Sonnet Sur Des Mots Qui N’ont Point De Rime

Phylis, je ne suis plus des rimeurs de ce siècle

Qui font pour un sonnet dix jours de cul de plomb

Et qui sont obligés d’en venir aux noms propres

Quand il leur faut rimer ou sur coiffe ou sur poil.
Je n’affecte jamais rime riche ni pauvre

De peur d’être contraint de suer comme un porc,

Et hais plus que la mort ceux dont l’âme est si faible

Que d’exercer un art qui fait qu’on meurt de froid.
Si je fais jamais vers, qu’on m’arrache les ongles,

Qu’on me traîne au gibet, que j’épouse une vieille,

Qu’au plus fort de l’été je languisse de soif,
Que tous les mardi-gras me soient autant de jeûnes,

Que je ne goûte vin non plus que fait le Turc,

Et qu’au fond de la mer on fasse mon sépulcre.

Sonnet Sur La Moisson D’un Lieu Proche De Paris

Plaisirs d’un noble ami qui sait chérir ma veine,

Mélanges gracieux de prés et de guérets,

Rustique amphithéâtre où de sombres forêts

S’élèvent chef sur chef pour voir couler la Seine.
Délices de la vue, aimable et riche plaine !

On s’en va mettre à bas les trésors de Cérès,

Que l’on voit ondoyer comme un vaste marets

Quand il est agité d’une légère haleine.
L’or tombe sous le fer ; déjà les moissonneurs,

Dépouillant les sillons de leurs jaunes honneurs,

La désolation rendent et gaie et belle.
L’utile cruauté travaille au bien de tous,

Et notre oeil satisfait semble dire à Cybèle :

Plus le ravage est grand, plus je le trouve doux.

Voici Le Rendez-vous Des Enfants Sans Souci

Voici le rendez-vous des Enfants sans souci,

Que pour me divertir quelquefois je fréquente.

Le maître a bien raison de se nommer La Plante

Car il gagne son bien par une plante aussi.
Vous y voyez Bilot, pâle morne et transi,

Vomir par les naseaux une vapeur errante ;

Vous y voyez Sallard chatouiller la servante

Qui rit du bout du nez en portrait raccourci.
Que ce borgne a bien plus Fortune pour amie

Qu’un de ces curieux qui, soufflant l’alchimie,

De sage devient fol, et de riche indigent !
Celui-là sent enfin sa vigueur consumée,

Et voit tout son argent se réduire en fumée ;

Mais lui, de la fumée il tire de l’argent.

Vos Attraits N’ont Plus Rien Que L’épée Et La Cape

Vos attraits n’ont plus rien que l’épée et la cape ;

Votre esprit est plus plat qu’un pied de pèlerin ;

Vous pleurez plus d’onguent que n’en fait Tabarin,

Et qui voit votre nez le prend pour une grappe.
Vous avez le museau d’un vieux limier qui lape,

L’oeil d’un cochon rôti, le poil d’un loup marin,

La chair d’un aloyau lardé de romarin,

Et l’embonpoint d’un gueux qui réclame Esculape.
Vous portez comme un cul longue barbe au menton ;

Votre corps est plus sec que le son d’un teston

Vous berçâtes jadis l’aïeul de Mélusine.
Pièce de cabinet, quittez notre quartier

Et, prenant pour jamais congé de la cuisine,

Qu’on ne vous trouve plus, sinon chez Dumonstier.

Orgye

Sus, sus, enfans ! qu’on empoigne la coupe !

Je suis crevé de manger de la soupe.

Du vin ! du vin ! cependant qu’il est frais.

Verse, garçon, verse jusqu’aux bords,

Car je veux chiffler à longs traits

A la santé des vivants et des morts.
Pour du vin blanc, je n’en tasteray guère ;

Je crains toujours le syrop de l’esguière,

Dont la couleur me pourroit attraper.

Baille moi donc de ce vin vermeil :

C’est luy seul qui me fait tauper,

Bref, c’est mon feu, mon sang et mon soleil.
O qu’il est doux ! J’en ay l’âme ravie,

Et ne croy pas qu’il se trouve en la vie

Un tel plaisir que de boire d’autant:

Fay-moy raison, mon cher amy Faret

Ou tu seras tout à l’instant

Privé du nom qui rime à cabaret.

Payen, Maigrin, Butte, Gilot

Chanson à boire
Payen, Maigrin, Butte, Gilot,

Desgranges, Chasteaupers, et Dufour le bon falot,

Qu’un chacun eslise son parrain

Pour trinquer à ce prince lorrain !
Il nous permet qu’en liberté

Sans aucun compliment on luy porte une santé.

Beuvons donc, il nous fera raison,

Car il est l’honneur de sa maison.
Estant parmi les Allemans,

Où son bras a plus fait que n’ont dit tous les romans,

Il apprit à suivre les hazars

De Bacchus aussi bien que de Mars.
Pour moy, disant ce qui m’en plaist,

C’est de le voir seigneur de Briosne1 comme il est.

Ce lieu vaut l’estat des plus grands roys,

Puis qu’un Pot y tient autant que trois.
Aussi je veux faire un serment

De vivre desormais pour le servir seulement,

Et verser pour ce prince divin

Plus de sang que je n’ay beu de vin.
Ainsi chantoient au cabaret

Le bon gros Sainct-Amant et le vieux pere Faret,

Celebrans l’un et l’autre à son tour

La santé du comte de Harcour.
Vivat !

Sonnet À Feu M. Desyveteaux

Que de ton beau jardin les merveilles j’admire !

Que tout ce qu’on y voit, que tout ce qu’on y sent

A d’aimables rapports avec le doux accent

De ce divin oiseau qui chante et qui soupire !
Qu’après ces rares sons dont triomphe ta lyre,

Mon oreille se plait au tonnerre innocent

Que l’on oit dans ta voûte où ravi l’on descend

Pour monter en un lieu que seul tu peux décrire !
Que les trésors feuillus de ces rameaux divers,

Formant un beau désordre en leurs ombrages verts,

Me charment les esprits et me comblent de joie !
Et combien la nature on me verrait bénir

Si par un heureux sort, qu’aux arbres elle octroie,

En vieillissant comme eux tu pouvais rajeunir !

Sonnet Inachevé

Fagoté plaisamment comme un vrai Simonnet,

Pied chaussé, l’autre nu, main au nez, l’autre en poche,

J’arpente un vieux grenier, portant sur ma caboche

Un coffin de Hollande en guise de bonnet.
Là, faisant quelquefois le saut du sansonnet

Et dandinant du cul comme un sonneur de cloche,

Je m’égueule de rire, écrivant d’une broche

En mots de Pathelin ce grotesque sonnet.
Mes esprits, à cheval sur ces coquecigrues,

Ainsi que papillons s’envolent dans les nues,

Y cherchant quelque fin qu’on ne puisse trouver.
Nargue ! C’est trop rêver, c’est trop ronger ses ongles

Si quelqu’un sait la rime, il peut bien l’achever.

Le Contemplateur

(extraits)
Tout ce qu’autrefois j’ai chanté

De la Mer en ma Solitude,

En ce lieu m’est représenté

Où souvent je fais mon étude :

J’y vois ce grand Homme marin

Qui d’un véritable burin

Vivait ici dans la mémoire

Mon coeur en est tout interdit

Et je me sens forcé d’en croire

Bien plus qu’on ne m’en avait dit.
Il a le corps fait comme nous,

Sa tête à la nôtre est pareille,

je l’ai vu jusques aux genoux,

Sa voix a frappé mon oreille ;

Son bras d’écailles est couvert,

Son teint est blanc, son oeil est vert,

Sa chevelure est azurée ;

Il m’a regardé fixement

Et sa contenance assurée

M’a donné de l’étonnement.
Un portrait qui n’est qu’ébauché

Représente bien son visage ;

Sous du poil son sein est caché,

Il a des mains le libre usage :

De la droite, il empoigne un cor

Fait de nacre aussi rare qu’or

Dont les chiens de mer il assemble :

Je puis croire un Glauque aujourd’hui ;

Bref, à nous si fort il ressemble,

Que j’ai pensé parler à lui.
De mainte branche de coral

Qui croit sous l’eau comme de l’herbe

Et dont Neptune est libéral,

Il porte un panache superbe ;

Vingt tours de perles d’Orient,

Riches d’un lustre variant

En guise d’écharpe le ceignent ;

D’ambre son chef est parfumé

O feu ! qui toujours allumé

Et quoique les ondes le craignent

Il en est pourtant bien-aimé.
Quelquefois, bien loin écarté,

Je puise, pour apprendre à vivre,

L’Histoire ou la Moralité

Dans quelque vénérable livre ;

Quelquefois, surpris de la nuit,

En une plage où, pour tout fruit,

J’ai ramassé mainte coquille,

Je reviens au château, rêvant

Sous la faveur d’un ver qui brille

Ou plutôt d’un astre vivant.
O bon Dieu ! m’écrié-je alors,

Que ta puissance est nonpareille

D’avoir en un si petit corps

Fait une si grande merveille !

Brûle sans être consumé !

Belle escarboucle qui chemine !

Ton éclat me plaît beaucoup mieux

Que celui qu’on tire des mines

Afin d’ensorceler nos yeux !

Le Déluge

Là, de pieds et de mains, les hommes noirs de crimes

Des arbres les plus hauts gagnaient les vertes cimes ;

L’effroi désespéré redoublait leurs efforts,

Et l’on voyait pâtir leurs membres et leurs corps.

Ici, l’un au milieu de sa vaine entreprise,

Pour son peu de vigueur contraint à lâcher prise,

Blême, regarde en bas, hurle, ou semble en effet

Hurler, tout prêt à choir du chêne contrefait ;

Là, l’autre, plus robuste, empoignant une branche

Qui sous le poids d’un autre en l’air imité penche,

Fait que la branche feinte et s’éclate et gémit,

Et trébuche avec eux dans l’onde qui frémit.

Du sexe féminin les portraits lamentables,

Donnant, quoique menteurs, des touches véritables,

À bras tendus et longs soulevaient leurs enfants

Sur le liquide choc des périls étouffants.

Dans ce malheur commun, les bêtes éperdues

Grimpaient de tous côtés ensemble confondues ;

Les abîmes du ciel, versant toutes leurs eaux,

Interdisaient le vol aux plus vites oiseaux ;
En la laine d’azur la mer semblait s’accroître ;

Les monts l’un après l’autre y semblaient disparaître,

Et l’onde, encore un coup, triomphant des rochers,

Respectait l’arche seule et ses justes nochers.

Ceux qui de ce travail avaient vu les merveilles

Avaient vu par leurs yeux suborner leurs oreilles,

Car on croyait ouïr les cris et les sanglots

Des nageurs vains et nus qu’on voyait sur les flots ;

Et, sans le beau rempart d’une riche bordure

De fruits, de papillons, de fleurs et de verdure,

Qui semblait s’opposer au déluge dépeint,

Un plus ample ravage on en eût presque craint.

Les plus proches objets, selon la perspective,

Étaient d’une manière et plus forte et plus vive ;

Mais de loin en plus loin la forme s’effaçait,

Et dans le bleu perdu tout s’évanouissait.

Le Fromage

‘ Mon visage est flétri des regards du soleil.
Mon pied blanc sous la ronce est devenu vermeil.
J’ai suivi tout le jour le fond de la vallée ;
Des bêlements lointains partout m’ont appelée.
J’ai couru ; tu fuyais sans doute loin de moi :
C’était d’autres pasteurs. Où te chercher, ô toi
Le plus beau des humains ? Dismoi, faismoi connaître
Où sont donc tes troupeaux, où tu les mènes paître.

Ô jeune adolescent ! tu rougis devant moi.
Vois mes traits sans couleur ; ils pâlissent pour toi :
C’est ton front virginal, ta grâce, ta décence.
Viens ; il est d’autres jeux que les jeux de l’enfance.
Ô jeune adolescent, viens savoir que mon coeur
N’a pu de ton visage oublier la douceur.
Bel enfant, sur ton front la volupté réside ;
Ton regard est celui d’une vierge timide.
Ton sein blanc, que ta robe ose cacher au jour,
Semble encore ignorer qu’on soupire d’amour ;
Viens le savoir de moi ; viens, je veux te l’apprendre.
Viens remettre en mes mains ton âme vierge et tendre,
Afin que mes leçons, moins timides que toi,
Te fassent soupirer et languir comme moi ;
Et qu’enfin rassuré, cette joue enfantine
Doive à mes seuls baisers cette rougeur divine.
Oh ! je voudrais qu’ici tu vinsses un matin
Reposer mollement ta tête sur mon sein !
Je te verrais dormir, retenant mon haleine,
De peur de t’éveiller, ne respirant qu’à peine.
Mon écharpe de lin que je ferais flotter,
Loin de ton beau visage aurait soin d’écarter
Les insectes volants et la jalouse abeille… ‘

La nymphe l’aperçoit, et l’arrête, et soupire.
Vers un banc de gazon, tremblante, elle l’attire ;
Elle s’assied. Il vient, timide avec candeur,
Ému d’un peu d’orgueil, de joie et de pudeur.
Les deux mains de la nymphe errent à l’aventure.
L’une, de son front blanc, va de sa chevelure
Former les blonds anneaux. L’autre de son menton
Caresse lentement le mol et doux coton.
‘ Approche, bel enfant, approche, lui ditelle,
Toi si jeune et si beau, près de moi jeune et belle.
Viens, ô mon bel ami, viens, assiedstoi sur moi.
Dis, quel âge, mon fils, s’est écoulé pour toi ?
Aux combats du gymnase astu quelque victoire ?
Aujourd’hui, m’aton dit, tes compagnons de gloire,
Trop heureux ! te pressaient entre leurs bras glissants,
Et l’olive a coulé sur tes membres luisants.
Tu baisses tes yeux noirs ? Bienheureuse la mère
Qui t’a formé si beau, qui t’a nourri pour plaire !
Sans doute elle est déesse. Eh quoi ! ton jeune sein
Tremble et s’élève ? Enfant, tiens, porte ici ta main.
Le mien plus arrondi s’élève davantage.
Ce n’est pas (le saistu ? déjà dans le bocage
Quelque voile de nymphe estil tombé pour toi ?),
Ce n’est pas cela seul qui diffère chez moi.
Tu souris ? tu rougis ? Que ta joue est brillante !
Que ta bouche est vermeille et ta peau transparente !
N’estu pas Hyacinthe au blond Phoebus si cher ?
Ou ce jeune Troyen ami de Jupiter ?
Ou celui qui, naissant pour plus d’une immortelle,
Entr’ouvrit de Myrrha l’écorce maternelle ?
Enfant, qui que tu sois, oh ! tes yeux sont charmants,
Bel enfant, baisemoi. Mon coeur de mille amants
Rejeta mille fois la poursuite enflammée ;
Mais toi seul, aimemoi, j’ai besoin d’être aimée.
………………………………………….

La pierre de ma tombe à la race future
Dira qu’un seul hymen délia ma ceinture.
………………………………………….

Viens : là sur des joncs frais ta place est toute prête.
Viens, viens, sur mes genoux, viens reposer ta tête.
Les yeux levés sur moi, tu resteras muet,
Et je te chanterai la chanson qui te plaît.
Comme on voit, au moment où Phoebus va renaître,
La nuit prête à s’enfuir, le jour prêt à paraître,
Je verrai tes beaux yeux, les yeux de mon ami,
En un léger sommeil se fermer à demi.
Tu me diras : ‘ Adieu ! je dors ; adieu ! ma belle. ‘
Adieu ! diraije, adieu ! dors, mon ami fidèle,
Car le . . . aussi dort, le front vers les cieux,
Et j’irai te baiser et le front et les yeux.
………………………………………….

Ne me regarde point ; cache, cache tes yeux ;
Mon sang en est brûlé ; tes regards sont des feux.
Viens, viens. Quoique vivant, et dans ta fleur première,
Je veux avec mes mains te fermer la paupière,
Ou malgré tes efforts je prendrai ces cheveux
Pour en faire un bandeau qui te cache les yeux.
………………………………………….

(inachevé)

Assis Sur Un Fagot, Une Pipe À La Main

pour estrenes le premier jour de l’an 1570

Ainsi que le Soleil qui les ans nous compasse
Au compas de son char l’autre ayant compassé,
Vient compasser cestuy apres le viel passé
Et d’un compassement l’un dedans l’autre enlace :

Ainsi mon Encyclie où meins cercles j’embrasse,
Au Compas de la plume ayant son Rond tracé,
Afin qu’au cours des ans il ne soit effacé
S’offre à ton grand Compas qu’encor il la retrace.

Le Compas de Phebus entre tous les Flambeaus
Seul des ans anelez mesure les aneaus ;
Le Compas de Plantin bien planté en son centre

Entre les Imprimeurs seul remporte le pris,
Et pource je luy donne et mes Cercles écrits,
Et ma FIGURE ELUE où mon nom sort et entre.

Le Melon

Celuici vivra, vainqueur de l’oubli,
Par les Dieux heureux !
Sa main sûre et fine
A fait onduler sur l’onyx poli
L’écume marine.

Avec le soleil, douce, aux yeux surpris,
Telle qu’une jeune et joyeuse reine,
On voit émerger mollement Kypris
De la mer sereine.

La Déesse est nue et pousse en nageant
De ses roses seins l’onde devant elle ;
Et l’onde a brodé de franges d’argent
Sa gorge immortelle.

Ses cheveux dorés aux flots embellis
Roulent sans guirlande et sans bandelettes ;
Tout son corps charmant brille comme un lys
Dans les violettes.

Elle joue et rit ; et les gais dauphins,
Agitant autour nageoires et queues,
Pour mieux réjouir ses regards divins
Troublent les eaux bleues.

Fagoté Plaisamment Comme Un Vrai Simonnet

Je te vois anxieuse et belle de pâleur ;
Le sang fiévreux afflue et palpite à tes tempes.
Ferme les yeux, prendsmoi plus près de toi, sois tendre,
Et que ma chair se fonde à ta bonne chaleur.

La force du désir gonfle ta gorge en fleur ;
Un sanglot fait mourir tes caresses plus lentes,
Et le bruit de nos coeurs tombe au fond du silence.
Mes lèvres à tes cils cherchent le sel des pleurs ;

Un grillon chante, l’âtre est noir, la lampe éteinte.
Tu m’attires vers toi dans un demisommeil
Et mon baiser t’arrache une amoureuse plainte.

L’heure, comme un ruisseau dans les herbes, s’écoule ;
Et je rêve d’un seuil accablé de soleil
Où le fidèle essaim des colombes roucoule.

Le Palais De La Volupté

Ici la même symétrie

A mis toute son industrie

Pour faire en ce bois écarté

Le Palais de la Volupté.

Jamais le vague Dieu de l’Onde,

Ni celui des clartés du monde

N’entreprirent rien de plus beau

Quand, sans trident et sans flambeau,

D’une volonté mutuelle

Ils mirent en main la truelle

Et sous des habits de maçons,

Employèrent en cent façons

Tous les beaux traits que la Nature

Admire dans l’architecture

Pour loger ce prince troyen

Qui depuis les paya de rien.
Arrière ces masses énormes

Où s’entre-confondent les formes,

Où l’ordre n’est point observé,

Où l’on ne voit rien d’achevé :

Il n’en est point ici de même,

Tout y suit la raison suprême

Et le dessein en chaque part

S’y rapporte aux règles de l’art.
L’invention en est nouvelle,

Et ne vient que d’une cervelle

Qui fait tout avec tant de poids

Et prend de tout si bien le choix

Qu’elle met en claire évidence

Que sa grandeur et sa prudence

Sont aussi dignes sans mentir

De régner comme de bâtir.
Cet esprit que ma muse adore

Qui de son amitié m’honore

Et que j’estime comme un dieu,

A fait ce Palais en ce lieu

Où fréquente la solitude

Tant pour la chasse et pour l’étude

Que pour tous les autres plaisirs

Qui s’accordent à ses désirs.
La salle grande et somptueuse

Autant qu’elle est majestueuse

Se dédie au roi des forêts,

Au bon Pan qui dans un marets

Vit sa maîtresse en vain aimée

En frêles roseaux transformée ;

De quoi, pour chanter son tourment,

Il fit à l’heure un instrument

Qui ne dit mot quand on le touche

Si l’on ne le porte à la bouche,

Essayant ainsi d’apaiser

Son ardeur par quelque baiser.
Là-dedans encore on révère

Diane au front doux et sévère

Non pas pour cette chasteté

Dont son humeur fait vanité ;

Quoi qu’avec Hippolyte on croie

Qu’elle s’en donnait au coeur joie,

Mais parce qu’elle aime d’amour

A chasser en ce beau séjour.