Chant De La Source

Les autres sont des gens.

Les autres sont des femmes,

Les mains pleines d’argent,

Pleine de bonheur, l’âme.
Moi, je suis dans le bois

Qui ne sait, une Source.

Je suis l’Eau qui ne boit

Personne dans sa course.
Je suis l’Eau qui jaillit

De l’ombre. La tendresse

Qu’au secret des taillis

Emporte sa détresse.
L’Eau née avant le jour

Pour qu’au sec de la terre

A son limpide amour

Un cœur se désaltère.
L’Eau pâle qui plus tard

Que le soir coule encore.

L’Eau de pauvre regard

Dont chaque larme implore.
Je suis l’Eau d’aujourd’hui

Et demain qui ruisselle

Pour rejoindre celui

Qui n’a pas besoin d’elle.
Je suis l’Eau qui se perd

En vain vive, en vain pure,

En vain bonne à travers

De trop seules verdures.
Je suis celle qui court

Pour qu’enfin son Eau meure

La Source qui toujours

Aura soif et qui pleure.

Petite Chanson

(D’après la chanson de Guilleri-Guilloré)
Mon bien-aimé descend la colline fleurie

De blé noir,

Très lentement par les champs pâles C’est le soir.
Voilà mon bien-aimé ! Suis-je aguerrie,

Ma raison ?

Oui, le voilà qui passe auprès de ma maison.
Ne me regarde pas, bien-aimé, je t’en prie,

Si jamais

Ton regard n’était pas assez doux, j’en mourrais !
Ne me dis rien, tais-toi, bien-aimé, je t’en prie,

Si jamais

Ton accent n’était pas assez doux, j’en mourrais !
Mon bien-aimé passa voilé de rêverie,

L’âme ailleurs,

Sans me rien dire hélas ! sans me voir et j’en meurs.

Chant De Noël

Noël ! Noël !

Des clochetons !

Noël ! Noël !

Tous les bourdons

Sautent en choeur jusqu’à la lune,

Noël ! Noël !

Il neige doux,

Noël ! Noël !

Des anges flous,

Emmitouflés, dans la nuit brune,

Sonne, sonnez, sonne, allez donc,

Mes belles cloches, dig, ding, dong !
Dos contrefait,

En capeluche

De blanc duvet,

Chante la bûche

Les flammes font la ronde autour,

En manteaux vifs

Et décoiffées

Sus aux hâtifs

Châteaux des fées !

Le nain rouge grimpe à la tour

Pour délivrer sa dame rose.

Hui ! Frou ! tout se métamorphose.
Noël ! venez,

La table fume.

Ca, joyeux nez,

Renifle, hume !

C’est la fête au fond des escargots

Et dans le jus

Sacré de l’oie

Vive Jésus !

Et vive joie,

Vous, ô recluses des fagots,

Bouteilles, vieilles mal peignées

En robe de fils d’araignées !
Sans but ni choix,

Ris et paroles,

Tous à la fois

En suites folles

Font des zigzags de papillons.

Noël ! Noël !

Le coeur nous saute,

Noël ! Noël !

Dans la nuit haute,

Jusqu’au battant des carillons

L’esprit des belles maisonnées

Rit au faîte des cheminées.
La mère rit,

Le père joue,

Le tout petit

Court, se secoue.

Mais notre beau soldat s’assoit

Tout rouge et bleu

Près de grand’mère ;

Le Roi du feu

Les considère

Et s’esclaffe de ce qu’il voit.

Mais il cherche  » Où me l’a-t-on mise ?  »

Aves son promis la promise.
Heu ! crois-je pas

Qu’en l’ombre on cause ?

Que dit-on bas ?

Vers ou bien prose

D’un cantique du temps passé ?

L’air est joyeux,

Les mots sont tendres,

Plus neufs, plus vieux

Que flamme et cendres

Bûche, menons aux fiancés,

Braises, petites voix bénies,

Le choeur léger des bons génies
Des clochetons !

Noël ! Noël !

Tous les bourdons

Sautent en choeur jusqu’à la lune,

Noël ! Noël !

Il neige doux,

Noël ! Noël !

Des anges flous,

Emmitouflés, dans la nuit brune,

Sonne, sonnez, sonne, allez donc,

Mes belles cloches, dig, ding, dong !
[…]
Hui ! Les maisons

S’ouvrent ensemble.

Sur les tisons,

Un follet tremble

Et meurt après un petit bond.

Chacun vous prend

Sa pélerine.

Les mères-grand

En capeline

Tournent la clef et puis s’en vont.

Le long des seuils muets et ternes,

Il trotte menu des lanternes.
Noël ! Soudain luit un cortège

Vers le lointain

Château de neige

Aux tours sonnantes de cristal

Qui dans la nuit

Vibre et flamboie.

Déjà bruit

De vaste joie

La porte du palais natal

Où le roi dort  » Dodo la Rose.  »

Avec une si douce pose.
Là cent beaux airs

Pleins de louanges

Coulent tout clairs

Du sein des anges ;

Trompes d’argent, violes d’or

Chantent d’amour

Dans la nuit noire,

Chantent autour

Du fils de gloire,

Jésus notre Sire qui dort ;

Cent lustres, là, que l’encens voile,

Bercent leurs corbeilles d’étoiles.
Eblouissant,

Le choeur des cierges

Monte et descend,

Telles des vierges,

Les degrés du trône Noël !

Noël ! Joyeux

Dans la lumière

Le peuple aux cieux

Suit sa prière

Et rit à son Emmanuel.

Les prêtres dorés, à voix basse,

Haut les mains, appellent sa grâce.
Simples de coeur

Qui, l’ange en tête,

De l’âtre au choeur

Menez la fête,

Bénis de Dieu qui l’avez vu.

Bel et mignon

Petit qu’on choie,

– Quel compagnon !

De quelle joie ! –

Priez pour le coeur dépourvu

Qui dans la nuit émerveillée

Poursuit son amère veillée.

Poème Du Lait

ÈVE
Bois, mon petit, à ma poitrine qui coule,

Je suis ta source Bois ! ta tiède fontaine,

Bois ce doux lait qui coule en ta gorge pleine

Avec un bruit de colombe qui roucoule.
Pose ta joue à la place la plus tendre

De ma chair. Mords-moi de ta petite bouche.

Du bout de mon sein mol je tente, je touche

Ta lèvre qui se trompe autour Viens le prendre !
Bois, mon petit avide, emplis ta faiblesse

De moi qui me penche et qui te suis versée.

Capte ce lait chaud de m’avoir traversée

Au bourgeon de la mamelle Ah ! tu me blesses !
Le savais-je la douceur d’être blessée,

Ouverte et saignant comme une orange vive

Qui fond en miel et n’est plus sous la gencive,

Plus rien qu’une joie à la gorge laissée ?
Adam ! Adam ! la douceur d’être mangée,

Qui la savait ? Qui savait le cher supplice

D’être la gorgée émouvante qui glisse

Et m’entraîne toute en mon petit changée ?
La douceur de mourir, la tendre aventure

De me perdre sans yeux ni route, en allée

Dans le noir de toi qui m’attendais, mêlée

Aux chemins naissants de ta force future !
Mourir m’évader de cette solitude,

De ce moi qui tient ma richesse captive

Pour te rejoindre, ô soif qui cherche, l’eau vive,

Et calmer à ton besoin ma plénitude
Bois. Jusqu’à tes os je ruisselle et j’écoute

Quand le lait heureux chemine en toi, cher être,

Un peu de moi dans tes veines disparaître,

Un peu de moi qui devient toi goutte à goutte.
J’écoute. J’entends dans ma gorge profonde

Que la clarté du lait qui sourd illumine,

Ne parle pas, Adam ! Adam ! je devine

Où passait la joie en s’en venant au monde.

Chant De Nourrice

Pour endormir Madeleine.
Dors, mon petit, pour qu’aujourd’hui finisse.

Si tu ne dors pas, si c’est un caprice,

Aujourd’hui, ce vieux long jour,

Ce soir durera toujours.
Dors, mon petit, pour que demain arrive.

Si tu ne dors pas, petite âme vive,

Demain, le jour le plus gai,

Demain ne viendra jamais.
Dors, mon petit, afin que l’herbe pousse,

Ferme les yeux, les herbes et la mousse

N’aiment pas dans le fossé

Qu’on les regarde pousser.
Dors, mon petit, pour que les fleurs fleurissent.

Les fleurs qui, la nuit, se parent, se lissent,

Si l’enfant reste éveillé,

N’oseront pas s’habiller.
Mais s’il dort, les fleurs en la nuit profonde,

N’entendant plus du tout bouger le monde,

Tout doucement, à tâtons,

Sortiront de leurs boutons.
Quand il dormira, toutes les racines

Descendront sous terre au fond de leurs mines

Chercher pour toutes les fleurs

Des parfums et des couleurs.
Les roses alors et les églantines,

Vite, fronceront avec leurs épines

Leurs beaux jupons à volants

Rouges, roses, jaunes, blancs.
Les nielles feront en secret des pinces

À leur jupe étroite et les bleuets minces

Serreront leur vert corset

Avec un petit lacet.
Les lys du jardin si nul ne les gêne

Iront laver leur robe à la fontaine,

Et le lin qui fit un vœu

Passera la sienne au bleu.
Les gueules du loup et les clématites

Monteront leur coiffe et les marguerites

Habiles repasseront

Leurs bonnets et leur col rond.
Et quand à la fin toutes seront prêtes,

En robes de noce, en habits de fête,

Alors d’un pays lointain

Arrivera le matin.
Et saluant toute la confrérie,

Le matin pour voir la terre fleurie,

Du bout de son doigt vermeil

Rallumera le soleil.
Et pour que l’enfant, mon bel enfant sage,

Voie aussi la terre et son bel ouvrage,

Il enverra le soleil

Le chercher dans son sommeil.
Viens, mon petit, viens voir, chère prunelle,

Pendant ton somme, écoute la nouvelle,

Notre jardin s’est levé

Aujourd’hui est arrivé !
1920

Prière Du Poète

Mon Dieu qui donnes l’eau tous les jours à la source,

Et la source coule, et la source fuit ;

Des espaces au vent pour qu’il prenne sa course,

Et le vent galope à travers la nuit ;
Donne de quoi rêver à moi dont l’esprit erre

Du songe de l’aube au songe du soir

Et qui sans fin écoute en moi parler la terre

Avec le ciel rose, avec le ciel noir.
Donne de quoi chanter à moi pauvre poète

Pour les gens pressés qui vont, viennent, vont

Et qui n’ont pas le temps d’entendre dans leur tête

Les airs que la vie et la mort y font.
L’herbe qui croît, le son inquiet de la route,

L’oiseau, le vent m’apprennent mon métier,

Mais en vain je les suis, en vain je les écoute,

Je ne le sais pas encor tout entier.
J’ai vu quelqu’un passer, un fantôme, homme ou femme

Mon coeur appelait sur la fin du jour

Les rossignols des bois sont entrés dans mon âme.

Et j’ai su chanter des chansons d’amour.
J’ai vu quelqu’un passer, s’approcher, disparaître ;

Et les chiens plaintifs qui rôdent le soir

Ont hurlé dans mon coeur à la mort de leur maître.

J’ai su depuis chanter le désespoir.
J’ai vu les morts passer et s’en aller en terre,

Leur glas au cou, lamentable troupeau,

Et leurs yeux dans mes yeux ont fixé leur mystère.

J’ai su depuis la chanson du tombeau
Mais si tu veux mon Dieu que pour d’autres je dise

La chanson du bonheur, la plus belle chanson,

Comment ferai-je moi qui ne l’ai pas apprise ?

Je n’en inventerai que la contrefaçon.
Donne-moi du bonheur, s’il faut que je le chante,

De quoi juste entrevoir ce que chacun en sait,

Juste de quoi rendre ma voix assez touchante,

Rien qu’un peu, presque rien, pour savoir ce que c’est.
Un peu si peu ce qui demeure d’or en poudre

Ou de fleur de farine au bout du petit doigt,

Rien, pas même de quoi remplir mon dé à coudre

Pourtant de quoi remplir le monde par surcroît.
Car pour moi qui n’en ai jamais eu l’habitude,

Un semblant de bonheur au bonheur est pareil,

Sa trace au loin éclairera ma solitude

Et je prendrai son ombre en moi pour le soleil.
Donne-m’en ! Ce n’est pas, mon Dieu, pour être heureuse

Que je demande ainsi de la joie à goûter,

C’est que, pour bercer l’homme en la Cité nombreuse,

La nourrice qu’il faut doit savoir tout chanter.
Prête-m’en Ne crains rien, à l’heure de le rendre,

Mes mains pour le garder ne le serreront pas,

Et je te laisserai, Seigneur, me le reprendre

Demain, ce soir, tout de suite, quand tu voudras
Ô Toi qui donnes l’eau tous les jours à la source,

Et la source coule, et la source fuit ;

Des espaces au vent pour qu’il prenne sa course

Et le vent galope à travers la nuit,
Donne de quoi chanter à moi pauvre poète,

Ton petit oiseau plus fou que savant

Qui ne découvre rien de nouveau dans sa tête

Si dans son coeur tu ne l’as mis avant.
Vous qui passez par là, si vous voulez que j’ose

Vous rapporter du ciel la plus belle chanson,

Douce comme un duvet, rose comme la rose,

Gaie au soleil comme un jour de moisson,
Si vous voulez que je la trouve toute faite,

Vite aimez-moi, vous tous, aimez-moi bien

Avant que mon coeur las d’attendre un peu de fête

Ne soit un vieux coeur, un coeur bon à rien.
Aimez-moi, hâtez-vous J’entends le temps qui passe

Le temps passera le temps est passé

Bientôt fétu qui sèche et que nul ne ramasse

Mon coeur roulera par le vent poussé,
Sans voix, sans coeur, avec les feuilles dans l’espace.

Chant De Pâques

Alleluia ! Fais, ô soleil, la maison neuve !

Mes soeurs, que chacune se meuve

Avec des mains de ménagère et des doigts gais

C’est Pâques ! Jetons hors les poussières obscures,

Frottons de sable fin les clefs et les serrures,

Pour que la porte s’ouvre en paix.
Cirons doux, cirons vif les battants des armoires,

La fenêtre en rit dans leurs moires !

Frottons ! qu’elle se mire au luisant du parquet.

Vêtons-lui ses rideaux de fraîche mousseline

Quel ouvrage ! A-t-on cuit le gâteau d’avelines

Et mis sur la table un bouquet ?
Alleluia ! Nous avons fini d’être mortes,

De jeûner, de fermer nos portes,

Le coeur clos et gardé par les effrois pieux.

Le prêtre a délivré la flamme et les eaux folles,

Notre âme sort et s’amuse dans nos paroles

Et notre jeunesse en nos yeux.
Ouvre tout grand la porte à la Semaine Sainte.

Mon coeur en moi sautille et tinte

Ainsi qu’une clochette en or vif qui se tut

Et s’en revient de Rome après les temps mystiques

Me donner l’envolée et le ton des cantiques

Pour l’allégresse du salut.
Mais avec ma corbeille il faut que je m’en aille

Chercher les oeufs frais dans la paille

Aux vignes d’alentour ont fleuri les crocus

En rondes d’or et tenant leurs mains verdelettes

J’ai vu dans les fossés des nids de violettes

Et des coucous sur les talus.
Les poules ont pondu très loin dans la campagne.

Dans le matin qui m’accompagne ?

Venez-vous-en seul avec moi, mon bien-aimé

Quelle parole avant d’y penser ai-je dite ?

Où donc est ce bien-aimé-là, dis, ma petite ?

Qui d’un tel nom as-tu nommé ?
Est-ce Jésus, ô moi qui ne connais point d’homme ?

Le Dieu martyr que dans son somme

Hier nous avons veillé toute la nuit au coeur,

Pleurant d’amour sur son tombeau, de deuil voilées ?

Est-ce le Printemps doux et ses graines ailées

Qui nous a soufflé dans le coeur ?
Mon bien-aimé, ce n’est qu’un mot, ce n’est personne.

Mais de l’avoir dit je frissonne

Et je suis parfumée et je suis en rumeur

Comme une fiancée au roi qui l’aime offerte,

Je frémis et me sens comme la terre, ouverte

Toute grande aux pieds du semeur.
Quel germe au loin flottant va me voler dans l’âme ?

Quel est le grain qu’elle réclame

Pour être avec les fleurs une fleur de l’été

Et pour porter des fruts quand passera l’automne ?

Il est doux, invisible et léger, il chantonne

A travers le vent enchanté.
Qu’est-ce que le Printemps, ô Jésus, mon doux Maître ?

L’Ange des révoltes peut-être

Qui change d’un regard et la terre et les eaux

Pour me séduire et m’agite neuve et rebelle,

– Moi qui devrais vous être une calme chapelle-

Ainsi que l’herbe et les rameaux.
Ah ! de lui maintenant pourras-tu me défendre ?

O Christ, il te fallait l’attendre

Sur ta croix de salut tous les jours sans guérir

Et me faire couler sur le coeur, de tes plaies,

Ton sang, pour que cherchant tes épines aux haies,

A tes pieds j’adore mourir.
Mais ce matin que l’Ange a remué la pierre,

O Toi debout dans la lumière,

Ressuscité de l’aube aux pieds couleur du temps,

Toi qui dans le jardin as rencontré Marie

Que feras-tu, jardinier de Pâques fleuries,

Pour me défendre du Printemps ?
1907

Ronde

Mon père me veut marier,

Sauvons-nous, sauvons-nous par les bois et la plaine,

Mon père me veut marier,

Petit oiseau, tout vif te lairas-tu lier ?
L’affaire est sûre : il a du bien,

– Sauvons-nous, sauvons-nous, bouchons-nous les oreilles –

L’affaire est sûre : il a du bien

C’est un mari courons, le meilleur ne vaut rien !
Quand il vaudrait son pesant d’or,

– Qu’il est lourd, qu’il est lourd et que je suis légère ! –

Quand il vaudrait son pesant d’or,

Il aura beau courir, il ne m’a pas encor !
Malgré ses louis, ses écus,

Ses sacs de blé, ses sacs de noix, ses sacs de laine,

Malgré ses louis, ses écus,

Il ne m’aura jamais, ni pour moins, ni pour plus.
Qu’il achète, s’il a de quoi,

Les bois, la mer, le ciel, les plaines, les montagnes,

Qu’il achète, s’il a de quoi,

Le monde entier plutôt qu’un seul cheveu de moi !
Laissez-vous mettre à la raison

Et garder au clapier, hérissons, chats sauvages,

Laissez-vous mettre à la raison

Avant qu’un sot d’époux m’enferme en sa maison.
Engraissez-vous au potager,

Bruyères, houx, myrtils des bois, genêts des landes,

Engraissez-vous au potager

Avant qu’un sot d’époux ne me donne à manger.
Je suis l’alouette de Mai

Qui s’élance dans le matin à tire d’ailes,

Je suis l’alouette de Mai

Qui court après son cœur jusqu’au bout du ciel gai !
J’y volerai si haut, si haut,

Que les coqs, les dindons et toute la volaille,

– J’y volerai si haut, si haut, –

S’ils veulent m’attraper en seront pour leur saut.
Si haut, si haut dans la chaleur,

– J’ai peur du ciel, j’ai peur, j’ai peur les dieux sont proches –

Si haut, si haut dans la chaleur,

Qu’un éclair tout à coup me brûlera le cœur.
Et, brusque, du désert vermeil,

Il vient, il vient, il vient ! Hui ! l’alouette est prise !

Et, brusque, du désert vermeil

Un aigle fou m’emportera dans le soleil.

Chant De Rouge-gorge

Au mois de mai j’avais le cœur si grand

Que pour l’emplir je me suis en allée

Cherchant l’amour sans savoir quelle allée,

Pour le rencontrer, quel chemin on prend
Rouge-gorge, au fond du bois incolore,

Au bout des sentiers dont il te souvient,

Du printemps, sais-tu s’il en reste encore ?

L’hiver vient
J’allais, j’allais. Où trouver de l’amour ?

Au bas de la côte, au faîte, derrière ?

Au fond du bois, au bout de la rivière ?

Ici, là-bas, à ce prochain détour ?
Rouge-gorge, au fond du bois incolore,

Au bout des sentiers dont il te souvient,

De l’été, sais-tu s’il en reste encore ?

L’hiver vient
Quand je le vis, je n’osai pas à temps

M’en approcher ou lui faire une avance;

Je l’attendais ouvrant mon cœur immense

Il n’est tombé qu’une goutte dedans
Rouge-gorge, au fond du bois incolore,

Au bout des sentiers dont il te souvient,

Du soleil, sais-tu s’il en reste encore ?

L’hiver vient
Est-ce là tout, cette goutte, est-ce tout ?

Je voudrais bien recommencer l’année,

La goutte d’eau qui m’était destinée,

Je voudrais bien la boire encore un coup
Rouge-gorge, au fond du bois incolore,

Au bout des sentiers dont il te souvient,

Des feuilles, sais-tu s’il en reste encore ?

L’hiver vient
Est-ce bien tout ? Peut-être, dans un coin

Que j’oubliai, peut-être avant la neige,

Un peu d’amour encor le trouverai-je,

Peut-être ici, peut-être un peu plus loin
Rouge-gorge, au fond du bois incolore,

Au bout des sentiers dont il te souvient,

Du bonheur, sais-tu s’il en reste encore ?

L’hiver vient
1920

Sans Repos

Mon corps las en dormant a réchauffé mon lit

Ma fatigue d’hier est restée en mes membres

Et mon maître déjà, le matin de décembre

M’appelle dans la rue où la rumeur grandit.
Dresse tes os, debout. Lève-toi, debout femme !

Mais est-ce bien la peine, ô Dieu, d’avoir une âme ?
Cours balayer la ville et les faubourgs avant

Que le riche en habit de gala n’y circule.

Abandonne à l’hiver, laisse en plein crépuscule,

Ta maison engourdie et tes petits rêvant.
Le temps court, cours aussi, cours après lui, cours femme

Mais est-ce bien la peine, ô Dieu, d’avoir une âme ?
Huit heures, cours laver à la rivière où l’eau

Attend sous un glaçon tes poignets pour les mordre,

Le linge qu’ont sali les autres, va le tordre,

Râpe afin qu’il soit blanc sa crasse avec ta peau.
Frotte, les jours sont courts, le pain cher, frotte femme !

Mais est-ce bien la peine, ô Dieu, d’avoir une âme ?
Les jours sont courts, ô femme et ton logis est loin.

Midi cherche la croûte en ta poche cachée,

Vite, donne à ta chair de pauvre la bouchée

Dont pour s’user à gagner l’autre elle a besoin.
Mange ton pain, ton pain te mange, mange ô femme.

Mais est-ce bien la peine, ô Dieu, d’avoir une âme ?
Le temps s’amuse en ville, en fête, il s’est perdu

Et te voilà toujours à genoux sur la berge.

Et l’eau cingle toujours tes doigts à coups de verge

Quelle heure est-il ? Ô soir, ô soir béni, viens-tu ?
Encore une heure, une heure encore, encore femme

Mais est-ce bien la peine, ô Dieu, d’avoir une âme ?
Le soir est là va-t-en, grêle sous les draps lourds

Dans le brouillard avec ton fardeau de gelée,

Va-t-en pliée en deux, vite, et cache à l’onglée

Sous ton tablier roide en marchant tes poings gourds.
Marche vite, il fait froid, il fait noir, marche femme

Mais est-ce bien la peine, ô Dieu, d’avoir une âme ?
Rentre vite, tes gars aux pierres du chemin

Ont déchiré leurs bas, et leur veste à la haie.

Prends du fil, une aiguille et sans étoffe essaye

De boucher tous les trous ou presque avant demain.
Il est tard, hâte-toi, travaille, hâte-toi femme

Mais est-ce bien la peine, ô Dieu, d’avoir une âme ?
Veille Avant chaque point, lutte, quand tout se tait,

Pour rouvrir tes yeux las, avec le poids du somme,

Lutte en silence au lieu de rejoindre ton homme

Jusqu’au jour dans le lit qui n’a pas été fait.
Encore un point, un point encore, encore femme

Mais est-ce bien la peine, ô Dieu, d’avoir une âme ?
Ah! le temps du repos quand viendra-t-il ? Le temps

Ô mon homme de nous aimer tout à notre aise ?

Le temps, ô mes petits, de m’asseoir sur ma chaise

Pour vous bercer sur mes genoux quelques instants ?
Encore un point, un point encore, encore femme.

Mais est-ce bien la peine, ô Dieu, d’avoir une âme ?
Quand viendra-t-il le temps de m’arrêter ? Le temps

De regarder parfois dans mon cœur le visage

Des pauvres morts ? Le temps d’y re-suivre au passage

Mer chemins d’écolière à travers le printemps ?
Encore un point, un point encore encore femme

Mais est-ce bien la peine, ô Dieu, d’avoir une âme ?
Ah! le temps de bercer un tout petit espoir

Dans mon âme comme un enfant qui vient de naître.

Quand viendra-t-il le temps d’attendre à la fenêtre

Quelque bonne nouvelle en marche dans le soir ?
Encore un point, un point encore encore femme

Mais est-ce bien la peine, ô Dieu, d’avoir une âme ?
Ah! le temps du repos quand viendra-t-il enfin ?

Le jour me pousse vers la nuit de tâche en tâche.

Et la nuit vers le jour me pousse sans relâche.

Et le jour sans pitié me poussera demain.
Encore un jour, un jour encore encore femme

Mais est-ce bien la peine, ô Dieu, d’avoir une âme ?
Ah! le temps du repos quand viendra-t-il ? là-bas

Au fond d’un lit de terre avec un drap de neige

Dans la terre glacée ou bien au ciel ? Que sais-je ?

Je ne sais rien Ai-je le temps ? Je ne sais pas.
Sans repos, sans espoir, use ta vie ô femme

Mais est-ce bien la peine, ô Dieu, d’avoir une âme ?
1913

Chant D’enfant

Regarde le joli jardin

Que Dieu nous donna ce matin

Plein de soleil et de fleurs

Aux yeux de toutes les couleurs.

Pour le retenir en lieu sûr

Nous l’avons netouré de murs

Sans quoi la nuit il s’en irait

Faire le fou dans la forêt

Si loin que plus personne après

Jamais ne le retrouverait.

Nous l’avons avec notre clé

La plus solide, la plus forte,

Enfermé derrière une porte

Pour que le Vent, cet endiablé

Voleur volant qui va souffler

Quand nous dormirons ne l’emporte

Pour y loger ses feuilles mortes.
1962

Source

Les autres sont des gens,

Les autres sont des femmes,

Les mains pleines d’argent,

Pleine de bonheur, l’âme.
Moi, je suis dans le bois

Qui ne sait, une Source,

Je suis l’Eau que ne boit

Personne dans sa course.
Je suis l’Eau qui jaillit

De l’ombre. La tendresse

Qu’au secret des taillis

Emporte sa détresse.
L’Eau née avant le jour,

Pour qu’au sec de la terre,

À son limpide amour

Un coeur se désaltère.
L’Eau pâle qui, plus tard

Que le soir coule encore.

L’Eau de pauvre regard

Dont chaque larme implore.
Je suis l’Eau d’aujourd’hui

Et demain qui ruisselle

Pour rejoindre celui

Qui n’a pas besoin d’elle.
Je suis l’Eau qui se perd,

En vain vive, en vain pure,

En vain bonne, à travers

De trop seules verdures.
Je suis celle qui court

Pour qu’enfin son Eau meure,

La Source qui toujours

Aura soif et qui pleure.

Chant Du Chevalier

Il était noble, il était fort.

Il se battait pour une reine.

Il était noble, il était fort

Et fidèle jusqu’à la mort.
Il la prit par la main un soir.

– C’était la plus pauvre des reines

Il la prit par la main un soir

Et la fit sur le trône asseoir.
Il posa la couronne d’or

– C’était la plus humble des reines

Il posa la couronne d’or

Sur sa tête comme un trésor.
Haut l’épée, il se tenait droit

– C’était la plus faible des reines

Haut l’épée, il se tenait droit

Pour la défendre, elle et son droit.
À ses pieds tristes, en vainqueur,

– C’était la plus triste des reines

À ses pieds tristes, en vainqueur,

Il mit le monde Hors son cœur.
Il mourut pour sa reine un jour.

– C’était la plus pauvre des reines

Il mourut pour sa reine un jour
Il aimait une autre d’amour.

Chant D’une Nuit D’été

Le soir de la Saint-Jean,

À la minuit dorée,

Dans le bonheur des champs,

Je me suis égarée.
Dans le pré le plus fol

J’ai rencontré l’Année.

Le chant du rossignol

À minuit l’a menée.
De chèvrefeuille blond

La tête couronnée,

L’Année aux cheveux longs,

De lune environnée
Le Roi de l’An parti

Pour sa grand-chevauchée,

Le Soleil du midi

Tout le jour l’a cherchée.
Voici le soir d’amour,

La belle s’est levée

Le Roi qui fait le tour

Du monde l’a trouvée.
« Arrête, ô mon cheval !

J’ai ma route oubliée

Voici ma mie au val.

Ma belle mariée.  »
Le Roi sous la douceur

Du saule l’a baisée.

Il prend son doigt en fleur

Dans l’anneau d’épousée.
La nuit de la Saint-Jean,

À la minuit passée,

Sous le saule d’argent

Il la tient embrassée.
..
Mais au bout de la nuit

– Quels pleurs m’ont appelée ?

J’entends la nuit qui fuit,

J’entends l’heure écoulée,
Et le trot du cheval,

Qu’emporte la journée

Et le frisson du val,

Et l’herbe abandonnée,
Et la douceur des mois

Jour à jour en allée,

Et la douleur des voix

D’automne inconsolées
J’entends l’amant qui part,

J’entends pâlir l’Année,

Des fols cheveux épars,

Sa couronne fanée
« Soleil, ô mon époux,

Toute à vous enlacée,

Le temps qui tourne en vous

Hors de vous m’a chassée !
– Que faites-vous, ma mie ?

– Hors de vous je m’en vais.
– Où courez-vous, ma mie ?

– Me perdre au temps mauvais.
– Qui vous conduit, ma mie ?

– Le vent qui ne sait où.
– Que cherchez-vous, ma mie ?

– Un lieu sans moi ni vous.
– Qu’attendez-vous, ma mie ?

– Votre cœur un instant

Pour y quitter ma vie,

Pour vous pleurer dedans.
Un instant sous le saule,

Le plus long, le plus court,

Au creux de votre épaule,

Pour un mourir toujours. « 

Chèvre-feuille

La belle Chèvre-Feuille

Fleurit à la Saint-Jean,

Au temps où l’Amour cueille

Toutes les fleurs des champs.
Elle a bondi plus vive

Qu’un petit chevreau blanc :

 » Qui me fera captive ?

Est-ce un de ces galants ?  »
S’élance sur la haie,

Les cornes en avant ;

Du haut de l’épinaie

A nargué ses amants :
A monté sur la tête

Du houx le plus méchant ;

A grimpé jusqu’au faîte

Du chêne le plus grand.
Sur la plus haute branche

A rencontré le vent,

Et le ciel qui se penche,

Et le Bon Dieu dedans
Voici passer octobre

Que fait-elle à présent ?

 » Dis-moi, dis, rouge-gorge,

L’as-tu vue en volant ?
As-tu de ses nouvelles

Que rapporte le vent ?

– Chèvre-Feuille, la belle,

Est entrée au couvent.
Dans le buisson qui veille

Et voit l’hiver venant,

Elle est dans sa chapelle

D’épine et de tourment.
Sur son chapelet rouge

Aux grains couleur de sang,

Elle pri’ pour la route

Et pour tous les passants. «