Lumière

Perdu dans les brouillards du sophisme et du doute,
Le monde, dans un noir tournoîment emporté,
S’effarait, quand soudain retentit sur la route
La voix de l’immanente infaillibilité.

Et l’on vit, aveuglant les fils de Zoroastre,
Perçant l’ombre où la haine occulte écume encor,
Brillante des clartés que verse un lever d’astre,
Resplendir la tiare aux trois couronnes d’or.

Triple soleil d’espoir éclatant dans la brume
Du sombre gouffre humain. Triple feu du flambeau
Que Rome aux chandeliers à sept branches allume.
Triple splendeur de Paul s’élançant du tombeau.

Hosanna ! Béni soit Léon, l’homme-lumière,
L’être divinisé, l’être immatériel,
L’âme, l’élu, le saint, l’ange intermédiaire
Entre Job et Jésus, entre l’homme et le ciel.

Il n’a plus qu’un lambeau de pourpre et de couronne,
Mais cet humble martyr qui pleure et qui sourit,
Ce divin qui bénit, ce clément qui pardonne,
À jamais reste roi par le verbe et l’esprit.

Ce souverain qui n’a que son titre de père ;
Qui, pour sceptre, n’a plus qu’un roseau de pasteur,
Ce prince de douleur, d’angoisse et de misère,
Apparaît à nos yeux comme un triomphateur.

Au-dessus de ces fronts royaux que l’anarchie
Menace, beau de calme et de sérénité,
Il se dresse, et l’on voit sur sa tête blanchie
Flotter comme une vague aube d’éternité.

Il parle, et l’Occident se prosterne en prière ;
Il appelle, et, là-bas, l’Orient, solennel,
Dans la chape d’argent de sa gloire première,
Exulte au cri du pape et vibre à son appel.

Les profondeurs de l’autre azur frémissent toutes,
Et la Miséricorde en pleurs, sur l’univers
Épandant les trésors des suprêmes absoutes,
Rouvre les cieux fermés et ferme les enfers.

De l’aurore au couchant, l’encyclique féconde,
Dans le déclin du grand siècle qui va finir,
Sous le souffle de Dieu, s’en va de par le monde
Répandre amour et paix, consoler et bénir.

Gloire au nouveau Jean ! gloire à l’aigle des symboles !
Gloire au révélateur des secrets de Sion !
Au voyant dont le front constellé d’auréoles
S’incline sous le vent de l’inspiration !

Béni soit-il, celui dont le vaste génie,
Sur l’abîme du dogme ancien toujours nouveau,
Ouvrant une nouvelle échappée infinie,
Voit plus large, descend plus profond, va plus haut.

Gloire au Buonarotti de la foi catholique,
Qui bâtit, sur le roc de Pierre, un monument
Taillé dans le carrare et dans le pentélique,
Éblouissant d’azur, d’or et de diamant.

Ma France

Français je suis, je m’en vante,
Et très haut, très clair, très fort,
Je le redis et le chante.
Oui, je suis Français d’abord.
Mais, n’ayez soupçon ni doute,
Pour le loyal que je suis,
La France, où mon âme est toute,
Ma France, c’est mon pays.

Ma France, l’intime France,
C’est mon foyer, mon berceau,
C’est le lieu de ma naissance,
Dans ce qu’il a de plus beau ;
C’est la terre où s’enracine
L’érable national,
C’est le ciel où se dessine
La croix du clocher natal.

La douce image de l’autre
Tremble encore dans nos yeux.
Laquelle aimé-je ? La nôtre ?
Je les aime toutes deux !
Indivisibles patries,
Ces deux Frances, pour toujours,
De tout notre coeur chéries,
Ne font qu’une en nos amours.

Qu’un lâche à sa race mente ;
Moi, je suis Français d’abord.
Je le dis et je le chante
Très haut, très clair, et très fort.
Mais, n’ayez soupçon ni doute,
Pour le loyal que je suis,
La France où mon âme est toute,
Ma France, c’est mon pays.

Ma Lointaine Aïeule

Par un temps de demoiselle,
Sur la frêle caravelle,
Mon aïeule maternelle,
Pour l’autre côté de l’Eau,
Prit la mer à Saint-Malo.

Son chapelet dans sa poche,
Quelques sous dans la sacoche,
Elle arrivait, par le coche,
Sans parure et sans bijou,
D’un petit bourg de l’Anjou.

Devant l’autel de la Vierge,
Ayant fait brûler le cierge
Que la Chandeleur asperge,
Sans que le coeur lui manquât,
La terrienne s’embarqua.

Femme de par Dieu voulue,
Par le Roy première élue,
Au couchant, elle salue
Ce lointain mystérieux,
Qui n’est plus terre ni cieux.

Et tandis que son oeil plonge
Dans l’azur vague, elle songe
Au bon ami de Saintonge,
Qui, depuis un siècle, attend
La blonde qu’il aime tant.

De la patrie angevine,
Où la menthe et l’aubépine
Embaument val et colline,
La promise emporte un brin
De l’amoureux romarin.

Par un temps de demoiselle,
Un matin dans la chapelle,
Sous le poêle de dentelle,
Au balustre des époux,
On vit le couple à genoux.

Depuis cent et cent années,
Sur la tige des lignées,
Aux branches nouvelles nées,
Fleurit, comme au premier jour,
Fleur de France, fleur d’amour.

Ô mon coeur, jamais n’oublie
Le cher lien qui te lie,
Par-dessus la mer jolie,
Aux bons pays, aux doux lieux,
D’où sont venus les Aïeux.

Mirages

Dans le repli d’une anse fraîche
Où tremble le moelleux reflet
D’un clair ciel rose et violet,
Sommeille le bateau de pêche.

Sur l’eau qui s’est agatisée,
Dès le jour, encore endormi,
Un vent léger souffle à demi
Par brève et rythmique risée.

Mais la vague au large moutonne.
Et dans les échos réveillés
Poulent déjà les sons mouillés
D’un lourd clapotis monotone.

Enlaçant la coque de chêne,
Les flots aux douceurs de velours
Montent, montent, montent toujours.
Le bateau tire sur sa chaîne.

Il semble que le flot attire
La barque, et qu’un doux souffle d’air
La pousse vers la belle mer
Qui soupire, chante, et soupire.

On croit entendre sur les ondes
Des appels pareils aux appels
Qui viennent des verts archipels
Où chantent les sirènes blondes.

Au large fleurissent les îles.
Là-bas, sous des ciels toujours beaux,
Bleuit le golfe où les vaisseaux
Vont sur des flots toujours tranquilles.

Dès longtemps un rêve me hante :
Je veux, au risque d’y mourir,
Au hasard des vagues courir
La mer périlleuse et tentante.

Des voix qui viennent de la grève
M’ont dit que les vents sont mauvais.
Je n’écoute rien. Je m’en vais,
Bercé par les rythmes du rêve.

Dussé-je faire mille lieues
Il faut que j’atteigne ces bords
Qui palpitent aux frais accords
Des chimères roses et bleues.

J’irai, suivant ma fantaisie,
Boire aux ruisseaux harmonieux
Où croît, aux caresses des cieux,
La fleur d’or de la poésie.

J’ai pour étoile, l’Art antique,
Le Beau, ce pôle dont l’aimant
Nous attire éternellement
Et j’ai l’espoir pour viatique.

Missive

À M. et Mme Louis Fréchette.

Le poète,
À la grâce comme au talent,
Souhaite
Un long cycle de jours de l’an.

Le ciel veuille
Que nul âpre souffle inhumain
N’effeuille
Les fleurs qui sèment leur chemin.

Que la lyre
Toujours unisse au clair accord
Du rire
Le rythme des sept cordes d’or.

Notre Terre

Terre, dont les âpres rivages
Et les promontoires géants
Refoulent les vagues sauvages
Que soulèvent deux océans ;

Terre qui, chaque avril, émerges,
Toute radieuse, à travers
La cendre de tes forêts vierges
Et la neige de tes hivers ;

Terre richement variée
De verdure et de floraisons,
Que le Seigneur a mariée
Au Soleil des quatre saisons ;

Reine des terres boréales,
Qui, sans mesure, donnes l’or,
L’or et l’argent des céréales,
Sans épuiser son grand trésor ;

Terre qui, d’un prime amour veuve,
N’a cessé de donner le sein
Au peuple, qui de toute épreuve,
Échappa toujours, sauf et sain ;

Terre de la persévérance,
Terre de la fidélité,
Vivace comme l’espérance,
Sereine comme un ciel d’été ;

Terre dont la race évolue
En nombre, en verdeur, en beauté,
Notre Terre, je te salue,
Avec amour, avec fierté !

Patrie Intime

Je veux vivre seul avec toi
Les jours de la vie âpre et douce,
Dans l’assurance de la Foi,
Jusqu’à la suprême secousse.

Je me suis fait une raison
De me plier à la mesure
Du petit cercle d’horizon
Qu’un coin de ciel natal azure.

Mon rêve n’ai jamais quitté
Le cloître obscur de la demeure
Où, dans le devoir, j’ai goûté
Toute la paix intérieure.

Et mon amour le plus pieux,
Et ma fête la plus fleurie,
Est d’avoir toujours sous les yeux
Le visage de ma patrie.

Patrie intime de ma foi,
Dans une immuable assurance,
Je veux vivre encore avec toi,
Jusqu’au soir de mon espérance.

Primeroses

Ces délicieuses fleurs roses,
Grandes ouvertes ou mi-closes,
Me soufflent de tant douces choses
Et fleurent si frais et si doux,
Que, bien sûr, et corolle et tige,
Recèlent par quelque prodige,
Quelque chose qui vient de vous.

Troublant et capiteux arôme !
Mon cœur, comme l’air s’en embaume,
Et, grise, je pars au royaume
Du rêve, où mes espoirs défunts,
Où mes illusions dernières,
Comme ces roses printanières,
Ont vécu leurs premiers parfums.

Québec

Comme un factionnaire immobile au port d’arme,
Dans ces murs où l’on croit ouïr se prolonger
Le grave écho lointain d’un qui vive d’alarme,
À ses gloires Québec semble encore songer.

L’humble paix pastorale a replié son aile
Sur l’âpre terre où gît le sombre camp des morts :
Du bugle ensanglanté, la plaine solennelle
N’entend plus retentir les tragiques accords.

Au flanc de la redoute, aux poternes ouvertes,
Aux créneaux de la tour, aux brèches des remparts,
La mousse dont l’avril a teint les franges vertes,
Suspend ses verts pavois et ses verts étendards.

Au port ne viendront plus mouiller les caravelles.
Qu’importe ? contre toute espérance, on attend.
On attend qu’on nous fasse assavoir des nouvelles
Des bourgs d’où sont venus les purs Français d’antan.

Hanté du souvenir qui le tient en tristesse,
De par delà les mers, du lointain, de là-bas.
L’ancien logis qu’enchante une immortelle hôtesse,
De jours en jours attend quelqu’un qui ne vient pas.

Souventes fois, la nuit, comme aux jours des grands sièges,
Vibrent d’étranges sons de cors et de tambours :
Et, souvent, l’on a cru voir de pompeux cortèges
Défiler, radieux, sous l’ombre des faubourgs.

Une garde fantôme, une ronde macabre,
Passe, marchant à pas sonore et régulier,
Et l’on entend tinter des cliquetis de sabre
Sur les marches de bois du gothique escalier.

Ô Québec, reste fier, reste haut sur la rampe
Que dore le passé. Pour nous hausser le coeur,
Pour brandir fièrement les couleurs de ta hampe,
Sois-tu toujours debout, soit-tu toujours vainqueur !

Tant que les doux rivaux du divin Crémazie,
Inclinés sous le vol d’un lyrisme idéal,
Invoquant à genoux la sainte poésie,
Chanteront à plein coeur l’hymne national :

Tant que le pur accent d’une langue immortelle
Vibrera dans l’ancien parler pur de chez nous ;
Tant qu’un rayon d’amour luira dans la prunelle
De la Canadienne aux clairs jolis yeux doux !

À plein ciel, sur les toits, sur les places publiques,
Les hivers succédant aux hivers, neigeront.
Les châsses où la France a serti ses reliques
Sous leur rouille de gloire oncques ne périront.

Aujourd’hui le coeur s’ouvre, et tout revit. Sur l’onde
Dansent les rayons d’or du clair soleil pascal.
Le roc s’ouvre. Qui vive ?… Il faut que l’on réponde,
Sans peur, à haute voix : Frontenac et Laval.

Roses D’automne

Aux branches que l’air rouille et que le gel mordore,
Comme par un prodige inouï du soleil,
Avec plus de langueur et plus de charme encore,
Les roses du parterre ouvrent leur coeur vermeil.

Dans sa corbeille d’or, août cueillit les dernières :
Les pétales de pourpre ont jonché le gazon.
Mais voici que, soudain, les touffes printanières
Embaument les matins de l’arrière-saison.

Les bosquets sont ravis, le ciel même s’étonne
De voir, sur le rosier qui ne veut pas mourir,
Malgré le vent, la pluie et le givre d’automne,
Les boutons, tout gonflés d’un sang rouge, fleurir.

En ces fleurs que le soir mélancolique étale,
C’est l’âme des printemps fanés qui, pour un jour,
Remonte, et de corolle en corolle s’exhale,
Comme soupirs de rêve et sourires d’amour.

Tardives floraisons du jardin qui décline,
Vous avez la douceur exquise et le parfum
Des anciens souvenirs, si doux, malgré l’épine
De l’illusion morte et du bonheur défunt.

Les Clochettes

Le carillon multicolore
Des clochettes au timbre clair
Tinte, étincelle, tinte encore
Et tintinnabule dans l’air.

C’est plaisir, quand la neige crie,
D’ouïr, mêlée au bruit banal
Du vent, l’allègre sonnerie
Du joyeux solstice hivernal.

Aux heures de la promenade,
Sur les places, de trois à cinq,
De l’esplanade à l’esplanade,
Du skating rink au skating rink.

Dans la brume aux teintes de cuivre
Où par un radieux ciel bleu,
Volent avec les fleurs du givre
Les vibrantes notes de feu.

Rapides traîneaux de Norvège,
Tout capitonnés et fleuris ;
Karrioles à triple siège,
Aux ondoyantes peaux d’ours gris ;

Sleighs bleus, sleighs verts, dont l’acier lisse,
Traçant un zigzaguant sillon,
Par les chemins irisés, glisse
Dans un vaporeux tourbillon.

En double file, sur la neige,
Secouant pompons et clinquants,
Se croisent triomphal cortège
Aux éclats des grands fouets claquants.

Au col du poney qui trottine,
Au poitrail des grands chevaux lourds,
Clochettes à voix argentine,
Gros grelots de bronze aux sons sourds.

Tintent et vannent à merveille.
Par les soirs et par les matins,
Vibre une gamme sans pareille
De dings dings dings et de tins-tins.

Il fait un froid de Sibérie.
Nargue du froid ! Vive l’hiver !
Vive l’électrique féerie
De ses kremlins de cristal vert !

Oh ! vive la belle gelée !
Oh ! le bel Hiver, c’est pour nous
Qu’il pique à sa tempe étoilée
Les fleurs toutes rouges du houx !

Ô gais cortèges, faites place !
Du haut des neigeux Labrador,
Hiver descent ; son char de glace
File au trot du renne aux fers d’or.

Salut, roi de l’Ourse, qui passes
Parmi les étincellements
Qu’à travers le bleu des espaces
Éparpillent tes diamants.

Drapons-nous de pourpre et d’hermine !
Sonnons l’olifant et le cor !
Que toute la ville illumine !
Que la fusée éclate encor !

Que tout chante ! Adossée à l’angle
D’un mur, une enfant aux yeux creux,
D’une voix que la bise étrangle,
Demande l’aumône aux heureux.

Devant ce haillon que flagelle
Le fouet des aquilons stridents,
Sans voir le pauvre être qui gèle
Et sanglote et claque des dents,

On passe. Le rire sonore
Des clochettes de nickel clair
Tinte, ironique, tinte encore
Et tintinnabule dans l’air.

Mais l’enfant que ce bruit harcèle
Aimerait mieux, mille fois mieux,
Ouïr tinter dans l’escarcelle
Le carillon des sous joyeux.

Hiver, que tes grelots de fête
N’attristent pas les indigents ;
Et vous, riches, faites la quête
Pour la Noël des pauvres gens.

Dans son étable qu’enténèbre
Le froid noir de la pauvreté,
Que le pauvre à son tour célèbre
La joyeuse Nativité.

Les Corbeaux

Les noirs corbeaux au noir plumage,
Que chassa le vent automnal,
Revenus de leur long voyage,
Croassent dans le ciel vernal.

Les taillis, les buissons moroses
Attendent leurs joyeux oiseaux :
Mais, au lieu des gais virtuoses,
Arrivent premiers les corbeaux.

Pour charmer le bois qui s’ennuie,
Ces dilettantes sans rival,
Ce soir, par la neige et la pluie,
Donneront un grand festival.

Les rêveurs, dont l’extase est brève,
Attendent des vols d’oiseaux d’or ;
Mais, au lieu des oiseaux du rêve,
Arrive le sombre condor.

Mars pleure avant de nous sourire.
La grêle tombe en plein été.
L’homme, né pour les deuils, soupire
Et pleure avant d’avoir chanté.

L’hirondelle Pieuse

Un soir, je vis une hirondelle
Descendre du haut du ciel bleu
Et s’élancer à tire d’aile
Sous les absides du saint lieu.

Et depuis, dans les vapeurs blanches
De l’encens, à vol doux, léger,
On voit, par l’église, aux dimanches,
Le pieux oiseau voltiger.

Au plein air, à la brise fraîche,
Le large seuil est grand ouvert :
Pauvre oisillon, qui donc t’empêche
De retourner au vallon vert ?

N’entends-tu pas, dans les campagnes,
La nuit, quand les cieux sont déserts,
Les cris perdus de tes compagnes,
Que chasse le froid des hivers ?

Par les coupoles ajourées,
Ne vois-tu pas, parfois, le soir,
Aux demi-lueurs des vêprées,
Zigzaguer un petit vol noir.

 » Viens ! dit une voix gazouillante ;
Là-haut, sur la tour, on t’attend ;
Avant qu’il neige, avant qu’il vente,
Hâte-toi, mon amour, viens-t’en ! »

Et, sur la tour, les camarades
Entre elles parlent de partir,
Et leurs brèves monosyllabes
Bruissent à n’en plus finir.

 » Viens, reprend la voix, viens, mignonne.
Entends-tu crier les halbrans ?
Plaintifs, colonne par colonne,
S’en vont les derniers émigrants.

Tes sœurs poussent des cris d’alarme :
Fuyons le froid ! fuyons la mort !
Réponds-moi, cruelle ! Quel charme
À ces voûtes t’enchaîne encor ?

Aurais-tu l’idée enfantine
De vivre ici, dorénavant,
Et de te faire sacristine,
Comme une fille du couvent ?

On ne vit point que de prière :
Pour les folâtres oisillons,
Un grain de mil vaut mieux, ma chère,
Que toutes les dévotions.

Préférerais-tu, pauvre folle,
Pour réciter tes oraisons,
Le ciel étroit d’une coupole,
Au plein ciel des grands horizons ?

Je n’ai jamais vu les corniches
Où tu sembles te plaire tant.
Valent-elles les vieilles niches
De nos bons vieux logis d’antan ?

Viens ! nous passerons par Venise,
Et nous referons, si tu veux,
De Messine jusqu’à Trévise,
Le tour des jolis pays bleus.

Des cathédrales florentines
Nous reverrons le fin décor,
Et de leurs cloches argentines
Nous entendrons les gammes d’or.

À Rome, à Ferrare, à Sienne,
De mille temples sans pareils,
Dans notre course aérienne,
Nous verrons les clochers vermeils.

Viens ! nous irons tout droit à Nice.
Oh ! viens, je suivrai, nuits et jours,
Toute aile et tout cœur, le caprice
D’une voyageuse au long cours.

Narguant le mistral et les pluies,
Nous nous cacherons dans les fleurs ;
Et puis, ma foi, si tu t’ennuies,
Nous irons nous aimer ailleurs.

Au son des claires mandolines,
Nous irons, par un beau matin,
Nous marier sur les collines
Du vert pays napolitain.

Nous choisirons ce coin tranquille,
Ce creux de ruine discret,
Où, le soir, une jeune fille
Vient s’agenouiller, en secret.

Sous le manteau de la madone,
Qu’un amandier toujours fleuri
De ses fleurs de neige couronne,
Nous trouverons un sûr abri.

Quand les petits seront en âge,
À vol silencieux et lent,
Nous irons en pèlerinage
À Notre-Dame de Milan.

Puis, par les routes nuageuses,
Que suivent, dans le temps pascal,
Les graves cloches voyageuses,
Nous reviendrons au nid natal.

Et, dans la tour, les camarades
Entre elles parlent de partir,
Et leur brèves monosyllabes
Bruissent à n’en plus finir.

 » Oh ! viens, redit la voix pleurante ;
Viens donc, tout là-haut, on t’attend ;
Avant qu’il neige, avant qu’il vente,
Oh ! viens-t’en, cher amour, viens-t’en !  »

Au vitrail clos de la chapelle,
On entend heurter à grand bruit.
Longtemps, bien longtemps, on appelle,
Longtemps, bien longtemps, dans la nuit.

Hier, près des auges de pierre
Qui soutiennent les bénitiers,
Je vis la pauvre prisonnière
Tomber, l’aile close, à mes pieds.

Je pris dans ma main la pauvrette.
Je crus voir, comme un fin brillant,
Miroiter une gouttelette
Sur les plumes de son col blanc.

Était-ce une larme ? une goutte
D’eau bénite ? Je n’en sais rien.
Le cœur des bons oiseaux, sans doute,
Vaut bien celui d’un faux chrétien.

Ô pieuse hirondelle aimée,
C’est bien à bon droit qu’en tout lieu
Le bon peuple aimant t’a nommée :
Le petit oiseau du bon Dieu.

En redisant ta simple histoire,
Je songe à ces anges voilés,
Qui, dans l’ombre de l’oratoire,
Pour nous se sont agenouillés.

Je songe à ces vierges ferventes
Qui vivent de saintes amours,
Et s’ensevelissent vivantes,
Dans la prière, pour toujours.

L’idylle Dorée

Au vent joyeux de la bonne nouvelle
L’étable s’ouvre ; et sa merveille est telle
Que les naïfs bergers en sont troublés.

Illuminant la crèche sombre encore,
L’Enfant paraît en un orbe d’aurore,
Plus blond que l’or des méteils et des blés.

Tout reluit sous l’humble chaume en ruine ;
Tout y rutile. Ô nuits de Palestine,
De vos ciels d’aube pâle, est-ce un reflet ?

Lune magique, est-ce ton sortilège ?
Est-ce l’éclat de ta blancheur de neige ?
Est-ce ton charme, ô bel enfantelet ?

Un homme est là, grave comme en un temple ;
Hiératique, il admire, il contemple,
Ne sachant plus que bénir à genoux.

Dans son long voile et dans sa blanche robe,
Pudique et belle, aux regards se dérobe
Une humble femme au profil triste et doux.

Couple candide, ils restent sans parole,
Le front ceint d’une opaline auréole,
Navrés d’amour et de ravissement.

Le père exulte, et la mère soupire ;
Tendre, elle fait effort pour lui sourire,
Mais son sourire expire tristement.

Elle, la Sainte, elle, l’Immaculée,
Oh ! comme elle est confuse, émerveillée,
Toute à son rêve et toute à son affront.

Elle se voit dans une bergerie,
Et, pour son Christ, non pour elle, Marie
Pleure, le glaive au cœur, l’épine au front.

Le nouveau-né, demi-nu, que l’haleine
Du bœuf et de l’âne réchauffe à peine,
Tout frêle et tout mignon, tremble et vagit.

La plus modeste entre toutes les mères
Se meurt de honte, et le sang de ses pères
Comme une pourpre à sa tempe rougit.

Dans ce réduit de misère, les anges,
Venus du ciel, modulent les louanges
Du gracieux petit roi de Sion.

L’oreille entend la harpe qui console,
La tendre lyre et la tendre viole,
Et le théorbe et le psaltérion ;

Mais ni le luth qui berce et qui caresse,
Ni la viole exquise de tendresse,
Rien n’a charmé le souci maternel.

Pensive, au bord de la crèche accoudée,
Elle pressent, crucifiante idée,
Quelque chagrin qui lui semble éternel.

Les séraphins suspendent leur cantique :
Et l’âpre son du hautbois bucolique
Se mêle au frais gazouillis des pipeaux.

La corne a pris sa voix la plus câline,
Et le roseau langoureux, en sourdine,
Chante à ravir l’âme des bleus oiseaux.

On croit ouïr les endormeuses plaintes
De l’air parmi les légers térébinthes,
Du soir parmi les pâles oliviers.

En la blancheur de la lumière astrale
Monte et descend la fraîche pastorale
Que dit le chœur rustique des bouviers.

Cette musique élyséenne coule
Et, vrai miracle, ondule et se déroule,
S’achève et file en sanglots inouïs.

Des femmes vont à l’adorable Juive
Offrir, avec la myrtille et l’olive,
Roses et lis tout frais épanouis.

Silencieux, dévalant les collines,
Orientés par les clartés divines,
Déjà, voici les chameliers du Nil.

Ils ont offert l’ambre et le cinnamome
Et ces lotus d’oasis dont l’arome
Calme et guérit le mal le plus subtil.

Ni les soupirs des pipeaux et des flûtes,
Ni le noël des chevriers hirsutes,
Rien n’a charmé le maternel souci ;

Ni les lotus, ni les lis de Judée,
Ni l’oliban des rois de la Chaldée,
Rien ne l’allège et rien ne l’adoucit.

Dans son berceau, que la mousse encourtine,
L’enfant s’éveille, et sa lèvre enfantine
S’ouvre et sourit d’un sourire de ciel.

Sur cette bouche idéalement rose,
La Mère, moins songeuse, moins morose,
Pose un baiser mouillé de pleurs de miel.

Ô tendres pleurs, délicieuses larmes,
Est-il quelqu’un qui résiste à vos charmes ?
Femme, tes pleurs font pleurer tous les yeux !

Dès son réveil, calme, à celle dont l’âme
D’inquiétude et d’angoisse se pâme,
Le Fils envoie un regard radieux.

Nul pavillon d’impérator n’égale
Ce gîte où luit la gloire filiale,
Ce lit de paille aux rideaux de soleil.

Le pâtre adore et Joseph s’extasie :
Certes, jamais les huchiers de l’Asie
Ni les bouviers n’ont vu tableau pareil.

Vision rose, exquise épiphanie,
Divine idylle à jamais non finie,
Charmante encore après dix-huit cents ans !

Aux Bethléem mystiques, des deux Mondes
Peuples et rois, caravanes profondes,
À pleines nefs apportent des présents.

Bercail d’azur, asile de mystère,
Où le noël amoureux de la terre
Alterne avec le cantique des cieux !

Crèche où naquit l’agneau des paraboles,
Agreste autel des célestes symboles,
Je vois s’ouvrir ton chaume harmonieux.

Tout ébloui, sur le seuil je m’arrête,
Je me prosterne et je courbe la tête,
Dans la pénombre, en silence, à l’écart.

Pour te louer, divin berceau, j’aspire
L’harmonieux lyrisme qu’on respire
Dans les motifs des aèdes de l’art.

Ô Mère pure, ô Vierge maternelle,
Vase de nard qui déborde et ruisselle,
Inonde-moi des flots de ton amour !

Je veux bercer ta peine et ta hantise,
Adoucir le mal qui te martyrise,
Je veux aimer ton Jésus sans retour.

Suivant les pas des bergers et des Mages,
Je viens offrir l’encens de mes hommages.
Que n’ai-je l’or des antiques Crésus !

Oh ! laisse-moi, Vierge, Mère divine,
Prendre en mes bras, presser sur ma poitrine,
Ton bien-aimé, ton trésor, ton Jésus !

Je veux que ma lèvre à sa lèvre touche.
Combien heureux je serais, si ma bouche
Pouvait chanter un chant digne de toi !

Mais c’est en vain que mon hymne s’élance.
Suspends ton rythme, ô mon cœur, le silence
Exprime seul mon extatique émoi.

Be Thy Grave Ever Green

Robert Walsh.

Paix et repos à toi ! Paix au front qui se pose
Au morne et noir chevet des tombeaux éplorés.
Paix et visions d’or, doux sommeil, rêve rose
À tes mânes sacrés !

Au cœur du bon ami, que nul ver ne se cache !
Que nul impur limon ne macule le lys !
Paix au prêtre qui gît dans la blancheur sans tache
De l’aube et du surplis.

De ses beaux ornements d’argent qu’on le revête !
L’hostie au cœur, il part pour la messe du ciel.
Et déjà les esprits de l’au-delà font fête
Au diacre éternel.

Mort chéri, que le tertre où l’on a mis ta bière
Te soit toujours léger, toujours vert, toujours frais ;
Qu’il t’allège le poids de l’humble et triste pierre
Qui redit nos regrets.

Nicolet l’accueillit sous ses doctes portiques ;
Et, maître génial, on vit, bientôt, s’asseoir
Le petit exilé des rivages celtiques,
Parmi les princes du savoir.

Pourtant, dans cet éden de fleurs et de lumière,
Il souffrait de ce mal enchanteur et fatal
Qu’on nomme nostalgie, ou mieux : berceau, chaumière,
Foyer, pays natal.

Voir Erin et mourir, voir sa chère patrie :
C’était son rêve ardent, son unique désir ;
Revoir les doux coteaux verts de l’île chérie,
Et mourir de plaisir.

Épris de vous autant que les bardes antiques,
Il eut aimé dormir sa nuit près des aïeux,
Adare, Innisfallen, archipels romantiques,
Îlots tombés des cieux !

Un jour, il vous revit, ô poétiques landes,
Chaumes moussus, clochers brunis, sombres castels,
Sol consacré, pays plein de vagues légendes
Et de deuils immortels.

Il vous revit ; mais vous, empreintes toujours neuves
Des genoux d’une mère ou du front d’une sœur,
Souvenirs familiers, branches mortes et veuves
Des anciens nids du cœur.

Vous fûtes sans réponse à l’ami de naguère,
Tombes, sentiers, berceau que la mousse voila.
Pas un ami connu, dans toute la bruyère,
Pour dire : Le voilà !

Le cœur désenchanté par vos brillants mirages,
Eldorados sans or, oasis sans beauté,
Il s’en est allé vers les lumineux rivages
De l’immortalité.

Qu’il dorme maintenant dans la grande nuit close,
Au carillon lointain des cloches de Shandon,
Tourné vers les vallons d’émeraude, qu’arrose
L’azur du clair Shannon.

Que Dieu lui fasse ouïr le doux chapelet tendre
Qu’égrène avec ferveur la prière à genoux !
Que la harpe de Moore en sa nuit fasse entendre
Les accords les plus doux !

Que l’ange souriant du souvenir effeuille
Sur son front, fleurs à fleurs, son rameau parfumé,
Plus suave aux défunts que n’est le chèvrefeuille
Pour nous, aux jours de mai.

Qu’une brise d’Irlande, avec ce chant rythmique
Des lacs harmonieux où son vol s’est mouillé,
Berce amoureusement l’ombre mélancolique,
L’ombre de l’exilé.