs ! jeune aiglon, on a coupé mes ailes,

On a ravi mon vol aux sphères éternelles,

Pour me faire marcher ici-bas en rampant !

Si la Muse, parfois, vient visiter ma route,

Mon chant meurt sans écho, personne ne l’écoute ;

Et l’hymne inachevée en larmes se répand !

La Demoiselle

Dans un jour de printemps, est-il rien de joli

Comme la demoiselle, aux quatre ailes de gaze,

Aux antennes de soie, au corps svelte et poli,

Tour à tour émeraude, ou saphir ou topaze ?

Elle vole dans l’air quand le jour a pâli ;

Elle enlève un parfum à la fleur qu’elle rase ;

Et le regard charmé la contemple en extase

Sur les flots azurés traçant un léger pli.

Comme toi, fleur qui vis et jamais ne te fanes,

Oh ! que n’ai-je reçu des ailes diaphanes !

Je ne planerais pas sur ce globe terni !

Aux régions de l’âme, où nul mortel ne passe,

J’irais, cherchant toujours dans les cieux, dans l’espace,

Le monde que je rêve, éternel, infini !

Ma Poésie

Il est dans le Midi des fleurs d’un rose pâle

Dont le soleil d’hiver couronne l’amandier ;

On dirait des flocons de neige virginale

Rougis par les rayons d’un soleil printanier.

Mais pour flétrir les fleurs qui forment ce beau voile,

Si la rosée est froide, il suffit d’une nuit ;

L’arbre alors de son front voit tomber chaque étoile,

Et quand vient le printemps il n’a pas un seul fruit.

Ainsi mourront les chants qu’abandonne ma lyre

Au monde indifférent qui va les oublier ;

Heureuse, si parfois une âme triste aspire

Le parfum passager de ces fleurs d’amandier.

La Mort De Mon Père

Je crois revoir encore la couche d’agonie,

Où mon père mourut vieillard aux cheveux blancs,

Au front large et ridé, symbole de génie,

Aux yeux étincelants.

Comme un bûcher fumant, dont on éteint la flamme,

Jette, avant d’expirer, tous ses rayons épars,

Ainsi, près de mourir, tous les feux de son âme

Brillaient dans ses regards.

Il avait trop compté sur sa frêle existence ;

De la fortune adverse il vainquit la constance

Par de trop grands efforts :

Et quand il s’asseyait, fatigué du voyage,

Qu’il demandait à Dieu le calme après l’orage,

Il mourut ! La pensée avait usé son corps,

Comme l’onde qui bout brise un vase d’argile,

Ou comme dans nos mains éclate un luth fragile

Sous de trop vifs accords !

Mourir près du bonheur ! Mourir, quand on arrive,

A la réalité dont on croyait jouir !

Voir, lorsque notre esquif allait toucher la rive,

Le port s’évanouir !…

Entendre les sanglots de ses enfants qu’on aime,

En leur tendant les bras, dire un dernier adieu ;

C’est à faire douter de l’espérance même

Qui nous parle de Dieu !

Oh ! Qui ne saura jamais la lutte intérieure,

Qui se livre dans l’homme à cette dernière heure,

Alors qu’il voit passer, sous son regard mourant,

Tout ce qu’il chérissait, tout ce qu’il croyait grand ;

Et que de tous ces biens, dont l’éclat s’évapore,

Il voudrait vainement se ressaisir encore !…

Dans cette heure d’angoisse, oh ! Qui sait si la foi,

De l’horreur du trépas peut adoucir l’effroi !

Et si l’âme, arrivée à la fin de sa route,

Ne défaillira pas en combattant le doute ?

Ce choc, de senti mens qui déchirent le cœur.

Mon père le subit, mais il en fut vainqueur.

Quand un prêtre pieux eut sur sa vie entière,

Prononcé le pardon qu’accordait l’Éternel.

On eût dit que l’esprit, dépouillant la matière,

Entrevoyait le ciel.

Ses yeux avec amour contemplaient le ciboire,

Sur le saint crucifix ses deux mains se croisaient ;

Il était pâle alors comme le Christ d’ivoire,

Que ses lèvres baisaient.

Mais quand il eut reçu le Dieu qui désaltère,

A la vie un instant son corps se ranima :

Il bénit ses enfants, qu’il laissait sur la terre,

Et tous ceux qu’il aima.

Puis au moment suprême où la parole expire,

Où l’âme se recueille en sa sainte ferveur,

Exprimant son espoir par un divin sourire,

Il sembla s’endormir dans les bras du Sauveur !

Néant

Vous, qui vivez heureux, vous ne sauriez comprendre

L’empire que sur moi ces songes pouvaient prendre ;

Mais lorsque je tombais de leur enchantement

A la réalité qui toujours les dément,

Si je voulais, luttant contre ma destinée,

Me dépouiller des fers qui m’ont environnée,

Une voix me disait :  » Puisque tu dois mourir,

Qu’importe ce bonheur auquel tu veux courir !  »

Néant, que nos grandeurs ! néant, que nos merveilles

Néant ! toujours ce mot tintait à mes oreilles…

Après avoir sondé tout penser jusqu’au fond,

Comme un fruit desséché dont la liqueur se fond,

Et qui ne garde plus qu’une stérile écorce,

Aliment sans saveur et décevante amorce,

Ainsi tous les objets, au bonheur m’engageant,

Cachaient, sous leurs dehors, ce mot hideux : NEANT !

Ah ! que nous passons vite au milieu de la vie,

Et que de peu de bruit notre mort est suivie !

On dirait que le poids de son adversité,

Endurcit au malheur la triste humanité.

A-t-elle assez de pleurs pour l’hécatombe immense

Que la mort fait sans cesse, et toujours recommence ?

A-t-elle assez de voix pour dire les combats

Des misérables jours qu’elle traîne ici-bas ?

A-t-elle assez de cris pour rendre sa souffrance !

Non, l’excès de nos maux produit l’indifférence :

Eh! pourtant quel mortel ne se prit à pleurer,

En voyant près de lui tour à tour expirer

Tous ceux qu’il chérissait, êtres en petit nombre,

Unis à notre sort, qu’il soit riant ou sombre ;

Fractions de notre âme, où nous avions placé

L’espoir de l’avenir, le charme du passé ;

Amis, parents, objets de nos idolâtries,

Que la mort vient faucher comme des fleurs flétries !

Quel désespoir profond et quel amer dégoût,

Quand l’âme qui s’éveille entrevoit tout-à-coup

Que tout sera néant, que tout sera poussière,

Que la terre elle-même, aride nourricière.

Après avoir mêlé ses fils à son limon.

Deviendra dans l’espace une chose sans nom…

Ce vide de la mort, qui navre et désespère,

Hélas ! je l’ai compris, quand j’ai perdu mon père

Le temps fuit, entraînant mes rêves sur ses pas ;

Mais ce tableau de deuil ne s’effacera pas.

La Promenade

Oh ! ne me conduis plus dans ces fêtes frivoles

Où les rêves du cœur ne sauraient se fixer ;

Où de la vanité les brillantes idoles

Obtiennent des succès qu’un jour doit effacer :

Dis-moi, pourquoi veux-tu qua ce monde j’étale

Les rêves de bonheur que je forme en secret,

Désirs mystérieux d’une âme virginale

Que de son souffle impur soudain il flétrirait ?

Je sais lui dérober les sentiments qu’il raille ;

Et légère et folâtre au milieu des plaisirs,

Quand de gloire et d’amour mon cœur ému tressaille.

Je feins, pour l’abuser, de frivoles désirs :

Et lui, ne levant pas le voile qui me cache.

A mon air dédaigneux, à mes regards railleurs.

N’a jamais soupçonné l’âme ardente et sans tache

Qui pleure, et sympathise à toutes les douleurs.

Mais qu’au sein de ce monde un cri sincère échappe,

Qu’un cœur triste et souffrant appelle un cœur ami ;

Comme l’écho répond à l’accent qui le frappe,

Mon âme entend la voix qui près d’elle a gémi :

Ainsi je t’ai compris ; et, me sentant aimée,

J’ai fui ces faux plaisirs pour n’être plus qu’à toi ;

La solitude plait à mon âme charmée,

Et le monde aujourd’hui n’est qu’un désert pour moi…

Le voile de la nuit dans les cieux se déploie ;

Viens ! fuyons ces clameurs dont les airs sont frappés

Le cœur n’éprouve ici qu’une factice joie :

Viens ! allons nous asseoir sur ces rocs escarpés ;

Je guiderai tes pas ; vois-tu ces champs superbes

Où la vigne a formé de verdoyants sillons ?

Vois-tu ces moissonneurs folâtrant sur les gerbes,

Et dont les cris joyeux animent nos vallons ?

Le jour a disparu derrière la colline ;

Contemple à l’horizon ces flots d’or et d’azur ;

Ils succèdent aux feux du soleil qui décline :

Vois, comme tout est beau ! Comme le ciel est pur !

Vois, la nuit qui s’étend n’a pas de sombres voiles ;

Tel qu’un phare brillant entouré de flambeaux,

Il plane sur ces monts, l’astre ami des tombeaux !

Escorté de milliers d’étoiles !

Mon cœur est pénétré d’un doux ravissement.

Avançons à pas lents ; que ton bras me soutienne ;

L’amour est doux ici ; mets ta main dans la mienne,

Parle-moi du bonheur qu’on éprouve en aimant :

Entends-tu des forêts le bruissement sonore ?

Le chêne retentit sous les ailes du vent,

Et des cloches du soir le son se mêle encore

A la voix du torrent…

De ces rochers déserts nos pieds foulent la cime ;

Arrêtons-nous ici sur ces débris sans nom :

Dis-moi, ne sens-tu pas une extase sublime

Quand tu peux d’un regard embrasser l’horizon !

Vois comme l’Océan vient mourir sur la plage ;

De rapides vaisseaux fendent ses flots amers :

Oh ! je voudrais, fuyant vers un lointain rivage,

Contempler avec toi l’immensité des mers !

Vois ces globes de feu scintiller dans la nue ;

Vois ces monts nébuleux que la neige a couverts ;

Leur sommet dans les cieux se cache à notre vue,

Et le fleuve mugit dans leurs flancs entr’ouverts :

Vois ce lac transparent qu’un vieux château domine,

Et cette tour gothique où tintait le beffroi ;

L’oiseau des nuits planant sur ces murs en ruine

Fait entendre son cri d’effroi.

Aux regards de l’amour que la nature est belle !

Ces chaumières, ces bois font palpiter mon cœur :

Ici, seule avec toi… chaque objet me révèle

Un asile pour le bonheur.

Regarde, sous nos pieds la cité se déroule ;

De ses plaisirs bruyants, non, tu n’es plus jaloux ;

Parmi ses habitants qui se pressent en foule

Est-il un seul mortel plus fortuné que nous ?

Partage ce bonheur que mon âme préfère :

Ne cherche plus des biens qui ne font qu’éblouir ;

Dans un monde pervers, dis-moi, qu’irais-tu faire ?

On t’apprendrait à me trahir.

Paris

Quand je vais triste et seule, et que, dans le ciel gris,

Je suis quelque nuage errant sur les toitures,

Et, comme ces draps noirs qu’on met aux sépultures,

Couvrant des boulevards les arbres rabougris ;

Lorsqu’au bourdonnement de ce chaos qui passe,

De ce peuple encombrant l’horizon et l’espace ;

De ces milliers de bruits dans l’air se confondant

Comme un cri de blasphème immense et discordant,

Je marche, et que ma vue est tristement frappée

Par cette Babylone à la vie occupée,

A la vie où la chair est tout et l’esprit rien,

Où le mal triomphant aux pieds foule le bien,

Où la plèbe se rue au plaisir qui l’appelle,

Où jouir est le mot que toute langue épelle,

Où les hommes parqués comme de vils troupeaux,

Vont dévorant leurs jours sans bonheur ni repos,

Quand toutes ces maisons où la lumière monte

Se pavanent le soir pour le crime ou la honte,

Et que la poésie en sa virginité

En voit sortir fardé, par l’art ou la beauté,

Le vice… saltimbanque immonde qui s’étale

Et vend tout pour de l’or dans cette capitale ;

Alors, ce faux Paris, ce Paris idéal,

Que je rêvais si grand sous mon beau ciel natal,

Se dissout à mes yeux comme un trompeur mirage ;

Et le Paris réel accable mon courage.

Craintive, je voudrais, m’enfuyant au désert,

Sortir de cet abîme où j’ai longtemps souffert ;

Je voudrais, nivelant tous ces amas de pierres,

Sur la mer, sur le ciel, reporter mes paupières,

Loin de ces lieux impurs, qu’on dit civilisés,

Sentir le souffle frais de nos vents alizés

Glisser dans mes cheveux, dilater ma poitrine,

M’empreindre des parfums de la vague marine…

Je voudrais m’élancer ainsi qu’un jeune faon,

Libre, sur les rochers où je bondis enfant.

Puis, lorsque sous mon toit rêvant ainsi je rentre,

Et que, près du foyer mon âme se concentre,

Je pleure en me disant que je ne pourrais plus

Séparer mon cœur pur de ces cœurs dissolus ;

Que l’art, la poésie, et les splendeurs que j’aime,

Se retrouvent au fond de cette fange même,

Qu’il faut, pour en tirer quelques parcelles d’or,

Dans cet abîme impur longtemps plonger encore ;

Que tout génie humain acceptant ce mélange,

A, sur ce sol ardent, brûlé ses ailes d’ange,

Et que, pour satisfaire un rêve de l’orgueil,

Je dois fendre la mer sans regarder recueil.

Et pourtant je le sens, ce cœur qui s’interroge

Repousserait l’encens et l’éclat de l’éloge,

S’il pouvait retrouver cet amour maternel,

Amour qui vient des cieux, amour seul éternel,

Amour que j’ai perdu, qui me manque à toute heure,

Qui prendrait la moitié des tourments dont je pleure,

Amour actif et saint qui veillerait sur moi,

Quand au bord du volcan je marche avec effroi !

Oh ! que je fus coupable et que je suis punie !

Mon Dieu ! j’avais ma mère, et vous m’aviez bénie

De son amour profond, et je n’ai bien compris

Qu’après l’avoir perdu quel en était le prix.

Pour l’arracher une heure au marbre de la tombe,

Mon Dieu, que de mon front toute couronne tombe,

Que ces biens qu’appelait mon désir insensé

S’éloignent pour toujours, mon cœur en est lassé ;

Que ces rêves d’orgueil que la jeunesse couve

S’éteignent dans mon sein, mais que je la retrouve !

Oh ! que je sente encore se poser sur mon front

Ces baisers maternels qui le rafraîchiront !

Que je l’entende enfin, cette voix d’une amie,

Pour moi depuis trois ans étouffée, endormie !

Une heure, une heure encore que je puisse la voir,

Tendre vers moi ses bras prêts à me recevoir,

Et je m’y jetterai !… Puis, nous irons ensemble

Dans le champ qu’elle aimait et qu’ombrage le tremble,

Au bout de l’aqueduc, où la source à couvert

Dérobe ses flots purs sous le feuillage vert ;

Où l’aubépine en fleurs s’étend comme un blanc voile,

Où le trèfle naissant de boutons d’or s’étoile ;

Puis, nous irons cueillir aux branches des pommiers,

Les fruits que le soleil a mûris les premiers.

Nous irons secourir aux moissons, aux vendanges,

Les pauvres qui diront :  » Ces femmes sont des anges.  »

Et j’oublierai le monde, attachée à ses pas,

Le monde qui distrait du bonheur qu’on n’a pas.

L’abandon

Vous en souvenez-vous de ces heures passées

L’une à côté de l’autre, où toutes nos pensées

Sans crainte, sans soupçon, s’échangeaient entre nous ?

L’amitié, disions-nous, est une douce chose ;

Heureux qui trouve un cœur où son cœur se repose !…

Vous en souvenez-vous ?

Nous parlions de vertu, d’amour, de poésie,

De tout ce qui fait l’âme, et dont l’âme est saisie :

J’aimais à prolonger ces entretiens si doux ;

Et souvent près de vous attentive, inclinée,

Je vis passer ainsi la rapide journée…

Vous en souvenez-vous ?

Oui, j’avais mis en vous toute ma confiance ;

A l’œil désenchanté de votre expérience

Je dévoilais les vœux dont mon cœur fut jaloux ;

Par l’ardeur de ma foi je vous forçais à croire

A mes rêves d’amour, à mes rêves de gloire…

Vous en souvenez-vous ?

Et quand vint ma douleur, profonde, déchirante.

Je vous dis en pleurant que ma mère mourante

Pour appui m’indiquait votre cœur entre tous ;

Je vous dis que mon âme ardente restant vide,

Il lui fallait l’amour dont elle était avide…

Vous en souvenez-vous ?

Eh bien ! quand cet amour vint s’offrir à ma vie ;

Lorsque je l’acceptais, orgueilleuse et ravie ;

Quand je remerciais le ciel de ce bienfait…

Vous, vous m’abandonniez ! Votre amitié parjure

Jetait à mon bonheur le dédain et l’injure ;

Que vous avais-je fait ?

De celui qui m’aimait votre langue méchante

A voulu m’arracher la tendresse touchante ;

Inspirant le soupçon à son cœur satisfait

Par les faux arguments d’une morale altière,

Vous l’avez torturé durant une heure entière :

Que vous avais-je fait ?

Que vous avais-je fait pour profaner mon âme ?

Vous savez qu’elle est pure, et vous osez, madame,

Traiter un chaste amour comme on traite un forfait ;

Si vous avez souffert, si vous fûtes trahie,

Est-ce ma faute, à moi ?… Quand vous m’avez haïe,

Que vous avais-je fait ?

Dieu nous juge ; et peut-être un jour rendrez-vous compte

De cette inimitié si cruelle et si prompte ;

Votre haine sans cause est aussi sans effet ;

Je suis heureuse et calme, et mon cœur vous pardonne ;

Mais, je ne voudrais pas avoir fait à personne

Ce que vous m’avez fait ?

Penserosa

Le marbre le plus pur créé par Michel-Ange

Est un jeune guerrier triste et beau comme un ange ;

L’artiste l’a sculpté languissamment assis

A l’angle du tombeau de l’un des Médicis ;

Il rêve, il est empreint d’une vague souffrance :

C’est le génie en deuil de la belle Florence

Qui revit immortel sous ce puissant ciseau,

Et que le peuple ému nomma Penseroso !

Ce marbre est devenu pour toute l’Italie

Le symbole sacré de la mélancolie :

Penseroso, c’est l’ange aux sublimes douleurs,

Qui sent fléchir son âme et qui retient ses pleurs ;

C’est le divin patron devant lequel s’arrête

L’artiste voyageur, le pèlerin poète ;

C’est l’idéal aimé de tout cœur qui souffrit.

Emblème dont Milton a deviné l’esprit.

Quand, poète sans nom, il quitta l’Angleterre,

Et passa dans Florence, ignoré, solitaire ;

Le soir il s’asseyait en face du tombeau,

Il souriait en frère à ce marbre si beau :

Son douloureux génie et son âme abattue

Semblaient se refléter dans la blanche statue ;

Les luttes de l’esprit qui le faisaient rêver,

Sur ce front Michel-Ange avait su les graver

Pour donner à son œuvre une empreinte aussi triste.

Autant que le poète avait souffert l’artiste ;

Et Milton, inspiré par ce marbre touchant,

Fit sur Penseroso son plus sublime chant.

Michel-Ange et Milton, la forme et la parole,

Ont de Penseroso consacré le symbole.

Un soir, vous me contiez cette histoire de l’art,

Et je vous écoutais de l’âme et du regard ;

Demeurant près de vous, dans la molle attitude

Où me berce la Muse aux jours de solitude,

Je rêvais… Sur ma main ma tête se posa ;

Vous me dites alors :  » Siete Penserosa !

De ce marbre inspiré l’image se reflète

Sur votre jeune front de femme et de poète ;

Vous avez son air triste et son regard penseur,

Et Michel-Ange en vous eût reconnu sa sœur !  »

Penserosa ! Ce nom, poétique baptême,

De mes chants douloureux est devenu l’emblème ;

Il les révélera, comme un accent plaintif

Parfois révèle une âme au monde inattentif.

Lassitude

Le désert ! le désert dans son immensité,

Avec sa grande voix, sa sauvage beauté ;

Ses pics touchant les deux, ses savanes, ses ondes,

Cataractes roulant sous des forêts profondes ;

Ses mille bruits, ses cris, ses sourds rugissements,

Gigantesque concert de tous les éléments !

Le désert ! le désert ! quand l’aube orientale

Se lève, et fait briller les trésors qu’il étale :

Quand du magnolia le bouton parfumé

S’ouvre sous les baisers de quelque insecte aimé ;

Quand la liane en fleurs, odorant labyrinthe,

Enlace le palmier d’une amoureuse étreinte ;

Et que, s’éjouissant sous ces légers lambris,

Escarboucles vivants chantent les colibris !

Le désert d’Amérique avec toutes ses grâces,

Lorsque d’aucun mortel il ne gardait les traces,

Et qu’avec ses grands bois, ses eaux, ses mines d’or

Aux regards de Colomb il s’offrit vierge encore.

Ah ! qui ne la rêva cette belle nature ;

Qui n’eût voulu quitter ce monde d’imposture,

Ce monde où tout grand cœur finit par s’avilir,

Pour courir au désert, vivant, s’ensevelir ?

Pour chercher dans l’Éden de Paul et Virginie

L’ineffable bonheur que la terre dénie,

Vœu de paix et d’amour par chaque cœur conçu,

Et qui s’évanouit, hélas! toujours déçu !

Voilà souvent quel est mon rêve

Dans ces instants d’ennui profond.

Où le désespoir comme un glaive

Reste suspendu sur mon front.

Le désert, le désert m’appelle,

Pourquoi ces chaînes à mes pas ?

Oiseaux voyageurs, sur votre aile

Pourquoi ne m’emportez-vous pas ?

Il faut à mon âme engourdie

Un nouveau monde à parcourir ;

Il faut une sphère agrandie

Au poète qui va mourir !…

Pétrarque

Ce torrent, qui bondit, et jette

Son écume de neige et d’or,

Etait l’emblème du poète,

Quand sa muse prenait l’essor.

A ces bords sa gloire s’allie ;

Son ombre, est le Dieu de ces eaux :

Mais, le chantre de l’Italie

N’éveillera plus ces échos !

Quand, sur cette onde diaphane,

Se reflètent les feux du soir,

Quand, dans les cieux la lune plane,

Barde divin, je crois te voir !

Je t’évoque, je te supplie…

Et tout reste dans le repos ;

Car, le chantre de l’Italie

N’éveillera plus ces échos !

De la lyre, qui chanta Laure,

Nul n’a recueilli les débris ;

Les Dieux, que cette lyre adore,

Parmi nous ont été proscrits :

On vous a traînés dans la lie,

Amour, liberté, noms si beaux !

Ah ! le chantre de l’Italie

N’éveillera plus ces échos !

Sa voix énergique, et suave,

Se fit entendre tour-à-tour,

Défendant sa patrie esclave,

Ou chantant ses rêves d’amour.

Mais aujourd’hui, Rome avilie,

Revendique en vain des héros :

Non, le chantre de l’Italie

N’éveillera plus ces échos !

Plus de Rienzi, plus de Colonne.

Plus de grand homme inspirateur ;

De Capitole, où l’on couronne

Le poète triomphateur ;

Plus de femme qu’on déifie,

Ange, qui bénit nos travaux ;

Oh ! le chantre de l’Italie

N’éveillera plus ces échos.

Adieu, rive qu’il a chantée,

Rocher, d’où jaillirent ses vers,

D’où sa poésie enchantée

A pris son vol dans l’univers :

Dans mes jours de mélancolie

Souvent j’errais sur ces coteaux,

Et le chantre de l’Italie

Éveillait pour moi leurs échos.

Le Fruit De La Pensée

Le fruit de la pensée est amer pour ma bouche,

Et la cendre en jaillit aussitôt que j’y touche ;

Et cependant ma lèvre, alors qu’elle le fuit,

Sent une ardente soif qui la brûle et l’altère,

Et je reviens encore demander à la terre

L’arbre de la science, et j’en cueille le fruit.

Fruits stériles et morts qui n’avez point de germe,

Œuvres vivant un jour, et que la tombe enferme,

Créations de l’homme où Dieu n’a point de part,

Rêves de vanité, de gloire et de folie,

Sources d’énervement où mon âme s’oublie,

La fortifierez-vous à l’heure du départ ?

Ainsi que le mineur sous la terre inféconde

S’épuise et cherche en vain de l’or ; ainsi le monde

Voit s’épuiser notre âme en efforts de géant ;

L’espérance l’entraîne au sentier qu’elle creuse ;

Elle marche toujours, ardente et courageuse.

Puis se sent défaillir en face du néant.

Du néant des grandeurs et des gloires humaines.

Des sciences, des arts, dont les vastes domaines

Ne lui verseront pas d’ondes pour s’étancher ;

Du néant qui, railleur, l’accable et l’humilie.

En jetant le dégoût comme une amère lie

Au fond de tous les biens que l’orgueil fait chercher.

Que ne puis-je, fuyant le monde qui m’entoure,

Ne plus boire à la coupe où ma lèvre savoure

L’enivrement de l’âme et l’oubli des douleurs ;

Et, portant le fardeau d’une immense tristesse,

Dire à l’humanité, comme la prophétesse.

Des secrets qu’ont ravis la prière et les pleurs.

Plus De Vers

Non, plus de vers, jamais ; ce monde où tout s’altère,

Ma muse, a fait pâlir ton front pudique et saint,

Ton aile s’est brisée en touchant à la terre :

Comme un oiseau blessé cache-toi dans mon sein.

Non, plus de vers, jamais, car les vers sont des larmes

Qui brûlent en tombant le cœur qui les forma,

Et les indifférents ne trouvent pas de charmes

A savoir de ce cœur qu’il souffrit, qu’il aima.

Vous qui venez sourire et pleurer dans mon livre,

Illusions d’un jour, beaux rêves que j’aimais,

A ce monde étranger en tremblant je vous livre,

Et je vous dis adieu ! Non, plus de vers, jamais !

Le Liseron

Aimez le Liseron, cette fleur qui s’attache

Au gazon de la tombe, à l’agreste rocher ;

Triste et modeste fleur qui dans l’ombre se cache

Et frissonne au toucher !

Aimez son teint si pâle et son parfum d’amande ;

Ce parfum, on le cherche, il ne vient pas à vous ;

Mais, à l’humble corolle alors qu’on le demande,

On le sent pur et doux,

Il ne pénètre pas les sens comme la rose,

Il ne jette pas l’âme en de molles langueurs,

Suave et virginal, de l’ivresse il repose,

Et rafraîchit les cœurs.

De l’amour idéal, chaste et touchant emblème,

Il vit et meurt caché sous le regard de Dieu,

S’abreuve de rosée et de soleil, de même

Que l’âme se nourrit de larmes et de feu.

Comme l’amour encore qui, pudique, se voile,

L’homme, sans le sentir, le foule sous ses pas,

Ou parfois à la tige il arrache l’étoile

Et ne l’aspire pas !

Plus d’un cœur fut ainsi brisé dans le silence,

Étouffant un amour, mystère de pudeur,

Désir inexprimé qui vers le ciel s’élance,

Comme du Liseron la balsamique odeur !