Sonnet Mis Dans Le Petrarque De Feu Monseigneur

le Duc d’Orleans
Rien ne se faict des grans en ces bas lieux

Que du hault Ciel le cours n’ayt ordonné,

Et s’on vous veoit, Monsieur, tant adonné

Au vray tuscan, c’est ouvraige des dieux.
A qui pourroit ce langaige seoir mieulx

Qu’à vous, qui seul au monde avez donné

Certain espoir de vous veoir couronné

Roy d’Italie hault et victorieux ?
Donques lisez avec heureux presaige

Les los de Laure, esperant par voz faictz

De verd laurier les honneurs plus perfaictz.
Illustrez tant de triumphes nostre aage,

Que cest honneur advienne à ce Petrarque,

D’appartenir au grand Charles Monarque.

Translat D’un Sonnet Ytalien

Nyer ne puis, Roy François, nullement,

Que je ne sente encores quelque flamme

D’amour au cueur qui peu à peu l’entame

Pour le submectre à elle entierement.
Mays estant plain d’un desir seullement,

C’est de vous suyvre et du corps et de l’ame,

Je luy resiste et faiz en sorte que ame

N’a sur mon cueur entier commandement.
Ce neantmoins les travaulx anciens

Craindre me font que fortune nuysante

Ne me remecte aux amoureux lyens.
Se elle le fait, soit du moins l’amour telle,

Que de servir au monde je me vente

Le Roy plus grant et la dame plus belle.

Treizain

Par l’ample mer, loin des ports et arènes

S’en vont nageant les lascives sirènes

En déployant leurs chevelures blondes,

Et de leurs voix plaisantes et sereines,

Les plus hauts mâts et plus basses carènes

Font arrêter aux plus mobiles ondes,

Et souvent perdre en tempêtes profondes ;

Ainsi la vie, à nous si délectable,

Comme sirène affectée et muable,

En ses douceurs nous enveloppe et plonge,

Tant que la Mort rompe aviron et câble,

Et puis de nous ne reste qu’une fable,

Un moins que vent, ombre, fumée et songe.

Voyant Ces Monts De Veue Ainsi Loingtaine

Voyant ces monts de veue ainsi lointaine

Je les compare à mon long desplaisir.

Haut est leur chef, et hault est mon desir,

Leur pied est ferme et ma foy est certaine.
D’eux mainct ruisseau coule et mainte fontaine,

De mes deux yeulx sortent pleurs à loisir ;

De forts souspirs ne me puis dessaisir,

Et de grands vents leur cime est toute plaine.
Mille troupeaux s’y promènent et paissent,

Autant d’amours se couvent et renaissent ;

Dedans mon coeur, qui seul est leur pasture.
Ils sont sans fruict, mon bien n’est qu’apparence,

Et d’eulx à moy n’a qu’une difference,

Qu’en eux la neige, en moy la flamme dure.

Ce Sonet Fut Faict Au Nom De Madamoiselle De Traves

Helene de Clarmont qui depuis a esté Madame de Grammont,

pour responce à un aultre sonet d’un Italien qui avoit esté

serviteur de feu sa mere Madame de Traves Helene de Boissy
Si l’amitié chaste, honorable et saincte

Que vous avez long temps porté à celle

Dont je nasquy n’a nulle aultre estincelle

Que de mon feu, elle est morte et extainte.
Car quelle forme en moy peult estre empreincte

De sa beaulté et louange immortelle,

Veu que je suis (si on regarde à elle)

Au pres du vif une figure paincte ?
Servez la donc, honorant sa memoire,

Et moy, voyant vostre amour et sa gloire,

Cognoistray mieulx mon imperfaiction ;
Ou s’il est vray qu’en rien je luy ressemble,

C’est seullement de ce qu’en moy s’assemble

Toute envers vous son obligation.

Sonnet En La Naissance De Monseigneur Le Duc De Bretaigne

qui fut apres l’eclipse du soleil qui fut en Jenvyer
Un grand devin tost apres la naissance

Du nouveau duc à l’oracle s’enquit

Pour quoy le jour qu’entre nous il nasquit

De neige il cheult en tous lieux abundance.
Pour vous donner dict le dieu cognoissance

Qu’onques nul jour estre tant ne requit

Marqué de blanc pour debvoir et acquit

D’eterniser si grande esjouyssance.
Qui te feit donc, ô Phoebus (dict le prestre),

Perdre en ce mois ta lueur coustumiere,

Puis te coucher alors qu’il vouloit naistre ?
Besoing n’aviez de ma clarté premiere

(Dict Apollo) venant à comparoistre

Nouveau Soleil et plus grande lumiere.

Cheveux D’argent Refrangé Et Retort

Cheveux d’argent refrangé et retort,

Espars au tour d’un visaige doré ;

Frond refroncy qui m’as decolloré

Me conviant d’aymer mesme la mort

Te voyant butte et d’amour et de mort ;
Oeil de pur nacre, oeil qui fuis à grand tort

Tout oeil cherchant quelque object honoré ;

Nez de pourfire et brunze elabouré,

Sur qui l’envye ne feit onc nul effort ;
Sourcy d’estuch droict et continué,

Qui n’as en rien le tour diminué

De l’ample bouche azuree et celeste ;
Dens qui formez entre geaist et hebeine

Mille propoz qui me tiennent en peine,

Sentez vous point mon mal aspre et moleste ?

Sonnet Faict Apres Le Sermon Du Jour De La Trinité 1548

à Esclairon
Je suis jaloux, je le veulx confesser,

Non d’aultre amour qui mon coeur mette en crainte,

Mais des amys de la parolle saincte,

Pour qui j’ai veu madame me laisser.
Je commençois à propos luy dresser

Du jeune archier dont mon ame est attainte,

Quand, s’esloignant de moy et de ma plainte,

A un prescheur elle alla s’adresser.
Qu’eussé je faict, fors souffrir et me taire ?

Il devisa du celeste mistere,

De trois en un et de la passion ;
Mais je ne croy qu’elle y sceut rien comprendre

Quand l’union de deux ne sçait apprendre,

Ny de ma croix avoir compassion.

De Monsieur De Saint Gelais Pour Mettre Au Devant

de l’Histoire des Indes
Si la merveille unie à verité

Est des espritz delectable posture,

Bien debvra plaire au monde la lecture

De ceste histoire et sa varieté.
Autre ocean, d’aultres bords limité

Et aultre ciel s’y veoit, d’aultre nature ;

Aultre bestail, aultres fruictz et verdure,

Et d’aultre gent le terrain habité.
Heureux Colom, qui premier en fiz queste,

Et plus heureux qui en faira conqueste,

L’un emisphere avec l’autre unissant.
C’est au dauphin à veoir ces mers estranges,

C’est à luy seul à remplir de louenges

La grand rondeur du paternel croissant.

Sonnet Mis Au Devant D’un Petit Traicté Que Je Feis

intitulé  » Advertissement sur les jugemens d’Astrologie,

A une studieuse Damoiselle  »
Ne craignez point, plume bien fortunee

Qui vers le ciel vous allez eslevant,

Faire ruyne, Icarus ensuivant,

Qui trop haulsa l’oesle mal empennee.
Du beau soleil où estes destinee

Vous n’irez point la chaleur esprouvant,

Mais deviendrez, soubs ses raiz escrivant,

De sa clarté belle et enluminee.
Et si vollant parmy le grand espace

De ses vertuz quelque feu concevez,

Ja moins pourtant ne vous en eslevez ;
Ce ne sera feu qui brusle ou defface,

Mais bien faira sa divine estincelle

Comme Phenix revivre et vous et elle.

Du Roy Henry Au Commencement De Son Regne

J’estois assis au meilleu des neuf seurs,

Libre et distraict des pensees mortelles,

Si commencea à chanter l’une d’elles,

Chant qui m’emplit d’infinies doulceurs :
Assemblez vous (dict elle) ô proffesseurs

Des bonnes ars et des sciences belles,

Pour consacrer louenges eternelles

Au plus grand Roy des Rois voz deffenseurs.
Dictes comment sa puissance estandue,

Si longuement des peuples attendue,

Faict d’or le siecle et les hommes contens,
Et comme il rend heureuse la memoire

Du bon François, adjoustant à sa gloire

Ce que l’autumne adjouste au beau printemps.

Du Triste Coeur Vouldrois La Flamme Estaindre

Du triste coeur vouldrois la flamme estaindre,

De l’estomac les flesches arracher,

Et de mon col le lien destacher,

Qui tant m’ont peu brusler, poindre et estraindre ;
Puis l’ung de glace et l’aultre de roc ceindre,

Le tiers de fer apris à bien trencher,

Pour amortir, repousser et hascher

Foeuz, dardz et neuds, sans plus les debvoir craindre.
Et les beaux yeulx, la bouche et main polie,

D’où vient chaleur, traict et reth si soubdaine,

Par qui amour m’ard, me poinct et me lye,
Vouldrois tourner eulx en claire fontaine,

L’aultre en deux brins de Corail joinctz ensemble,

L’autre en yvoire, à qui elle ressemble.

D’un Bouquet D’oeillets Gris Et Rouges

Ces six oeillets mêlés en cette guise

Vous sont par moi ce matin envoyés,

Pour vous montrer, par ceux de couleur grise,

Que j’ai du mal plus que vous n’en croyez ;

Vous suppliant que vous y pourvoyiez,

Les rouges sont plainte en l’autre moitié,

Non point de vous, mais du Dieu sans pitié

Qui de mon sang prend vie et nourriture ;

Et tous ensemble, ayant de leur nature

Brève saison, vous portent ce message

Que la beauté est un bien qui peu dure,

Et que qui l’a la doit mettre en usage.

D’un Charlatan

Un charlatan disait en plein marché

Qu’il montrerait le diable à tout le monde ;

Si n’y eût nul, tant fût-il empêché,

Qui ne courût pour voir l’esprit immonde.

Lors une bourse assez large et profonde

Il leur déploie, et leur dit :   » Gens de bien,

Ouvrez vos yeux ! Voyez ! Y a-t-il rien ?

– Non, dit quelqu’un des plus près regardants.

– Et c’est, dit-il, le diable, oyez-vous bien ?

Ouvrir sa bourse et ne voir rien dedans. « 

D’un Present De Rozes

Ces rozes cy par grande nouveauté

Je vous envoye et en ay bien raison,

Puis que c’est fleur qui sans comparaison

Sur toutes fleurs tient la principaulté.
Sur les beaultez telle est vostre beaulté,

Et comme en France à la froide saison

La roze est rare et n’en est pas foison,

Rare est aussi ma grande loiaulté.
Si donc vous doibt la roze appartenir,

Aussi le don et la signiffiance

Mieulx que de moy ne vous pouvoit venir,
Car comme au froid elle a faict resistance,

J’ay contre envye aussy sceu maintenir

Mon bon vouloir, ma foy et ma constance.