L’île

L’île a des lis

Et des lilas

Pour les délices il y a des lits là.

Pas de soucis,

Cent liserons

Viens tes soucis vite s’enliseront.

Un cycle amène

Cycle centaure,

Sous les lilas où j’oublie tes cent torts,

Un cyclamen

Des centaurées

Et des pensées pour le temps dépensé.

L’île à délices

A des lilas,

Avec des lis j’ai porté ton lit là.
1954

Portrait

Ta chair d’âme mêlée

Chevelure emmêlée,

Ton pied courant le temps,

Ton ombre qui s’étend

Et murmure à ma tempe

Ton vert regard où trempe

La triste joie de l’univers.
Voilà, c’est ton portrait,

C’est ainsi que tu es

Et je veux te l’écrire

Pour que la nuit venue

Tu puisses croire et dire

Que je t’ai bien connue.
1945

L’œil Et L’oeillet

L’œillet grenat et l’oeillet mauve

Dans la chambre des jours heureux

De leur parfum font une alcôve

Pour mon amour dont l’œil est bleu.
L’œillet grenat et l’oeillet rose

À l’heure où le baiser se prend

Parfument la main que je pose

Sur mon amour dont l’œil est grand.
Si de mon amour l’œil est triste

L’œillet mauve et l’œillet grenat

En leur parfum qui tant insiste
Raniment l’heure qui sonna

Et le geste qui vient se rendre

À mon amour dont l’œil est tendre.
1954

Prière

Venez à moi que je vous mange

Dans la cachette des fruits verts,

Soyez ce soir le pain des anges

Qu’on m’a promis pour mon dessert.
1939

Mensonge

Mensonge songe à tout,

Pays des paysages,

Un doigt tourne la page.

Mensonge a le doigt long,

La lèvre impérative

Et l’aurore à son front

Est l’aube sensitive.

Rimes Du Coeur

De ce temps si vite passé

Rien n’est resté à la patience.
Je n’eus pas le temps d’y penser

Ni de faire un traité d’alliance

J’ai tout pris et tout dépensé.
Chaque plaisir, chaque malaise

Trouvaient les mots qui font pâlir.
Rimes du cœur sous les mélèzes,

La forêt comprend le désir

Et pleurait pour que mieux je plaise.
J’ai pris le rire en sa saison

Quand il venait en avalanche.
Quand parfumés de déraison

S’ouvraient les jasmins à peau blanche

J’acceptais la comparaison.
Il faisait bon si j’étais bonne

Meilleur si je faisais semblant.
Les vœux qu’on ne dit à personne

Éveillés par le cri des paons

Chantaient au remords qui fredonne.
La neige tombe, ohé ! traîneau

Je vais partir en promenade.
La neige anoblit mon manteau

Je suis la reine des nomades

Dans mon lit à quatre chevaux.
Je suis la reine sans coutumes

Qui connaît tous les jeux anciens.
La parole était mon costume

Et la lune mon petit chien

Jaloux d’un astre qui s’allume.
Une larme au bord de mes cils

Je dois poursuivre mon voyage.
Beau château restez de profil,

Pour rebroder vos personnages

Je prends mon aiguille et mon fil.
Le bonheur est un invalide

Qui passe en boitant comme moi.
Il n’a pas l’épaule solide

Mais je sais ce que je lui dois :

Mon cœur est plein, j’ai les mains vides.
1945

Mercredi Des Cendres

J’irai bien volontiers, le Mercredi des Cendres,

Effaçant de ton front l’annonce du trépas,

Te porter la mort lente à l’abri de mes bras.
J’irai bien volontiers, le Mercredi des Cendres,

Te donner cette mort que l’amour fait attendre.
1945

Saisons

Le temps a dissipé la blonde silhouette

De mes châteaux de sable aux créneaux sans danger.

De ces châteaux d’enfant j’étais la girouette

Quand je ne savais pas que le temps peut changer.
Mais s’il peut te changer, me changer et me prendre

Ma jeunesse d’hier et notre heure aujourd’hui,

Il n’empêchera pas les saisons de nous rendre

L’iris et l’anémone et le mille-pertuis,
La jonquille au printemps, l’automne en chrysanthème,

La rose de toujours, la tubéreuse blême,

La sauge en plein été, l’ellébore en hiver,
L’étoile clématite en la nuit qui se sauve,

La glycine de mai dont les larmes sont mauves

Et ce qui se défeuille et ce qui reste vert.

Métamorphoses

Violon hippocampe et sirène

Berceau des cœurs, cœur et berceau

Larmes de Marie-Madeleine

Souper d’une Reine

Sanglot.
Violon orgueil des mains légères

Départ à cheval sur les eaux

Amour chevauchant le mystère

Voleur en prière

Oiseau.
Violon alcool de l’âme en peine

Préférence. Muscle du soir

Épaule des saisons soudaines

Feuille de chêne

Miroir.
Violon femme morganatique

Chat botté courant la forêt

Puits des vérités lunatiques

Confession publique

Corset.
Violon chevalier du silence

Jouet évadé du bonheur

Poitrine de mille présences

Bateau de plaisance

Chasseur.
1945

Silence

Il n’y a rien sous le ciel, ô silence,

Rien que silence et signe blanc

Et flèche de l’indifférence

Sous la rose des quatre vents.
Rien qu’une flèche sous la rose

Aux pétales d’éternité,

Rien que le vent qui décompose

Les roses des témérités.

Mon Cadavre Est Doux Comme Un Gant

Mon cadavre est doux comme un gant

Doux comme un gant de peau glacée

Et mes prunelles effacées

Font de mes yeux des cailloux blancs.
Deux cailloux blancs dans mon visage,

Dans le silence deux muets

Ombrés encore d’un secret

Et lourds du poids mort des images.
Mes doigts tant de fois égarés

Sont joints en attitude sainte

Appuyés au creux de mes plaintes

Au nœud de mon cœur arrêté.
Et mes deux pieds sont les montagnes,

Les deux derniers monts que j’ai vus

À la minute où j’ai perdu

La course que les années gagnent.
Mon souvenir est ressemblant,

Enfants emportez-le bien vite,

Allez, allez, ma vie est dite.

Mon cadavre est doux comme un gant.
1939

Solitude, Ô Mon Éléphant

Je ne suis plus là pour personne,

Ô solitude ! Ô mon destin !

Sois ma chaleur quand je frissonne,

Tous mes flambeaux se sont éteints.
Tous mes flambeaux se sont éteints,

Je ne suis plus là pour personne

Et j’ai déchiré ce matin

Les cartes du jeu de maldonne.
Solitude, ô mon éléphant,

De ton pas de vague marine

Berce-moi, je suis ton enfant,

Solitude, ô mon éléphant.
Couleur de cendres sarrasines,

Le chagrin me cerne de près,

Emmène-moi dans la forêt

Dont les larmes sont de résine.
Si j’évite la mort, c’est que je veux pleurer

Tout ce qui me fut proche et ce qui m’a leurré.

Allons dans la forêt sous la sombre mantille

Que trame de tout temps la vertu des aiguilles.
Je ne veux plus revoir dans l’océan du ciel

La lune voyager en sa blondeur de miel,

Ni sa barque en croissant me priver d’une idylle

Qu’elle emporte à son bord parmi d’autres cent mille !
1972

Officiers De La Garde Blanche

Officiers de la garde blanche,

Gardez-moi de certaines pensées la nuit.

Gardez-moi des corps à corps et de l’appui

D’une main sur ma hanche.

Gardez-moi surtout de lui

Qui par la manche m’entraîne

Vers le hasard des mains pleines

Et les ailleurs d’eau qui luit.

Épargnez-moi les tourments en tourmente

De l’aimer un jour plus qu’aujourd’hui,

Et la froide moiteur des attentes

Qui presseront aux vitres et aux portes

Mon profil de dame déjà morte.

Officiers de la garde blanche,

Je ne veux pas pleurer pour lui

Sur terre. Je veux pleurer en pluie

Sur sa terre, sur son astre orné de buis,

Lorsque plus tard je planerai transparente,

Au-dessus des cent pas d’ennui.

Officiers des consciences pures,

Vous qui faites les visages beaux,

Confiez dans l’espace au vol des oiseaux

Un message pour les chercheurs de mesure

Et forgez pour nous des chaines sans anneaux.
1939

Souvenir Et Plaisir

Souvenir et plaisir ne font pas bon ménage,

Vois déferler les pleurs au revers des beaux jours,

Vois au flot du regret la parure baignée,

L’écharpe de minuit de sanglots imprégnée,

Vois le baiser qui cherche à rejoindre l’amour

Et l’amour s’enivrer de nos larmes sauvages.
1945

Oiseaux

Partout autour de moi des oiseaux de théâtre

Sifflent des valses lentes qui me font pleurer

Et lorsque leurs ombres contre le mur de plâtre

Traversent mon ombre, je leur crie :  » Arrêtez

Assassins, c’est par l’ombre que je suis sensible,

Le reflet de ma vie met mes jours en danger,

Un cœur de rêve y bat mes rêves impossibles,

D’un coup d’aile en ce cœur on peut m’assassiner  »
1939