La Cène

Tu ne t’es plus, Seigneur, assis à cette table.

Aussi impatient de passer que le sable,

parce que je suis seul je parle du bonheur.

Ayant mangé ces fruits, je goûte la liqueur.
Ma récompense fut la grandeur de l’attente.

L’orage peut noyer les routes éclatantes :

admirable tu vins dans ma jeune saison

par les portes d’Avril et le rude gazon.
– J’impose à mon plaisir cette cause pieuse.

Car ces mois sont pareils aux eaux tumultueuses

où l’arbre plein d’amour retombe convulsé.
Qu’ils coulent ! Je prévois l’abondance future,

et dans tous les vergers je ressens le murmure

d’une arche qui s’ébranle aux confins de l’été.

Projets

Tout contribue au philtre où baigne le poète.

Cette chambre elle-même a des vertus secrètes.

Ne me détrompez pas : tenu par son odeur

je trouve à votre sang une étrange vigueur.
Plions ce jaune corps à des songes pratiques !

Moi ne tolérant pas qu’une maigre logique

ravisse un si beau prêtre au culte de l’erreur,

je vous dis pastorale et pleine de fraîcheur.
A nous deux, cet hiver, indifférente épouse !

Sous la tonnelle morte aux couleurs de vos blouses

je saccage sans goût les appâts désolés

dont votre faux renom nourrit ma vanité.
Puisque l’on m’a lavé dans cette eau corrompue

je vais rester longtemps au tournant d’une rue

pour recevoir de vous avec placidité

le philtre desséché de ma sincérité.

La Victoire

L’oeil terrible d’un dieu s’est ouvert à mon front :

Que je vois bien la vie au fond de ma blessure !

Et comme un loup marqué de honteuses morsures,

Je porte, clair regard, le faix de tes rayons.
– J’ai cherché ma patrie avec sincérité

Dans ses villes, son ciel, ses champs et ses navires.

– Mais rien ne vaut la chambre où je fais de ma lyre

Le silence pleuvoir avec limpidité.

Que M’importe De Vivre Heureux, Silencieux

A Marcel Arland

Que m’importe de vivre heureux, silencieux,

Un nuage doré pour maison, pour patrie.

Je caresse au hasard le corps de mon amie,

Aussi lointaine, hélas ! et fausse qu’elle veut.
Qui êtes-vous enfin ? qui parle ? et qui m’écoute ? –

Un homme vraiment seul entend battre son coeur.

Je cherche parmi vous les signes du bonheur :

Je ne vois qu’un ciel blanc, qu’une étoile de routes.
Vaste image de terre abandonnée au jour

Comme un jeune visage embelli par l’amour

Quelle grande leçon votre dessin me donne
Silencieusement s’élève autour de moi

La plus douce lueur de vie, et cette voix

Merveilleuse, la voix que n’attend plus personne.

Le Corps Fermé Comme Une Jeune Rose

Le corps fermé comme une jeune rose

Celle qu’Amour ne désunissait pas

Qui disposait pour nous entre les choses

L’oeuvre excellente et pure de ses pas
Dont les cheveux donnaient le goût de vivre

Et dont les mains faisaient le pain doré

– N’était-ce rien qu’un instant d’équilibre

Par un miracle au hasard préservé ?
Pour un sourire elle consent au monde

Elle s’accorde ou se rompt au plaisir,

Toute inclinée et mêlée à son ombre

Le corps défait par un pauvre désir
Mais qui l’avait de neige couronnée

Comme il la tient perdue entre ses bras

Ayant goûté sa bouche humiliée

Amèrement s’en détache et s’en va
Il s’en va seul, ruiné, regrettant son courage.

Il voit de grosses mains se poser sur ses dieux

Les dames se repeindre et rire les messieurs

L’or aux dents, le soleil au milieu du visage
Il voit de beaux enfants rayonnants de jeunesse

Tendrement sous les bras saisissant une chair

Donner de leur substance à des femmes ouvertes

Et chercher de l’amour dans ces ventres déserts
Il voit briller l’éclair sur les maisons du monde,

Les morts en habit noir dans les fêtes de nuit,

Les lâches, les tricheurs, enfermés par la honte,

Que le jour du seigneur trouve nus dans leur lit
Il voit se dénouer le choeur des jeunes filles

Celle-ci recevoir un baiser triste et bas,

Celle-là prisonnière aux genoux d’une amie,

Cette autre douce-ardente, et seule, dans ses bras.
Il voit le peuple humain s’enivrer de soi-même.

– Qu’il montre sa blessure, on y met un baiser –

Mais comment pourrait-il accepter ce qu’ils aiment ?

Il veut pour sa patrie un sol immaculé
Les arbres parlent seuls dans le vent de la ville

Ils gardent leurs secrets, ils perdent leurs oiseaux

– Mais on fait ce qu’on veut de leur force immobile

Et leurs maîtres les ont plantés sur des tombeaux
La mer toute-puissante, aujourd’hui blanche et noire

Laisse trop de vivants parcourir sa beauté ;

Ils font leurs pauvres tours au milieu de sa gloire

Elle brille, s’élance et se couche à leurs pieds
Le ciel même se voit expliquer par la terre :

Ses étoiles ne sont que des mondes mortels

Le visage de l’homme arrête la lumière

Il regarde en riant l’équilibre du ciel
Partout tombe, s’agite, et parle cette bande.

Celui qui se refuse et veut se passer d’eux

Comme un joueur ruiné prisonnier dans sa chambre

N’a plus qu’à se remettre entre les mains de Dieu
– Il compose des vers mystérieux et sages,

Lentement, pleins de sens et de sérénité

– Puis se couche et s’endort, ayant fait son ouvrage

Et repris dans son corps le pouvoir de chanter.
– Beaucoup plus tard, un jour sans tache, un jour sans ombre

– Beaucoup plus tard un air d’eau neuve, un oiseau blanc

L’homme s’éveille, et s’émerveille, et vient au monde,

Et laisse aller en liberté son coeur battant
Que de beauté ! Les arbres font leur grand murmure,

La mer et le soleil du matin sont unis

Voici le ciel dans les chemins de l’aventure

Voici cet homme et son amour est devant lui

Récompense

Ô corps tout secoué de prochaines musiques !

Lié contre la table où pèse ton sang noir,

laisse-toi transporter d’un rire dramatique

et de honteuse ardeur embellis ton espoir.
Fils indigne de l’or natal, apôtre étrange,

je désire la mer mon patrimoine bleu ;

j’épuise tous mes cris dans les ailes d’un ange,

je tente d’acquérir la sagesse du feu.
Ah ! que craindrait mon corps du printemps sur la terre ?

Je vendange ma vigne avec gloire et colère,

mon amour a repris la face de la nuit.
– Et dans le bruit mortel que fait l’aube criante

voici ! Je reconnais, généreuse et riante,

la Muse au coeur flambant, la porteuse de fruits !

Découverte De L’évidence

La vie est simple. Je dis

Que nous ignorons sa grâce,

Masque transparent, visage

Ridicule, tu souris.
Toi, frère des champs, merci :

La vie est à ton image.

Parle donc, pour être un sage.

Soyons plus forts que l’ennui.
J’enferme les vieilles Muses,

Car ces filles ont des ruses

Terribles et sans beauté.
Vite en cage ! Moi, j’existe

Et je vois avec fierté

Qu’on ne saurait être triste

Aux jardins que j’ai plantés.

Le Sage Humilié

J’ai abîmé l’enfant de votre coeur

(Y fallait-il cette présence triste ?)

Mais, évadé, sourire sans grandeur,

Comment prouver que tout ce Monde existe ?
– Et toi, mon corps, enfant que j’abandonne,

Par tous tes sens tu montres des désirs !

– Et toi, Sagesse, un poète s’étonne

Que pour si peu l’on vienne t’endormir.
Si Dieu est mort dans les hommes qui rient,

Nécessité, tu protèges nos arts.
Tant pis ! Je suis enchanté de ma Vie,

– Et je m’étire au milieu du brouillard.

Récréation

Muse des champs je vous rejoins.

Ouvrez votre aile, mon amie,

nous allons conquérir la pluie

et mille foudres dans les foins.
Ce minuit pâle, je l’accueille,

où le peuplier des jardins

hésite, se plie, et soudain,

pêche la lune au ras des feuilles.
Mais demain, ma fidèle amie,

ivres de verdure et d’émoi,

nous célébrerons les prairies,

nous nous baignerons dans les bois.
Et si les flûtes de la vie

aux cris du seigle ont répondu,

je vous dirai, sans ironie,

que ce Dimanche m’était dû.

Défaite

Je ne suis pas parti

ma chambre m’a vaincu.

Pourquoi si durement

aime-t-elle ce corps ?
Pourquoi clouer au mur

mes coudes prisonniers ?

Et pourquoi me garder

debout en face d’elle ?
C’est vrai, j’avais menti :

j’ai désiré la gloire,

– Ce besoin de m’enfuir

ne fut pas un essor –
mais au moins si ma voix

demeure belle et fraîche,

ah ! que l’on me soutienne

un peu sous les épaules !
– Appuyé aux fenêtres

(et derrière cela

à la nuit maritime

où les mouettes souffrent),
je médite un combat

léger et foudroyant

un vol inattendu

à l’immobilité
J’avance ! Je nourris

une ardeur sans égale !

– Et transporté soudain

de colère et d’orgueil,
pour connaître les fruits

que porte mon malheur,

je secoue en criant

ce grand arbre nocturne !

Le Voyageur Prévoyant

Ma ville a des chemins serrés comme des herbes

S’écoulant le long d’elle et recouvrant son corps.

Tous également purs, également superbes,

Ces fleuves bigarrés n’ont pas besoin de ports.
Chaque jour, je le crois, contient une marée

Qui grandit et m’enlève, ô lampe, à vos lueurs.

Les routes que je suis ont une destinée,

Je ne résiste pas à leur grande douceur.
Frère de ces oiseaux qui vivent dans les vagues

Je ne change le sort que s’il est sans raison.

Amour il faut laisser vos attitudes vagues

Si vous voulez dormir dans ma froide maison.
Le mouvement de l’eau, des cités, des poèmes,

Comble paisiblement un silence infécond.

Le redoutable hiver se retrouve en lui-même :

La mémoire est encor un grenier plus profond.
Si tu veux me tenter, il te faut plus d’adresse

Laisse, je ris de toi, laisse-moi, vanité !

– Non ! ce n’est pas en vain que, t’ayant surpassé,

Ce coeur gonflé de sang refuse la sagesse.

Ton Visage Est Le Mot De La Nuit Étoilée

Ton visage est le mot de la nuit étoilée

Un ciel obscur s’ouvre lentement dans tes bras

Où le plaisir plus vain que la flamme argentée

Comme un astre brisé brille et tremble tout bas
Vivante, conduis-moi dans ce nocturne empire

Dont l’horizon mobile enferme notre amour.

Je touche un paysage ; il s’éclaire, il respire

Et prend quelque couleur sans attendre le jour.
Que de choses j’apprends au défaut de tes larmes

Sur le point de me perdre où tu m’as précédé,

Mais enfin je renonce à détourner tes armes.

Je reconnais un corps que je dois te céder.
Perdons-nous ! Parcourons cette courbe profonde

Que tes genoux légers ne me délivrent pas.

Que je sois seul au monde

Au moment de tes larmes.
Que la paix de l’amour commence sous nos pas.

Écoutez-moi Si Vous M’aimez

Écoutez-moi si vous m’aimez :

Je suis sauvé lorsque je chante ;

Et toi, surtout, que j’ai formé

De ma plus douce voix vivante :

Tes beaux cheveux bien éclairés

Comme le feu dans la poussière

Te font pareil aux oliviers,

Tes mains connaissent un mystère

Dont il reste de l’or aux doigts

Si tu es dieu, révèle-toi.
– Garde ton sang, bouche mordue,

J’y vois la trace de ton coeur :

Sur la voie que tu as perdue

Je t’ai suivi comme un chasseur.
Es-tu cette étoile sauvage ?

Je te salue, ô visiteur,

Dans la lumière et la douleur,

Visage doux comme une plage

Usée, habituée aux vagues

Tu es l’amour aux mains profondes :

Partageons ce pain et ce sel
– Salut, dans le milieu du monde,

Salut à mon ami mortel.
Puis-je mourir, quelle folie !

N’entends-tu pas ma poésie

Et ce coeur battre, ô bouche d’or ?

Je suis le berger de ces ombres

Et le principe de ces choses

Ayant fait oeuvre de mon corps

Je suis vainqueur, il se repose,

Et je retourne à mes trésors.
– Homme enfermé, l’orgueil t’égare

Libre et vivant, devant un mur.

Accorde-moi ce corps avare,

Ne sois, enfin, qu’un esprit pur.
Amour, ce serait par faiblesse
– Mais, par faiblesse, sois heureux.
Laisse ces ruses sans noblesse

J’ai vu la flamme dans tes yeux

Alors, il me prend par la tête,

Porte la nuit dans mes fénêtres,

Porte sur moi son souffle ardent,

Par les genoux brise ma force

Et, comme un cheval qui s’emporte,

Jette ses cheveux dans le vent
– Je suis seul. Je serre les dents.
Plus tard, un soir comme les autres,

La poésie monte et se pose,

L’eau merveilleuse monte en moi,

Le dieu se pose dans ma chambre,

Tout est changé, c’est que je chante :

Amour, entendez-vous ma voix ?

Mais le Démon n’écoute pas,

Il pleure dans ses mains profondes
– Les poètes sont seuls au monde.

Les Fontaines Ornées D’écume Et D’armes Blanches

Les fontaines ornées d’écume et d’armes blanches

Les fontaines, ce soir, parlent à haute voix
La vitre des cafés

Murmure, où la buée, les baisers se mélangent

Le souffle de l’amour et les lèvres mouillées

Que je goûte sur toi.
Douces choses, ce soir, et qui fondent en larmes

Haleines et cheveux Promesses dénouées

De caresse en caresse Et d’année en année
Quand tous les amoureux parlent à haute voix.

Une Marée Nocturne

Ma chambre garde au coeur une vertu glacée ;

ce soir d’hiver je suis son plus rude ennemi.

Mais je puise une faim de victoire et de cris

dans le silence même où elle est enfoncée.
Sans peur, sans joie, avec une voix mesurée,

mûrie et nourrissante à la façon des fruits,

je dis que mon poème est heureux de la nuit.

Il se forme et il monte avec un bruit d’armée.
Pour ce dieu résonnant d’une excessive faim

je déchaîne dans l’ombre en élevant la main

une très studieuse et très ardente fête ;
c’est bien. J’éteins la lampe et je serre les dents :

ma chambre se soulève. Avec l’aube, les vents

enflent la voile. Et nous partons dans la tempête !