Mais Musique Alors …

L’atmosphère dort, claire et lumineuse ;
Un soleil ardent rougit les houblons ;
Aux champs, des monceaux de beaux épis blonds
Tombent sous l’acier de la moissonneuse.

Sonore et moqueur, l’écho des vallons
Répète à plaisir la voix ricaneuse
Du glaneur qui cherche avec sa glaneuse,
Pour s’en revenir, des sentiers plus longs.

Tout à coup éclate un bruit dont la chute
Retentit au loin, et que répercute
Du ravin profond le vaste entonnoir.

N’ayez point frayeur de ce tintamarre ?…
C’est quelque nemrod qui, de mare en mare,
Poursuit la bécasse ou le canard noir.

Or Août Qui Apporte

Triste penser, en prison trop obscure,
L’honneur, le soin, le devoir et la cure
Que je soutiens des malheureux soudards,
Devant mes yeux desquels j’ai la figure,
Qui par raison et aussi par nature
Devaient mourir entre piques et dards,
Plutôt que voir fuir leurs étendards,
Quand de te voir j’ai perdu l’espérance.
Me font perdre de raison l’attrempance*.

Toujours Amour par fermeté procure
Qu’à désespoir point ne fasse ouverture ;
Mais tous malheurs viennent de tant de parts
Qu’ils me rendent indigne créature,
Tant que d’erreur à mon chef fais ceinture.
Ces yeux baignés vers toi font les regards,
Ne faisant plus contre ennui les remparts ;
Si n’est avoir ton nom en révérence,
Quand de te voir j’ai perdu l’espérance.

Mais je ne sais pourquoi tourna l’augure
En mal sur moi : car ma progéniture
Eut tant de bien, qu’en tous lieux fut épars.
Plaisir pour deuil était lors leur vêture ;
Plaisante et douce y semblait nourriture
De leurs sujets gardant brebis ès parcs,
Toujours battirent lions et léopards ;
Mais j’ai grand’peur n’avoir tel heur en France,
Quand de te voir j’ai perdu l’espérance.

Oh ! grande Amour, éternel, sans rompture**,
Dont l’infini est juste la mesure,
Dismoi, perdraije à jamais ta présence ?
Donc, brief verras sur moi la sépulture :
L’esprit à toi, pour le corps pourriture,
Quand de te voir j’ai perdu l’espérance.

(*) modération
(**) rupture

Or Qu’il Soit De Vivre …

(extrait)

Mais quoi ! je n’ai plus de pensées !
Elles ont pâli sous mes pleurs ;
L’air de Paris les a glacées,
Comme l’hiver glace les fleurs !
De mes derniers accords vibrante,
Comme la voix d’une mourante,
Ma lyre se tait pour toujours :
Adieu donc, sainte poésie !…
Hélas ! mon coeur t’avait choisie
Pour appuyer mes tristes jours !

Paroisse Du Vent …

Un peu devant le jour quand l’Aube bigarrée
De brun, blanc, jaune et bleu montre son front brillant,
Éclaircissant le ciel du côté d’Orient,
Et quand le soleil sort de la mer azurée,

Je songeais ce matin que j’étais à l’entrée
Du beau verger d’Amour, et qu’un désir ardent
Me fit entrer au fond où j’allais regardant
Cent arbres inconnus en toute autre contrée.

Entre autres un rameau d’un fruit d’or se bravait,
Tel que l’Hespérien ainsi qu’on dit avait.
Soudain pour le cueillir dessus l’arbre je monte,

Mais une branche alors se rompit dessous moi,
Tellement qu’accroché à l’arbre en grand émoi
Je béais à ce fruit avecque peine et honte.

Et C’est Lui, Comme Un Matelot

Je ne sais à quoi vous pensez
De porter si riche coiffure
Dessus vos cheveux agencés
Par art, par ordre et par figure ;

Rien ne vous sert aucunement
De porter au bout de l’oreille
Un si riche et gros diamant,
Qui est de valeur non pareille.

De quoi sert qu’un riche collet
Si mignardement se replisse
Autour de votre col de lait,
Plein de mignardise et délice ?

De quoi sert qu’à toute heure ainsi
Vous fardiez votre beau visage,
Et pincetiez votre sourcil,
Et serriez tant votre corsage ?

De quoi vous sertil de porter
Autour du col tant de parures ?
Et d’y voir luire et éclater
Tant de rubis et de dorures ?

De quoi sertil que tous les jours
Si brave et pompeuse on vous voit,
Portant des robes de velours,
Ou d’une autre étoffe de soie ?

De quoi vous sertil de porter,
Tout chamarré de bourderie,
Un coutillon qui peut coûter
Une somme presque infinie ?

Que vous sert coutumièrement
Vous rompre l’estomac d’un busque ?
Et que votre beau vêtement
Sente l’ambre gris et le musque ?

Quittez toutes ces choseslà,
Dont pas une n’est naturelle,
Hélas, à mon dam, sans cela,
Je ne vous trouve que trop belle !

Et Je M’en Reviens De Mer

Je ne suis qu’un viveur lunaire
Qui fait des ronds dans les bassins,
Et cela, sans autre dessein
Que devenir un légendaire.

Retroussant d’un air de défi
Mes manches de mandarin pâle,
J’arrondis ma bouche et j’exhale
Des conseils doux de Crucifix.

Ah ! oui, devenir légendaire,
Au seuil des siècles charlatans !
Mais où sont les Lunes d’antan ?
Et que Dieu n’estil à refaire ?

(Locutions des Pierrots, XVI)

Et Maintenant Nuit …

Je n’escris point d’amour, n’estant point amoureux,
Je n’escris de beauté, n’ayant belle maistresse,
Je n’escris de douceur, n’esprouvant que rudesse,
Je n’escris de plaisir, me trouvant douloureux ;

Je n’escris de bonheur, me trouvant malheureux,
Je n’escrisde faveur, ne voyant ma Princesse,
Je n’escris de trésors, n’ayant point de richesse,
Je n’escris de santé, me sentant langoureux :

Je n’escris de la Court, estant loing de mon Prince,
Je n’escris de la France, en estrange province,
Je n’escris de l’honneur, n’en voyant point icy ;

Je n’escris d’amitié, ne trouvant que feintise,
Je n’escris de vertu, n’en trouvant point aussi,
Je n’escris de sçavoir, entre les gens d’eglise.

Et Voile À Nul Souffle Bercée

Je ressemble en aimant au valeureux Persée
Que sa belle entreprise a fait si glorieux,
Ayant d’un vol nouveau pris la route des dieux,
Et sur tous les mortels sa poursuite haussée.

Emporté tout ainsi de ma haute pensée
Je vole aventureux aux soleils de vos yeux,
Et vois mille beautés qui m’élèvent aux cieux
Et me font oublier toute peine passée.

Mais, hélas ! je n’ai pas le bouclier renommé
Dont contre tous périls Vulcain l’avait armé,
Par lequel sans danger il put voir la Gorgone.

Au contraire à l’instant que je m’ose approcher
De ma belle Méduse inhumaine et félonne,
Un trait de ses regards me transforme en rocher.

Horloge Admirable

La douce nuit vers elle est venue,
Et dans le sommeil de ses yeux
Les étoiles sont apparues.

Aucune autre humaine pensée
Que ce rayonnement des cieux,
En son rêve n’est descendue.

Comme une prière exaucée,
Souriante, heureuse, bercée,
Elle s’est endormie en Dieu.

Son souffle s’apaise peu à peu,
Mais les étoiles continuent
A briller dans son rêve bleu.

Ici, C’est Un Vieil Homme De Cent Ans

Le temps, maître de tout, ternit ce paysage,
Que Flore embellissait des marques de ses pas ;
Et montrant des défauts, où l’on vit des appas,
Il fait un triste lieu de ce plaisant bocage.

Il réduit une ville en un désert sauvage,
Il met comme il lui plaît les empires à bas ;
Il change les esprits ainsi que les États,
Et fait un furieux du peuple le plus sage.

Il étouffe la gloire, il éteint le renom,
Il plonge dans l’oubli le plus illustre nom,
Il comble de malheurs la plus heureuse vie ;

Il détruit la nature, il éclipse le jour ;
Bref, il peut effacer les beautés de Silvie,
Mais il ne peut jamais effacer mon amour.

L’ange

Il est ainsi de pauvres coeurs
Avec, en eux, des lacs de pleurs,
Qui sont pâles, comme les pierres
D’un cimetière.

Il est ainsi de pauvres dos
Plus lourds de peine et de fardeaux
Que les toits des cassines brunes,
Parmi les dunes.

Il est ainsi de pauvres mains,
Comme feuilles sur les chemins,
Comme feuilles jaunes et mortes,
Devant la porte.

Il est ainsi de pauvres yeux
Humbles et bons et soucieux
Et plus tristes que ceux des bêtes
Sous la tempête.

Il est ainsi de pauvres gens,
Aux gestes las et indulgents,
Sur qui s’acharne la misère,
Au long des plaines de la terre.

Le Consul Anglais

Ah ! sans Lune, quelles nuits blanches,
Quels cauchemars pleins de talent !
Voisje pas là nos cygnes blancs ?
Vienton pas de tourner la clanche ?

Et c’est vers toi que j’en suis là,
Que ma conscience voit double,
Et que mon coeur pêche en eau trouble,
Ève, Joconde et Dalila !

Ah ! par l’infini circonflexe
De l’ogive où j’ahanne en croix,
Vendsmoi donc une bonne fois
La raison d’être de Ton Sexe !

À Ma Soeur Marie

Ma Soeur Marie, Ma Soeur Marie,
Et qui m’avez aussi quitté,

Comme souriait à la vie
Un dimanche d’aprèsdîné,

Alors qu’avril, lumière luie,
Telle d’un adventice été,

Et lilas branches refleuries
Chantaient dans l’air printemps qui naît,

Ma Soeur Marie, Ma Soeur Marie,
Et qui m’avez alors quitté.

Ma Soeur Marie, Ma Soeur Marie,
Qui souriiez triste à la vie,

Ma Soeur qui aviez trop rêvé
Aux grands ciels bleus du paradis

Et de ne l’avoir approché,
Gardiez en vous un coeur contrit,

Ma soeur parfois et qui riiez,
Mais plus souvent avez pleuré,

Ma soeur qui n’avez pas trouvé
Le bonheur que vous attendiez.

*

Ma soeur alors un peu déçue,
Qui avez su les jours de pluie,

Mais n’avez eu la part élue
Qui donne au coeur foi dans la vie,

Ma Soeur dont les yeux étaient gris,
C’était en eux votre âme luie,

Et comme un miroir sans secret,
Vous disant douce, sûre et vraie,

Dans une tendresse alanguie,
Où parlait tout bas le regret.

*

Ma Soeur souvent qui revenez
Dans les nuits qui nous font croyance,

Des rêves en soi que l’on fait,
Ma Soeur alors qui revenez,

Vous souvientil de notre enfance
Làbas dans la maison aimée,

Quand c’était vous en robe blanche
Et comme une vierge parée,

Qui les écoutiez, les dimanches,
À SaintPaul, les heures sonner?

Ma Soeur vous souvientil encor
Des roses que tant vous aimiez,

Quand au printemps, le soleil d’or
Dans notre jardin descendait,

Faisant clarté sur toutes choses
Après les grands hivers moroses

De brume, de vent et de froid,
Dont le fleuve disait l’émoi,

Ma Soeur vous souvientil encor
Des roses lors que vous cueilliez ?

*

Ma Soeur Marie, Ma Soeur Marie,
Après, ce fut vous dans la vie,

Où les jours viennent, les jours passent,
Faisant coeur lourd ou l’âme lasse,

Quand le bonheur qu’on a rêvé
N’a pas été, las ! approché,

Et vous n’avez pu l’oublier,
Ma Soeur Marie, Ma Soeur Marie,

Et d’avril une aprèsdîné,
Ma Soeur, vous nous avez quitté.

*

Ma Sceur à présent qui dormez,
Làbas, à côté de mon père,

Au long des jours qu’ont les années
Dites de printemps ou d’hiver,

Ma Soeur làbas qui m’attendez,
Dans la nuit noire de la terre,

Pour être un jour à vos côtés
Lorsque mon heure aura sonné,

Ma Soeur Marie, Ma Soeur aimée,
Vous aussi qui avez souffert,

Ce sera nous lors comme avant
Réunis, mais dans le sommeil,

Et dans la paix que l’on attend
Après sa vie sous le soleil.

D’anciennement Transposé (ii)

Là me tiendrai, où à présent me tien,
Car ma maîtresse au plaisant entretien
M’aime d’un coeur tant bon et désirable
Qu’on me devrait appeler misérable,
Si mon vouloir était autre que sien.

Et fusse Hélène au gracieux maintien
Qui me vînt dire : ‘ Ami, fais mon coeur tien ‘,
Je répondrais : ‘ Point ne serai muable :
Là me tiendrai. ‘

Qu’un chacun donc voise chercher son bien
Quant est à moi, je me trouve très bien.
J’ai Dame belle, exquise et honorable.
Parquoi, fusséje onze mil ans durable,
Au Dieu d’amour ne demanderai rien :
Là me tiendrai.

De Visitation

En quel fleuve areneux jaunement s’écouloit
L’or, qui blondist si bien les cheveux de ma dame ?
Et du brillant esclat de sa jumelle flamme,
Tout astre surpassant, quel haut ciel s’emperloit ?

Mais quelle riche mer le coral receloit
De cette belle levre, où mon desir s’affame ?
Mais en quel beau jardin, la rose qui donne ame
A ce teint vermeillet, au matin s’estaloit ?

Quel blanc rocher de Pare, en etofe marbrine
A tant bien montagné ceste plaine divine ?
Quel parfum de Sabée a produit son odeur ?

O trop heureux le fleuve, heureux ciel, mer heureuse,
Le jardin, le rocher, la Sabée odoreuse,
Qui nous ont enlustré le beau de son honneur !