Vous Qui Retournez Du Cathai

Vous qui retournez du Cathai

Par les Messageries,

Quand vous berçaient à leurs féeries

L’opium ou le thé,
Dans un palais d’aventurine

Où se mourait le jour,

Avez-vous vu Boudroulboudour,

Princesse de la Chine,
Plus blanche en son pantalon noir

Que nacre sous l’écaille ?

Au clair de lune, Jean Chicaille,

Vous est-il venu voir,
En pleurant comme l’asphodèle

Aux îles d’Ouac-Wac,

Et jurer de coudre en un sac

Son épouse infidèle,
Mais telle qu’à travers le vent

Des mers sur le rivage

S’envole et brille un paon sauvage

Dans le soleil levant ?

Vous Souvient-il De L’auberge

Vous souvient-il de l’auberge

Et combien j’y fus galant ?

Vous étiez en piqué blanc :

On eût dit la Sainte Vierge.
Un chemineau navarrais

Nous joua de la guitare.

Ah ! que j’aimais la Navarre,

Et l’amour, et le vin frais.
De l’auberge dans les Landes

Je rêve, et voudrais revoir

L’hôtesse au sombre mouchoir,

Et la glycine en guirlandes.

Vêtue À L’envi D’un Beau Soir

Vêtue à l’envi d’un beau soir
D’une liquette d’écarlate
Et d’un seul bas noir, délicate
À voir,

Telles, divin marquis, les seules
Couleurs peignant à ton désir
La mort de sable, et du plaisir
Les gueules.

Vous Me Reprochez Entre Tant

Vous me reprochez, entre tant,
D’être chipé pour la boniche.
Mais vous donner mon cœur, autant
Porter des cerises à Guiche.

Ne prenez pas cet air pointu
En parlant d’amour ancillaire.
Achille a taxé sa vertu
Au prix des captives, ma chère.

Et je sais, brûlé d’autres cieux,
Un village sous les goyaves,
Peuplé des fils par mes aïeux
Qu’ils avaient fait à leurs esclaves.

Nous Jetâmes L’ancre, Madame

Nous jetâmes l’ancre, Madame,

Devant l’île Bourbon

A l’heure où la nuit sent si bon

Qu’elle vous troublait l’âme.
(Ô monts, ô barques balancées

Sur la lueur des eaux,

Lointains appels, plaintes d’oiseaux

Étrangement lancées.)
Au retour, je vous vis descendre

L’écumeux barachois,

Dans les bras d’un nègre de choix :

Virgile, ou Alexandre.

Si Ta Grande Ombre, Ô Moréas

Si ta grande ombre, ô Moréas,
Revient aux cabarets des Halles
Parmi les filles de trois balles
Et leurs gitons complets à l’as,
Puissé-je au soir d’un beau Dimanche,
Près de l’homme à la souris blanche,
À l’Ange ou dans l’affreux Caveau,
Entendre encor ta voix cuivrée
Telle, de sagesse enivrée,
Une cigale, au renouveau.

Ô Jour Qui Meurs À Songer D’elle

Ô jour qui meurs à songer d’elle

Un songe sans raison,

Entre les plis du noir gazon

Et la rouge asphodèle ;
N’est-ce pas, aux feux du plaisir

Inclinée et rebelle,

Elle encor, mais cent fois plus belle,

Et de flamme à saisir ?
là-bas monte la voix dernière

D’un bouvier sous les cieux.

On n’entend plus que ses essieux

Qui grincent dans l’ornière.

Soir De Montmartre

Décor d’encre. Sur le ciel terne

Court un fil de fer :

Mansarde où l’on aima, vanterne

Sans carreaux, où l’on a souffert.
Une enfant fait le pied de grue

Le long du trottoir.

Le bistro, du bout de la rue,

Ouvre un oeil de sang dans le noir ;
Tandis qu’on pense à sa province,

A Faustine, à Zo’

Mais c’est pour Lilith que j’en pince :

Autres chansons, autres oiseaux.

Ô Poète, À Quoi Bon Chercher

Ô poète, à quoi bon chercher

Des mots pour son délire ?

Il n’y a qu’au bois de ta lyre

Que tu l’as su toucher.
Plus haut que toi, dans sa morphine,

Chante un noir séraphin.

Ma nourrice disait qu’Enfin

Est le mari d’Enfine.

Sur Le Canal Saint-martin Glisse

Sur le canal Saint-Martin glisse,

Lisse et peinte comme un joujou,

Une péniche en acajou,

Avec ses volets à coulisse,

Un caillebot au minium,

Et deux pots de géranium

Pour la Picarde, en bas, qui trôle.

Je rêve d’un soir rouge d’or,

Et d’un lougre hindou qui s’endort :

– Siffle la brise eh toi ! créole.

On Descendrait, Si Vous L’osiez

On descendrait, si vous l’osiez,

D’en haut de la terrasse,

Jusques au seuil, où s’embarrasse

Le pas dans les rosiers.
D’un martin pêcheur qui s’élance

L’éclair n’a que passé ;

Et la source ; à son pleur glacé,

Alterne un noir silence.
L’Angélus, dans le couchant roux,

Comme un parfum s’efface.

Lilith, en détournant sa face,

A tiré les verroux.

Sur L’océan Couleur De Fer

Sur l’océan couleur de fer

Pleurait un choeur immense

Et ces longs cris dont la démence

Semble percer l’enfer.
Et puis la mort, et le silence

Montant comme un mur noir.

Parfois au loin se laissait voir

Un feu qui se balance.

Pâle Matin De Février

Pâle matin de Février

Couleur de tourterelle

Viens, apaise notre querelle,

Je suis las de crier ;
Las d’avoir fait saigner pour elle

Plus d’un noir encrier

Pâle matin de Février

Couleur de tourterelle.

Tandis Qu’à L’argile Au Flanc Vert

Tandis qu’à l’argile au flanc vert,

Dessus ton front haussée,

Perlait le pleur d’une eau glacée,

Les dailleurs, à couvert :
  » Enfant, riait leur voix lointaine,

Voilà temps que tu bois.

Si Monsieur Paul est dans le bois,

Avise à la fontaine.
  » Mais avise aussi de briser

Ta cruche en tournant vite.

Ah, que dirait ta mère. Evite

Son bras. Prends le baiser.   »
Le temps était couleur de pêche.

Sur le Saleys qui dort

Un oiseau d’émeraude et d’or

Fila comme une flèche.

Plus Oultre

Au mois d’aimer, au mois de Mai,

Quand Zo’ va cherchant sous les branches

Le bien-aimé,
Son jupon, tendu sur les hanches ;

Me fait songer à l’aile blanche

Du voilier
Mers qui battez au pied des mornes

Et dont un double Pilier.

Dressa les bornes.