Tempête Obscure

L’orage, après de longs repos,
Ce soir-là, par ses deux suppôts,

La nuée et le vent qui claque,
Se présageait pour l’onde opaque.

Grondante sous le ciel muet,
Par quintes, la mer se ruait ;

Puis, elle se tut, la perfide,
Reprit son niveau brun livide.

Malheur aux coquilles de noix
Alors sur l’élément sournois

D’un plat, d’un silence de planche,
Risquant leur petite aile blanche !

Car, on le sent à l’angoissé,
Au guettant de l’air oppressé,

La paix du gouffre qui se fige
Couve la trame du vertige ;

Si calme en dessus, ses dessous
Cherchent, ramassent leurs courroux,

En effet, soudain l’eau tranquille
Bomba sa face d’encre et d’huile,

Perdit son taciturne intact,
Prit un clapotement compact.

Et voilà qu’à rumeurs funèbres
La tempête emplit les ténèbres.

Mais, pas un éclair zigzaguant :
Rien que l’obscur de l’ouragan !

Ballottée en ce ciel de bistre
La lune folle, errant sinistre,

Comme une morte promenant
Sa lanterne de revenant,

À hideuses lueurs moroses
Éclairait ce drame des choses.

Souffle monstre, outrant sa fureur,
Le vent démesurait l’horreur

Des montagnes d’eau dont les cimes
Pivotaient, croulant en abîmes

Qui, l’un par l’autre chevauchés,
Distordus, engloutis, crachés,

Redressaient leurs masses béantes
En Himalayas tournoyantes,

Spectrales des froids rayons verts
Se multipliant au travers.

Et, toujours, la houle élastique
Réopérait plus frénétique

La métamorphose des flots
Dans des tonnerres de sanglots.

Vint alors tant d’obscurité
Que ce fracas précipité

N’était plus que la plainte immense,
La clameur du vide en démence.

Puis, l’astre blêmissant, terni,
Sombra dans le noir infini

Où son vert-de-gris jaune-soufre
Se convulsait avec le gouffre.

Les vagues par leurs bonds si hauts
Brassaient le ciel dans le chaos ;

Tout tourbillonnait : l’eau, la brume,
La voûte, les airs et l’écume,

Tout : fond, sommet, milieu, côtés
Dans le pêle-mêle emportés !

Tellement que la mer, les nues,
Étaient par degrés devenues

Un même et confus océan
Roulant tout seul dans le Néant.

Et, pour l’œil comme pour l’oreille,
Existait l’affreuse merveille,

L’âme vivait l’illusion
De cette énorme vision,

Tout l’être croyait au mensonge
Du terrible tableau mouvant

Qu’avec l’eau, la lune, et le vent,
La Nuit composait pour le Songe.

Tristesse Des Bœufs

Voilà ce que me dit en reniflant sa prise
Le bon vieux laboureur, guêtré de toile grise.
Assis sur un des bras de sa charrue, ayant
Le visage en regard du soleil rougeoyant :

 » Ces pauv’ bêt’ d’animaux n’comprenn’ pas q’ la parole.
T’nez ! j’avais deux bœufs noirs !… Pour labourer un champ
C’était pas d’ leur causer ; non ! leur fallait du chant
Qui s’ mêle au souffl’ de l’air, aux cris d’ l’oiseau qui vole !

Alors, creusant l’ sillon entr’ buissons, chên’s et viornes,
Vous les voyiez filer, ben lent’ment, dans ceux fonds,
Tels que deux gros lumas, l’un cont’ l’aut’, qui s’en vont
Ayant tiré d’ leu têt’ tout’ la longueur des cornes.

L’ sillon fini, faisant leur demi-rond d’eux-mêmes,
I’s en r’commençaient un auprès, juste à l’endroit :
J’avais qu’à l’ver l’soc qui, rentré doux, r’glissait droit…
Ainsi, toujours pareil, du p’tit jour au soir blême.

C’était du bel ouvrage aussi m’suré q’ leur pas,
Q’ ça soit pour le froment, pour l’avoin’, pour le seigle,
Tous ces sillons étaient jumeaux, droits comme un’ règle,
Et l’écart entr’ chacun comm’ pris par un compas.

Par exempl’, fallait pas, dam’ ! q’ la chanson les quitte !
À preuv’ que quand, des fois, j’ la laissais pour prend’ vent,
I’ s’arrêtaient d’un coup, r’tournaient l’ mufle en bavant,
Et beurmaient tous les deux pour en d’mander la suite.

Mais, c’est pas tout encor, dans l’air de la chanson
I v’laient d’ la même tristesse ayant toujou l’ mêm’ son,
À cell’ du vent et d’ l’arb’ toujou ben accordée.
Mais d’ la gaieté ? jamais i’ n’en voulur’ un brin !

Ça tombait ben pour moi qui chantais mon chagrin.
Ya donc des animaux qu’ont du choix dans l’idée
Et qu’ont l’ naturel trist’ puisque, jamais joyeux,
Dans la couleur des bruits c’est l’noir qu’i’s aim’ le mieux. « 

Trois Ivrognes

Au cabaret, un jour de grand marché forain,
Un bel ivrogne, pâle, aux longs cheveux d’artiste,
Dans le délire ardent de son esprit chagrin,
Ainsi parla, debout, d’une voix âpre et triste :

 » R’bouteux, louv’tier, batteur d’étangs et de rivière,
Menuisier,
Avec tous ces états j’réussis qu’une affaire :
M’ennuyer !

Arrangez ça ! d’un’ part, j’vois q’doutance et tromp’rie ;
D’l’aut’ côté,
J’trouv’ le mensong’ trop l’mêm’, l’existenc’ trop pourrie
D’vérité.

Oui ! j’cherche tant l’dessous de c’que j’touche, de c’que j’rêve
Inqu’et d’tout,
Que j’suis noir, idéal, mélancoliq’ sans trêve,
Et partout.

Donc, quand ça m’prend trop fort, j’sors du bois, j’quitt’ la berge,
L’établi,
Et, c’est plus fort que moi, ya pas ! j’rentre à l’auberge
Boir’ l’oubli.

C’est des fameus’ sorcièr’, allez ! les liqueurs fortes
Cont’ les r’mords,
Cont’ soi-mêm’, cont’ les autr’, cont’ la poursuit’ des mortes
Et des morts !

Je m’change, à forc’ de t’ter le lait rouge des treilles,
L’horizon !
Vive la vign’ pour brûler dans l’sang chaud des bouteilles
La raison !

Étant saoul, j’os’ me fier à la femm’, c’t’infidèle
Qui nous ment,
R’garder la tombe avec mes yeux d’personn’ mortelle,
Tranquill’ment.

J’imagin’ que la vie éternellement dure,
Et qu’enfin,
La misèr’ d’ici-bas n’connaît plus la froidure
Ni la faim.

J’crois qu’i’ n’ya plus d’méchants, plus d’avar’, plus d’faussaires,
Et j’suis sûr
Q’l’épouse est innocent’, l’ami vrai, l’homm’ sincère,
L’enfant pur.

Terre et cieux qui, malgré tout c’que l’rêve en arrache,
Rest’ discrets,
M’découvr’ leurs vérités, m’crèv’ les yeux de c’qu’i’cachent
De secrets.

Allons, ris ma pensée! Esprit chant’ ! sois en joie
Cœur amer !
Que l’bon oubli d’moi-mêm’ mont’, me berce et me noie
Comm’ la mer !

Plus d’bail avec l’ennui ! j’ai l’âm’ désabonnée
Du malheur,
Et, dépouillé d’mon sort, j’crache à la destinée
Ma douleur.

T’nez ! l’paradis perdu dans la boisson j’le r’trouve :
Donc, adieu
Mon corps d’homm’ ! C’est dans l’être un infini q’j’éprouve :
Je suis Dieu !  »

Deux vieux buveurs, alors, deux anciens des hameaux
Sourient, et, goguenards, ils échangent ces mots :

 » C’citoyen-là ? j’sais pas, pourtant, j’te fais l’pari
Q’c’est queq’ faux campagnard, queq’ échappé d’Paris.
I’caus’ savant comm’ les monsieurs,
Ça dépend ! p’têt’ ben encor mieux ;
Mais, tout ça c’est chimèr’, tournures,
Qui n’ent’ pas dans nos comprenures.
I’dit c’t’homm’ maigr’, chev’lu comme un christ de calvaire,
Qu’à jeun i’ r’gard’ la vie en d’sous,
Mais qu’i’ sait les s’crets des mystères
Et d’vient l’bon Dieu quand il est saoul…
Alors, dans c’moment-là qu’i’ s’rait l’maîtr’de c’qu’i’ veut,
Q’pour lui changer l’tout s’rait qu’un jeu,
Pourquoi qu’à son idée i’ r’fait donc pas la terre ?
M’sembl’ qu’i’ déclare aussi q’venant d’boire un bon coup
I’croit qu’ya plus d’cornards, plus d’canaill’, plus d’misère,
Moi ! j’vois pas tout ça dans mon verre.
I’dit qu’à s’enivrer i’ s’quitte et qu’il oublie
C’qu’il était : c’est qu’i’ boit jusqu’à s’mettre en folie.
Moi, j’sais ben qu’à chaqu’fois je r’trouv’ dans la boisson
Ma personn’ dans sa mêm’ façon,
Sauf que les jamb’ sont pas si libres
Et que l’ballant du corps est moins ferm’ d’équilibre,
Tandis qu’à lui, son mal qu’i’ croit si bien perdu
Va s’r’installer plus creux, un’ fois l’calme r’venu,
Dans sa vieille env’lopp’ d’âm’ toujou sa même hôtesse.
C’est ses lend’mains d’boisson qui lui font tant d’tristesse.  »

 » J’suis d’ton avis. L’vin m’donn’ plus d’langue et plus d’entrain,
Sur ma route i’ m’fait dérailler un brin,
Avec ma vieill’, des fois, rend ma bigead’ plus tendre…
Mais dam’ ! quand ya d’l’abus, quoi que c’t’homm’ puiss’ prétendre,
La machine à gaieté d’vient machine à chagrin.
Le vin, c’est comm’ la f’melle : i’ n’faut pas trop en prendre ! « 

Un Bohème

Toujours la longue faim me suit comme un recors ;

La ruelle sinistre est mon seul habitacle ;

Et depuis si longtemps que je traîne mes cors,

J’accroche le malheur et je bute à l’obstacle.
Paris m’étale en vain sa houle et ses décors :

Je vais sourd à tout bruit, aveugle à tout spectacle ;

Et mon âme croupit au fond de mon vieux corps

Dont la pâle vermine a fait son réceptacle.
Fantôme grelottant sous mes haillons pourris,

Epave de l’épave et débris du débris,

J’épouvante les chiens par mon aspect funeste !
Je suis hideux, moulu, racorni, déjeté !

Mais je ricane encore en songeant qu’il me reste

Mon orgueil infini comme l’éternité.

Un Déjeuner Champêtre

La Justice tardant à faire la levée
Du cadavre lardé de coups,
Les gendarmes, là-bas, mangent sur leurs genoux,
En attendant son arrivée.

L’énorme assassiné que la vermine mange
Repose encore assez loin d’eux.
Il dort au fond du val son gisement hideux
Entre quatre grands murs de grange.

Pourtant, de leur côté, passe claquante et lourde
Une brise d’orage où poind
La puanteur subtile et de moins en moins sourde
Que le corps souffle de son coin.

Puis, le miasme épaissit, substituant son goût
À celui de leurs victuailles :
Ils mangent du cadavre exhalant coup sur coup
Tout le poison de ses entrailles.

 » Ma foi ! moi j’n’y tiens plus ! dit le grand au petit :
Qui diable aurait jamais cru qu’à pareill’ distance
Ça s’rait v’nu jusque-là nous couper l’appétit ?  »
L’autre répond :  » Pour moi ça n’a pas d’importance !

C’est vrai que l’vent, complic’ du mort,
Pour l’instant promène un peu fort
Le désagrément d’son haleine,

Mais, on s’y habitue à la fin…
Et, ma foi, tant pis ! j’ai si faim
Que j’mang’rai ma part et la tienne !  »

Le voiturier qui vient, un grave et vieux barbon,
Conclut :  » Ell’ s’en fout la nature,
Q’ça sent’ mauvais ou q’ça sent’ bon !
La terr’ donn’ des fleurs et r’çoit d’la pourriture. « 

Un Jour D’hiver

Arqué haut sur les monts et d’un bleu sans nuages

Qu’un triomphant soleil embrase éblouissant,

Le ciel, par la vallée où la chaleur descend,

Anime, en plein hiver, la mort des paysages.
Il semble qu’ici, là, la mouche revoltige,

Tourne dans la poussière ardente du rayon ;

On va voir le martin-pêcheur, le papillon,

L’un raser le ruisseau, l’autre effleurer la tige !
Le ravin clair bénit l’horizon rallumé ;

Du branchage et du tronc l’arbre désembrumé

Contemple, radieux, le luisant de la pierre.
Et, dans l’espace, au loin, partout, les yeux surpris

Ont la sensation d’un été chauve et gris

Dont la stérilité rirait à la lumière.

Une Résurrection

Autrefois, un pauvre arbre, au coin d’une prairie,

M’avait toujours frappé les yeux

Par son dénudé soucieux

Et par l’air écrasé de sa sommeillerie.
Or, après bien des ans, ce soir, je le retrouve.

Et, c’est un ébahissement

Tout mêlé d’attendrissement.

Comme un trouble ravi qu’à son aspect j’éprouve.
Car, maintenant, pour l’oeil, le serpent de la sève

Qui tette les rameaux, les étouffe et s’y tord,

Le gui, lui rend la vie en aggravant sa mort !
Et l’arbre repommé, débrouillassé d’ennuis,

Gaillardement vert jaune, orgueilleux se relève,

Semblant tout revêtu d’un feuillage de buis.

Nostalgie De Soleil

Quel poète évoquera le rose des bruyères,
Le lézard des vieux murs, la mouche des étangs,
Et le petit rayon qui vient, tout le beau temps,
Rire au carreau crasseux de la vieille chaumière ?

Les végétaux chambrés, le fleuri, la verdure
De ces jardins vitrés plus chauds que des maisons
Et tout le trompe-l’œil des tapis, des tentures
Voulant singer les rocs, les arbres, les gazons,

Accusent mieux, l’hiver, leur piteuse imposture
Alors que l’on regrette avec tant de douleur
Le soleil qui faisait éclater la couleur,
Flamber le verdoîment dans toute la nature !

Hélas ! bien avant l’heure où l’astre roi, l’été,
De sa pourpre de sang rend les plaines rougies,
Dès l’automne déjà s’impose la clarté
Des mélancoliques bougies.

Tout seul, à leur lueur si blême,
On a l’air de veiller un mort.
Sans compter que, parfois encor,
On dirait presque — horreur suprême ! —
Que ce défunt-là c’est soi-même.

Chaque retour d’hiver cause un frisson nouveau
Avec ce jour de crépuscule,
Ce sol humide de caveau
Où nul insecte ne circule
Et qui paraît sous l’ombre abaisser son niveau.
Au dur tic tac de la pendule
Le corps moisit, se caille ainsi que le cerveau.
Nos jours plus obscurcis devant le bois qui brûle
Dévident l’incertain de leur maigre écheveau.

Mais que le froid sèche ou s’endorme,
Et que le ciel s’allume, alors ! tout se transforme
En notre âme, ce sphinx inquiet, noir problème,
Louche énigme pour elle-même
Dans sa prison d’humanité !
Pour cette renfermée, au ténébreux martyre,
Le Soleil, c’est le bon sourire,
C’est l’œil compatissant de la Fatalité !

Vapeurs De Mares

Le soir, la solitude et la neige s’entendent

Pour faire un paysage affreux de cet endroit

Blêmissant au milieu dans un demi-jour froid

Tandis que ses lointains d’obscurité se tendent.
Çà et là, des étangs dont les glaces se fendent

Avec un mauvais bruit qui suscite l’effroi ;

Là-bas, dans une terre où le vague s’accroît,

Des corbeaux qui s’en vont et d’autres qui s’attendent.
Voici qu’une vapeur voilée

Sort d’une mare dégelée

Puis d’une autre et d’une autre encor :
Lugubre hommage, en quelque sorte

Qui, lentement, vers le ciel mort

Monte de la campagne morte.

Paysage Gris

Sonnet.

Déjà cette prairie en commençant l’hiver
Étendait son tapis d’herbe courte et fripée,
Elle languit encor, de plus en plus râpée,
D’un gris toujours plus pâle et moins mêlé de vert.

Et pourtant, il y vient, poussant leur douce plainte,
Dressant l’oreille au vent qu’ils semblent écouter,
Quelques pauvres moutons qui tâchent de brouter
Ce regain des frimas dont leur laine a la teinte.

Mais le vivre est mauvais, le temps long, le ciel froid ;
À la file ils s’en vont, l’œil fixe et le cou droit,
Côtoyer la rivière épaisse qui clapote,

S’arrêtant, quand ils sont rappelés, tout à coup,
Par la vieille, là-bas, contre un arbre, debout,
Comme un fantôme noir dans sa grande capote.

Villanelle Du Diable

À Théodore de Banville.
L’Enfer brûle, brûle, brûle.

Ricaneur au timbre clair,

Le Diable rôde et circule.
Il guette, avance ou recule

En zigzags, comme l’éclair ;

L’Enfer brûle, brûle, brûle.
Dans le bouge et la cellule,

Dans les caves et dans l’air

Le Diable rôde et circule.
Il se fait fleur, libellule,

Femme, chat noir, serpent vert ;

L’Enfer brûle, brûle, brûle.
Puis, la moustache en virgule,

Parfumé de vétiver,

Le Diable rôde et circule.
Partout où l’homme pullule,

Sans cesse, été comme hiver,

L’Enfer brûle, brûle, brûle.
De l’alcôve au vestibule

Et sur les chemins de fer

Le Diable rôde et circule.
C’est le Monsieur noctambule

Qui s’en va, l’oeil grand ouvert.

L’Enfer brûle, brûle, brûle.
Là, flottant comme une bulle,

Ici, rampant comme un ver,

Le Diable rôde et circule.
Il est grand seigneur, crapule,

Écolier ou magister.

L’Enfer brûle, brûle, brûle.
En toute âme il inocule

Son chuchotement amer :

Le Diable rôde et circule.
Il promet, traite et stipule

D’un ton doucereux et fier,

L’Enfer brûle, brûle, brûle.
Et se moquant sans scrupule

De l’infortuné qu’il perd,

Le Diable rôde et circule.
Il rend le bien ridicule

Et le vieillard inexpert.

L’Enfer brûle, brûle, brûle.
Chez le prêtre et l’incrédule

Dont il veut l’âme et la chair,

Le Diable rôde et circule.
Gare à celui qu’il adule

Et qu’il appelle   » mon cher  » .

L’Enfer brûle, brûle, brûle.
Ami de la tarentule,

De l’ombre et du chiffre impair,

Le Diable rôde et circule.
– Minuit sonne à ma pendule :

Si j’allais voir Lucifer ?

L’Enfer brûle, brûle, brûle ;

Le Diable rôde et circule !

Pendant La Pluie

Après une chaleur si dure

Tout se rafraîchit pour l’instant.

La pluie est absorbée autant

Par le roc que par la verdure.
Terrains noirs, sillons bruns et roux,

Prés et bois, les pentes, les trous,

Toute la campagne qui songe

S’en imbibe, la boit, l’éponge.
Les pauvres herbes altérées,

Les mousses du val, du coteau,

La pompent goulûment cette eau,

Qui les rendra plus colorées !
Le limon fait comme le sable

Restant sec sous son brillanté,

Il aspire l’humidité

Et l’ornière est inremplissable.
En haut de ce chêne une pie

Savoure son humectement

Avec un tel ravissement

Qu’elle en paraît tout ébaubie.
La bergère a quitté son arbre

Pour avoir le corps plus mouillé ;

Là-bas un vieux, stupéfié,

Dans l’immobilité d’un marbre,
Ruisselle comme les feuillages ;

Moi, de mon coin pierreux, j’observe les nuages,

Au tintement de l’eau sur le gravier qui luit ;
Et je me surprends à sourire :

Ce gazouillis claquant me rappelant le bruit

Que fait l’huile fumante en une poêle à frire.

Violette

De violette et de cinname,
De corail humide et rosé,
De marbre vif, d’ombre et de flamme
Est suavement composé
Ton joli petit corps de femme.

Pour mon amour qui te réclame
Ton reproche vite apaisé
Est ce qu’est pour la brise un blâme
De violette.

Ton savoir a toute la gamme ;
L’énigme craint ton œil rusé,
Et ton esprit subtilisé
Avec le rêve s’amalgame :
Mais ta modestie est une âme
De violette.

Petit-loup

Portant sur lui de grosses sommes,
Tard, le maquignon s’en revient,
Lorsque, soudain, il est attaqué par deux hommes.
D’un coup de voix stridente il appelle son chien :
 » Vite à moi, Petit-Loup !  » — mais rien !
Son compagnon musarde en route.
Et la lutte s’acharne, affreuse, on n’y voit goutte.
Un dernier appel rauque : — et le marchand de bœufs
Tombe et trépasse au fond du grand chemin bourbeux.
Mais, d’un train haleté que le silence écoute,
Le dogue accourt, se rue, étrangle un assassin ;
L’autre a juste le temps de grimper dans un arbre.
Et, stupéfaits d’horreur, les gens du bourg voisin
Trouvaient, le lendemain, un chien entre deux morts,
Surveillant, crocs baveux, sur un vieux chêne tors
Quelqu’un juché livide et roide comme un marbre.

Repas De Corbeaux

C’est l’heure où la nuit fait avec l’aube son troc.

Dans un pays lugubre, en sa plus morne zone,

Précipité, profond, massif comme le Rhône

Un gave étroit, muet, huileux, mou dans son choc ;

Sol gris, rocs, ronce, et là, parmi les maigres aunes,

Les fouillis de chardons, les courts sapins en cônes.

Des corbeaux affamés qui s’abattent par blocs !

Ils cherchent inquiets, noirs dans le blanc des rocs ;

Tels des prêtres, par tas, vociférant des prônes,

Ils croassent, et puis, ils sautent lourds, floc, floc !

Soudain, leur apparaît, longue au moins de deux aunes,

Une charogne monstre, avec l’odeur ad hoc !

Ils s’y ruent ! griffes, becs taillent, frappent d’estoc.

Acharnés jusqu’au soir, depuis le chant du coq,

Ils dévorent goulus la viande verte et jaune

Dont un si bon hasard leur a fait large aumône.

Puis, laissant la carcasse aussi nette qu’un soc,

Se perchant comme il peut, tout de bric et de broc,

Dans un ravissement que son silence prône,

Au-dessus du torrent, le noir troupeau mastoc,

Immobile, cuvant sa pourriture, trône.

Sous la lune magique aux deux cornes de faune.