Mercredi Des Cendres

J’irai bien volontiers, le Mercredi des Cendres,

Effaçant de ton front l’annonce du trépas,

Te porter la mort lente à l’abri de mes bras.
J’irai bien volontiers, le Mercredi des Cendres,

Te donner cette mort que l’amour fait attendre.
1945

Saisons

Le temps a dissipé la blonde silhouette

De mes châteaux de sable aux créneaux sans danger.

De ces châteaux d’enfant j’étais la girouette

Quand je ne savais pas que le temps peut changer.
Mais s’il peut te changer, me changer et me prendre

Ma jeunesse d’hier et notre heure aujourd’hui,

Il n’empêchera pas les saisons de nous rendre

L’iris et l’anémone et le mille-pertuis,
La jonquille au printemps, l’automne en chrysanthème,

La rose de toujours, la tubéreuse blême,

La sauge en plein été, l’ellébore en hiver,
L’étoile clématite en la nuit qui se sauve,

La glycine de mai dont les larmes sont mauves

Et ce qui se défeuille et ce qui reste vert.

Métamorphoses

Violon hippocampe et sirène

Berceau des cœurs, cœur et berceau

Larmes de Marie-Madeleine

Souper d’une Reine

Sanglot.
Violon orgueil des mains légères

Départ à cheval sur les eaux

Amour chevauchant le mystère

Voleur en prière

Oiseau.
Violon alcool de l’âme en peine

Préférence. Muscle du soir

Épaule des saisons soudaines

Feuille de chêne

Miroir.
Violon femme morganatique

Chat botté courant la forêt

Puits des vérités lunatiques

Confession publique

Corset.
Violon chevalier du silence

Jouet évadé du bonheur

Poitrine de mille présences

Bateau de plaisance

Chasseur.
1945

Silence

Il n’y a rien sous le ciel, ô silence,

Rien que silence et signe blanc

Et flèche de l’indifférence

Sous la rose des quatre vents.
Rien qu’une flèche sous la rose

Aux pétales d’éternité,

Rien que le vent qui décompose

Les roses des témérités.

Mon Cadavre Est Doux Comme Un Gant

Mon cadavre est doux comme un gant

Doux comme un gant de peau glacée

Et mes prunelles effacées

Font de mes yeux des cailloux blancs.
Deux cailloux blancs dans mon visage,

Dans le silence deux muets

Ombrés encore d’un secret

Et lourds du poids mort des images.
Mes doigts tant de fois égarés

Sont joints en attitude sainte

Appuyés au creux de mes plaintes

Au nœud de mon cœur arrêté.
Et mes deux pieds sont les montagnes,

Les deux derniers monts que j’ai vus

À la minute où j’ai perdu

La course que les années gagnent.
Mon souvenir est ressemblant,

Enfants emportez-le bien vite,

Allez, allez, ma vie est dite.

Mon cadavre est doux comme un gant.
1939

Solitude, Ô Mon Éléphant

Je ne suis plus là pour personne,

Ô solitude ! Ô mon destin !

Sois ma chaleur quand je frissonne,

Tous mes flambeaux se sont éteints.
Tous mes flambeaux se sont éteints,

Je ne suis plus là pour personne

Et j’ai déchiré ce matin

Les cartes du jeu de maldonne.
Solitude, ô mon éléphant,

De ton pas de vague marine

Berce-moi, je suis ton enfant,

Solitude, ô mon éléphant.
Couleur de cendres sarrasines,

Le chagrin me cerne de près,

Emmène-moi dans la forêt

Dont les larmes sont de résine.
Si j’évite la mort, c’est que je veux pleurer

Tout ce qui me fut proche et ce qui m’a leurré.

Allons dans la forêt sous la sombre mantille

Que trame de tout temps la vertu des aiguilles.
Je ne veux plus revoir dans l’océan du ciel

La lune voyager en sa blondeur de miel,

Ni sa barque en croissant me priver d’une idylle

Qu’elle emporte à son bord parmi d’autres cent mille !
1972

Officiers De La Garde Blanche

Officiers de la garde blanche,

Gardez-moi de certaines pensées la nuit.

Gardez-moi des corps à corps et de l’appui

D’une main sur ma hanche.

Gardez-moi surtout de lui

Qui par la manche m’entraîne

Vers le hasard des mains pleines

Et les ailleurs d’eau qui luit.

Épargnez-moi les tourments en tourmente

De l’aimer un jour plus qu’aujourd’hui,

Et la froide moiteur des attentes

Qui presseront aux vitres et aux portes

Mon profil de dame déjà morte.

Officiers de la garde blanche,

Je ne veux pas pleurer pour lui

Sur terre. Je veux pleurer en pluie

Sur sa terre, sur son astre orné de buis,

Lorsque plus tard je planerai transparente,

Au-dessus des cent pas d’ennui.

Officiers des consciences pures,

Vous qui faites les visages beaux,

Confiez dans l’espace au vol des oiseaux

Un message pour les chercheurs de mesure

Et forgez pour nous des chaines sans anneaux.
1939

Souvenir Et Plaisir

Souvenir et plaisir ne font pas bon ménage,

Vois déferler les pleurs au revers des beaux jours,

Vois au flot du regret la parure baignée,

L’écharpe de minuit de sanglots imprégnée,

Vois le baiser qui cherche à rejoindre l’amour

Et l’amour s’enivrer de nos larmes sauvages.
1945

Oiseaux

Partout autour de moi des oiseaux de théâtre

Sifflent des valses lentes qui me font pleurer

Et lorsque leurs ombres contre le mur de plâtre

Traversent mon ombre, je leur crie :  » Arrêtez

Assassins, c’est par l’ombre que je suis sensible,

Le reflet de ma vie met mes jours en danger,

Un cœur de rêve y bat mes rêves impossibles,

D’un coup d’aile en ce cœur on peut m’assassiner  »
1939

Ton Souvenir

Ton souvenir porte poignard

Et me poursuit à main armée.

S’il est trop tôt, il est trop tard.

Ne t’ai-je encore assez aimée ?

1945

Ombre

Au mur une main m’offre une fleur brune :

C’est une rose ou bien c’est un oiseau,

Non, c’est une âme en forme de museau,

Ou bien c’est une ombre en bonne fortune.
1939

Un Jour De Mai

C’est aujourd’hui encore dans le gris des temps

Un jour de mai à nuages,

Nul vent ne souffle sur nos secrètes images,

Sur nos trésors d’ambulants.
1939

Où Les Sens Ne Font Qu’un

Je suis dans une chambre où les sens ne font qu’un,

Oreille, nez et main, bouche et regard s’assemblent,

L’œil entend, le nez voit, la main goûte aux parfums,

L’oreille a le toucher, la bouche a tout ensemble.

Je suis dans une chambre où les sens ne font qu’un.
Je suis dans une chambre où le souvenir veille,

Où le souvenir dort, m’abandonne et me prend.

Des anciennes langueurs le chagrin s’émerveille,

Il faut peu de bonheur pour pleurer trop longtemps,

Je suis dans une chambre où le souvenir veille.
Mon nez voit les rideaux du lit monter au ciel,

Mon œil écoute aux murs et l’heure et la demie,

Mon oreille se tend à ta paume endormie

Ma lèvre sans baiser goûte au baiser véniel

Et mes mains ton parfum quand j’étais ton amie.

Mon nez voit les rideaux du lit monter au ciel.
1954

Un Rire Sur Mes Maux

Mon beau petit oiseau, mon enfant sur ma tombe

Qu’elle est pâle la nuit, qu’il est doux le berceau

De tes bras, de ton cœur, de ton regard d’où tombent

Des larmes sur ma vie, un rire sur mes maux.
Mon enfant sur ma tombe, en regardant la route

Je vois partout l’empreinte et le rythme passé

De ton pas, mon voisin, l’ami de tous mes doutes

Et ton regard empli de l’amour trépassé.
Qu’il fut doux le berceau d’où je sortis vivante,

Humide et fraîche enfant d’un destin déjà mort ;

Tu me fis naître tard sur la route savante

Où cherchant notre paix nous trouvions le remords.

Passionnément

Je l’aime un peu, beaucoup, passionnément,

Un peu c’est rare et beaucoup tout le temps.

Passionnément est dans tout mouvement :

Il est caché sous cet : un peu, bien sage

Et dans : beaucoup il bat sous mon corsage.

Passionnément ne dort pas davantage

Que mon amour aux pieds de mon amant

Et que ma lèvre en baisant son visage.
1954