23 Mes Forces De Jour En Jour S’abaissent

CCV [=CXCV] .
Desir, souhaict, esperance, & plaisir

De tous costez ma franchise agasserent

Si vivement, que sans avoir loysir

De se deffendre, hors de moy la chasserent:

Deslors plus fort l’arbitre ilz pourchasserent,

Qui de despit, & d’ire tout flambant

Combat encor, ores droit, or tumbant

Selon qu’en paix, ou sejour ilz le laissent.

Mais du pouvoir soubz tel faix succumbant

Les forces, las, de jour en jour s’abaissent.
CCVI [=CXCVI] .
Tes doigtz tirantz non le doulx son des cordes,

Mais des haultz cieulx l’Angelique harmonie,

Tiennent encor en telle symphonie,

Et tellement les oreilles concordes,

Que paix, & guerre ensemble tu accordes

En ce concent, que lors je concevoys:

Car du plaisir, qu’avecques toy j’avoys,

Comme le vent se joue avec la flamme,

L’esprit divin de ta celeste voix

m’estainct, & plus soubdain m’enflamme.
CCVII [=CXCVII] .
Doulce ennemye, en qui ma dolente ame

Souffre trop plus, que le corps martyré,

Ce tien doulx oeil, qui jusqu’au coeur m’entame

De ton mourant à le vif attiré

Si vivement, que pour le coup tiré

Mes yeulx pleurantz employent leur deffence.

Mais n’y povant ne force, ne presence,

Le Coeur criant par la bouche te prie

De luy ayder a si mortelle offence.

Qui tousjours ard, tousjours a l’ayde crie.
CCVIII [=CXCVIII] .
Gant envieux, & non sans cause avare

De celle doulce, & molle neige blanche,

Qui me jura desormais estre franche,

La liberté, qui de moy se separe,

Ne sens tu pas le tort, qu’elle prepare

Pour se vouloir du debvoir desister?

Comme tesmoing debvrois soliciter,

Qu’elle taschast par honnorable envie

De foy promise envers moy s’acquitter,

Ou canceller l’obligé de ma vie.
CCIX [=C] .
Sans lesion le Serpent Royal vit

Dedans le chault de la flamme luisante:

Et en l’ardeur, qui a toy me ravit,

Tu te nourris sans offense cuisante:

Et bien que soit sa qualité nuisante

Tu t’y complais, comme en ta nourriture.

O fusses tu par ta froide nature

La Salemandre en mon feu residente:

Tu y aurois delectable pasture,

Et estaindrois ma passion ardente.
CCX [=] .
Phebé luysant par ce Globe terrestre

Entreposé a sa clarté privée

De son opaque, argentin, & cler estre

Soubdainement, pour un temps, est privée.

Et toy, de qui m’est tousjours derivée

Lumiere, & vie, estant de moy loingtaine

Par l’espaisseur de la terre haultaine,

Qui nous separe en ces haultz Montz funebres.

Je sens mes yeulx se dissouldre en fontaine,

Et ma pensée offusquer en tenebres.
CCXI [=CCI] .
Soubz doulx penser je me voy congeler

En ton ardeur, qui tous les jours m’empire:

Et ne se peult desormais plus celer

L’aultre Dodone incongneue a Epyre,

Ou la fontaine en froideur beaucoup pire,

Qu’aulx Alpes n’est toute hyvernale glace,

Couvre, & nourrit si grand’ flamme en ta face,

Qu’il n’est si froid, bien que tu soys plus froide,

Qu’en un instant ardoir elle ne face,

Et en ton feu mourir glacé tout roide.
CCXII [=CCII] .
T’esbahys tu, ô Enfant furieux,

Si diligent la verité je tente?

Et l’esprouvant, me dis tu curieux

A rendre en tout ma pensée contente?

Je ne le fais pour abreger l’attente,

Ny pour vouloir d’espoir me delivrer:

Mais je me tasche autant a captiver

La sienne en moy loyalle affection,

Comme pour moy je ne la veulx priver

De sa naifue, & libre intention.
CCXIII [=CCIII] .
Vicissitude en Nature prudente,

Puissant effect de l’eternel Movent,

Seroit en tout sagement providente

Si son retour retardoit plus souvent.

De rien s’esmeult, & s’appaise le vent,

Qui ores sort, & puis ores s’enferme.

Mais par ce cours son povoir ne m’afferme

L’allegement, que mes maulx avoir pensent.

Car par la foy en si saincte amour ferme

Avecques l’An mes peines recommencent.

39 A Seurte Va Qui Son Faict Cele

CCCXLIX [=CCCXXXIX] .
Ainsi que l’air de nues se devest

Pour nous monstrer l’esprit de son serain:

Ainsi, quand elle ou triste, ou pensive est,

Reprent le clair de son tainct souverain,

Pour entailler mieulx, qu’en Bronze, ou aerain,

Et confermer en moy mon esperance:

A celle fin, que la perseverance

Tousjours me poulse a si heureux deduytz,

Comme elle sçait, qu’en fidele asseurance,

Celant mon feu, a bon Port le conduys.
CCCL [=CCCXL] .
Avoir le jour nostre Occident passé,

Cedant icy a la nuict tenebreuse,

Du triste esprit plus, que du corps lassé,

Me sembla veoir celle tant rigoureuse

Monstrer sa face envers moy amoureuse,

Et en tout acte, oultre l’espoir privé.

Mais le matin (trop hastif) m’à privé

De telz plaisirs, ausquelz, comme vent vistes,

J’estoys par vous, traistres yeulx, arrivé,

Qui cloz mon bien, & ouvertz mon mal vytes.
CCCLI [=CCCXLI] .
Quasi moins vraye alors je l’apperçoy,

Que la pensée a mes yeulx la presente,

Si plaisamment ainsi je me deçoy,

Comme si elle estoit au vray presente:

Bien que par foys aulcunement je sente

Estre tout vain ce, que j’ay apperceu.

Ce neantmoins pour le bien jà receu,

Je quiers la fin du songe, & le poursuis,

Me contentant d’estre par moy deceu,

Pour non m’oster du plaisir, ou je suis.
CCCLII [=CCCXLII] .
Quand quelquesfoys d’elle a elle me plaings.

Et que son tort je luy fais recongnoistre,

De ses yeulx clers d’honneste courroux plains

Sortant rosée en pluye vient a croistre.

Mais, comme on voit le Soleil apparoistre

Sur le Printemps parmy l’air pluvieux,

Le Rossignol a chanter curieux

S’esgaye lors, ses plumes arousant.

Ainsi Amour aux larmes des [=de] ses yeulx

Ses aeles baigne, a gré se reposant.
CCCLIII [=CCCXLIII] .
Au vif flambeau de ses yeulx larmoyantz

Amour son traict allume, & puis le trempe

Dans les ruysseaulx doulcement undoyantz

Dessus sa face: & l’estaingnant le trempe

Si aigrement, que hors de celle Trempe,

Le cauteleux, peu a peu, se retire

Par devers moy, & si soubdain le tire,

Qu’il lasche, & frappe en moins, que d’un moment.

Parquoy adonc avec plus grand martyre

Je suis blessé, & si ne sçay comment.
CCCLIIII [=CCCXLIIII] .
Leuth resonnant, & le doulx son des cordes,

Et le concent de mon affection,

Comment ensemble unyment tu accordes

Ton harmonie avec ma passion!

Lors que je suis sans occupation

Si vivement l’esprit tu m’exercites,

Qu’ores a joye, ore a dueil tu m’incites

Par tes accordz, non aux miens ressemblantz.

Car plus, que moy, mes maulx tu luy recites,

Correspondant a mes souspirs tremblantz.
CCCLV [=CCCXLV] .
Entre ses bras, ô heureux, près du coeur

Elle te serre en grand’ delicatesse:

Et me repoulse avec toute rigueur

Tirant de toy sa joye, & sa liesse.

De moy plainctz, pleurs, & mortelle tristesse

Loing du plaisir, qu’en toy elle comprent.

Mais en ses bras, alors qu’elle te prent,

Tu ne sens point sa flamme dommageable,

Qui jour, & nuict, sans la toucher, me rend

Heureusement pour elle miserable.
CCCLVI [=CCCXLVI] .
A si hault bien de tant saincte amytié

Facilement te debvroit inciter,

Sinon debvoir, ou honneste pitié,

A tout le moins mon loyal persister,

Pour unyment, & ensemble assister

Lassus en paix en nostre eternel throsne.

N’apperçoy tu de l’Occident le Rhosne

Se destourner, & vers Midy courir,

Pour seulement se conjoindre a sa Saone

Jusqu’a leur Mer, ou tous deux vont mourir?
CCCLVII [=CCCXLVII] .
Heureux joyau, tu as aultresfoys ceinct

Le doigt sacré par si gente maniere,

Que celle main, de qui le povoir sainct

Ma liberté me detient prisonniere,

Se faingnant ore estre large aulmosniere,

Te donne a moy, mais pour plus sien me rendre.

Car, comme puis en te tournant comprendre,

Ta rondeur n’à aulcun commencement,

Ny fin aussi, qui me donne a entendre,

Que captif suis sans eslargissement.

En Tel Suspens Ou De Non Ou D’oui

Jà n’est besoin que plus je me soucie
Si le jour faut, ou que vienne la nuit,
Nuit hivernale, et sans Lune obscurcie :
Car tout cela certes rien ne me nuit,
Puisque mon Jour par clarté adoucie
M’éclaire toute, et tant, qu’à la minuit
En mon esprit me fait apercevoir
Ce que mes yeux ne surent oncques voir.

(Rymes VIII)

24 Mes Pleurs Mon Feu Decelent

CCXIIII [=CCIIII] .
Ce hault desir de doulce pipperie

Me va paissant, & de promesses large

Veult pallier la mince fripperie

D’espoir, attente, & telle plaisant’ charge,

Desquelz sur moy le maling se descharge,

Ne voulant point, que je m’en apperçoyve.

Et toutesfois combien que je conçoyve,

Que doubte en moy vacilamment chancelle,

Mes pleurs, affin que je ne me deçoyve,

Descouvrent lors l’ardeur, qu’en moy je cele.
CCXV [=CCV] .
Si ne te puis pour estrenes donner

Chose, qui soit selon toy belle, & bonne,

Et que par faict on ne peult guerdonner

Un bon vouloir, comme raison l’ordonne,

Au moins ce don je le presente, & donne,

Sans aultre espoir d’en estre guerdonné:

Qui, trop heureux ainsi abandonné:

Est, quant a toy, de bien petite estime:

Mais, quant a moy, qui tout le t’ay donné,

C’est le seul bien, apres toy, que j’estime.
CCXVI [=CCVI] .
Lors le suspect, agent de jalousie,

Esmeult le fondz de mes intentions,

Quand sa presence est par celuy saisie,

Qui à la clef de ses detentions.

Parquoy souffrant si grandz contentions,

L’Ame se pert au dueil de telz assaultz.

Dueil traistre occulte, adoncques tu m’assaulx,

Comme victoire a sa fin poursuyvie,

Me distillant par l’Alembic des maulx

L’alaine, ensemble & le poulx de ma vie.
CCXVII [=CCVII] .
Je m’asseurois, non tant de liberté

Heureuse d’estre en si hault lieu captive,

Comme tousjours me tenoit en seurté

Mon gelé coeur, donc mon penser derive,

Et si tresfroit, qu’il n’est flambe si vive,

Qu’en bref n’estaingne, & que tost il n’efface.

Mais les deux feuz de ta celeste face,

Soit pour mon mal, ou certes pour mon heur,

De peu a peu me fondirent ma glace,

La distillant en amoureuse humeur.
CCXVIII [=CCVIII] .
Tu cours superbe, ô Rhosne, flourissant

En sablon d’or, & argentines eaux.

Maint fleuve gros te rend plus ravissant,

Ceinct de Citez, & bordé de Chasteaulx,

Te practiquant par seurs, & grandz batteaulx

Pour seul te rendre en nostre Europe illustre.

Mais la vertu de ma Dame te illustre

Plus, qu’aultre bien, qui te face estimer.

Enfle toy donc au parfaict de son lustre,

Car fleuve heureux plus, que toy, n’entre en Mer.
CCXIX [=] .
Pour resister a contrarieté

Tousjours subtile en sa mordente envie,

Je m’accommode a sa varieté,

Soit par civile, ou par rustique vie:

Et si sa poincte est presque au but suyvie,

Je vien, faingnant, son coup anticiper.

O quand je puis sa force dissiper,

Et puis le fait reduire a ma memoire,

Vous me verriez alors participer

De celle gloire haultaine en sa victoire.
CCXX [=CCX] .
Doncques le Vice a Vertu preferé

Infamera honneur, & excellence?

Et le parler du maling proferé

Imposer a la pure innocence?

Ainsi le faulx par non punye offence.

Pervertira tout l’ordre de Nature?

Dieux aveuglez (si tant est vostre injure,

Que par durs motz adjurer il vous faille)

Aydez le vray, la bonté, la droicture,

Ou qu’avec eulx vostre ayde me deffaille.
CCXXI [=CCXI] .
Quand ignorance avec malice ensemble

Sur l’innocent veulent authoriser,

Toute leur force en fumée s’asemble,

S’espaississant pour se immortaliser.

Se foible effort ne peult scandaliser

Et moins forcer l’equité de Nature.

Retirez vous, Envie, & Imposture,

Soit que le temps le vous souffre, ou le nye:

Et ne cherchez en elle nourriture.

Car sa foy est venin a Calumnie.
CCXXII [=CCXII] .
Tes beaulx yeulx clers fouldroyamment luisantz

Furent object a mes pensers unique,

Des que leurs rayz si doulcement nuisantz

Furent le mal tressainctement inique.

Duquel le coup penetrant tousjours picque

Croissant la playe oultre plus la moytié.

Et eulx estanz doulx venin d’amytié,

Qui se nourrit de pleurs, plainctz, & lamentz,

N’ont peu donner par honneste pitié

Un tant soit peu de trefue a mes tourmentz.

40 Plus Par Doulceur Que Par Force

CCCLVIII [=CCCXLVIII] .
Par ce penser tempestant ma pensée

Je considere en moy l’infirmité,

Ou ma santé je voy estre pansée

Par la rigueur, & celle extremité

Non differente a la calamité,

Qui se fait butte a cest Archier mal seur.

Pourquoy, Amour, comme fier aggresseur,

Encontre moy si vainement t’efforces?

Elle me vainct par nayve doulceur

Trop plus, que toy par violentes forces.
CCCLIX [=CCCXLIX] .
Tu as, Anneau, tenu la main captive,

Qui par le coeur me tient encor captif,

Touchant sa chair precieusement vive

Pour estre puis au mal medicatif,

Au mal, qui est par fois alternatif.

Fn [=En] froit, & chault meslez cruellement.

Dont te portant au doigt journellement,

Pour medecine enclose en ton oblique,

Tu me seras perpetuellement

De sa foy chaste eternelle relique.
CCCLX [=CCCL] .
Je ne me puis aysément contenter

De ceste utile, & modeste maniere

De voile umbreux pour desirs tourmenter,

Et rendre a soy la veue prisonniere:

Par ou Amour, comme en sa canonniere,

Espie Amans dans son assiette forte.

En ce mesaise aumoins je me conforte,

Que le Soleil si clerement voyant,

Pour te congnoistre, & veoir en quelque sorte,

Va dessus nous, mais en vain, tournoyant.
CCCLXI [=CCCLI] .
Qui cuyderoit du mylieu de tant d’Anges

Trop plus parfaictz, que plusieurs des haultz cieulx,

Amour parfaire aultrepart ses vendanges,

Voire en Hyver, qui jà pernicieux

Va depeuplant les champs delicieux,

De sa fureur faisant premier essay.

Et qu’il soit vray, & comme je le scay:

Constrainct je suis d’un grand desir extresme

Venir au lieu, non ou je te laissay,

Mais, t’y laissant je m’y perdis moymesme.
CCCLXII [=CCCLII] .
Non moins ardoir je me sens en l’absence

Du tout de moy pour elle me privant,

Que congeler en la doulce presence,

Qui par ses yeulx me rend mort, & vivant.

Or si je suis le vulgaire suyvant,

Pour en guerir, fuyr la me fauldroit.

Le Cerf blessé par l’archier bien adroit

Plus fuyt la mort, & plus sa fin approche.

Donc ce remede a mon mal en vauldroit.

Sinon, moy mort, desesperé reproche.
CCCLXIII [=CCCLIII] .
Sa vertu veult estre aymée, & servie,

Et sainctement, & comme elle merite,

Se captivant l’Ame toute asservie,

Qui de son corps en fin se desherite:

Lequel devient pour un si hault merite.

Plus desseché, qu’en terre de Lemnos.

Et luy estant jà reduict tous en os,

N’est d’aultre bien, que d’espoir revestu.

Je ne suis point pour ressembler Minos,

Pourquoy ainsi, Dictymne, me fuis tu?
CCCLXIIII [=CCCLIIII] .
Quand (ô bien peu) je voy aupres de moy

Celle, qui est la Vertu, & la Grace:

Qui paravant ardois en grand esmoy,

Je me sens tout reduict en dure glace.

A donc [=Adonc] mes yeulx je dresse a veoir la face,

Qui m’à causé si subit changement:

Mais ma clarté s’offusque tellement,

Que j’ars plus fort en fuyant ses destroitz:

Comme les Montz, lesquelz communement

Plus du Soleil s’approchent, plus sont froidz.
CCCLXV [=CCCLV] .
L’Aulbe venant pour nous rendre apparent

Ce, que l’obscur des tenebres nous cele,

Le feu de nuict en mon corps transparent,

Rentre en mon coeur couvrant mainte estincelle,

Et quand Vesper sur terre universelle

Estendre vient son voile tenebreux,

Ma flamme sort de sont [=son] creux funebreux,

Ou est l’abysme a mon cler jour nuisant,

Et derechef reluit le soir umbreux

Accompaignant le Vermisseau luisant.
CCCLXVI [=CCCLVI] .
Quand Apollo à sué le long du jour.

Courant au sein de sa vielle amoureuse,

Et Cynthia vient faire icy sejour

Pour donner lieu a la nuict tenebreuse,

Mon coeur alors de sa fornaise umbreuse

Ouvre l’Etna de mes flammes ardentes,

Lesquelles sont en leur cler residentes,

Et en leur bruyt durent jusques a tant,

Que celle estainct ses lampes evidentes,

De qui le nom tu vas representant.

En Toi Je Vis, Où Que Tu Sois Absente

O fourberie d’une amitié parfaite ! Sonorités sournoises d’un
double écho de l’un à l’autre coeur !

Nous aimions, nous décidions en la même confiance : l’un à
l’autre fidèles en termes plus clairs que le grand ciel sec de
l’hiver.

Las ! le mauvais printemps est venu, et le vent trouble et le
sable en tourmente jaune. J’avais promis,

Je n’ai pas tenu. L’écho s’étouffe. C’est fini. Ce jour glorieux
d’abandon, ah ! que n’aije été dur et sourd et sans paroles !

O générosité fourbe, jade faux blessant au coeur plus que
l’indifférence au coeur de porcelaine !

25 Te Nuisant Je Me Dommage

CCXXIII [=CCXIII] .
Si droit n’estoit, qu’il ne fust scrupuleux

Le traict perçant au fons de ma pensée.

Car quand Amour jeunement cauteleux

(Ce me sembloit) la finesse eust pensée,

Il m’engendra une contrepensée

Pour rendre a luy le lieu inaccessible,

A luy, a qui toute chose est possible,

Se laissant vaincre aux plus forcez combas.

Voicy la fraulde, ô Archier invincible,

Quand je te cuyde abatre, je m’abas.
CCXLIIII [=CCXXIIII] [=CCXIIII] .
Le practiquer de tant diverses gentz,

Solicitude a mes ardeurs contraire,

Et le pressif des affaires urgentz

N’en peuvent point ma pensée distraire,

Si vive au coeur la me voulut pourtraire

Celluy, qui peult noz vouloirs esgaller,

Comme il me fait en sa presence aller

Contre l’effort du plus de mes deffences

Pour l’escouter, & en son sainct parler

Tirer le sel de ses haultes sentences.
CCXXV [=CCXV] .
Je m’en absente & tant, & tant de foys,

Qu’en la voyant je la me cuyde absente:

Et si ne puis bonnement toutesfoys,

Que, moy absent, elle ne soit presente.

Soit que desdaing quelquesfoys se presente

Plein de juste ire, & vienne supplier,

Que, pour ma paix, je me vueille allier

A bien, qui soit loing de maulx tant extremes.

Mais quand alors je la veulx oblier,

M’en souvenant, je m’oblie moymesmes.
CCXXVI [=CCXVI] .
En divers temps, plusieurs jours, maintes heures,

D’heure en moment, de moment a tousjours

Dedans mon Ame, ô Dame, tu demeures

Toute occupée en contraires sejours.

Car tu y vis & mes nuictz, & mes jours,

Voyre exemptez des moindres fascheries:

Et je m’y meurs en telles resveries,

Que je m’en sens haultement contenté,

Et si ne puis refrener les furies

De ceste mienne ardente voulenté.
CCXXVII [=CCXVII] .
Amour ardent, & Cupido bandé,

Enfantz jumeaulx de toy, mere Cypris,

Ont dessus moy leur povoir desbandé,

De l’un vaincu, & de l’aultre surpris.

Par le flambeau de celluy je fus pris

En doulx feu chaste, & plus, que vie, aymable.

Mais de cestuy la poincte inexorable

M’incite, & poinct au tourment, ou je suis

Par un desir sans fin insatiable

Tout aveuglé au bien, que je poursuis.
CCXXVIII [=] .
De tous travaulx on attend quelque fin,

Et de tous maulx aulcun allegement:

Mais mon destin pour mon abregement

Me cherche un bien, trop esloingné confin

De mon espoir, & tout cecy affin

De m’endurcir en longue impatience.

Bien que j’acquiere en souffrant la science

De parvenir a choses plus prosperes,

Si n’est ce pas (pourtant) qu’en patience

J’exerce en moy ces deux uterins freres.
CCXXIX [=CCXIX] .
Authorité de sa grave presence

En membres apte a tout divin ouvrage,

Et d’elle veoir l’humaine experience,

Vigueur d’esprit, & splendeur de courage

N’esmeuvent point en moy si doulce rage,

Bien qu’a mon mal soient incitation.

Mais a mon bien m’est exhortation

Celle vertu, qui a elle commune,

Cherche d’oster la reputation

A l’envieuse, & maligne Fortune.
CCXXX [=CCXX] .
Deliberer a la necessité,

Souvent resouldre en perilleuse doubte,

M’ont tout, & tant l’esprit exercité,

Que bien avant aux hazardz je me boute.

Mais si la preuve en l’occurrente doubte

Sur le suspend de comment, ou combien,

Ne doy je pas en tout preveoir si bien,

Que je ne soye au besoing esperdu?

Las plus grand mal ne peult avoir mon bien,

Que pour ma faulte estre en un rien perdu.
CCXXXI [=CCXXI] .
Sur le Printemps, que les Aloses montent,

Ma Dame, & moy saultons dans le batteau,

Ou les Pescheurs entre eulx leur prinse comptent,

Et une en prent: qui sentant l’air nouveau,

Tant se debat, qu’en fin se saulve en leau,

Dont ma Maistresse & pleure, & se tourmente.

Cesse: luy dy je, il fault que je lamente

L’heur du Poisson, que n’as sceu attraper,

Car il est hors de prison vehemente,

Ou de tes mains ne peuz onc eschapper.

41 Plus L’estains Plus L’allume

CCCLXVII [=CCCLVII] .
Tousjours n’est pas la mer Egée trouble,

Et Tanais n’est point tous temps gelé:

Mais le malheur, qui mon mal me redouble,

Incessamment avecques luy meslé

S’encheine ensemble, & ainsi congelé

Me fait ardoir tant inhumainement,

Que quand par pleurs je veulx soubdainement

Remedier a si grand’ amertume:

Voulant ma flamme estaindre aulcunement,

Plus je l’estains, & plus fort je l’allume.
CCCLXVIII [=CCCLVIII] .
Toutes les foys, que sa lueur sur Terre

Jecte sur moy un, ou deux de ses raiz,

En ma pensée esmeult l’obscure guerre

Parqui me sont sens, & raison soubstraictz.

Et par son tainct Angeliquement fraiz

Rompt ceste noise a nulle aultre pareille.

Et quand sa voix penetre en mon oreille,

Je suis en feu, & fumée noircy,

Là ou sa main par plus grande merveille

Me rend en marbre & froid, & endurcy.
CCCLXIX [=CCCLIX] .
Quand l’ennemy poursuyt son adversaire

Si vivement, qu’il le blesse, ou l’abat:

Le vaincu lors pour son plus necessaire

Fuyt çà, & là, & crie, & se debat.

Mais moy navré par ce traistre combat

De tes doulx yeulx, quand moins de doubte avois,

Cele mon mal ainsi, comme tu vois,

Pour te monstrer a l’oeil evidamment,

Que tel se taist & de langue, & de voix,

De qui le coeur se plaint incessament.
CCCLXX [=CCCLX] .
En ce Faulxbourg celle ardente fornaise

N’esleve point si hault sa forte alaine,

Que mes souspirs respandent a leur aise,

Leur grand’ fumée, en l’air qui se pourmeine.

Et le Canon, qui paour, & horreur meine,

Ne territ point par son bruyt furieux

Si durement les circonvoysins lieux,

Qui sa ruyne, & sa fureur soustiennent,

Que mes sanglotz penetrantz jusqu’aux cieulx

Esmeuvent ceulx, qui en cruaulté regnent.
CCCLXXI [=CCCLXI] .
La passion de soubdaine allegresse

Va occultant soubz l’espace du front

Deux sources d’eaux, lesquelles par destresse

Confusément souvent elle desrompt.

Mais maintenant le coeur chault, & tresprompt

Les ouvre au dueil, au dueil, qui point ne ment:

Et qui ne peult guerir par oignement

De patience en sa parfection,

Pour non povoir souffrir l’esloingnement

Du sainct object de mon affection.
CCCLXXII [=CCCLXII] .
Ne du passé la recente memoyre,

Ne du present la congneue evidence,

Et du futur, aulcunesfoys notoyre,

Ne peult en moy la sage providence:

Car sur ma foy la paour fait residence,

Paour, qu’on ne peult pour vice improperer.

Car quand mon coeur pour vouloir prosperer

Sur l’incertain d’ouy, & non se boute,

Tousjours espere: & le trop esperer

M’esmeult souvent le vacciller du doubte.
CCCLXXIII [=CCCLXIII] .
Estant ainsi vefve de sa presence,

Je l’ay si vive en mon intention,

Que je la voy toute telle en absence,

Qu’elle est au lieu de sa detention.

Par divers acte, & mainte invention

Je la contemple en pensée rassise.

Cy elle alloit, là elle estoit assise:

Icy tremblant luy feis mes doleances:

En ceste part une sienne devise

Me reverdit mes mortes esperances.
CCCLXXIIII [=CCCLXIIII] .
L’Esprit vouloit, mais la bouche ne peut

Prendre congé, & te dire a Dieu, Dame:

Lors d’un baiser si tresdoulx se repeut,

Que jusqu’au bout des levres tyra l’Ame.

L’oeil a plorer si chauldement s’enflamme,

Qu’il t’esmouvroit a grand’ compassion.

Quand est du Coeur, qui seul sans passion

Avecques toy incessamment demeure,

Il est bien loing de perturbation,

Et rid en soy de ce, de quoy l’oeil pleure.
CCCLXXV [=CCCLXV] .
La Lune au plein par sa clarté puissante

Rompt l’espaisseur de l’obscurité trouble,

Qui de la nuict, & l’horreur herissante,

Et la paour pasle ensemble nous redouble:

Les desvoyez alors met hors de trouble,

Ou l’incertain des tenebres les guide.

De celle ainsi, qui sur mon coeur preside,

Le doulx regard a mon mal souverain

De mes douleurs resoult la nue humide,

Me conduisant en son joyeux serain.

Epitaphe De Pernette De Guillet

J’avois de l’Amour pour vous,
Charmante Sylvie,
Mais vos injustes courroux
Ont refroidy mon envie,
Je sçais aymer constamment,
Mais si l’on n’ayme esgalement,
Ma foy je m’en ennuye.

Vostre bouche, et vos beaux yeux
Les Roys de ma vie,
Et vostre ris gracieux,
Avoient mon ame asservie,
Vous m’aviez gagné le coeur,
Mais quand on a trop de rigueur,
Ma foy je m’en ennuye.

J’approuve un feu bienheureux
Qui deux Ames lie,
Et tient deux coeurs amoureux
Sans peine et melancolie,
J’ayme les douces Amours,
Mais pour souspirer tous les jours,
Ma foy je m’en ennuye.

L’Amour sur un autre Amour
Volontiers s’appuye,
J’ayme sans aucun destour ;
Mais si je voy qu’on me fuye,
Et qu’on se plaise à m’ouïr
Pleurer, tourmenter et gemir,
Ma foy je m’en ennuye.

J’approuve un coeur enflammé,
Qui se glorifie
D’aymer sans qu’il soit aymé,
Et son plaisir sacrifie,
Je le fais bien quelquefois,
Mais quand cela passe trois mois,
Ma foy je m’en ennuye.

Vous exercez sur mon coeur
Trop de Tyrannie,
Je ne vis plus qu’en langueur,
C’est une peine infinie
Que de vivre en vous aymant,
Et pour vous parler franchement,
Ma foy je m’en ennuye.

Si vous pensez honnorer
Une Ame transie,
Qui meurt pour vous adorer,
Pour moy je vous remercie,
Je ne veux point tant d’honneur,
Gardezle à quelque grand Seigneur,
Ma foy je m’en ennuye.

Faire des vers en batteau,
Ce seroit folie,
Car par la fraischeur de l’eau
Je sens ma teste assaillie,
Vous n’aurez donc que cecy,
Il fait mauvais escrire icy,
Ma foy je m’en ennuye.

26 Facile A Deçevoir Qui S’asseure

CCXXXII [=CCXXII] .
Plus tost vaincu, plus tost victorieux

En face allegre, & en chere blesmie:

Or sans estime, & ore glorieux

Par toy mercy, ma cruelle ennemie,

Qui la me rendz au besoing endormye,

Laissant sur moy maintz martyres pleuvoir.

Pourquoy veulx tu le fruict d’attente avoir,

Faingnant ma paix estre entre ses mains seure?

Las celluy est facile a decevoir,

Qui sur aultruy credulement s’asseure.
CCXXXIII [=CCXXIII] .
Phebus doroit les cornes du Thoreau,

Continuant son naturel office:

L’air temperé, & en son serain beau

Me convyoit au salubre exercite.

Parquoy pensif, selon mon nayf vice.

M’esbatois seul, quand celle me vint contre,

Qui devant moy si soubdain se demonstre,

Que par un brief, & doulx salut de l’oeil,

Je me deffis a si belle rencontre,

Comme rousée au lever du Soleil.
CCXXXIIII [=CCXXIIII] .
Novelle amour, novelle affection,

Novelles fleurs parmy l’herbe novelle:

Et, jà passée, encor se renovelle

Ma Primevere en sa verte action.

Ce neantmoins la renovation

De mon vieulx mal, & ulcere ancienne

Me detient tout en celle saison sienne,

Ou le meurdrier m’à meurdry, & noircy

Le Coeur si fort, que playe Egyptienne,

Et tout tourment me rend plus endurcy.
CCXXXV [=CCXXV] .
Libre je vois, & retourne libere

Tout Asseuré, comme Cerf en campaigne,

Selon qu’Amour avec moy delibere,

Mesmes qu’il veoit, que Vertu m’acompaigne,

Vertu heureuse, & fidele compaigne,

Qui tellement me tient tout en saisine,

Que quand la doubte, ou la paour sa voisine,

M’accuse en rien, mon innocence jure,

Que souspeçon n’à aulcune racine

Là, ou le vray conteste a toute injure.
CCXXXVI [=CCXXVI] .
Je le conçoy en mon entendement

Plus, que par l’oeil comprendre je ne puis

Le parfaict d’elle, ou mon contentement

A sceu fonder le fort de ses appuyz:

Dessus lequel je me pourmaine, & puis

Je tremble tout de doubte combatu.

Si je m’en tais, comme je m’en suis teu,

Qui oncques n’euz de luy fruition,

C’est pour monstrer que ne veulx sa vertu

Mettre en dispute a la suspition.
CCXXXVII [=CCXXVII] .
Pour m’efforcer a degluer les yeulx

De ma pensée enracinez en elle,

Je m’en veulx taire, & lors j’y pense mieulx,

Qui juge en moy ma peine estre eternelle.

Parquoy ma plume au bas vol de son aele.

Se demettra de plus en raisonner,

Aussi pour plus haultement resonner,

Vueille le Temps, vueille la Fame, ou non,

Sa grace asses, sans moy, luy peult donner

Corps a ses faictz, & Ame a son hault nom.
CCXXXVIII [=CCXXVIII] .
Tout en esprit ravy sur la beaulté

De nostre Siecle & honneur, & merveille.

Celant en soy la doulce cruaulte,

Qui en mon mal si plaisamment m’esveille,

Je songe & voy: & voyant m’esmerveille

De ses doulx ryz, & elegantes moeurs.

Les admirant si doulcement je meurs,

Que plus profond a y penser je r’entre:

Et y pensant, mes silentes clameurs

Se font ouyr & des Cieulx, & du Centre.
CCXXXIX [=CCXXIX] .
Dens son poly te tien Cristal opaque,

Luisant, & cler, par opposition

Te reçoit toute, & puis son lustre vacque

A te monstrer en sa reflexion.

Tu y peulx veoir (sans leur parfection)

Tes mouvementz, ta couleur, & ta forme.

Mais ta vertu aux Graces non diforme

Te rend en moy si representative,

Et en mon coeur si bien a toy conforme

Que plus, que moy, tu t’y trouverois vive.
CCXL [=CCXXX] .
Quand je te vy orner ton chef doré,

Au cler miroir mirant plus clere face,

Il fut de toy si fort enamouré,

Qu’en se plaingnant il te dit a voix basse:

Destourne ailleurs tes yeux, ô l’oultrepasse.

Pourquoy? Dis tu, tremblant d’un ardent zele.

Pource, respond, que ton oeil, Damoiselle,

Et ce divin, & immortel visage

Non seulement les hommes brule, & gele:

Mais moy aussi, ou est ta propre image.

42 Cele En Aultruy Ce Qu’en Moy Je Descouvre

CCCLXXVI [=CCCLXVI] .
Nier ne puis, au moins facilement,

Qu’Amour de flamme estrangement diverse

Nourry ne m’aye, & difficilement,

Veu ceste cy, qui toute en moy converse.

Car en premier sans point de controverse

D’un doulx feu lent le cueur m’atyedissoit

Pour m’allaicter ce pendant qu’il croissoit,

Hors du spirail, que souvent je luy ouvre.

Et or craingnant qu’esventé il ne soit,

Je cele en toy ce, qu’en moy de descouvre.
CCCLXXVII [=CCCLXVII] .
Asses plus long, qu’un Siecle Platonique,

Me fut le moys, que sans toy suis esté:

Mais quand ton front je revy pacifique,

Sejour treshault de toute honnesteté,

Ou l’empire est du conseil arresté

Mes songes lors je creus estre devins.

Car en mon, corps: mon Ame, tu revins,

Sentant ses mains, mains celestement blanches,

Avec leurs bras mortellement divins

L’un coronner mon col, l’aultre mes hanches.
CCCLXXVIII [=CCCLXVIII] .
Lors que Phebus de Thetys se depart,

Apparoissant dessus nostre Orizon,

Aux patientz apporte une grand’ part,

Si non le tout, d’entiere guerison:

Et amoindrit, aumoins, la languison,

Et les douleurs, que la nuict leur augmente.

Tout en ce point ma peine vehemente

Se diminue au cler de sa presence:

Et de mes maulx s’appaise la tourmente,

Que me causoit l’obscur de son absence.
CCCLXXIX [=CCCLXIX] .
Plongé au Stix de la melancolie

Semblois l’autheur de ce marrissement,

Que la tristesse autour de mon col lye

Par l’estonné de l’esbayssement,

Colere ayant pour son nourrissement,

Colere adulte, ennemye au joyeux.

Dont l’amer chault, salé, & l’armoyeux [=larmoyeux] ,

Crée [=Créé] au dueil par la perseverance

Sort hors du coeur, & descent par les yeulx

Au bas des piedz de ma foible esperance.
CCCLXXX [=CCCLXX] .
Estant tousjours, sans m’oster, appuyé

Sur le plaisir de ma propre tristesse,

Je me ruyne au penser ennuyé

Du pensement proscript de ma lyesse.

Ainsi donné en proye a la destresse,

De mon hault bien toute beatitude

Est cheute an fons de ton ingratitude:

Dont mes espritz recouvrantz sentement,

Fuyent au joug de la grand servitude

De desespoir, Dieu d’eternel tourment.
CCCLXXXI [=] .
Blasme ne peult, ou n’est aulcun deffault,

Ny la peine estre, ou n’y à coulpe aulcune:

Dont si justice en nous mesmes deffault,

C’est par malice ou, par propre rancune.

Ny l’Or prisé, ny la chere Pecune,

Dieu de vilté, & de sagesse horreur,

Me tire a doubte, & de doubte a terreur.

Mais en mon coeur à mis dissention

Consentement, qui met en grand erreur

Le resolu de mon intention.
CCCLXXXII [=CCCLXXII] .
Tu mes [=m’es] le Cedre encontre le venin

De ce Serpent en moy continuel,

Comme ton oeil cruellement benin

Me vivifie au feu perpetuel,

Alors qu’Amour par effect mutuel

T’ouvre la bouche, & en tire a voix plaine

Celle doulceur celestement humaine,

Qui m’est souvent peu moins, que rigoureuse,

Dont spire (ô Dieux) trop plus suave alaine,

Que n’est Zephire en l’Arabie heureuse.
CCCLXXXIII [=CCCLXXIII] .
A son aspect mon oeil reveremment

S’incline bas, tant le Coeur la revere,

Et l’ayme, & craint trop perseveramment

En sa rigueur benignement severe.

Car en l’ardeur si fort il persevere,

Qu’il se dissoult, & tout en pleurs se fond,

Pleurs restagnantz en un grand lac profond,

Dont descent puis ce ruisseau argentin,

Qui me congele, & ainsi me confond

Tout transformé en sel Agringentin.
CCCLXXXIIII [=CCCLXXIIII] .
Cupido veit son traict d’or rebouché,

Et tout soubdain le vint au Dieu monstrer,

Qui jà estoit par son pere embouché

Pour luy vouloir ses fouldres accoustrer.

Adonc Vulcan pour plus noz coeurs oultrer,

En l’aiguisant par son feu l’à passé,

Feu de vengeance, & d’ire compassé,

Sans que jamais aulcune grace oultroye.

Parquoy Amour chatouilloit au passé,

Et a present ses Amantz il fouldroye.

Le Jour Passé De Ta Douce Présence

Maints soirs nous errons dans le val
Que vont drapant les heures grises.
Des pleurs perlent ses yeux d’alises
Quand elle ouït les Cydalises
De ce dieu que fut de Nerval.

Ah ! voudraitelle en long vol d’or
Les rejoindre dans des domaines
Plus vastes que les cours romaines
Où par d’éternelles semaines
La coupe de Volupté dort,

Ou bien donc ouvrir son printemps
Aux fureurs des fatals cyclones
Qui croulent comme des colonnes
Parmi les chastes Babylones
Du coeur des Belles de vingt ans.

Ah ! chère, que ton coeur est beau !
Laissesy choir des blancs jours lestes
Fuis la ville, ignore ses pestes.
Tu ne seras près des Célestes
Que le plus loin de son tombeau.

27 De Moy Je M’espovante

CCXLI [=CCXXXI] .
Incessament mon grief martyre tire

Mortelz espritz de mes deux flans malades:

Et mes souspirs de l’Ame triste attire,

Me resveillantz tousjours par les aulbades

De leurs sanglotz trop desgoustément fades:

Comme de tout ayantz necessité,

Tant que reduict en la perplexité,

A y finir l’espoir encor se vante.

Parquoy troublé de telle anxieté,

Voyant mon cas, de moy je m’espouvante.
CCXLII [=CCXXXII] .
Tout le repos, ô nuict, que tu me doibs,

Avec le temps mon penser le devore:

Et l’Horologe est compter sur mes doigtz

Depuis le soir jusqu’a la blanche Aurore.

Et sans du jour m’appercevoir encore,

Je me pers tout en si doulce pensée,

Que du veiller l’Ame non offensée,

Ne souffre au Corps sentir celle douleur

De vain espoir tousjours recompensée

Tant que ce Monde aura forme, & couleur.
CCXLIII [=CCXXXIII] .
Contour des yeulx, & pourfile du né,

Et le relief de sa vermeille bouche

N’est point le plus en moy bien fortuné,

Qui si au vif jusques au coeur me touche:

Mais la naifve, & asseurée touche,

Ou je m’espreuve en toute affection,

C’est que je voy soubz sa discretion

La chasteté conjoincte avec beaulté,

Qui m’endurcit en la parfection,

Du Dyamant de sa grand’ loyaulté.
CCXLIIII [=CCXXXIIII] .
Tout desir est dessus espoir fondé:

Mon esperance est, certes, l’impossible

En mon concept si fermement sondé,

Qu’a peine suis je en mon travail passible.

Voy donc, comment il est en moy possible,

Que paix se trouve avecques asseurance?

Parquoy mon mal en si dure souffrance

Excede en moy toutes aultres douleurs,

Comme sa cause en ma perseverance

Surmonte en soy toutes haultes valeurs.
CCXLV [=CCXXXV] .
Aumoins toy, clere, & heureuse fontaine,

Et vous, ô eaux fraisches, & argentines,

Quand celle en vous (de tout vice loingtaine)

Se vient laver ses deux mains yvoirines,

Ses deux Soleilz, ses levres corallines,

De Dieu créez pour ce Monde honnorer,

Debvriez garder pour plus vous decorer

L’image d’elle en voz liqueurs profondes.

Car plus souvent je viendroys adorer

Le sainct miroir de voz sacrées undes.
CCXLVI [=] .
Bienheureux champs, & umbrageux Costaulx.

Prez verdoyantz, vallées flourissantes,

En voz deduitz icy bas, & là haultz,

Et parmy fleurs non jamais fletrissantes

Vous detenez mes joyes perissantes,

Celle occupant, que les avares Cieulx

Me cachent ore en voz seinz precieux,

Comme enrichiz du thresor de Nature,

Ou, mendiant, je me meurs soucieux

Du moindre bien d’une telle avanture.
CCXLVII [=CCXXXVII] .
Cuydant ma Dame un rayon de miel prendre.

Sort une Guespe aspre, comme la Mort,

Qui l’esguillon luy fische en sa chair tendre:

Dont de douleur le visage tout mort,

Hà ce n’est pas dit elle, qui me mord

Si durement, ceste petite Mouche:

J’ay peur qu’amour sur moy ne s’escarmouche:

Mais que crains tu? Luy dy je briefvement.

Ce n’est point luy, Belle: Car quand il touche,

Il poinct plus doulx, aussi plus griefvement.
CCXLVIII [=CCXXXVIII] .
Ta cruaulté, Dame, tant seulement

Ne m’à icy relegué en ceste Isle

(Barbare a moy,) ains trop cruellement

M’y lye, & tient si foiblement debile,

Que la memoyre, asses de soy labile,

Me croist sans fin mes passions honteuses:

Et n’ay confort, que des Soeurs despiteuses,

Qui, pour m’ayder, a leurs plainctes labeurent,

Accompaignant ces fontaines piteuses,

Qui sans cesser avec moy tousjours pleurent.
CCXLIX [=CCXXXIX] .
Par long prier lon mitigue les Dieux:

Par l’oraison la fureur de Mars cesse:

Par long sermon tout courage odieux

Se pacifie: & par chansons tristesse

Se tourne a joye: & par vers lon oppresse,

Comme enchantez, les venimeux Serpentz.

Pourquoy, ô Coeur, en larmes te despens,

Et te dissoulz en ryme pitoyable,

Pour esmouvoir celle, dont tu depens,

Mesmes qu’elle est de durté incroyable?

43 Quand Tout Repose Point Je Ne Cesse

CCCLXXXV [=CCCLXXV] .
De toy la doulce, & fresche souvenance

Du premier jour, qu’elle m’entra au coeur

Avec ta haulte, & humble contenance.

Et ton regard d’Amour mesmes vainqueur,

Y depeingnit par si vive liqueur

Ton effigie au vif tant ressemblante,

Que depuis l’Ame estonnée, & tremblante

De jour l’admire, & la prie sans cesse:

Et sur la nuict tacite, & sommeillante,

Quand tout repose, encor moins elle cesse.
CCCLXXXVI [=CCCLXXVI] .
Tu es le Corps, Dame, & je suis ton umbre,

Qui en ce mien continuel silence

Me fais mouvoir, non comme Hecate l’Umbre,

Par ennuieuse, & grande violence,

Mais par povoir de ta haulte excellence,

En me movant au doulx contournement

De tous tes faictz, & plus soubdainement,

Que lon [=l’on] ne veoit l’umbre suyvre le corps,

Fors que je sens trop inhumainement

Noz sainctz vouloirs estre ensemble discords.
CCCLXXXVII [=CCCLXXVII] .
Ce cler luisant sur la couleur de paille

T’appelle au but follement pretendu:

Et de moy, Dame, asseurance te baille,

Si chasque signe est par toy entendu.

Car le jaulne est mon bien tant attendu

(Souffre qu’ainsi je nomme mes attentes,

Veu que de moins asses tu me contentes)

Lequel le blanc si gentement decore:

Et ce neigeant flocquant parmy ces fentes

Est pure foy, qui jouyssance honnore.
CCCLXXXVIII [=CCCLXXVIII] .
La blanche Aurore a peine finyssoit

D’orner son chef d’or luisant, & de roses,

Quand mon Esprit, qui du tout perissoit

Au fons confus de tant diverses choses,

Revint a moy soubz les Custodes closes

Pour plus me rendre envers Mort invincible.

Mais toy, qui as (toy seule) le possible

De donner heur a ma fatalité,

Tu me seras la Myrrhe incorruptible

Contre les vers de ma mortalité.
CCCLXXXIX [=CCCLXXIX] .
Bien qu’en ce corps mes foibles esperitz

Ministres soient de l’aure de ma vie,

Par eulx me sont mes sentementz periz

Au doulx pourchas de liberté ravie:

Et de leur queste asses mal poursuyvie

Ont r’apporté [=rapporté] l’esperance affamée

Avec souspirs, qui, comme fouldre armée

De feu, & vent, undoyent a grandz flotz.

Mais de la part en mon coeur entamée

Descend la pluye estaingnant mes sanglotz.
CCCXC [=CCCLXXX] .
Pour esmovoir le pur de la pensée,

Et l’humble aussi de chaste affection,

Voye tes faictz, ô Dame dispensée

A estre loing d’humaine infection:

Et lors verra en sa parfection

Ton hault coeur sainct lassus se transporter:

Et puis cy bas Vertus luy apporter

Et l’Ambrosie, & le Nectar des Cieulx,

Comme j’en puis tesmoingnage porter

Par jurement de ces miens propres yeulx.
CCCXCI [=CCCLXXXI] .
Je sens en moy la vilté de la crainte

Movoir l’horreur a mon indignité

Parqui la voix m’est en la bouche estaincte

Devant les piedz de ta divinité.

Mais que ne peult si haulte qualité

Amoindrissant, voyre celle des Dieux?

Telz deux Rubiz, telz Saphirs radieux:

Le demourant consideration,

Comme subject des delices des Cieulx,

Le tient caché a l’admiration.
CCCXCII [=CCCLXXXII] .
L’heureux sejour, que derriere je laisse,

Me vient toute heure, & tousjours au devant.

Que dy je vient? mais fuyt, & si ne cesse

De se monstrer peu a peu s’eslevant.

Plus pas a pas j’esloingne le Levant,

Pour le Ponent de plus près approcher:

Plus m’est advis de le povoir toucher,

Ou que soubdain je m’y pourroys bien rendre.

Mais quand je suis, ou je l’ay peu marcher,

Haulsant les yeulx, je le voy loing s’estendre.
CCCXCIII [=CCCLXXXIII] .
Plus croit la Lune, & ses cornes r’enforce [=renforce]

Plus allegeante est le febricitant:

Plus s’amoindrit diminuant sa force,

Plus l’affoiblit, son mal luy suscitant.

Mais toy, tant plus tu me vas excitant

Ma fiebvre chaulde avant l’heure venue,

Quand ta presence a moy se diminue,

Me redoublant l’acces es mille formes.

Et quand je voy ta face a demy nue,

De patient en mort tu me transformes.

28 Pour Te Donner Vie Je Me Donne Mort

CCL [=CCXL] .
Ma voulenté reduicte au doulx servage

Du hault vouloir de ton commandement,

Trouve le joug, a tous aultres saulvage,

Le Paradis de son contentement.

Pource asservit ce peu d’entendement

Affin que Fame au Temps imperieuse,

Maulgré Fortune, & force injurieuse,

Puisse monstrer servitude non faincte,

Me donnant mort sainctement glorieuse,

Te donner vie immortellement saincte.
CCLI [=CCXLI] .
Ce n’est point cy, Pellerins, que mes voeutz

Avecques vous diversement me tiennent.

Car vous vouez, comme pour moy je veulx,

A Sainctz piteux, qui voz desirs obtiennent.

Et je m’adresse a Dieux, qui me detiennent,

Comme n’ayantz mes souhaictz entenduz.

Vous de voz voeutz heureusement renduz

Graces rendez, vous mettantz a dancer:

Et quand les miens iniquement perduz

Deussent finir, sont a recommancer.
CCLII [=CCXLII] .
En ce sainct lieu, Peuple devotieux,

Tu as pour toy saincteté favorable:

Et a mon bien estant negotieux,

Je l’ay trouvée a moy inexorable.

Jà reçoys tu de ton Ciel amyable

Plusieurs biensfaictz, & maintz emolumentz.

Et moy plainctz, pleurs, & pour tous monumentz

Me reste un Vent de souspirs excité.

Chassant le son de voz doulx instrumentz

Jusqu’a la double, & fameuse Cité.
CCLIII [=CCXLIII] .
Ces tiens, non yeulx, mais estoilles celestes,

Ont influence & sur l’Ame, & le Corps:

Combien qu’au Corps ne me soient trop molestes

En l’Ame, las, causent mille discordz,

Mille debatz, puis soubdain mille accordz,

Selon que m’est ma pensée agitée

Parquoy vaguant en Mer tant irritée

De mes pensers, tumultueux tourment,

Je suy ta face, ou ma Nef incitée

Trouve son feu, qui son Port ne luy ment.
CCLIIII [=CCXLIIII] .
Si je vois seul sans sonner mot, ne dire,

Mon peu parler te demande mercy:

Si je paslis accoup, comme plein d’ire,

A mort me point ce mien aigre soucy:

Et si pour toy je vis mort, ou transy,

Las comment puis je aller, & me movoir?

Amour me fait par un secret povoir

Jouir d’un coeur, qui est tout tien amy,

Et le nourris sans point m’appercevoir

Du mal, que fait un privé ennemy.
CCLV [=CCXLV] .
Mes tant longz jours, & languissantes nuictz,

Ne me sont fors une peine eternelle:

L’Esprit estainct de cures, & ennuyz,

Se renouvelle en ma guerre immortelle.

Car tout je sers, & vis en Dame telle,

Que le parfaict, dont sa beaulté abonde,

Enrichit tant ceste Machine ronde,

Que qui la veoit sans mourir, ne vit point:

Et qui est vif sans la scavoir au Monde,

Est trop plus mort, que si Mort l’avoit point.
CCLVI [=CCXLVI] .
Si de mes pleurs ne m’arousois ainsi,

L’Aure, ou le Vent, en l’air me respandroit,

Car jà mes os denuez de mercy

Percent leur peau toute arse en main endroit.

Quel los auroit, qui sa force estendroit,

Comme voulant contre un tel mort pretendre?

Mais veulx tu bien a piteux cas entendre,

Oeuvre trespie, & venant a propos?

Ceste despouille en son lieu vueilles rendre:

Lors mes amours auront en toy repos.
CCLVII [=CCXLVII] .
Nature en tous se rendit imparfaicte

Pour te parfaire, & en toy se priser.

Et toutesfois Amour, forme parfaicte,

Tasche a la foy plus, qu’a beaulté viser.

Et pour mon dire au vray authoriser,

Voy seulement les Papegaulx tant beaulx,

Qui d’Orient, de là les Rouges eaux,

Passent la Mer en ceste Europe froide,

Pour s’accointer des noirs, & laidz Corbeaux

Dessoubz la Bise impetueuse, & roide.
CCLVIII [=CCXLVIII] .
Ce mien languir multiplie la peine

Du fort desir, dont tu tiens l’esperance,

Mon ferme aymer t’en feit seure, & certaine,

Par lon travail, qui donna l’asseurance,

Mais toy estant fiere de ma souffrance,

Et qui la prens pour ton esbatement,

Tu m’entretiens en ce contentement

(Bien qu’il soit vain) par l’espoir, qui m’attire,

Comme vivantz tout d’un sustantement

Moy de t’aymer, & toy de mon martyre.