Berger Tant Rempli De Finesse

Berger tant rempli de finesse,
Contentez-vous d’être inconstant,
Sans accuser votre maîtresse
D’un péché que vous aimez tant.
La nouveauté qui vous commande,
Vous fait à toute heure changer :
Mais ce n’est pas perte fort grande
De perdre un ami si léger.

Si vous eussiez eu souvenance
De l’œil par le vôtre adoré,
En dépit de votre inconstance,
Constant vous fussiez demeuré.
Mais vous n’étiez à six pas d’elle
Que votre cœur s’en retira.
Nous verrons, monsieur le Fidèle,
Qui premier s’en repentira.

Ces pleurs et ces plaintes cuisantes
Dont tout le ciel elle enflammait,
C’étaient des preuves suffisantes
Pour montrer qu’elle vous aimait.
Mais vous, plein d’inconstance extrême,
Oubliâtes pleurs et amour.
Donc, si Rosette en fait de même,
Ce n’est qu’à beau jeu beau retour.

Cette si constante et si belle
Que vos propos vont décevant,
S’elle arrête votre cervelle
Peut aussi arrêter le vent.
Mais je ne poste point d’envie
Au bien que par vous elle aura :
C’est elle, je gage ma vie,
Qui premier s’en repentira.

Le Luth

Sonnet.

Pour le doux ébat que je puisse choisir,
Souvent, après dîner, craignant qu’il ne m’ennuie,
Je prends le manche en main, je le tâte et manie,
Tant qu’il soit en état de me donner plaisir.

Sur mon lit je me jette, et, sans m’en dessaisir,
Je l’étreints de mes bras et sur moi je l’appuie,
Et, remuant bien fort, d’aise toute ravie,
Entre mille douceurs j’accomplis mon désir.

S’il advient, par malheur quelquefois qu’il se lâche,
De la main je le dresse, et, derechef, je tâche
Au jouir du plaisir d’un si doux maniement :

Ainsi, mon bien aimé, tant que le nerf lui tire,
Me contemple et me plaît, puis de lui, doucement,
Lasse et non assouvie enfin je me retire.

L’on Verra S’arrêter Le Mobile Du Monde

Sonnet.

L’on verra s’arrêter le mobile du monde,
Les étoiles marcher parmi le firmament,
Saturne infortuné luire bénignement,
Jupiter commander dedans le creux de l’onde.

L’on verra Mars paisible et la clarté féconde
Du Soleil s’obscurcir sans force et mouvement,
Vénus sans amitié, Stilbon sans changement,
Et la Lune en carré changer sa forme ronde,

Le feu sera pesant et légère la terre,
L’eau sera chaude et sèche et dans l’air qui l’enserre,
On verra les poissons voler et se nourrir,

Plutôt que mon amour, à vous seul destinée,
Se tourne en autre part, car pour vous je fus née,
Je ne vis que pour vous, pour vous je veux mourir.

Seigneur, Change Ma Guerre En Ta Paix

Sonnet.

Seigneur, change ma guerre en ta paix éternelle,
Échauffe les glaçons de mon cœur endurci,
Et fais qu’à l’avenir je n’aie autre souci
Qu’à suivre le sentier où ta bonté m’appelle.

Dompte les passions de mon âme rebelle
Et lave mon esprit de péché tout noirci,
Dispense ta lumière à mon œil obscurci
Et m’apprends les secrets qu’aux élus tu révèles.

Sur toi tant seulement mon espoir j’ai fondé.
Si grande est mon erreur, plus grande est ta bonté
Qui ne laisse jamais celui qui te réclame.

Purge donc mon esprit et le retire à toi,
Lui donnant pour voler les ailes de la foi,
Sans que l’abus du monde arrête plus mon âme.