Orgye

Sus, sus, enfans ! qu’on empoigne la coupe !

Je suis crevé de manger de la soupe.

Du vin ! du vin ! cependant qu’il est frais.

Verse, garçon, verse jusqu’aux bords,

Car je veux chiffler à longs traits

A la santé des vivants et des morts.
Pour du vin blanc, je n’en tasteray guère ;

Je crains toujours le syrop de l’esguière,

Dont la couleur me pourroit attraper.

Baille moi donc de ce vin vermeil :

C’est luy seul qui me fait tauper,

Bref, c’est mon feu, mon sang et mon soleil.
O qu’il est doux ! J’en ay l’âme ravie,

Et ne croy pas qu’il se trouve en la vie

Un tel plaisir que de boire d’autant:

Fay-moy raison, mon cher amy Faret

Ou tu seras tout à l’instant

Privé du nom qui rime à cabaret.

Payen, Maigrin, Butte, Gilot

Chanson à boire
Payen, Maigrin, Butte, Gilot,

Desgranges, Chasteaupers, et Dufour le bon falot,

Qu’un chacun eslise son parrain

Pour trinquer à ce prince lorrain !
Il nous permet qu’en liberté

Sans aucun compliment on luy porte une santé.

Beuvons donc, il nous fera raison,

Car il est l’honneur de sa maison.
Estant parmi les Allemans,

Où son bras a plus fait que n’ont dit tous les romans,

Il apprit à suivre les hazars

De Bacchus aussi bien que de Mars.
Pour moy, disant ce qui m’en plaist,

C’est de le voir seigneur de Briosne1 comme il est.

Ce lieu vaut l’estat des plus grands roys,

Puis qu’un Pot y tient autant que trois.
Aussi je veux faire un serment

De vivre desormais pour le servir seulement,

Et verser pour ce prince divin

Plus de sang que je n’ay beu de vin.
Ainsi chantoient au cabaret

Le bon gros Sainct-Amant et le vieux pere Faret,

Celebrans l’un et l’autre à son tour

La santé du comte de Harcour.
Vivat !

Sonnet À Feu M. Desyveteaux

Que de ton beau jardin les merveilles j’admire !

Que tout ce qu’on y voit, que tout ce qu’on y sent

A d’aimables rapports avec le doux accent

De ce divin oiseau qui chante et qui soupire !
Qu’après ces rares sons dont triomphe ta lyre,

Mon oreille se plait au tonnerre innocent

Que l’on oit dans ta voûte où ravi l’on descend

Pour monter en un lieu que seul tu peux décrire !
Que les trésors feuillus de ces rameaux divers,

Formant un beau désordre en leurs ombrages verts,

Me charment les esprits et me comblent de joie !
Et combien la nature on me verrait bénir

Si par un heureux sort, qu’aux arbres elle octroie,

En vieillissant comme eux tu pouvais rajeunir !

Sonnet Inachevé

Fagoté plaisamment comme un vrai Simonnet,

Pied chaussé, l’autre nu, main au nez, l’autre en poche,

J’arpente un vieux grenier, portant sur ma caboche

Un coffin de Hollande en guise de bonnet.
Là, faisant quelquefois le saut du sansonnet

Et dandinant du cul comme un sonneur de cloche,

Je m’égueule de rire, écrivant d’une broche

En mots de Pathelin ce grotesque sonnet.
Mes esprits, à cheval sur ces coquecigrues,

Ainsi que papillons s’envolent dans les nues,

Y cherchant quelque fin qu’on ne puisse trouver.
Nargue ! C’est trop rêver, c’est trop ronger ses ongles

Si quelqu’un sait la rime, il peut bien l’achever.

Sonnet Sur Des Mots Qui N’ont Point De Rime

Phylis, je ne suis plus des rimeurs de ce siècle

Qui font pour un sonnet dix jours de cul de plomb

Et qui sont obligés d’en venir aux noms propres

Quand il leur faut rimer ou sur coiffe ou sur poil.
Je n’affecte jamais rime riche ni pauvre

De peur d’être contraint de suer comme un porc,

Et hais plus que la mort ceux dont l’âme est si faible

Que d’exercer un art qui fait qu’on meurt de froid.
Si je fais jamais vers, qu’on m’arrache les ongles,

Qu’on me traîne au gibet, que j’épouse une vieille,

Qu’au plus fort de l’été je languisse de soif,
Que tous les mardi-gras me soient autant de jeûnes,

Que je ne goûte vin non plus que fait le Turc,

Et qu’au fond de la mer on fasse mon sépulcre.

Sonnet Sur La Moisson D’un Lieu Proche De Paris

Plaisirs d’un noble ami qui sait chérir ma veine,

Mélanges gracieux de prés et de guérets,

Rustique amphithéâtre où de sombres forêts

S’élèvent chef sur chef pour voir couler la Seine.
Délices de la vue, aimable et riche plaine !

On s’en va mettre à bas les trésors de Cérès,

Que l’on voit ondoyer comme un vaste marets

Quand il est agité d’une légère haleine.
L’or tombe sous le fer ; déjà les moissonneurs,

Dépouillant les sillons de leurs jaunes honneurs,

La désolation rendent et gaie et belle.
L’utile cruauté travaille au bien de tous,

Et notre oeil satisfait semble dire à Cybèle :

Plus le ravage est grand, plus je le trouve doux.

Voici Le Rendez-vous Des Enfants Sans Souci

Voici le rendez-vous des Enfants sans souci,

Que pour me divertir quelquefois je fréquente.

Le maître a bien raison de se nommer La Plante

Car il gagne son bien par une plante aussi.
Vous y voyez Bilot, pâle morne et transi,

Vomir par les naseaux une vapeur errante ;

Vous y voyez Sallard chatouiller la servante

Qui rit du bout du nez en portrait raccourci.
Que ce borgne a bien plus Fortune pour amie

Qu’un de ces curieux qui, soufflant l’alchimie,

De sage devient fol, et de riche indigent !
Celui-là sent enfin sa vigueur consumée,

Et voit tout son argent se réduire en fumée ;

Mais lui, de la fumée il tire de l’argent.

Vos Attraits N’ont Plus Rien Que L’épée Et La Cape

Vos attraits n’ont plus rien que l’épée et la cape ;

Votre esprit est plus plat qu’un pied de pèlerin ;

Vous pleurez plus d’onguent que n’en fait Tabarin,

Et qui voit votre nez le prend pour une grappe.
Vous avez le museau d’un vieux limier qui lape,

L’oeil d’un cochon rôti, le poil d’un loup marin,

La chair d’un aloyau lardé de romarin,

Et l’embonpoint d’un gueux qui réclame Esculape.
Vous portez comme un cul longue barbe au menton ;

Votre corps est plus sec que le son d’un teston

Vous berçâtes jadis l’aïeul de Mélusine.
Pièce de cabinet, quittez notre quartier

Et, prenant pour jamais congé de la cuisine,

Qu’on ne vous trouve plus, sinon chez Dumonstier.

La Naissance De Pantagruel

Le soleil en tous lieux découvre sa lumière ;
L’arcenciel bigarré, l’émail de ses couleurs ;
L’aurore aux belles mains, le cristal de ses pleurs ;
La lune, de son front la clarté tout entière ;

La terre, en tous endroits sa moisson nourricière ;
En tous endroits l’été ses ardentes chaleurs ;
Le printemps, en tous lieux le trésor de ses fleurs ;
Ma maîtresse, en tous lieux sa beauté singulière ;

Sa beauté luit partout. Je ne saurais garder
Les hommes de l’aimer et de la regarder ;
Je ne puis retenir son amour vagabonde.

Et cela ne me doit apporter un tourment
La Croix ne doit sans plus secourir un amant,
La Croix qui secourut quelquefois tout le monde.

Les Visions

Quand je vois ma Lucresselette,
Plus mignarde qu’une perlette,
Plus belle qu’un jour gracieux,
Je pense voir une prairie,
La plus belle qui soit fleurie
Dessous le grand manteau des cieux.

Son front qui mon tourment allège,
Et qui est plus blanc que la neige,
Semble être composé de lis,
De lis sont faites ses mains blanches,
Son col, ses bras, ses pieds, ses hanches,
Et ses autres membres polis.

Ses blonds cheveux dont les ondées
Sont deçà et delà guidées
Sur l’haleine d’un petit vent,
Font honte à la fleur de Clytie,
Lorsque sa robe elle déplie
Au Soleil qu’elle va suivant.

Quand sur son sein mon oeil je darde,
Et quand son beau sein je regarde,
Et la fraise de son téton,
Tout aussitôt je l’accompare.
A quelque rose la plus rare
Qui n’est encore qu’en bouton…

Sa belle lèvre couraline,
Sa belle lèvre cristalline,
Qu’on peut rouge et blanche appeler,
Est une marguerite franche
Qui fait, tant elle est rose et blanche,
Les regardants émerveiller…

Pour elle, je verse une pluie
Que jamais elle ne m’essuie,
Car toujours je jette des pleurs
Comme une Niobe insensée.
Ha ! C’est qu’elle aime la rosée,
Puisqu’elle est faite ainsi de fleurs.

La Nuit

(extraits)
Paisible et solitaire Nuit,

Sans Lune et sans Étoiles,

Renferme le Jour qui me nuit

Dans tes plus sombres voiles ;

Hâte tes pas, Déesse exauce-moi,

J’aime une Brune comme toi.
Ha ! voilà le jour achevé,

Il faut que je m’apprête ;

L’Astre de Vénus est levé

Propice à ma requête ;

Si bien qu’il semble en se montrant si beau

Me vouloir servir de flambeau.
L’artisan las de travailler,

Délaisse son ouvrage ;

Sa femme qui le voit bâiller

En rit en son courage,

Et l’oeilladant s’apprête à recevoir

Les fruits du nuptial devoir.
Les Chats presque enragés d’amour,

Grondent dans les gouttières ;

Les loups-garous fuyant le jour

Hurlent aux Cimetières :

Et les Enfants transis d’être tout seuls,

Couvrent leurs têtes de linceuls.
Le Clochetteur des trépassés

Sonnant de rue en rue,

De frayeur rend leurs coeurs glacés,

Bien que leur corps en sue ;

Et mille Chiens oyant sa triste voix

Lui répondent à longs abois.
Ces tons ensemble confondus,

Font des accords funèbres,

Dont les accents sont épandus

En l’horreur des ténèbres

Que le Silence abandonne à ce bruit

Qui l’épouvante, et le détruit.
Tous ces vents qui soufflaient si fort

Retiennent leurs haleines,

Il ne pleut plus, la foudre dort,

On n’oit que les fontaines,

Et le doux son de quelques luths charmants

Qui parlent au lieu des Amants.
Je ne puis être découvert,

La Nuit m’est trop fidèle ;

Entrons, je sens l’huis entrouvert,

J’aperçois la chandelle ;

Dieux ! qu’est ceci ? je tremble à chaque pas,

Comme si j’allais au trépas.
Ô toi ! dont l’oeil est mon vainqueur,

Sylvie, eh ! que t’en semble ?

Un homme qui n’a point de coeur

Ne faut-il pas qu’il tremble ?

Je n’en ai point, tu possèdes le mien ?

Me veux-tu pas donner le tien ?

L’esté De Rome

Quelle estrange chaleur nous vient icy brusler ?

Sommes-nous transportez sous la zone torride,

Ou quelque autre imprudent a-t-il lasché la bride

Aux lumineux chevaux qu’on voit estinceler ?
La terre, en ce climat, contrainte à pantheler,

Sous l’ardeur des rayons s’entre-fend et se ride ;

Et tout le champ romain n’est plus qu’un sable aride

D’où nulle fresche humeur ne se peut exhaler.
Les furieux regards de l’aspre canicule

Forcent mesme le Tybre à perir comme Hercule,

Dessous l’ombrage sec des joncs et des roseaux.
Sa qualité de dieu ne l’en sçauroit deffendre,

Et le vase natal d’où s’écoulent ses eaux,

Sera l’urne funeste où l’on mettra sa cendre.

La Plainte De Tirsis

Aux soupirs de l’archet béni,
Il s’est brisé, plein de tristesse,
Le soir que vous jouiez, comtesse,
Un thème de Paganini.

Comme tout choit avec prestesse !
J’avais un amour infini,
Ce soir que vous jouiez, comtesse,
Un thème de Paganini.

L’instrument dort sous l’étroitesse
De son étui de bois verni,
Depuis le soir où, blonde hôtesse,
Vous jouâtes Paganini.

Mon coeur repose avec tristesse
Au trou de notre amour fini.
Il s’est brisé le soir, comtesse,
Que vous jouiez Paganini.

L’hyver Des Alpes

Ces atomes de feu qui sur la neige brillent,

Ces estincelles d’or, d’azur et de cristal

Dont l’hyver, au soleil, d’un lustre oriental

Pare ses cheveux blancs que les vents esparpillent ;
Ce beau cotton du ciel dequoy les monts s’habillent,

Ce pavé transparant fait du second metal,

Et cet air net et sain, propre à l’esprit vital,

Sont si doux à mes yeux que d’aise ils en petillent.
Cette saison me plaist, j’en ayme la froideur ;

Sa robbe d’innocence et de pure candeur

Couvre en quelque façon les crimes de la terre.
Aussi l’Olympien la void d’un front humain ;

Sa collere l’espargne, et jamais le tonnerre

Pour desoler ses jours ne partit de sa main.

La Pluie

Sombre et pensif, debout sur la frontière,
Un Voltigeur allait finir son quart ;
L’astre du jour achevait sa carrière,
Un rais au loin argentait le rempart.
Hélas, ditil, quelle est donc ma consigne ?
Un mot anglais que je ne comprends pas :
Mon père était du pays de la vigne,
Mon poste, non, je ne te laisse pas.

Un bruit soudain vient frapper son oreille :
Qui vive… point. Mais j’entends le tambour.
Au corps de garde estce que l’on sommeille ?
L’aigle, déjà, plane aux bois d’alentour.
Hélas, etc.

C’est l’ennemi, je vois une victoire !
Feu, mon fusil : ce coup est bien porté ;
Un Canadien défend le territoire,
Comme il saurait venger la Liberté.
Hélas, etc.

Quoi ! l’on voudrait assiéger ma guérite ?
Mais quel cordon ! ma foi qu’ils sont nombreux !
Un Voltigeur, déjà prendre la fuite ?
Il faut encor, que j’en tue un ou deux.
Hélas, etc.

Un plomb l’atteint, il pâlit, il chancelle ;
Mais son coup part, puis il tombe à genoux.
Le sol est teint de son sang qui ruisselle.
Pour son pays, de mourir qu’il est doux !
Hélas, etc.

Ses compagnons, courant à la victoire,
Vont jusqu’à lui pour étendre leur rang.
Le jour, déjà, désertait sa paupière,
Mais il semblait dire encor en mourant :
Hélas ! c’est fait, quelle est donc ma consigne ?
Un mot anglais que je ne comprends pas :
Mon père était du pays de la vigne.
Mon poste, non, je ne te laisse pas.