Ô Belle Noémie, Approche, Embrasse-moi

Ô belle Noémie, approche, embrasse-moi,

Et ne m’allègue plus ma sainte ardeur éprise,

Disant que je m’en aille à Théophile exquise

A qui j’offris mes voeux premièrement qu’à toi.
Je me fâche vraiment de ce double renvoi

Qui fraude les loyers de ma brave entreprise :

Le grand Prince use ainsi d’une feinte remise

Pour égarer l’effet de sa douteuse foi.
Je crains que tu ne sois en cette humeur encline :

Sans cesse l’on retient de sa prime origine,

On a beau transplanter le rosier odorant,
Le tailler, le lier pour adoucir ses roses,

Toujours il pique un peu ; aussi fait ton coeur grand,

Bien que ton sang illustre ait des métamorphoses.

Pourquoi Négliges-tu L’extrême Affection

Pourquoi négliges-tu l’extrême affection

Dont je te veux servir, ma gente Théophile ?

Tu m’amènes la loi, qui est toute mobile,

Étant sujette aux rois, divers d’opinion.
Je ne trouve au couvent nulle religion :

Sans l’effet apparent la voix est inutile.

La royale Amilly si belle, si subtile,

S’abuse comme toi en la dévotion.
La vie sans plaisir est une mort hideuse,

L’aise que tu reçois d’être religieuse,

C’est chanter quel soulas ! jour et nuit en latin,
Bien qu’en psalmodiant ton âme s’éjouisse.

Mais ton honneur mignon, ta bouche, et ton tétin

Ont malgré les saints voeux besoin d’autre délice !

Quand Viendra L’heureux Temps Que Je Sacrifiré

Quand viendra l’heureux temps que je sacrifiré

Mon corps sur votre autel que saint Désir dédie,

Que j’épandrai mon sang en mémoire infinie

D’avoir par une erreur si longtemps soupiré ?
Quand viendra l’heureux jour que je vous offriré

Un bénit cierge ardent avec cérémonie,

Étant à deux genoux près de vous accomplie,

Afin d’avoir pitié de mon coeur martyré ?
Hé ! quand serai-je orné dans votre sacré temple,

Servant vos déités que dévot je contemple ?

Quand accepterez-vous ma chère oblation,
Pour fidèle témoin de mes peines souffertes ?

Mais quand en recevant mes divines offertes

Aurai-je de vos mains la bénédiction ?

Que Ne Suis-je Échangé En Précieuse Pluie

Que ne suis-je échangé en précieuse pluie,

J’assoupirai Éole en sa prison soufflant !

Que ne suis-je changé en aigle haut volant

Pour te faire compagne à la grande Asterie !
Que ne suis-je échangé en babillarde pie

Pour t’aller saluer ores en gaudissant !

Que ne suis-je échangé en taureau blanchissant

Pour paître bienheureux en ta belle prairie !
Mais que n’ai-je le charme au valeureux Jason

Pour gagner glorieux ta plus riche toison,

Car tu es l’ornement du troupeau mieux voulu,
J’en crois les saints bergers, le prophète Anagramme

Dit encor que toi seule ORNE CE PRÉ ELLEU

Que L’OR LÈVE EN CE PRÉ pour l’amour de ma dame.

Qu’en Dites-vous, Mon Coeur ? Je Vous Prie De Le Dire

Qu’en dites-vous, mon Coeur ? Je vous prie de le dire.

Quoi ? vous rêvez, ce semble, ô quelle étrange humeur !

Mais ce beau teint changeant m’avant-court un bonheur,

Et ce vent tremblotant qui doucement soupire.
Las ! ce bel oeil baissé, dont le jour se retire,

Pourrait bien messager quelque étrange douceur :

Non, ce souris bénin présage une douleur,

Pour donner à ce coup trêve entre mon martyre.
Parlez donc, mon souci, quoi ? vous ne dites rien.

Qui se tait il consent, vous le voulez donc bien.

Approche-toi m’Amour, baise-moi ma chère âme,
Je me veux enivrer de la douce poison,

Qui tant et tant de fois suborna ma raison :

Seigneur Dieu je me meurs, je me perds, je me pâme.

Quoi ! Qu’est-ce Que Ceci ? Ma Mignonne, Es-tu Folle ?

Quoi ! qu’est-ce que ceci ? ma mignonne, es-tu folle ?

Ne te moques-tu point ? penses-tu apaiser

L’audace de mon feu par un simple baiser,

D’un gracieux regard, d’une douce parole ?
Ni pour la compagnie, il faut que je t’accole.

Ne crains qu’on le découvre, on ne peut l’aviser,

Selon qu’il me plaît ore avec toi deviser,

Assis sur cette chaire agréablement molle.
Puis chacun parle à part, s’entretenant tout bas.

Faisons ainsi afin qu’on ne s’en doute pas,

Prenons l’occasion qui douce nous salue.
Là feignant d’admirer ton bel entendement,

Te serrant près de moi, j’hausserai vitement

Ton linge délié par ta jupe fendue.

Si L’amour Ne Paraît À Mes Désirs Constant

Si l’amour ne paraît à mes désirs constant,

Il n’en faut s’étonner. Le monde est variable,

Toute chose ici-bas est mouvante et muable,

Tout se change et rechange en un même instant.
Il n’est rien qui ne soit gouverné par le vent.

Le seul vent nous dispose, et au lit nous accable ;

Du vent nous recevons le beau temps désirable,

Et la fâcheuse pluie encores plus souvent.
Si doncques le vent prompt nous régit à toute heure,

Si l’on a toujours l’oeil sur sa frêle demeure,

Comme ayant biens et maux par sa légèreté
(Qui ne vient aux humains comme elle est demandée),

C’est donc folie, amis, d’espérer fermeté,

Puisque notre espérance est sur un vent fondée.

Si Les Pleurs Douloureux, Si Les Tristes Complaintes

Si les pleurs douloureux, si les tristes complaintes,

Si les mortels sanglots, si les regrets cuisants,

Si les fières fiertés, si les ennuis nuisants,

Si les funestes cris, si les rigueurs non feintes,
Si les maux outrageux, si les dures atteintes,

Si les noires fureurs, si les gémissements,

Si les soupirs profonds, si les âpres tourments,

Si les afflictions, si les ardeurs contraintes,
Si la sainte raison, si la douce amitié,

Si l’honneur désireux doit mouvoir à pitié,

Vous devez (il est temps) de m’être favorable.
Par vous à tous moments je meurs tout insensé,

Trois fois maudit Amour, méchant, qui eût pensé

Que ta puissance eût pu me rendre misérable ?

Sonnet Des Gestes Des Dames

S’habiller bravement, s’ombrer de fards menteurs,

D’un mauvais mot nous feindre une éloquence,

Apprendre à bégayer, n’aller qu’à révérence,

Et n’être aucunement sans servants serviteurs,
Recevoir le poulet, le plumer par humeurs,

Porter un éventail qui sert de contenance,

Avoir plus d’appareil que de vraie contenance,

Et hiéroglyphiquer en bizarres couleurs,
Naviguer à tous vents, adorer la fortune,

Faire bien les yeux doux, faire toujours la jeune,

Babiller, brocarder, médire nuit et jour,
Se mirer à toute heure haussant la chevelure,

Mettre en parlant d’amour des pièces sans couture,

Ce sont les actions des Dames de la Cour.

Sur Ses Ailes, Amour, D’un Vol Plein De Vitesse

Sur ses ailes, Amour, d’un vol plein de vitesse,

Sans donner à mon âme un moment de repos,

Plus vite qu’un dauphin qui traverse les flots,

Me transporte haut-volant vers ma chaste déesse.
Jamais de tel randon* des aquilons la presse,

Franchissant à l’envi d’Amphitrite les sauts,

Si raide n’élança par le glacis des eaux

Le vaisseau désarmé vide de toute adresse.
Comme sur les cerceaux de cent mille désirs

Le vent impétueux de mes ailés soupirs

Me trajette à grands bonds au phare de sa vue :
Flambes d’amour et vous, soupirs, enfants de l’air,

Passez-moi sans danger cette amoureuse mer,

Et puis à mon retour que votre feu me tue.
(*) mouvement impétueux

Ton Poil, Ton Oeil, Ta Main, Crêpé, Astré, Polie

Ton poil, ton oeil, ta main, crêpé, astré, polie,

Si blond, si bluettant, si blanche, alme beauté,

Noue, ard, touche mes ans, mes sens, ma liberté,

Les plus chers, les plus prompts, la plus parfaite amie.
Mais ce noeud, mais ce feu, mais ce trait gâte-vie,

Qui m’enlace, m’enflamme, et me navre arrêté,

Étreint, encendre, occis, avecque cruauté,

Quel cheveu, quel flambeau, quelle dextre ennemie ?
Phébus, Cypris, l’Aurore, ange du plaisant jour,

Ton poète, ta mère, et ta cousine amour,

Porte-crins, porte-rais, porte-doigts agréables,
Puisses-tu donc, beau poil, bel oeil, et belle main,

Lier, brûler, blesser, mon coeur, mon corps, mon sein,

De cordelles, d’ardeurs, de plaies amiables.

Ton Voile Noir Te Fait Approuver Feinte

Ton voile noir te fait approuver feinte,

Il te déguise en cachant tes beaux yeux,

Et si convient à ton voeu soucieux,

Qui est couvert de religion sainte.
Certainement toute chose contrainte

Est haïssable aux hommes et aux dieux ;

Par force on entre au couvent odieux

Qui rend la vie étroitement étreinte.
Tu me diras :   » J’y ai dévotion  » ,

Quelle folie aimer l’affliction,

Vu que bonté est souvent dangereuse !
Ainsi plusieurs se gâtent du bon vin,

En bonne terre est le mauvais chemin,

Et ta vertu est ainsi vicieuse

Un Jour Le Ciel Était Superbement Ému

Un jour le Ciel était superbement ému,

Quand l’odorante Flore étale sa richesse :

Moi comme bon Chrétien m’en allé à la Messe

Proposant d’amortir l’audace de mon feu :
Mais que m’en advint-il ? pardonne-moi, ô Dieu !

J’ai changé ton image en ma belle Maîtresse,

Et encore, ô malheur ! si grande était la presse,

Qu’on me vit pris d’Amour qui commande en tout lieu.
Adoncques j’entendis au milieu de l’Eglise

Une sourde rumeur du malheureux Lasphrise,

L’un le disait méchant, l’autre plus avisé
Remontrait qu’on ne peut surmonter l’indomptable,

Qu’Amour, enfant du Ciel, veut être plus prisé,

Qu’on doit donc l’accuser, non l’Amant misérable.

M’amour, Tu As Trahi Ma Jeunesse Peu Caute

M’amour, tu as trahi ma jeunesse peu caute.

Je brûle t’oeilladant, certes je n’en puis plus !

Vois ma couleur changeante et vois mes sens émus,

Je suis près du péril de l’agréable faute.
Je ne quiers si tu es papiste ou huguenote,

Amour n’a point de loi. Malheureux sont tenus

Ceux qui ne sont sujets de la belle Vénus,

Qui fuit l’ombre d’honneur comme une chose sotte.
Quel bonheur, quelle joie est-ce qu’on en reçoit ?

C’est un abus commun qui les femmes déçoit,

Où l’amour est un bien qui réjouit notre âme.
C’est trop dit, je me perds, ha mon dieu ! je me meurs,

Je sens une liqueur qui doucement me pâme.

Bienheureux qui finit entre tant de faveurs.

N’oser Aimer Celui, Doué De Bonne Grâce

N’oser aimer celui, doué de bonne grâce,

Qui est à ses amis sans artifice aucun,

Ne parler à personne, éloigner un chacun,

Fuir ce que la gloire aimablement pourchasse :
Marcher piteusement avecque triste face

Avoir le chef couvert d’un grand voile importun,

Vivotter mal-en-point usage trop commun –

Et comme un prisonnier ne bouger d’une place,
Renoncer la Nature, ha ! quelle indignité !

Et embrasser par voeu la laide pauvreté,

Qui est assurément la mère vicieuse,
Chanter en gémissant, rire en Sardonien,

Ne vouloir point d’honneur, ni d’ami, ni de bien,

Appellez-vous cela sainte Religieuse ?