Afin De Me Couvrir De Fourrure Et De Moire

Ah ! je les reconnais, et mon coeur se réveille.
Ô sons ! ô douces voix chères à mon oreille !
Ô mes Muses, c’est vous ; vous mon premier amour,
Vous qui m’avez aimé dès que j’ai vu le jour.
Leurs bras, à mon berceau dérobant mon enfance,
Me portaient sous la grotte où Virgile eut naissance,
Où j’entendais le bois murmurer et frémir,
Où leurs yeux dans les fleurs me regardaient dormir.
Ingrat ! ô de l’amour trop coupable folie !
Souvent je les outrage et fuis, et les oublie ;
Et sitôt que mon coeur est en proie au chagrin,
Je les vois revenir le front doux et serein.
J’étais seul, je mourais. Seul, Lycoris absente
De soupçons inquiets m’agite et me tourmente.
Je vois tous ses appas, et je vois mes dangers ;
Ah ! je la vois livrée à des bras étrangers.
Elles viennent ! leurs voix, leur aspect me rassure :
Leur chant mélodieux adoucit ma blessure ;
Je me fuis, je m’oublie, et mes esprits distraits
Se plaisent à les suivre et retrouvent la paix.

Par vous, Muses, par vous, franchissant les collines,
Soit que j’aime l’aspect des campagnes sabines,
Soit Catile ou Falerne et leurs riches coteaux,
Ou l’air de Blandusie et l’azur de ses eaux :
Par vous de l’Anio j’admire le rivage,
Par vous de Tivoli le poétique ombrage,
Et de Bacchus, assis sous des antres profonds,
La nymphe et le satyre écoutant les chansons.
Par vous la rêverie errante, vagabonde,
Livre à vos favoris la nature et le monde ;
Par vous mon âme, au gré de ses illusions,
Vole et franchit les temps, les mers, les nations ;
Va vivre en d’autres corps, s’égare, se promène,
Est tout ce qui lui plaît, car tout est son domaine.

Ainsi, bruyante abeille, au retour du matin,
Je vais changer en miel les délices du thym.
Rose, un sein palpitant est ma tombe divine.
Frêle atome d’oiseau, de leur molle étamine
Je vais sous d’autres cieux dépouiller d’autres fleurs.
Le papillon plus grand offre moins de couleurs ;
Et l’Orénoque impur, la Floride fertile
Admirent qu’un oiseau si tendre, si débile,
Mêle tant d’or, de pourpre en ses riches habits,
Et pensent dans les airs voir nager des rubis.
Sur un fleuve souvent l’éclat de mon plumage
Fait à quelque Léda souhaiter mon hommage.
Souvent, fleuve moimême, en mes humides bras
Je presse mollement des membres délicats,
Mille fraîches beautés que partout j’environne ;
Je les tiens, les soulève, et murmure et bouillonne.
Mais surtout, Lycoris, Protée insidieux,
Partout autour de toi je veille, j’ai des yeux.
Partout, sylphe ou zéphyre, invisible et rapide,
Je te vois. Si ton coeur complaisant et perfide
Livre à d’autres baisers une infidèle main,
Je suis là. C’est moi seul dont le transport soudain,
Agitant tes rideaux ou ta porte secrète,
Par un bruit imprévu t’épouvante et t’arrête.
C’est moi, remords jaloux, qui rappelle en ton coeur
Mon nom et tes serments et ma juste fureur.

Mais périsse l’amant que satisfait la crainte !
Périsse la beauté qui m’aime par contrainte,
Qui voit dans ses serments une pénible loi,
Et n’a point de plaisir à me garder sa foi !

Antoine Watteau

Quand l’ardente saison fait aimer les ruisseaux,
A l’heure où vers le soir, cherchant le frais des eaux,
La belle nonchalante à l’ombre se promène,
Que sa bouche entr’ouverte et que sa pure haleine
Et son sein plus ému de tendresse et de voeux
Appellent les baisers et respirent leurs feux ;
Que l’amant peut venir, et qu’il n’a plus à craindre
La raison qui mollit et commence à se plaindre ;
Que sur tout son visage, ardente et jeune fleur,
Se répand un sourire insensible et rêveur ;
Que son cou faible et lent ne soutient plus sa tête ;
Que ses yeux . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Sous leur longue paupière à peine ouverte au jour,
Languissent mollement et sont noyés d’amour…

(inachevé)

Anton Van Dyck

Ainsi le jeune amant, seul, loin de ses délices,
S’assied sous un mélèze au bord des précipices,
Et là, revoit la lettre où, dans un doux ennui,
Sa belle amante pleure et ne vit que pour lui.
Il savoure à loisir ces lignes qu’il dévore ;
Il les lit, les relit et les relit encore,
Baise la feuille aimée et la porte à son coeur.
Tout à coup de ses doigts l’aquilon ravisseur
Vient, l’emporte et s’enfuit. Dieux ! il se lève, il crie,
Il voit, par le vallon, par l’air, par la prairie,
Fuir avec ce papier, cher soutien de ses jours,
Son âme et tout luimême et toutes ses amours.
Il tremble de douleur, de crainte, de colère.
Dans ses yeux égarés roule une larme amère.
Il se jette en aveugle, à le suivre empressé,
Court, saute, vole, et l’oeil sur lui toujours fixé,
Franchit torrents, buissons, rochers, pendantes cimes,
Et l’atteint, hors d’haleine, à travers les abîmes.

Dordrecht

Séquence

La très chère aux yeux clairs apparaît sous la lune,
Sous la lune éphémère et mère des beaux rêves.
La lumière bleuie par les brumes cendrait
D’une poussière aérienne
Son front fleuri d’étoiles, et sa légère chevelure
Flottait dans l’air derrière ses pas légers :
La chimère dormait au fond de ses prunelles.
Sur la chair nue et frêle de son cou
Les stellaires sourires d’un rosaire de perles
Étageaient les reflets de leurs pâles éclairs. Ses poignets
Avaient des bracelets tout pareils ; et sa tête,
La couronne incrustée des sept pierres mystiques
Dont les flammes transpercent le coeur comme des,glaives,
Sous la lune éphémère et mère des beaux rêves.