Refuge

Il est du moins au-dessus de la terre

Un champ d’asile où monte la douleur ;

J’y vais puiser un peu d’eau salutaire

Qui du passé rafraîchit la couleur.

Là seulement ma mère encor vivante

Sans me gronder me console et m’endort ;

O douce nuit, je suis votre servante :

Dans votre empire on aime donc encor !
Non, tout n’est pas orage dans l’orage ;

Entre ses coups, pour desserrer le coeur,

Souffle une brise, invisible courage,

Parfum errant de l’éternelle fleur !

Puis c’est de l’âme une halte fervente,

Un chant qui passe, un enfant qui s’endort.

Orage, allez ! je suis votre servante :

Sous vos éclairs Dieu me regarde encor !
Béni soit Dieu ! puisqu’après la tourmente,

Réalisant nos rêves éperdus,

Vient des humains l’infatigable amante

Pour démêler les fuseaux confondus.

Fidèle mort ! si simple, si savante !

Si favorable au souffrant qui s’endort !

Me cherchez-vous ? je suis votre servante :

Dans vos bras nus l’âme est plus libre encor

Toi Qui M’as Tout Repris

Toi qui m’as tout repris jusqu’au bonheur d’attendre,Tu m’as laissé pourtant l’aliment d’un coeur tendre,L’amour ! Et ma mémoire où se nourrit l’amour.Je lui dois le passé ; c’est presque ton retour !C’est là que tu m’entends, c’est là que je t’adore,C’est là que sans fierté je me révèle encore.Ma vie est dans ce rêve où tu ne fuis jamais ;Il a ta voix, ta voix ! Tu sais si je l’aimais !C’est là que je te plains ; car plus d’une blessure,Plus d’une gloire éteinte a troublé, j’en suis sûre,Ton coeur si généreux pour d’autres que pour moi :Je t’ai senti gémir ; je pleurais avec toi !Qui donc saura te plaindre au fond de ta retraite,Quand le cri de ma mort ira frapper ton sein ?Tu t’éveilleras seul dans la foule distraite,Où des amis d’un jour s’entr’égare l’essaim ;Tu n’y sentiras plus une âme palpitanteAu bruit de tes malheurs, de tes moindres revers.Ta vie, après ma mort, sera moins éclatante ;Une part de toi-même aura fui l’univers.Il est doux d’être aimé ! Cette croyance intimeDonne à tout on ne sait quel air d’enchantement ;L’infidèle est content des pleurs de sa victime ;Et, fier, aux pieds d’une autre il en est plus charmant.Mais je n’étouffe plus dans mon incertitude :Nous mourrons désunis, n’est-ce pas ? Tu le veux !Pour t’oublier, viens voir ! qu’ai-je dit ? Vaine étude,Où la nature apprend à surmonter ses cris,Pour déguiser mon coeur, que m’avez-vous appris ?La vérité s’élance à mes lèvres sincères ;Sincère, elle t’appelle, et tu ne l’entends pas !Ah ! Sans t’avoir troublé qu’elle meure tout bas !Je ne sais point m’armer de froideurs mensongères :Je sais fuir ; en fuyant on cache sa douleur,Et la fatigue endort jusqu’au malheur.Oui, plus que toi l’absence est douce aux cœurs fidèles :Du temps qui nous effeuille elle amortit les ailes ;Son voile a protégé l’ingrat qu’on veut chérir :On ose aimer encore, on ne veut plus mourir.

Regarde-le

Regarde-le, mais pas longtemps :

Un regard suffira, sois sûre,

Pour lui pardonner la blessure

Qui fit languir mes doux printemps.

Regarde-le, mais pas longtemps !
S’il parle, écoute un peu sa voix :

Je ne veux pas trop t’y contraindre ;

Je sais combien elle est à craindre,

Ne l’entendît-on qu’une fois :

S’il parle, écoute un peu sa voix !
Tais-toi, s’il demande à me voir.

J’ai pu fuir sa volage ivresse ;

Mais me cacher à sa tendresse,

Dieu n’en donne pas le pouvoir :

Tais-toi, s’il demande à me voir !
Si je l’accusais devant toi,

Appelle un moment son image ;

Avec le feu de son langage,

Défends-le par pitié pour moi,

Si je l’accusais devant toi !

Tristesse

Au docteur Veyne.
Si je pouvais trouver un éternel sourire,

Voile innocent d’un coeur qui s’ouvre et se déchire,

Je l’étendrais toujours sur mes pleurs mal cachés

Et qui tombent souvent par leur poids épanchés.
Renfermée à jamais dans mon âme abattue,

Je dirais :   » Ce n’est rien   » à tout ce qui me tue ;

Et mon front orageux, sans nuage et sans pli,

Du calme enfant qui dort peindrait l’heureux oubli.
Dieu n’a pas fait pour nous ce mensonge adorable,

Le sourire défaille à la plaie incurable :

Cette grâce mêlée à la coupe de fiel,

Dieu mourant l’épuisa pour l’emporter au ciel.
Adieu, sourire ! Adieu jusque dans l’autre vie,

Si l’âme, du passé n’y peut être suivie !

Mais si de la mémoire on ne doit pas guérir,

À quoi sert, ô mon âme, à quoi sert de mourir ?

Regret

Des roses de Lormont la rose la plus belle,

Georgina, près des flots nous souriait un soir :

L’orage, dans la nuit, la toucha de son aile,

Et l’Aurore passa triste, sans la revoir !
Pure comme une fleur, de sa fragile vie

Elle n’a respiré que les plus beaux printemps.

On la pleure, on lui porte envie :

Elle aurait vu l’hiver ; c’est vivre trop de temps !

Trop Tard

Il a parlé. Prévoyante ou légère,

Sa voix cruelle et qui m’était si chère

A dit ces mots qui m’atteignaient tout bas :

 » Vous qui savez aimer, ne m’aimez pas !
 » Ne m’aimez pas si vous êtes sensible,

 » Jamais sur moi n’a plané le bonheur.

 » Je suis bizarre et peut-être inflexible ;

 » L’amour veut trop : l’amour veut tout un coeur

 » Je hais ses pleurs, sa grâce ou sa colère ;

 » Ses fers jamais n’entraveront mes pas.   »
Il parle ainsi, celui qui m’a su plaire

Qu’un peu plus tôt cette voix qui m’éclaire

N’a-t-elle dit, moins flatteuse et moins bas :

 » Vous qui savez aimer, ne m’aimez pas !
 » Ne m’aimez pas ! l’âme demande l’âme.

 » L’insecte ardent brille aussi près des fleurs :

 » Il éblouit, mais il n’a point de flamme ;

 » La rose a froid sous ses froides lueurs.

 » Vaine étincelle échappée à la cendre,

 » Mon sort qui brille égarerait vos pas.  »
Il parle ainsi, lui que j’ai cru si tendre.

Ah ! pour forcer ma raison à l’entendre,

Il dit trop tard, ou bien il dit trop bas :

 » Vous qui savez aimer, ne m’aimez pas. « 

Renoncement

Pardonnez-moi, Seigneur, mon visage attristé,

Vous qui l’aviez formé de sourire et de charmes ;

Mais sous le front joyeux vous aviez mis les larmes,

Et de vos dons, Seigneur, ce don seul m’est resté.
C’est le mois envié, c’est le meilleur peut-être :

Je n’ai plus à mourir à mes liens de fleurs ;

Ils vous sont tous rendus, cher auteur de mon être,

Et je n’ai plus à moi que le sel de mes pleurs.
Les fleurs sont pour l’enfant ; le sel est pour la femme ;

Faites-en l’innocence et trempez-y mes jours.

Seigneur ! quand tout ce sel aura lavé mon âme,

Vous me rendrez un coeur pour vous aimer toujours !
Tous mes étonnements sont finis sur la terre,

Tous mes adieux sont faits, l’âme est prête à jaillir,

Pour atteindre à ses fruits protégés de mystère

Que la pudique mort a seule osé cueillir,
O Sauveur ! soyez tendre au moins à d’autres mères,

Par amour pour la vôtre et par pitié pour nous !

Baptisez leurs enfants de nos larmes amères,

Et relevez les miens tombés à vos genoux !
Que mon nom ne soit rien qu’une ombre douce et vaine,

Qu’il ne cause jamais ni l’effroi ni la peine !

Qu’un indigent l’emporte après m’avoir parlé

Et le garde longtemps dans son coeur consolé !

Tu N’auras Pas Semé

Tu n’auras pas semé ta couronne étoilée

Sur le miroir tari du ruisseau de tes jours.

Toute pleine de jours, toi, tu t’en es allée

Et ton frais souvenir en scintille toujours.

Réponds-moi

T’ai-je vu chez mon père,

Dans l’âge où tout est beau,

Comme je dois, j’espère,

Te voir près du tombeau ?

Sur les bords de ma vie

Vins-tu voir après moi ?

Oui, quelqu’un m’a suivie,

Et je crois que c’est toi !

Quand tout semble un hommage

A nos yeux entr’ouverts,

Ai-je vu ton image

Peinte sur l’univers ?

Et toi, sous une flamme

Dont le ciel t’éclairait,

Dans le fond de ton âme

Cachais-tu mon portrait ?

Aimais-tu l’humble école

Où j’allais autrefois ?

L’ange, qui la console,

Parlait-il dans ta voix ?

Et, quand j’appris à lire

Ma prière à genoux,

Vins-tu m’aider à dire :

 » Mon Dieu, bénissez-nous !  »

A l’étroite fenêtre,

Où riait un jasmin,

Quand je n’osais paraître,

Elevais-tu ta main ?

Oui ! la même ombre encore

Glissait dans le soleil,

Et jusqu’à l’autre aurore

Passait sur mon sommeil !

Dans l’enclos plein d’ombrage,

Où j’avais frais et peur,

Plaçais-tu ton courage

Entre l’ombre et mon cœur ?

Pour causer sans médire,

Y venais-tu t’asseoir,

Et, sans pouvoir sourire,

Nous disions-nous :  » Bonsoir !  »

T’ai-je aimé la première,

Lorsque ta main s’ouvrit

Au pauvre sans chaumière,

Dont la flûte pleurait ?

Le demandeur d’aumône

A-t-il béni nos jours ?

Et devant sa Madone

Avons-nous dit :  » Toujours !  »

T’ai-je conté mes peines,

Quand je crus en avoir ?

Un jour… triste à nos plaines,

M’as-tu dit :  » Au revoir !  »

Pour un âge plus tendre

M’as-tu promis des fleurs ?

Sais-tu qu’à les attendre

J’ai versé bien des pleurs ?

Sais-tu que le ciel même

T’ouvrit notre maison ?

Et que ton nom que j’aime

Se trouve dans mon nom ?

Mais à ma confidence

N’as-tu pas répondu ?

Oui ! jusqu’en ton silence,

Je l’ai tout entendu !

Un Arc De Triomphe

Tout ce qu’ont dit les hirondelles

Sur ce colossal bâtiment,

C’est que c’était à cause d’elles

Qu’on élevait un monument.
Leur nid s’y pose si tranquille,

Si près des grands chemins du jour,

Qu’elles ont pris ce champ d’asile

Pour causer d’affaire, ou d’amour.
En hâte, à la géante porte,

Parmi tous ces morts triomphants,

Sans façon l’hirondelle apporte

Un grain de chanvre à ses enfants.
Dans le casque de la Victoire

L’une, heureuse, a couvé ses oeufs,

Qui, tout ignorants de l’histoire,

Eclosent fiers comme chez eux.
Voulez-vous lire au fond des gloires,

Dont le marbre est tout recouvert ?

Mille doux cris à têtes noires

Sortent du grand livre entr’ouvert.
La plus mince qui rentre en France

Dit aux oiseaux de l’étranger

 » Venez voir notre nid immense.

Nous avons de quoi vous loger.  »
Car dans leurs plaines de nuages

Les canons ne s’entendent pas

Plus que si les hommes bien sages

Riaient et s’entr’aimaient en bas.
La guerre est un cri de cigale

Pour l’oiseau qui monte chez Dieu ;

Et le héros que rien n’égale

N’est vu qu’à peine en si haut lieu.
Voilà pourquoi les hirondelles,

A l’aise dans ce bâtiment,

Disent que c’est à cause d’elles

Que Dieu fit faire un monument.

Reprends Ton Bien

Quand l’amitié tremblante

T’abandonna mon sort,

Que ta main bienfaisante

Me sauva de la mort,

Pour la reconnaissance

Je pris l’amour,

Et, moins que ta présence,

J’aimai le jour.

Mais ma timide flamme

Fait naître ta pitié.

Est-ce assez pour mon âme

D’une froide amitié ?

Vainement l’espérance

M’a au guérir,

Si ton indifférence

Me fait mourir !

Contre un sort invincible

Je ne veux plus m’armer !

Viens me rendre insensible,

Si tu ne peux m’aimer.

De mon âme asservie

Romps le lien ;

En reprenant ma vie,

Reprends ton bien !

Un Billet De Femme

Puisque c’est toi qui veux nouer encore

Notre lien,

Puisque c’est toi dont le regret m’implore,

Ecoute bien :
Les longs serments, rêves trempés de charmes,

Ecrits et lus,

Comme Dieu veut qu’ils soient payés de larmes,

N’en écris plus !
Puisque la plaine après l’ombre ou l’orage

Rit au soleil,

Séchons nos yeux et reprenons courage,

Le front vermeil.
Ta voix, c’est vrai ! Se lève encor chérie

Sur mon chemin ;

Mais ne dis plus :   » A toujours !   » je t’en prie ;

Dis :   » A demain !   »
Nos jours lointains glissés purs et suaves,

Nos jours en fleurs ;

Nos jours blessés dans l’anneau des esclaves,

Pesants de pleurs ;
De ces tableaux dont la raison soupire

Otons nos yeux,

Comme l’enfant qui s’oublie et respire,

La vue aux cieux !
Si c’est ainsi qu’une seconde vie

Peut se rouvrir,

Pour s’écouler sous une autre asservie,

Sans trop souffrir,
Par ce billet, parole de mon âme,

Qui va vers toi,

Ce soir, où veille et te rêve une femme,

Viens ! Et prends-moi !

Rêve D’une Femme

Veux-tu recommencer la vie ?

Femme, dont le front va pâlir,

Veux-tu l’enfance, encor suivie

D’anges enfants pour l’embellir ?

Veux-tu les baisers de ta mère

Echauffant tes jours au berceau ?

–  » Quoi ? mon doux Eden éphémère ?

Oh ! oui, mon Dieu ! c’était si beau !  »
Sous la paternelle puissance

Veux-tu reprendre un calme essor ?

Et dans des parfums d’innocence

Laisser épanouir ton sort ?

Veux-tu remonter le bel âge,

L’aile au vent comme un jeune oiseau ?

–  » Pourvu qu’il dure davantage,

Oh ! oui, mon Dieu ! c’était si beau !  »
Veux-tu rapprendre l’ignorance

Dans un livre à peine entr’ouvert :

Veux-tu ta plus vierge espérance,

Oublieuse aussi de l’hiver :

Tes frais chemins et tes colombes,

Les veux-tu jeunes comme toi ?

–  » Si mes chemins n’ont plus de tombes,

Oh ! oui, mon Dieu ! rendez-les moi !  »
Reprends-donc de ta destinée,

L’encens, la musique, les fleurs ?

Et reviens, d’année en année,

Au temps qui change tout en pleurs ;

Va retrouver l’amour, le même !

Lampe orageuse, allume-toi !

 » – Retourner au monde où l’on aime

O mon Sauveur ! éteignez-moi ! « 

Un Cri

Hirondelle ! hirondelle ! hirondelle !

Est-il au monde un coeur fidèle ?

Ah ! s’il en est un, dis-le moi,

J’irai le chercher avec toi.
Sous le soleil ou le nuage,

Guidée à ton vol qui fend l’air,

Je te suivrai dans le voyage

Rapide et haut comme l’éclair.

Hirondelle ! hirondelle ! hirondelle !

Est-il au monde un coeur fidèle ?

Ah ! s’il en est un, dis-le moi,

J’irai le chercher avec toi.
Tu sais qu’aux fleurs de ma fenêtre

Ton nid chante depuis trois ans,

Et quand tu viens le reconnaître

Mes droits ne te sont pas pesants.

Hirondelle ! hirondelle ! hirondelle !

Est-il au monde un coeur fidèle ?

Ah ! s’il en est un, dis-le moi,

J’irai le chercher avec toi.
Je ne rappelle rien, j’aspire

Comme un des tiens dans la langueur,

Dont la solitude soupire

Et demande un coeur pour un coeur.

Hirondelle ! hirondelle ! hirondelle !

Est-il au monde un coeur fidèle ?

Ah ! s’il en est un, dis-le moi,

J’irai le chercher avec toi.
Allons vers l’idole rêvée,

Au Nord, au Sud, à l’Orient :

Du bonheur de l’avoir trouvée

Je veux mourir en souriant.

Hirondelle ! hirondelle ! hirondelle !

Est-il au monde un coeur fidèle ?

Ah ! s’il en est un, dis-le moi !

J’irai le chercher avec toi !

Rêve Intermittent D’une Nuit Triste

Ô champs paternels hérissés de charmilles
Où glissent le soir des flots de jeunes filles !

Ô frais pâturage où de limpides eaux
Font bondir la chèvre et chanter les roseaux !

Ô terre natale ! à votre nom que j’aime,
Mon âme s’en va toute hors d’elle-même ;

Mon âme se prend à chanter sans effort ;
À pleurer aussi, tant mon amour est fort !

J’ai vécu d’aimer, j’ai donc vécu de larmes ;
Et voilà pourquoi mes pleurs eurent leurs charmes ;

Voilà, mon pays, n’en ayant pu mourir,
Pourquoi j’aime encore au risque de souffrir ;

Voilà, mon berceau, ma colline enchantée
Dont j’ai tant foulé la robe veloutée,

Pourquoi je m’envole à vos bleus horizons,
Rasant les flots d’or des pliantes moissons.

La vache mugit sur votre pente douce,
Tant elle a d’herbage et d’odorante mousse,

Et comme au repos appelant le passant,
Le suit d’un regard humide et caressant.

Jamais les bergers pour leurs brebis errantes
N’ont trouvé tant d’eau qu’à vos sources courantes.

J’y rampai débile en mes plus jeunes mois,
Et je devins rose au souffle de vos bois.

Les bruns laboureurs m’asseyaient dans la plaine
Où les blés nouveaux nourrissaient mon haleine.

Albertine aussi, sœur des blancs papillons,
Poursuivait les fleurs dans les mêmes sillons ;

Car la liberté toute riante et mûre
Est là, comme aux cieux, sans glaive, sans armure,

Sans peur, sans audace et sans austérité,
Disant :  » Aimez-moi, je suis la liberté !

 » Je suis le pardon qui dissout la colère,
Et je donne à l’homme une voix juste et claire.

 » Je suis le grand souffle exhalé sur la croix
Où j’ai dit :  » Mon père ! on m’immole, et je crois !  »

 » Le bourreau m’étreint : je l’aime ! et l’aime encore,
Car il est mon frère, ô père que j’adore !

 » Mon frère aveuglé qui s’est jeté sur moi,
Et que mon amour ramènera vers toi !  »

Ô patrie absente ! ô fécondes campagnes,
Où vinrent s’asseoir les ferventes Espagnes !

Antiques noyers, vrais maîtres de ces lieux,
Qui versez tant d’ombre où dorment nos aïeux !

Échos tout vibrants de la voix de mon père
Qui chantaient pour tous :  » Espère ! espère ! espère !  »

Ce chant apporté par des soldats pieux
Ardents à planter tant de croix sous nos cieux,

Tant de hauts clochers remplis d’airain sonore
Dont les carillons les rappellent encore :

Je vous enverrai ma vive et blonde enfant
Qui rit quand elle a ses longs cheveux au vent.

Parmi les enfants nés à votre mamelle,
Vous n’en avez pas qui soit si charmant qu’elle !

Un vieillard a dit en regardant ses yeux :
 » Il faut que sa mère ait vu ce rêve aux cieux !  »

En la soulevant par ses blanches aisselles
J’ai cru bien souvent que j’y sentais des ailes !

Ce fruit de mon âme, à cultiver si doux,
S’il faut le céder, ce ne sera qu’à vous !

Du lait qui vous vient d’une source divine
Gonflez le cœur pur de cette frêle ondine.

Le lait jaillissant d’un sol vierge et fleuri
Lui paiera le mien qui fut triste et tari.

Pour voiler son front qu’une flamme environne
Ouvrez vos bluets en signe de couronne :

Des pieds si petits n’écrasent pas les fleurs,
Et son innocence a toutes leurs couleurs.

Un soir, près de l’eau, des femmes l’ont bénie,
Et mon cœur profond soupira d’harmonie.

Dans ce cœur penché vers son jeune avenir
Votre nom tinta, prophète souvenir,

Et j’ai répondu de ma voix toute pleine
Au souffle embaumé de votre errante haleine.

Vers vos nids chanteurs laissez-la donc aller :
L’enfant sait déjà qu’ils naissent pour voler.

Déjà son esprit, prenant goût au silence,
Monte où sans appui l’alouette s’élance,

Et s’isole et nage au fond du lac d’azur
Et puis redescend le gosier plein d’air pur.

Que de l’oiseau gris l’hymne haute et pieuse
Rende à tout jamais son âme harmonieuse ;

Que vos ruisseaux clairs, dont les bruits m’ont parlé,
Humectent sa voix d’un long rythme perlé !

Avant de gagner sa couche de fougère,
Laissez-la courir, curieuse et légère,

Au bois où la lune épanche ses lueurs
Dans l’arbre qui tremble inondé de ses pleurs,

Afin qu’en dormant sous vos images vertes
Ses grâces d’enfant en soient toutes couvertes.

Des rideaux mouvants la chaste profondeur
Maintiendra l’air pur alentour de son cœur,

Et, s’il n’est plus là, pour jouer avec elle,
De jeune Albertine à sa trace fidèle,

Vis-à-vis les fleurs qu’un rien fait tressaillir
Elle ira danser, sans jamais les cueillir,

Croyant que les fleurs ont aussi leurs familles
Et savent pleurer comme les jeunes filles.

Sans piquer son front, vos abeilles là-bas
L’instruiront, rêveuse, à mesurer ses pas ;

Car l’insecte armé d’une sourde cymbale
Donne à la pensée une césure égale.

Ainsi s’en ira, calme et libre et content,
Ce filet d’eau vive au bonheur qui l’attend ;

Et d’un chêne creux la Madone oubliée
La regardera dans l’herbe agenouillée.

Quand je la berçais, doux poids de mes genoux,
Mon chant, mes baisers, tout lui parlait de vous ;

Ô champs paternels, hérissés de charmilles
Où glissent le soir des flots de jeunes filles.

Que ma fille monte à vos flancs ronds et verts,
Et soyez béni, doux point de l’Univers !