20 Prédit Me Fut Que Devait Fermement

Prédit me fut que devait fermement

Un jour aimer celui dont la figure

Me fut décrite ; et sans autre peinture

Le reconnus quand vis premièrement.
Puis le voyant aimer fatalement

Pitié je pris de sa triste aventure,

Et tellement je forçais ma nature,

Qu’autant que lui aimai ardentement.
Qui n’eût pensé qu’en faveur devait croître

Ce que le ciel et destins firent naître ?

Mais quand je vois si nubileux apprêts,
Vents si cruels et tant horrible orage,

Je crois qu’étaient les infernaux arrêts

Que de si loin m’ourdissaient ce naufrage.

Ô Beaux Yeux Bruns, Ô Regards Détournés

L’astre qui fait le jour dort dans le sein des eaux,
Un silence profond règne en toutes les plaines,
Et les zéphyres seuls par de faibles haleines
D’un petit tremblement agitent les rameaux.

On n’oit plus dans les bois les concerts des oiseaux,
Et l’aimable enchanteur des soucis et des peines,
Le sommeil, au doux bruit des paisibles fontaines,
Charme de ses douceurs et bergers et troupeaux.

Je suis seul qui pressé d’une douleur cruelle
Vois fuir de mes yeux le sommeil que j’appelle,
Les veilles m’ont conduit au bord du monument.

À quel joug la nature en l’homme est asservie !
Il faut pour être heureux perdre le sentiment,
Et mourir chaque nuit pour conserver sa vie.

21 Quelle Grandeur Rend L’homme Vénérable ?

Quelle grandeur rend l’homme vénérable ?

Quelle grosseur ? quel poil ? quelle couleur ?

Qui est des yeux le plus emmielleur ?

Qui fait plus tôt une plaie incurable ?
Quel chant est plus à l’homme convenable ?

Qui plus pénètre en chantant sa douleur ?

Qui un doux luth fait encore meilleur ?

Quel naturel est le plus amiable ?
Je ne voudrais le dire assûrément,

Ayant Amour forcé mon jugement ;

Mais je sais bien, et de tant je m’assure,
Que tout le beau que l’on pourrait choisir,

Et que tout l’art qui aide la Nature,

Ne sauraient accroître mon désir.

Ô Doux Regards, Ô Yeux Pleins De Beauté

Sainct Remy qui premier imposa la couronne
Aux Rois Chrestiens François, et vous leur successeur
En son huictiéme mois vous ramenant vainqueur,
L’an huictiéme ensuivant plus grand heur vous ordonne..

Tous nombres sont divins, mais Christ pour sa personne
Le huict s’est reservé : et la Sibylle autheur,
Huict cens octante huict faict en Grec le SAUVEUR,
Comme le nombre et nom qui tout salut nous donne.

Or pour vous faire foy, Sire, de l’an qui vient,
Mesme mois l’an passé (si bien vous en souvient)
Vostre fort fut, VAINCRA l’amour de la patrie.

Si le sept vostre fort si bien vous a conduit
A grand victoire et paix : le salutaire huict
D’UN BEAU LIS couronné verra France fleurie

22 Luisant Soleil, Que Tu Es Bienheureux

Luisant Soleil, que tu es bienheureux

De voir toujours t’Amie la face !

Et toi, sa soeur, qu’Endymion embrasse,

Tant te repais de miel amoureux !
Mars voie Vénus ; Mercure aventureux

De Ciel en Ciel, de lieu en lieu se glace ;

Er Jupiter remarque en mainte place

Ses premiers ans plus gais et chaleureux.
Voilà du Ciel la puissante harmonie,

Qui les esprits divins ensemble lie ;

Mais s’ils avaient ce qu’ils aiment lointain,
Leur harmonie et ordre irrévocable

Se tournerait en erreur variable,

Et comme moi travaillerait en vain.

Ô Longs Désirs, Ô Espérances Vaines

fait en relief, de la main de MichelAnge

Ce n’est ni marbre, ni porphyre,
Que le corps de ce beau chasseur,
Dont l’haleine d’un mol zéphyre
Évente les cheveux avec tant de douceur.
En cette divine sculpture,

On voit tout ce que la nature
Put jamais achever de mieux.
S’il n’entretient tout haut l’image ravissante
Que forme cette onde innocente,
C’est qu’on ne parle que des yeux,
Pour se bien exprimer sur une amour naissante.

23 Las! Que Me Sert Que Si Parfaitement

Las! que me sert que si parfaitement

Loua jadis ma tresse dorée,

Et de mes yeux la beauté comparée

A deux Soleils, dont Amour finement
Tira les traits causes de son tourment?

Où êtes-vous, pleurs de peu de durée ?

Et mort par qui devait être honorée

Ta ferme amour et itéré serment ?
Doncques c’était le but de ta malice

De m’asservir sous ombre de service ?

Pardonne-moi, Ami, à cette fois,
Étant outrée et de dépit et d’ire ;

Mais je m’assur’, quelque part que tu sois,

Qu’autant que moi tu souffres de martyre.

On Voit Mourir Toute Chose Animée

Tu as écrit : ‘ Me voici, fidèle à l’écho de ta voix, taciturne,
inexprimé. ‘ Je sais ton âme tendue juste au gré des soies
chantantes de mon luth :

C’est pour toi seul que je joue.

Ecoute en abandon et le son et l’ombre du son dans la conque
de la mer où tout plonge. Ne dis pas qu’il se pourrait qu’un
jour tu entendisses moins délicatement !

Ne le dis pas. Car j’affirme alors, détourné de toi, chercher
ailleurs qu’en toimême le répons révélé par toi. Et j’irai,
criant aux quatre espaces :

Tu m’as entendu, tu m’as connu, je ne puis pas vivre dans le
silence. Même auprès de cet autre que voici, c’est encore,

C’est pour toi seul que je joue.

24 Ne Reprenez, Dames, Si J’ai Aimé

Ne reprenez, Dames, si j’ai aimé,

Si j’ai senti mille torches ardentes,

Mille travaux, mille douleurs mordantes.

Si, en pleurant, j’ai mon temps consumé,
Las ! que mon nom n’en soit par vous blamé.

Si j’ai failli, les peines sont présentes,

N’aigrissez point leurs pointes violentes :

Mais estimez qu’Amour, à point nommé,
Sans votre ardeur d’un Vulcain excuser,

Sans la beauté d’Adonis accuser,

Pourra, s’il veut, plus vous rendre amoureuses,
En ayant moins que moi d’occasion,

Et plus d’étrange et forte passion.

Et gardez-vous d’être plus malheureuses !

Sonnet De La Belle Cordière

Las ! cettui jour, pourquoi l’ai-je dû voir,

Puisque ses yeux allaient ardre mon âme ?

Doncques, Amour, faut-il que par ta flamme

Soit transmué notre heur en désespoir !
Si on savait d’aventure prévoir

Ce que vient lors, plaints, poinctures et blâmes ;

Si fraîche fleur évanouir son bâme

Et que tel jour fait éclore tel soir ;
Si on savait la fatale puissance,

Que vite aurais échappé sa présence !

Sans tarder plus, que vite l’aurais fui !
Las, Las ! que dis-je ? O si pouvait renaître

Ce jour tant doux où je le vis paraître,

Oisel léger, comme j’irais à lui !

Après Qu’un Temps La Grêle Et Le Tonnerre

Quand la feuille en festons a couronné les bois,
L’amoureux rossignol n’étouffe point sa voix.
Il serait criminel aux yeux de la nature,
Si, de ses dons heureux négligeant la culture,
Sur son triste rameau, muet dans ses amours,
Il laissait sans chanter expirer les beaux jours.
Et toi, rebelle aux dons d’une si tendre mère,
Dégoûté de poursuivre une Muse étrangère
Dont tu choisis la cour trop bruyante pour toi,
Tu t’es fait du silence une coupable loi !
Tu naquis rossignol. Pourquoi, loin du bocage
Où des jeunes rosiers le balsamique ombrage
Eût redit tes doux sons sans murmure écoutés,
T’en allaistu chercher la Muse des cités ?
Cette muse, d’éclat, de pourpre environnée,
Qui, le glaive à la main, du diadème ornée,
Vient au peuple assemblé, d’une dolente voix,
Pleurer les grands malheurs, les empires, les rois ?
Que n’étaistu fidèle à ces Muses tranquilles
Qui cherchent la fraîcheur des rustiques asiles,
Le front ceint de lilas et de jasmins nouveaux,
Et vont sur leurs attraits consulter les ruisseaux ?
Viens dire à leurs concerts la beauté qui te brûle.
Amoureux avec l’âme et la voix de Tibulle,
Fuiraistu les hameaux, ce séjour enchanté
Qui rend plus séduisant l’éclat de la beauté ?

L’Amour aime les champs, et les champs l’ont vu naître.
La fille d’un pasteur, une vierge champêtre,
Dans le fond d’une rose, un matin du printemps,
Le trouva nouveauné . . . . . . . . . . .
Le sommeil entr’ouvrait ses lèvres colorées.
Elle saisit le bout de ses ailes dorées,
L’ôta de son berceau d’une timide main,
Tout trempé de rosée, et le mit dans son sein.
Tout, mais surtout les champs sont restés son empire.
Là tout aime, tout plaît, tout jouit, tout soupire ;
Là de plus beaux soleils dorent l’azur des cieux ;
Là les prés, les gazons, les bois harmonieux,
De mobiles ruisseaux la colline animée,
L’âme de mille fleurs dans les zéphyrs semée ;
Là parmi les oiseaux l’Amour vient se poser ;
Là sous les antres frais habite le baiser.
Les Muses et l’Amour ont les mêmes retraites.
L’astre qui fait aimer est l’astre des poëtes.

Bois, écho, frais zéphyrs, dieux champêtres et doux,
Le génie et les vers se plaisent parmi vous.
J’ai choisi parmi vous ma Muse jeune et chère ;
Et, bien qu’entre ses soeurs elle soit la dernière,
Elle plaît. Mes amis, vos yeux en sont témoins.
Et puis une plus belle eût voulu plus de soins ;
Délicate et craintive, un rien la décourage,
Un rien sait l’animer. Curieuse et volage,
Elle va parcourant tous les objets flatteurs,
Sans se fixer jamais, non plus que sur les fleurs
Les zéphyrs vagabonds, doux rivaux des abeilles,
Ou le baiser ravi sur des lèvres vermeilles.
Une source brillante, un buisson qui fleurit,
Tout amuse ses yeux ; elle pleure, elle rit.
Tantôt à pas rêveurs, mélancolique et lente,
Elle erre avec une onde et pure et languissante ;
Tantôt elle va, vient, d’un pas léger et sûr
Poursuit le papillon brillant d’or et d’azur,
Ou l’agile écureuil, ou dans un nid timide
Sur un oiseau surpris pose une main rapide.
Quelquefois, gravissant la mousse du rocher,
Dans une touffe épaisse elle va se cacher,
Et sans bruit épier sur la grotte pendante
Ce que dira le faune à la nymphe imprudente,
Qui, dans cet antre sourd et des faunes ami,
Refusait de le suivre, et pourtant l’a suivi.
Souvent même, écoutant de plus hardis caprices,
Elle ose regarder au fond des précipices,
Où sur le roc mugit le torrent effréné,
Du droit sommet d’un mont tout à coup déchaîné.
Elle aime aussi chanter à la moisson nouvelle,
Suivre les moissonneurs et lier la javelle.
L’Automne au front vermeil, ceint de pampres nouveaux,
Parmi les vendangeurs l’égare en des coteaux ;
Elle cueille la grappe, ou blanche, ou purpurine ;
Le doux jus des raisins teint sa bouche enfantine ;
Ou, s’ils pressent leurs vins, elle accourt pour les voir,
Et son bras avec eux fait crier le pressoir.

Viens, viens, mon jeune ami ; viens, nos Muses t’attendent ;
Nos fêtes, nos banquets, nos courses te demandent ;
Viens voir ensemble et l’antre et l’onde et les forêts.
Chaque soir une table aux suaves apprêts
Assoira près de nous nos belles adorées ;
Ou, cherchant dans le bois des nymphes égarées,
Nous entendrons les ris, les chansons, les festins ;
Et les verres emplis sous les bosquets lointains
Viendront animer l’air, et, du sein d’une treille,
De leur voix argentine égayer notre oreille.
Mais si, toujours ingrat à ces charmantes soeurs,
Ton front rejette encor leurs couronnes de fleurs ;
Si de leurs soins pressants la douce impatience
N’obtient que d’un refus la dédaigneuse offense ;
Qu’à ton tour la beauté dont les yeux t’ont soumis
Refuse à tes soupirs ce qu’elle t’a promis ;
Qu’un rival loin de toi de ses charmes dispose ;
Et, quand tu lui viendras présenter une rose,
Que l’ingrate étonnée, en recevant ce don,
Ne t’ait vu de sa vie et demande ton nom.

Claire Vénus, Qui Erres Par Les Cieux

Connais toi même, dit Phébus.
Du ciel descendit ce précepte ;
Pour guérir folie et abus,
Lui, médecin, fit la recette ;
Mais n’est pas seule ; j’en excepte,
Et soutiens que d’avoir hanté
Les gens, sondant leur volonté,
Ne sert pas moins que se connaître.
Veux tu bien vivre en sûreté ?
Connais l’autrui, te voilà maître.

Depuis Qu’amour Cruel Empoisonna

Cidessous gît et loge en serre,
Ce très gentil fallot Jean Serre,
Qui tout plaisir allait suivant ;
Et grand joueur de son vivant,
Non pas joueur de dés, ni quilles,
Mais de belles farces gentilles,
Auquel jeu jamais ne perdit,
Mais y gagna bruit et crédit,
Amour et populaire estime,
Plus que d’écus, comme j’estime.

Il fut en son jeu si adestre
Qu’à le voir on le pensait être
Ivrogne quand il se y prenait,
Ou badin, s’il l’entreprenait ;
Et n’eût su faire en sa puissance
Le sage ; car à sa naissance
Nature ne lui fit la trogne
Que d’un badin ou d’un ivrogne.
Toutefois je crois fermement
Qu’il ne fit onc si vivement
Le badin qui se rit ou mord
Comme il fait maintenant le mort.

Sa science n’était point vile,
Mais bonne ; car en cette ville
Des tristes tristeur détournait
Et l’homme aise en aise tenait.

Or bref, quand il entrait en salle,
Avec une chemise sale,
Le front, la joue et la narine
Toute couverte de farine,
Et coiffé d’un béguin d’enfant
Et d’un haut bonnet triomphant
Garni de plumes de chapons,
Avec tout cela je réponds
Qu’en voyant sa grâce niaise,
On n’était pas moins gai ni aise
Qu’on est aux Champs Elysiens.

Ô vous, humains Parisiens !
De le pleurer, pour récompense,
Impossible est ; car, quand on pense
A ce qu’il soulait* faire et dire,
On ne peut se tenir de rire.

Que disje, on ne le pleure point ?
Si faiton ; et voici le point :
On en rit si fort, en maints lieux,
Que les larmes viennent aux yeux ;
Ainsi en riant on le pleure,
Et en pleurant on rit à l’heure.

Or pleurez, riez votre soûl,
Tout cela ne lui sert d’un sou ;
Vous feriez beaucoup mieux en somme
De prier Dieu pour le pauvre homme.

(*) avait coutume

Deux Ou Trois Fois Bienheureux Le Retour

Et maintenant nuit
Qui vient étoilée,
Et lune qui luit
Dans le ciel montée,

C’est dans le sommeil
La vie qui se tait,
Lumières qui veillent
Aux maisons fermées,

Rideaux descendus
Et volets baissés,
Et pavés à nu
Lors tus et muets.

Or silence en l’ombre,
Finie la journée,
C’est le jour allé
Comme nef qui sombre,

Et le fleuve au loin
Làbas et qui chante
En les heures lentes,
Puis dans l’air marin

Le vent lors aussi
Suivant sa coutume,
Sur les toits qui fument
Qui passe transi.

Or comme il en est
Lors des choses dites,
En l’oubli qui naît
Des heures allées,

Dans le temps donné
Que la vie nous quitte,
En la rue tacite,
C’est la nuit qui paît,

Dans ta rue SaintPaul,
Celle où tu es né,
Un matin de Mai
À la marée haute,

Dans la rue SaintPaul,
Blanche comme un pôle,
Et dont tu fus l’hôte,
Pendant des années.

13 Luth Compagnon De Ma Calamité

Luth, compagnon de ma calamité,

De mes soupirs témoin irréprochable,

De mes ennuis contrôleur véritable,

Tu as souvent avec moi lamenté ;
Et tant le pleur piteux t’a molesté

Que, commençant quelque son délectable,

Tu le rendais tout soudain lamentable,

Feignant le ton que plein avais chanté.
Et si tu veux efforcer au contraire,

Tu te détends et si me contrains taire :

Mais me voyant tendrement soupirer,
Donnant faveur à ma tant triste plainte,

En mes ennuis me plaire suis contrainte

Et d’un doux mal douce fin espérer.