Chant Du Chevalier

Il était noble, il était fort.

Il se battait pour une reine.

Il était noble, il était fort

Et fidèle jusqu’à la mort.
Il la prit par la main un soir.

– C’était la plus pauvre des reines

Il la prit par la main un soir

Et la fit sur le trône asseoir.
Il posa la couronne d’or

– C’était la plus humble des reines

Il posa la couronne d’or

Sur sa tête comme un trésor.
Haut l’épée, il se tenait droit

– C’était la plus faible des reines

Haut l’épée, il se tenait droit

Pour la défendre, elle et son droit.
À ses pieds tristes, en vainqueur,

– C’était la plus triste des reines

À ses pieds tristes, en vainqueur,

Il mit le monde Hors son cœur.
Il mourut pour sa reine un jour.

– C’était la plus pauvre des reines

Il mourut pour sa reine un jour
Il aimait une autre d’amour.

Chant D’une Nuit D’été

Le soir de la Saint-Jean,

À la minuit dorée,

Dans le bonheur des champs,

Je me suis égarée.
Dans le pré le plus fol

J’ai rencontré l’Année.

Le chant du rossignol

À minuit l’a menée.
De chèvrefeuille blond

La tête couronnée,

L’Année aux cheveux longs,

De lune environnée
Le Roi de l’An parti

Pour sa grand-chevauchée,

Le Soleil du midi

Tout le jour l’a cherchée.
Voici le soir d’amour,

La belle s’est levée

Le Roi qui fait le tour

Du monde l’a trouvée.
« Arrête, ô mon cheval !

J’ai ma route oubliée

Voici ma mie au val.

Ma belle mariée.  »
Le Roi sous la douceur

Du saule l’a baisée.

Il prend son doigt en fleur

Dans l’anneau d’épousée.
La nuit de la Saint-Jean,

À la minuit passée,

Sous le saule d’argent

Il la tient embrassée.
..
Mais au bout de la nuit

– Quels pleurs m’ont appelée ?

J’entends la nuit qui fuit,

J’entends l’heure écoulée,
Et le trot du cheval,

Qu’emporte la journée

Et le frisson du val,

Et l’herbe abandonnée,
Et la douceur des mois

Jour à jour en allée,

Et la douleur des voix

D’automne inconsolées
J’entends l’amant qui part,

J’entends pâlir l’Année,

Des fols cheveux épars,

Sa couronne fanée
« Soleil, ô mon époux,

Toute à vous enlacée,

Le temps qui tourne en vous

Hors de vous m’a chassée !
– Que faites-vous, ma mie ?

– Hors de vous je m’en vais.
– Où courez-vous, ma mie ?

– Me perdre au temps mauvais.
– Qui vous conduit, ma mie ?

– Le vent qui ne sait où.
– Que cherchez-vous, ma mie ?

– Un lieu sans moi ni vous.
– Qu’attendez-vous, ma mie ?

– Votre cœur un instant

Pour y quitter ma vie,

Pour vous pleurer dedans.
Un instant sous le saule,

Le plus long, le plus court,

Au creux de votre épaule,

Pour un mourir toujours. « 

Chèvre-feuille

La belle Chèvre-Feuille

Fleurit à la Saint-Jean,

Au temps où l’Amour cueille

Toutes les fleurs des champs.
Elle a bondi plus vive

Qu’un petit chevreau blanc :

 » Qui me fera captive ?

Est-ce un de ces galants ?  »
S’élance sur la haie,

Les cornes en avant ;

Du haut de l’épinaie

A nargué ses amants :
A monté sur la tête

Du houx le plus méchant ;

A grimpé jusqu’au faîte

Du chêne le plus grand.
Sur la plus haute branche

A rencontré le vent,

Et le ciel qui se penche,

Et le Bon Dieu dedans
Voici passer octobre

Que fait-elle à présent ?

 » Dis-moi, dis, rouge-gorge,

L’as-tu vue en volant ?
As-tu de ses nouvelles

Que rapporte le vent ?

– Chèvre-Feuille, la belle,

Est entrée au couvent.
Dans le buisson qui veille

Et voit l’hiver venant,

Elle est dans sa chapelle

D’épine et de tourment.
Sur son chapelet rouge

Aux grains couleur de sang,

Elle pri’ pour la route

Et pour tous les passants. « 

Crépuscule

L’heure viendra l’heure vient elle est venue

Où je serai l’étrangère en ma maison,

Où j’aurai sous le front une ombre inconnue

Qui cache ma raison aux autres raisons.
Ils diront que j’ai perdu ma lumière

Parce que je vois ce que nul œil n’atteint :

La lueur d’avant mon aube la première

Et d’après mon soir le dernier qui s’éteint.
Ils diront que j’ai perdu ma présence

Parce qu’attentive aux présages épars

Qui m’appellent de derrière ma naissance

J’entends s’ouvrir les demeures d’autre part.
Ils diront que ma bouche devient folle

Et que les mots n’y savent plus ce qu’ils font

Parce qu’au bord du jour pâle, mes paroles

Sortent d’un silence insolite et profond.
Ils diront que je retombe au bas âge

Qui n’a pas encore appris la vérité

Des ans clairs et leur sagesse de passage,

Parce que je retourne à l’Éternité.

Danse

Entrez tous dans la danse,

Jours tendres, jeunes mois,

Enlacez en cadence

Vos souffles à ma voix.
Mars, entre ! Je t’attrape,

Espiègle ! Vert cabri

Qui de l’hiver t’échappes,

Trop las d’être à l’abri.
Entrez, Avril la folle

Qui rit entre ses pleurs,

Mai dont le coeur s’envole

Dans le pollen des fleurs ;
Entrez ! Sur le pelouse,

Dansez, mois gais, mois purs

Mais le reste des douze

Est trop vieux ou trop mûr

La Morte Et Ses Mains Tristes

La Morte et ses mains tristes

Arrive au Paradis.
 » D’où reviens-tu, ma fille,

Si pâle en plein midi ?
– Je reviens de la terre

Où j’avais un pays,
De la saison nouvelle

Où j’avais un ami.
Il m’a donné trois roses

Mais jamais un épi.
Avant la fleur déclose,

Avant le blé mûri,
Hier il m’a trahie.

J’en suis morte aujourd’hui.
– Ne pleure plus, ma fille

Le temps en est fini.
Nous enverrons sur terre

Un ange en ton pays,
Quérir ton ami traître,

Le ramener ici.
– N’en faites rien, mon Père

La terre laissez-lui.
Sa belle y est plus belle

Que belle je ne suis,
Las ! et faudra, s’il pleure

Sans elle jour et nuit
Que de nouveau je meure

D’en avoir trop souci. « 

Les Chansons Que Je Fais, Qu’est-ce Qui Les A Faites ?

Les chansons que je fais, qu’est-ce qui les a faites ?

Souvent il m’en arrive une au plus noir de moi

Je ne sais pas comment, je ne sais pas pourquoi

C’est cette folle au lieu de cent que je souhaite.
Dites-moi Mes chansons de toutes les couleurs,

Où mon esprit qui muse au vent les a-t-il prises ?

Le chant leur vient d’où donc ? comme le rose aux fleurs

Comme le vert à l’herbe e t le rouge aux cerises.
Je ne sais pas de quels oiseaux, en quel pays

De buissons creux et pleins de songe elles sont nées

Elles m’ont rencontrée et moi je m’ébahis

D’entre battre en moi leurs ailes étonnées.
Mais comment à la file en est-il tant et tant

Et tant encor, chacune à la beauté nouvelle,

Comme une abeille après une abeille sortant

Du petit coin de miel que j’ai dans la cervelle ?
Ah ! je veux de ma main pour les garder longtemps,

Je veux, pour retrouver sans cesse ma trouvaille,

Toutes les attraper avant que le printemps

Les emporte de moi qui me fane et s’en aille.
Toutes, oui ! L’une est gaie et mon cœur joue avec ;

L’autre, jeune, mutine et qui fait sa jolie,

Malicieuse un peu le taquine du bec

Mais l’autre me l’a pris dans sa mélancolie ;
L’autre frémit autour de moi comme un baiser

Si doux que j’en mourrai si ce chant continue

Et qu’au bord de mon cœur où son cœur s’est posé,

Une faiblesse après demeure et m’exténue.
Et toutes je les veux, et toutes à la fois

– La dernière surtout dont j’ai le plus envie

Je vais les mettre en cage et leur lier la voix

Ou je ne dormirai plus jamais de ma vie.
Viens, poète, oiseleur, tends-moi comme un filet

Ta mémoire et prends-moi ces belles que j’écoute.

Retiens dedans surtout ce brin de mot follet

Qui danse au bord mouvant de ma pensée en route.
Moi j’écoute Je ris quand l’une rit au jour ;

J’ai les larmes aux yeux quand l’autre est bien touchante ;

Quand elle est tendre, ô Dieu, j’ai le frisson d’amour

J’écoute et ce qui chante en moi je le rechante.
Mais comme un écolier qui prend trop bas, trop haut

La note qu’on lui donne et suit mal la mesure,

J’hésite, à plusieurs fois tâtant le son qu’il faut,

Accrochant çà et là ma voix gauche et peu sûre.
Ah ! chanson vive ! Hélas ! pour recueillir sa voix,

C’est au lieu de l’air juste un faux air que je trouve,

Et je cherche, et l’accent que je risque parfois,

Celui qui vibre en moi toujours le désapprouve.
Elle chante et je laisse échapper de ma main

Les mots flottants qu’elle me jette à la volée.

Si j’en ramasse un ample, il m’en fallait un fin

Elle chante et sera tout à l’heure en allée,
Elle chante, elle fuit et je m’efforce en vain

De la suivre en courant derrière, je m’essouffle,

Je la saisis au vol, je la perds en chemin

Et quand je ne sais plus, j’attends que Dieu me souffle.

L’île

Solitude au vent, ô sans pays, mon Île,

Que les barques de loin entourent d’élans

Et d’appels, sous l’essor gris des goélands,

Mon Île, mon lieu sans port, ni quai, ni ville,
Mon Île où s’élance en secret la montagne

La plus haute que Dieu heurte du talon

Et repousse Ô Seule entre les aquilons

Qui n’a que la mer farouche pour compagne.
Temps où se plaint l’air en éternels préludes,

Mon Île où l’Amour me héla sur le bord

D’un chemin de cieux qui descendait à mort,

Espace où les vols se brisent, Solitude.
Solitude, Aire en émoi de Cœur immense

Qui sans cesse jette au large ses oiseaux,

Sans cesse au-dessus d’infranchissables eaux,

Sans cesse les perd, sans cesse recommence.
Désolation royale, terre folle

Que berce l’abîme entre ses bras massifs,

Mon Île, tu tiens un Silence captif

Qu’interroge en vain la houle des paroles.

M’en Allant Par La Bruyère

À Denise.
M’en allant par la bruyère

– Buisson rouge, buisson blanc

Pour cueillir la fleur dernière

Qui pousse au milieu du vent.

Buisson rouge, buisson jaune, buissons au loin buissonnant.
Passant vers la clématite

– Le rouge-gorge est dedans

J’ai rencontré la nourrice

Qui mène au bois ses enfants.

Buisson rouge, buisson jaune, buissons au loin buissonnant.
Les trois plus beaux vont derrière,

Les trois plus gais vont devant,

Mais la petite dernière

Traîne le pied marchant.

Buisson rouge, buisson jaune, buissons au loin buissonnant.
Passant par le champ de trèfle

– Ses frères sont loin du champ

Elle baisse un peu la tête,

Elle s’arrête en pleurant.

Buisson rouge, buisson jaune, buissons au loin buissonnant.
 » Viens-t’en, ma petite rose,

Ma mie, avec moi viens-t’en.

Nous rattraperons les autres

À travers les pays grands.

Buisson rouge, buisson jaune, buissons au loin buissonnant.
 » Donne-moi ta main sauvage

Qui tient une fleur au vent;

Donne-moi ton doux visage

Et ton joli cœur battant.

Buisson rouge, buisson jaune, buissons au loin buissonnant.
 » Donne-moi ton cœur qui tremble

Avec son chagrin dedans;

Nous le porterons ensemble

Sous mon grand manteau flottant.

Buisson rouge, buisson jaune, buissons au loin buissonnant.
 » Et j’endormirai ta peine

Le long des bois en chantant.

Ta peine d’aujourd’hui même

Et celles des autres temps.

Buisson rouge, buisson jaune, buissons au loin buissonnant.
 » La plus vive, la plus folle

Qui sort du monde au printemps

Et celle qui vient d’automne

Pour faire mourir les champs.

Buisson rouge, buisson jaune, buissons au loin buissonnant.

Chant De La Pauvresse

Le Roi Cophetua regarda la mendiante

(Vieille ballade anglaise)
Je vais cherchant le temps est bas

Sur une route abandonnée

Mon pays qui n’arrive pas.

Tous les jours sont partis. L’année

Sans me voir tourne autour de moi

Pourquoi ?
Je ne sais où mon cœur absent

M’appelle au loin dans sa contrée

Je ne sais où Le Roi passant

Sur le chemin m’a rencontrée.

Pourquoi s’approche-t-il de moi ?

Pourquoi ?
Pourquoi le ciel ne voit pas clair,

La lumière est mal réveillée

Me regarde-t-il de cet air

Plein de tendresse émerveillée,

Moi qui suis pâle et pauvre, moi ?

Pourquoi ?
Pourquoi coule-t-il de ses yeux

Sur moi que nul m’a regardée

Tant de bonheur silencieux

Que m’en voilà toute inondée

Et presque plus belle qui moi ?

Pourquoi ?
Pourquoi vous trompez-vous si tard

À m’aimer ? Je ne suis parée

Que de mon ombre Quel brouillard,

Ô Roi, vous a l’âme égarée

Dans le désert qui mène à moi ?

Pourquoi ?
Le Roi passant Qu’il a raison,

Mon ami Roi qui m’a quittée !

.

Je vais cherchant une maison

Que j’ai par mégarde habitée

Un soir qui n’était pas à moi

Pourquoi ?

Mon Bien-aimé S’en Fut Chercher L’amour

Mon bien-aimé s’en fut chercher l’amour

Dès le matin parmi les fleurs écloses.

Pour le trouver il effeuillait les roses

Couleur du soir, de l’aurore et du jour.

Mon bien-aimé n’a pas trouvé l’amour.
Je l’attendais, pâle et grise lavande,

Et tout mon cœur embaumait son chemin.

Il a passé j’ai parfumé sa main,

Mais il n’a pas vu mes yeux pleins d’offrande.
Mon bien-aimé s’en fut chercher l’amour

Au verger mûr quand midi l’ensoleille.

Pour le trouver il goûtait la groseille,

La pomme d’or, la pêche, tour à tour

Mon bien-aimé n’a pas trouvé l’amour.
Je l’attendais, fraise humble à ses pieds toute,

Et mon sang mûr embaumait son chemin.

Hélas ! mon sang n’a pas taché sa main.

Il a marché sur moi, suivant sa route.
Vent du ciel ! Vent du ciel ! éparpille mon cœur !

Je n’en ai plus besoin. Ô brise familière,

Perds-le ! Dessèche en moi ma source, éteins ma fleur,

Ô vent, et dans la mer va jeter ma poussière !

Chant De La Source

Les autres sont des gens.

Les autres sont des femmes,

Les mains pleines d’argent,

Pleine de bonheur, l’âme.
Moi, je suis dans le bois

Qui ne sait, une Source.

Je suis l’Eau qui ne boit

Personne dans sa course.
Je suis l’Eau qui jaillit

De l’ombre. La tendresse

Qu’au secret des taillis

Emporte sa détresse.
L’Eau née avant le jour

Pour qu’au sec de la terre

A son limpide amour

Un cœur se désaltère.
L’Eau pâle qui plus tard

Que le soir coule encore.

L’Eau de pauvre regard

Dont chaque larme implore.
Je suis l’Eau d’aujourd’hui

Et demain qui ruisselle

Pour rejoindre celui

Qui n’a pas besoin d’elle.
Je suis l’Eau qui se perd

En vain vive, en vain pure,

En vain bonne à travers

De trop seules verdures.
Je suis celle qui court

Pour qu’enfin son Eau meure

La Source qui toujours

Aura soif et qui pleure.

Petite Chanson

(D’après la chanson de Guilleri-Guilloré)
Mon bien-aimé descend la colline fleurie

De blé noir,

Très lentement par les champs pâles C’est le soir.
Voilà mon bien-aimé ! Suis-je aguerrie,

Ma raison ?

Oui, le voilà qui passe auprès de ma maison.
Ne me regarde pas, bien-aimé, je t’en prie,

Si jamais

Ton regard n’était pas assez doux, j’en mourrais !
Ne me dis rien, tais-toi, bien-aimé, je t’en prie,

Si jamais

Ton accent n’était pas assez doux, j’en mourrais !
Mon bien-aimé passa voilé de rêverie,

L’âme ailleurs,

Sans me rien dire hélas ! sans me voir et j’en meurs.

Chant De Noël

Noël ! Noël !

Des clochetons !

Noël ! Noël !

Tous les bourdons

Sautent en choeur jusqu’à la lune,

Noël ! Noël !

Il neige doux,

Noël ! Noël !

Des anges flous,

Emmitouflés, dans la nuit brune,

Sonne, sonnez, sonne, allez donc,

Mes belles cloches, dig, ding, dong !
Dos contrefait,

En capeluche

De blanc duvet,

Chante la bûche

Les flammes font la ronde autour,

En manteaux vifs

Et décoiffées

Sus aux hâtifs

Châteaux des fées !

Le nain rouge grimpe à la tour

Pour délivrer sa dame rose.

Hui ! Frou ! tout se métamorphose.
Noël ! venez,

La table fume.

Ca, joyeux nez,

Renifle, hume !

C’est la fête au fond des escargots

Et dans le jus

Sacré de l’oie

Vive Jésus !

Et vive joie,

Vous, ô recluses des fagots,

Bouteilles, vieilles mal peignées

En robe de fils d’araignées !
Sans but ni choix,

Ris et paroles,

Tous à la fois

En suites folles

Font des zigzags de papillons.

Noël ! Noël !

Le coeur nous saute,

Noël ! Noël !

Dans la nuit haute,

Jusqu’au battant des carillons

L’esprit des belles maisonnées

Rit au faîte des cheminées.
La mère rit,

Le père joue,

Le tout petit

Court, se secoue.

Mais notre beau soldat s’assoit

Tout rouge et bleu

Près de grand’mère ;

Le Roi du feu

Les considère

Et s’esclaffe de ce qu’il voit.

Mais il cherche  » Où me l’a-t-on mise ?  »

Aves son promis la promise.
Heu ! crois-je pas

Qu’en l’ombre on cause ?

Que dit-on bas ?

Vers ou bien prose

D’un cantique du temps passé ?

L’air est joyeux,

Les mots sont tendres,

Plus neufs, plus vieux

Que flamme et cendres

Bûche, menons aux fiancés,

Braises, petites voix bénies,

Le choeur léger des bons génies
Des clochetons !

Noël ! Noël !

Tous les bourdons

Sautent en choeur jusqu’à la lune,

Noël ! Noël !

Il neige doux,

Noël ! Noël !

Des anges flous,

Emmitouflés, dans la nuit brune,

Sonne, sonnez, sonne, allez donc,

Mes belles cloches, dig, ding, dong !
[…]
Hui ! Les maisons

S’ouvrent ensemble.

Sur les tisons,

Un follet tremble

Et meurt après un petit bond.

Chacun vous prend

Sa pélerine.

Les mères-grand

En capeline

Tournent la clef et puis s’en vont.

Le long des seuils muets et ternes,

Il trotte menu des lanternes.
Noël ! Soudain luit un cortège

Vers le lointain

Château de neige

Aux tours sonnantes de cristal

Qui dans la nuit

Vibre et flamboie.

Déjà bruit

De vaste joie

La porte du palais natal

Où le roi dort  » Dodo la Rose.  »

Avec une si douce pose.
Là cent beaux airs

Pleins de louanges

Coulent tout clairs

Du sein des anges ;

Trompes d’argent, violes d’or

Chantent d’amour

Dans la nuit noire,

Chantent autour

Du fils de gloire,

Jésus notre Sire qui dort ;

Cent lustres, là, que l’encens voile,

Bercent leurs corbeilles d’étoiles.
Eblouissant,

Le choeur des cierges

Monte et descend,

Telles des vierges,

Les degrés du trône Noël !

Noël ! Joyeux

Dans la lumière

Le peuple aux cieux

Suit sa prière

Et rit à son Emmanuel.

Les prêtres dorés, à voix basse,

Haut les mains, appellent sa grâce.
Simples de coeur

Qui, l’ange en tête,

De l’âtre au choeur

Menez la fête,

Bénis de Dieu qui l’avez vu.

Bel et mignon

Petit qu’on choie,

– Quel compagnon !

De quelle joie ! –

Priez pour le coeur dépourvu

Qui dans la nuit émerveillée

Poursuit son amère veillée.

Poème Du Lait

ÈVE
Bois, mon petit, à ma poitrine qui coule,

Je suis ta source Bois ! ta tiède fontaine,

Bois ce doux lait qui coule en ta gorge pleine

Avec un bruit de colombe qui roucoule.
Pose ta joue à la place la plus tendre

De ma chair. Mords-moi de ta petite bouche.

Du bout de mon sein mol je tente, je touche

Ta lèvre qui se trompe autour Viens le prendre !
Bois, mon petit avide, emplis ta faiblesse

De moi qui me penche et qui te suis versée.

Capte ce lait chaud de m’avoir traversée

Au bourgeon de la mamelle Ah ! tu me blesses !
Le savais-je la douceur d’être blessée,

Ouverte et saignant comme une orange vive

Qui fond en miel et n’est plus sous la gencive,

Plus rien qu’une joie à la gorge laissée ?
Adam ! Adam ! la douceur d’être mangée,

Qui la savait ? Qui savait le cher supplice

D’être la gorgée émouvante qui glisse

Et m’entraîne toute en mon petit changée ?
La douceur de mourir, la tendre aventure

De me perdre sans yeux ni route, en allée

Dans le noir de toi qui m’attendais, mêlée

Aux chemins naissants de ta force future !
Mourir m’évader de cette solitude,

De ce moi qui tient ma richesse captive

Pour te rejoindre, ô soif qui cherche, l’eau vive,

Et calmer à ton besoin ma plénitude
Bois. Jusqu’à tes os je ruisselle et j’écoute

Quand le lait heureux chemine en toi, cher être,

Un peu de moi dans tes veines disparaître,

Un peu de moi qui devient toi goutte à goutte.
J’écoute. J’entends dans ma gorge profonde

Que la clarté du lait qui sourd illumine,

Ne parle pas, Adam ! Adam ! je devine

Où passait la joie en s’en venant au monde.