Deux Ou Trois Fois Bienheureux Le Retour

Et maintenant nuit
Qui vient étoilée,
Et lune qui luit
Dans le ciel montée,

C’est dans le sommeil
La vie qui se tait,
Lumières qui veillent
Aux maisons fermées,

Rideaux descendus
Et volets baissés,
Et pavés à nu
Lors tus et muets.

Or silence en l’ombre,
Finie la journée,
C’est le jour allé
Comme nef qui sombre,

Et le fleuve au loin
Làbas et qui chante
En les heures lentes,
Puis dans l’air marin

Le vent lors aussi
Suivant sa coutume,
Sur les toits qui fument
Qui passe transi.

Or comme il en est
Lors des choses dites,
En l’oubli qui naît
Des heures allées,

Dans le temps donné
Que la vie nous quitte,
En la rue tacite,
C’est la nuit qui paît,

Dans ta rue SaintPaul,
Celle où tu es né,
Un matin de Mai
À la marée haute,

Dans la rue SaintPaul,
Blanche comme un pôle,
Et dont tu fus l’hôte,
Pendant des années.

13 Luth Compagnon De Ma Calamité

Luth, compagnon de ma calamité,

De mes soupirs témoin irréprochable,

De mes ennuis contrôleur véritable,

Tu as souvent avec moi lamenté ;
Et tant le pleur piteux t’a molesté

Que, commençant quelque son délectable,

Tu le rendais tout soudain lamentable,

Feignant le ton que plein avais chanté.
Et si tu veux efforcer au contraire,

Tu te détends et si me contrains taire :

Mais me voyant tendrement soupirer,
Donnant faveur à ma tant triste plainte,

En mes ennuis me plaire suis contrainte

Et d’un doux mal douce fin espérer.

Diane Étant En L’épaisseur D’un Bois

Dans les nuits d’automne, errant par la ville,
Je regarde au ciel avec mon désir,
Car si, dans le temps qu’une étoile file,
On forme un souhait, il doit s’accomplir.

Enfant, mes souhaits sont toujours les mêmes :
Quand un astre tombe, alors, plein d’émoi,
Je fais de grands voeux afin que tu m’aimes
Et qu’en ton exil tu penses à moi.

A cette chimère, hélas ! je veux croire,
N’ayant que cela pour me consoler.
Mais voici l’hiver, la nuit devient noire,
Et je ne vois plus d’étoiles filer.

14 Tant Que Mes Yeux Pourront Larmes Espandre

Tant que mes yeux pourront larmes épandre

A l’heur passé avec toi regretter :

Et qu’aux sanglots et soupirs résister

Pourra ma voix, et un peu faire entendre :
Tant que ma main pourra les cordes tendre

Du mignard Luth, pour tes grâces chanter :

Tant que l’esprit se voudra contenter

De ne vouloir rien fors que toi comprendre :
Je ne souhaite encore point mourir.

Mais quand mes yeux je sentirai tarir,

Ma voix cassée, et ma main impuissante,
Et mon esprit en ce mortel séjour

Ne pouvant plus montrer signe d’amante :

Prierai la mort noircir mon plus clair jour.

D’un Tel Vouloir Le Serf Point Ne Désire

A EPHRAÏM MIKHAËL.

Par les vastes forêts, à l’heure vespérale,
Les ruisseaux endormeurs modulent leurs sanglots :
Mon âme s’alanguit d’une horreur sépulcrale
A l’heure vespérale où murmurent les flots.

Les ruisseaux endormeurs modulent leurs sanglots
Sous les feuilles que frôle un vent crépusculaire :
A l’heure vespérale où murmurent les flots
Un fantôme s’effare en l’ombre funéraire.

Sous les feuilles que frôle un vent crépusculaire
La lueur de la lune illumine le soir :
Un fantôme s’effare en l’ombre funéraire
Et l’âme de l’air râle en brumes d’encensoir.

La lueur de la lune illumine le soir,
Impalpable remous de la marée astrale,
Et l’âme de l’air râle en brumes d’encensoir
Par les vastes forêts, à l’heure vespérale.

15 Pour Le Retour Du Soleil Honorer,

Pour le retour du Soleil honorer,

Le Zéphir l’air serein lui appareille,

Et du sommeil l’eau et la terre éveille,

Qui les gardait, l’une de murmurer
En doux coulant, l’autre de se parer

De mainte fleur de couleur nonpareille

Jà les oiseaux ès arbres font merveille,

Et aux passants font l’ennui modérer
Les nymphes jà en milles jeux s’ébattent

Au clair de lune, et dansant l’herbe abattent.

Veux-tu Zéphir, de ton heur me donner,
Et que par toi toute me renouvelle ?

Fais mon Soleil devers moi retourner,

Et tu verras s’il ne me rend plus belle.

Élégies I Au Temps Qu’amour

Au temps qu’Amour, d’hommes et Dieux vainqueur,

Faisait brûler de sa flamme mon coeur,

En embrasant de sa cruelle rage

Mon sang, mes os, mon esprit et courage,

Encore lors je n’avais la puissance

De lamenter ma peine et ma souffrance ;

Encor Phébus, ami des lauriers verts,

N’avait permis que je fisse des vers.

Mais maintenant que sa fureur divine

Remplit d’ardeur ma hardie poitrine,

Chanter me fait, non les bruyants tonnerres

De Jupiter, ou les cruelles guerres

Dont trouble Mars, quand il veut, l’Univers ;

Il m’a donné la lyre, qui les vers

Soulait chanter de l’amour Lesbienne :

Et à ce coup pleurera de la mienne.

O doux archet, adoucis-moi la voix,

Qui pourrait fendre et aigrir quelquefois,

En récitant tant d’ennuis et douleurs,

Tant de dépits, fortunes et malheurs.

Trempe l’ardeur dont jadis mon coeur tendre

Fut, en brûlant, demi réduit en cendre.

Je sens déjà un piteux souvenir

Qui me contraint la larme à l’oeil venir.

Il m’est avis que je sens les alarmes

Que premiers j’eus d’Amour, je vois les armes

Dont il s’arma en venant m’assaillir.

C’étaient mes yeux, dont tant faisais saillir

De traits à ceux qui trop me regardaient,

Et de mon arc assez ne se gardaient.

Mais ces miens traits, ces miens yeux me défirent,

Et de vengeance être exemple me firent.

Et me moquant, et voyant l’un aimer,

L’autre brûler et d’amour consommer ;

En voyant tant de larmes épandues,

Tant de soupirs et prières perdues,

Je n’aperçus que soudain me vint prendre

Le même mal que je soulais reprendre,

Qui me perça d’une telle furie

Qu’encor n’en suis après long temps guérie ;

Et maintenant me suis encor contrainte

De rafraîchir d’une nouvelle plainte

Mes maux passés. Dames qui les lirez,

De mes regrets avec moi soupirez.

Possible, un jour, je ferai le semblable,

Et aiderai votre voix pitoyable

A vos travaux et peines raconter,

Au temps perdu vainement lamenter.

Quelque rigueur qui loge en votre coeur,

Amour s’en peut un jour rendre vainqueur.

Et plus aurez lui été ennemies,

Pis vous fera, vous sentant asservies.

N’estimez point que l’on doive blâmer

Celles qu’a fait Cupidon enflammer.

Autres que nous, nonobstant leur hautesse,

Ont enduré l’amoureuse rudesse :

Leur coeur hautain, leur beauté, leur lignage,

Ne les ont su préserver du servage

De dur Amour ; les plus nobles esprits

En sont plus fort et plus soudain épris.

Sémiramis, reine tant renommée,

Qui mit en route avecque son armée

Les noirs squadrons des Ethiopiens,

Et, en montrant louable exemple aux siens,

Faisait couler, de son furieux branc,

Des ennemis les plus braves le sang,

Ayant encor envie de conquerre

Tous ses voisins, ou leur mener la guerre,

Trouva Amour, qui si fort la pressa,

Qu’armes et lois vaincue elle laissa.

Ne méritait sa Royale grandeur

Au moins avoir un moins fâcheux malheur

Qu’aimer son fils ? Reine de Babylone,

Où est ton coeur qui ès combats résonne ?

Qu’est devenu ce fer et cet écu,

Dont tu rendais le plus brave vaincu ?

Où as-tu mis la martiale crête

Qui obombrait le blond or de ta tête ?

Où est l’épée, où est cette cuirasse,

Dont tu rompais des ennemis l’audace ?

Où sont fuis tes coursiers furieux,

Lesquels traînaient ton char victorieux ?

T’a pu si tôt un faible ennemi rompre ?

A pu si tôt ton coeur viril corrompre,

Que le plaisir d’armes plus ne te touche,

Mais seulement languis en une couche ?

Tu as laissé les aigreurs martiales,

Pour recouvrer les douceurs géniales.

Ainsi Amour de toi t’a étrangée

Qu’on te dirait en une autre changée.

Doncques celui lequel d’Amour éprise

Plaindre me voit, que point il ne méprise

Mon triste deuil : Amour, peut-être, en brief

En son endroit n’apparaîtra moins grief.

Telle j’ai vue, qui avait en jeunesse

Blâmé Amour, après en sa vieillesse

Brûler d’ardeur, et plaindre tendrement

L’âpre rigueur de son tardif tourment.

Alors, de fard et eau continuelle,

Elle essayait se faire venir belle,

Voulant chasser le ridé labourage,

Que l’âge avait gravé sur son visage.

Sur son chef gris elle avait empruntée

Quelque perruque, et assez mal entée ;

Et plus était à son gré bien fardée,

De son Ami moins était regardée :

Lequel, ailleurs fuyant, n’en tenait compte,

Tant lui semblait laide, et avait grand’honte

D’être aimé d’elle. Ainsi la pauvre vieille

Recevait bien pareille pour pareille.

De maints en vain un temps fut réclamée ;

Ores qu’elle aime, elle n’est point aimée.

Ainsi Amour prend son plaisir à faire

Que le veuil d’un soit à l’autre contraire.

Tel n’aime point, qu’une Dame aimera ;

Tel aime aussi, qui aimé ne sera ;

Et entretient, néanmoins, sa puissance

Et sa rigueur d’une vaine espérance.

16 Après Qu’un Temps La Grêle Et Le Tonnerre

Après qu’un temps la grêle et le tonnerre

Ont le haut mont de Caucase battu,

Le beau jour vient, de luer revêtu.

Quand Phébus a son cerne fait en terre,
Et l’Océan il regagne a grand’erre ;

Sa soeur se montre avec son chef pointu.

Quand quelque temps le Parthe a combattu,

Il prend la fuite et son arc il desserre.
Un temps t’ai vu et consolé plaintif,

Et défiant de mon feu peu hâtif ;

Mais maintenant que tu m’as embrassée
Et suis au point auquel tu me voulais,

Tu as ta flamme en quelque eau arrosée,

Et es plus froid qu’être je ne soulais.

Élégies Ii D’un Tel Vouloir

D’un tel vouloir le serf point ne désireLa liberté, ou son port le navire,Comme j’attends, hélas, de jour en jour,De toi, Ami, le gracieux retour.Là j’avais mis le but de ma douleur,Qui finirait quand j’aurais ce bonheurDe te revoir ; mais de la longue attente,Hélas, en vain mon désir se lamente.Cruel, cruel, qui te faisait promettreTon bref retour en ta première lettre ?As-tu si peu de mémoire de moiQue de m’avoir si tôt rompu la foi ?Comme oses-tu ainsi abuser celleQui de tout temps t’a été si fidèle ?Or’ que tu es auprès de ce rivageDu Pô cornu, peut-être ton courageS’est embrasé d’une nouvelle flamme,En me changeant pour prendre une autre Dame :Jà en oubli inconstamment est miseLa loyauté que tu m’avais promise.S’il est ainsi, et que déjà la foiEt la bonté se retirent de toi,Il ne me faut émerveiller si oresToute pitié tu as perdue encore.O combien a de pensée et de crainte,Tout à part soi, l’âme d’Amour atteinte !Ores je crois, vu notre amour passée,Qu’impossible est que tu m’aies laissée ;Et de nouveau ta foi je me fiance,Et plus qu’humaine estime ta constance.Tu es, peut-être, en chemin inconnuOutre ton gré malade retenu.Je crois que non : car tant suis coutumièreDe faire aux Dieux pour ta santé prièreQue plus cruels que tigres ils seraientQuand maladie ils te prochasseraient,Bien que ta folle et volage inconstanceMériterait avoir quelque souffrance.Telle est ma foi qu’elle pourra suffireA te garder d’avoir mal et martyre.Celui qui tient au haut Ciel son EmpireNe me saurait, ce me semble, dédire ;Mais, quand mes pleurs et larmes entendraitPour toi priant, son ire il retiendrait.J’ai de tout temps vécu en son service,Sans me sentir coupable d’autre viceQue de t’avoir bien souvent en son lieu,D’amour forcé, adoré comme Dieu.Déjà deux fois, depuis le promis termeDe ton retour, Phébé ses cornes ferme,Sans que, de bonne ou mauvaise fortune,De toi, Ami, j’aye nouvelle aucune.Si toutefois, pour être enamouréEn autre lieu, tu as tant demeuré,Si sais-je bien que t’amie nouvelleA peine aura le renom d’être telle,Soit en beauté, vertu, grâce et faconde,Comme plusieurs gens savants par le mondeM’ont fait, à tort, ce crois-je, être estimée.Mais qui pourra garder la renommée ?Non seulement en France suis flattée,Et beaucoup plus que ne veux exaltée,La terre aussi que Calpe et PyrénéeAvec la mer tiennent environnée,Du large Rhin les roulantes arènes,Le beau pays auquel or te promènes,Ont entendu (tu me l’as fait accroire)Que gens d’esprit me donnent quelque gloire.Goûte le bien que tant d’hommes désirent,Demeure au but où tant d’autres aspirent,Et crois qu’ailleurs n’en auras une telle.Je ne dis pas qu’elle ne soit plus belle,Mais que jamais femme ne t’aimera,Ne plus que moi d’honneur te portera.Maints grands Signeurs à mon amour prétendent,Et à me plaire et servir prêts se rendent ;Joutes et jeux, maintes belles devises,En ma faveur sont par eux entreprises :Et néanmoins, tant peu je m’en soucieQue seulement ne les en remercie :Tu es, tout seul, tout mon mal et mon bien ;Avec toi tout, et sans toi je n’ai rien ;Et n’ayant rien qui plaise à ma pensée,De tout plaisir me treuve délaissée,Et, pour plaisir, ennui saisir me vient.Le regretter et plorer me convient,Et sur ce point entre tel déconfortQue mille fois je souhaite la mort.Ainsi, Ami, ton absence lointaineDepuis deux mois me tient en cette peine,Ne vivant pas, mais mourant d’un amourLequel m’occit dix mille fois le jour.Reviens donc tôt, si tu as quelque envieDe me revoir encore un coup en vie.Et si la mort avant ton arrivéeA de mon corps l’aimante âme privée,Au moins un jour viens, habillé de deuil,Environner le tour de mon cercueil.Que plût à Dieu que lors fussent trouvésCes quatre vers en blanc marbre engravés :PAR TOI, AMI, TANT VÉQUIS ENFLAMMÉEQU’EN LANGUISSANT PAR FEU SUIS CONSUMÉEQUI COUVE ENCOR SOUS MA CENDRE EMBRASÉE,SI NE LA RENDS DE TES PLEURS APAISÉE.

17 Je Fuis La Ville, Et Temples, Et Tous Lieux

Je fuis la ville, et temples, et tous lieux

Esquels, prenant plaisir à t’ouïr plaindre,

Tu pus, et non sans force, me contraindre

De te donner ce qu’estimais le mieux.
Masques, tournois, jeux me sont ennuyeux,

Et rien sans toi de beau ne me puis peindre;

Tant que, tâchant à ce désir étreindre,

Et un nouvel objet faire à mes yeux,
Et des pensers amoureux me distraire,

Des bois épais suis le plus solitiare.

Mais j’aperçois, ayant erré maint tour,
Que si je veux de toi ëtre délivre,

Il me convient hors de moi-mëme vivre;

Ou fais encor que loin sois en séjour.

Élégies Iii Quand Vous Lirez

(vieux français)
Quand vous lirez, ô Dames Lionnoises,

Ces miens escrits pleins d’amoureuses noises,

Quand mes regrets, ennuis, despits et larmes

M’orrez chanter en pitoyables carmes,

Ne veuillez pas condamner ma simplesse,

Et jeune erreur de ma folle jeunesse,

Si c’est erreur: mais qui dessous les Cieus

Se peut vanter de n’estre vicieus?

L’un n’est content de sa sorte de vie,

Et tousjours porte à ses voisins envie:

L’un, forcenant de voir la paix en terre,

Par tous moyens tache y mettre la guerre

L’autre, croyant povreté estre vice,

A autre Dieu qu’or ne fait sacrifice:

L’autre sa foy parjure il emploira

A decevoir quelcun qui le croira:

L’un en mentant de sa langue lezarde,

Mile brocars sur l’un et l’autre darde:

Je ne suis point sous ces planettes née,

Qui m’ussent pù tant faire infortunée.

Onques ne fut mon oeil marri, de voir

Chez mon voisin mieus que chez moy pleuvoir.

Onq ne mis noise ou discord entre amis:

A faire gain jamais ne me soumis.

Mentir, tromper, et abuser autrui,

Tant m’a desplu, que mesdire de lui.

Mais si en moy rien y ha d’imparfait,

Qu’on blame Amour: c’est lui seul qui l’a fait,

Sur mon verd aage en ses laqs il me prit,

Lors qu’exerçois mon corps et mon esprit

En mile et mile euvres ingenieuses,

Qu’en peu de temps me rendit ennuieuses.

Pour bien savoir avecque l’esguille peindre

J’eusse entrepris la renommée esteindre

De celle là, qui, plus docte que sage,

Avec Pallas comparoit son ouvrage.

Qui m’ust vù lors en armes fiere aller,

Porter la lance et bois faire voler,

Le devoir faire en l’estour furieus,

Piquer, volter le cheval glorieus,

Pour Bradamante, ou la haute Marphise,

Seur de Roger, il m’ust, possible, prise.

Mais quoy? Amour ne peut longuement voir

Mon coeur n’aymant que Mars et le savoir:

Et me voulant donner autre souci,

En souriant, il me disoit ainsi:

`Tu penses donq, ô Lionnoise Dame,

Pouvoir fuir par ce moyen ma flamme:

Mais non feras; j’ay subjugué les Dieus

Es bas Enfers, en la Mer et es Cieus,

Et penses tu que n’aye tel pouvoir

Sur les humeins, de leur faire savoir

Qu’il n’y ha rien qui de ma main eschape?

Plus fort se pense et plus tot je le frape.

De me blamer quelque fois tu n’as honte,

En te fiant en Mars, dont tu fais conte:

Mais meintenant, voy si pour persister

En le suivant me pourras resister.’

Ainsi parloit, et tout eschaufé d’ire

Hors de sa trousse une sagette il tire,

Et decochant de son extreme force,

Droit la tira contre ma tendre escorce:

Foible harnois, pour bien couvrir le coeur

Contre l’Archer qui tousjours est vainqueur.

La bresche faite, entre Amour en la place,

Dont le repos premierement il chasse:

Et de travail qui me donne sans cesse,

Boire, manger, et dormir ne me laisse.

Il ne me chaut de soleil ne d’ombrage:

Je n’ay qu’Amour et feu en mon courage,

Qui me desguise, et fait autre paroitre,

Tant que ne peu moymesme me connoitre.

Je n’avois vu encore seize hivers,

Lors que j’entray en ces ennuis divers;

Et jà voici le treizième esté

Que mon coeur fut par amour arresté.

Le tems met fin aus hautes Pyramides,

Le tems met fin aus fonteines humides;

Il ne pardonne aus braves Colisées,

Il met à fiu les viles plus prisées,

Finir aussi il ha acoutumé

Le feu d’Amour tant soit-il allumé:

Mais, las! en moy il semble qu’il augmente

Avec le tems, et que plus me tourmente.

Paris ayma CEnone ardamment,

Mais son amour ne dura longuement,

Medée fut aymée de Jason,

Qui tot apres la mit hors sa maison.

Si meritoient-elles estre estimées,

Et pour aymer leurs amis, estre aymées.

S’estant aymé on peut Amour laisser,

N’est-il raison, ne l’estant, se lasser?

N’est-il raison te prier de permettre,

Amour, que puisse à mes tourmens fin mettre?

Ne permets point que de Mort face espreuve,

Et plus que toy pitoyable la treuve:

Mais si tu veus que j’ayme jusqu’au bout,

Fay que celui que j’estime mon tout,

Qui seul me peut faire plorer et rire,

Et pour lequel si souvent je soupire,

Sente en ses os, en son sang, en son ame,

Ou plus ardente, ou bien egale flame.

Alors ton faix plus aisé me sera,

Quand avec moy quelcun le portera.

18 Baise M’encor, Rebaise-moi Et Baise

Baise m’encor, rebaise-moi et baise :

Donne m’en un de tes plus savoureux,

Donne m’en un de tes plus amoureux :

Je t’en rendrai quatre plus chauds que braise.
Las, te plains-tu ? ça que ce mal j’apaise,

En t’en donnant dix autres doucereux.

Ainsi mêlant nos baisers tant heureux

Jouissons-nous l’un de l’autre à notre aise.
Lors double vie à chacun en suivra.

Chacun en soi et son ami vivra.

Permets m’Amour penser quelque folie :
Toujours suis mal, vivant discrètement,

Et ne me puis donner contentement,

Si hors de moi ne fais quelque saillie.

Luth, Compagnon De Ma Calamité

Sa flame est morte et la mienne a pris vie,
Ainsi qu’on voit l’arbrisseau renaissant
Au pied du tronc qui s’en va périssant
Sous le ridé de l’escorce pourrie :

Il est au Ciel hors le danger d’envie,
Et je suis cy, après vous languissant,
Craignant tousjours l’envieux pâlissant,
Et le venin d’une langue ennemie.

Et d’autant plus il surpasse mon heur,
Que par sur tous est grande ma douleur,
Et mes désirs chassant si belle proye :

Mais si voulez seréner vos beaux yeux,
Vous pouvez bien me rendre autant heureux
Sans que je sois envieux de sa joye.

19 Diane Étant En L’épaisseur D’un Bois

Diane étant en l’épaisseur d’un bois,

Après avoir mainte bête assénée,

Prenait le frais, de Nymphe couronn&eacutee.

J’allais rêvant, comme fais mainte fois,
Sans y penser, quand j’ouïs une vois

Qui m’appela, disant : Nymphe étonnée,

Que ne t’es-tu vers diane tournée ?

Et, me voyant sans arc et sans carquois :
Qu’as-tu trouvé, Ô compagne en ta voie,

Qui de ton arc et flêches ait fait proie ?

– Je m’animai, réponds-je, à un passant,
Et lui jetai en vain toute mes flêches

Et l’arc aprés ; mais lui les ramassant

Et les tirant, me fit cent en cent brêches.

Ne Reprenez, Dames, Si J’ai Aimé

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l’horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;

Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l’Espérance, comme une chauvesouris,
S’en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;

Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D’une vaste prison imite les barreaux,
Et qu’un peuple muet d’infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.

Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme ; l’Espoir,
Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.