Chanson : Hé Bien ! Je Consens De Mourir

‘Elle ne concevait pas qu’aimer fût l’ennemi d’aimer.’
SainteBeuve. Volupté.

L’homme n’est pas méchant, ni la femme éphémère.
Ah ! fous dont au casino battent les talons,
Tout homme pleure un jour et toute femme est mère,
Nous sommes tous filials, allons!
Mais quoi! les Destins ont des partispris si tristes,
Qui font que, les uns loin des autres, l’on s’exile,
Qu’on Se traite à tort et à travers d’égoïstes,
Et qu’on s’use à trouver quelque unique Évangile.
Ah! jusqu’à ce que la nature Soit bien bonne,
Moi je veux vivre monotone.

Dans ce village en falaises, loin, vers les cloches,
Je redescends dévisagé par les enfants
Qui S’en vont faire bénir de tièdes brioches ;
Et rentré, mon SacréCoeur Se fend !
Les moineaux des vieux toits pépient à ma fenêtre,
Ils me regardent dîner, sans faim, à la carte ;
Des âmes d’amis morts les habitent peutêtre ?
Je leur jette du pain : comme blessés, ils partent !
Ah ! jusqu’à ce que la nature soit bien bonne,
Moi je veux vivre monotone.

Elle est partie hier. Suisje pas triste d’elle ?
Mais c’est vrai ! Voilà donc le fond de mon chagrin !
Oh ! ma vie est aux plis de ta jupe fidèle !
Son mouchoir me flottait sur le Rhin….
Seul. Le Couchant retient un moment son Quadrige
En rayons où le ballet des moucherons danse,
Puis, vers les toits fumants de la soupe, il s’afflige… Et c’est le Soir, l’insaisissable confidence…
Ah ! jusqu’à cc que la nature soit bien bonne,
Faudratil vivre monotone ?

Que d’yeux, en éventail, en ogive, ou d’inceste,
Depuis que l’Etre espère, ont réclamé leurs droits !
Ô ciels, les yeux pourrissentils comme le reste ?
Oh ! qu’il fait seul ! oh ! faitil froid !
Oh ! que d’aprèsmidi d’automne à vivre encore !
Le Spleen, eunuque à froid, sur nos rêves se vautre !
Or, ne pouvant redevenir des madrépores,
Ô mes humains, consolonsnous les uns les autres.
Et jusqu’à ce que la nature soit bien bonne,
Tâchons de vivre monotone

Le Roy

Gentils pasteurs, qui veillez en la prée,
Abandonnez tout amour terrien,
Jésus est né et vous craignez de rien,
Chantez Noël de jour et de vesprée.
Noël !

Laissez agneaux repaître en la contrée,
Gloire est aux cieux pour l’amour de ce bien
Qui porte paix, amour et entretien ;
Allez le voir, c’est bonne rencontrée.
Noël !

Or est ému tout le pays de Judée,
Pasteurs y vont, ne demandez combien,
Portant présents et de va et de vient ;
Sans celer rien leur bourse fut vidée.
Noël !

La toison d’or qui est emprisonnée
Sera dehors de ce cruel détien
Car Jésus est trop plus nôtre que sien :
Pour la tirer la chose est jà sonnée.
Noël !

Aurora vient que la nuit est finée,
Honnêtement et de très bon maintien
Rompu sera le fier et âpre chien
Portier d’enfer ; sa cause est assignée.
Noël !

Prions Jésus qu’à la sainte journée
Ayons de lui tout appui et soutien.
Vierge Marie, il est nôtre, il est tien,
Compose o lui, que paix nous soit donnée.
Noël !

Chanson : Helas ! Elle S’en Va

Helas ! elle s’en va : je ne la verray plus ;

A ma juste douleur il faut bien que je cede.

Que les regrets sont superflus

Dans les maux dont la mort est l’unique remede !

Apres un tel mal-heur

Si j’aymois encore la vie,

Que diroit mon amour ? que diroit ma douleur ?

Et que diroit Silvie ?
Ses yeux, doux et flateurs et jamais courroucez,

Me faisoient dans mes fers trouver mille delices.

Pour des plaisirs si tost passez,

Faut-il donc que mon coeur souffre tant de supplices ?

Mais bien tost, la douleur

D’estre loing des yeux de Silvie

Va finir mon amour, va finir mon malheur

En finissant ma vie.

Le Virgile Travesti

Beaux yeux, charmeurs savants, flambeaux de notre vie,
Parfum, grâce, front pur, bouche toujours ravie,
Ô vous, tout ce qu’on aime ! ô vous, tout ce qui part !
Non, rien ne meurt de vous pour l’âme inassouvie
Quand vous laissez la nuit refermer son rempart
Sur l’idéal perdu qui va luire autre part.

Beaux yeux, charmeurs savants, clairs flambeaux ! Dans nos veines,
Pour nous brûler toujours du mal des larmes vaines,
Vous versez à coup sûr tous vos philtres amers.
Nous puisons aux clartés des prunelles sereines,
Comme au bleu des beaux soirs, comme à l’azur des mers,
Le vertige du vide ou des gouffres ouverts.

Front pur, grâce, parfum, rire ! En nous tout se grave,
Plus enivrant, plus doux, plus ravi, plus suave.
Des flots noirs du passé le désir éternel
Les évoque ; et sur nous, comme autour d’une épave
Les monstres de l’écume et les rôdeurs du ciel,
S’acharnent tous les fils du souvenir cruel.

Tout ce qu’on aime et qui s’enfuit ! Mensonges, rêves,
Tout cela vit, palpite, et nous ronge sans trêves.
Vous creusez dans nos coeurs, extases d’autrefois,
D’incurables remords hurlant comme les grèves.
Dites, dans quel Léthé peuton boire une fois
L’oubli, l’immense oubli ? Répondez cieux et bois !

Non, rien ne peut mourir pour l’âme insatiable ;
Mais dans quel paradis, dans quel monde ineffable,
La chimère jamais diratelle à son tour :
‘ C’est moi que tu poursuis, et c’est moi l’impalpable ;
Regarde ! J’ai le rythme et le divin contour ;
C’est moi qui suis le beau, c’est moi qui suis l’amour ? ‘

Quand vous laissez la nuit se refermer plus noire
Sur nos sens, quel gardien au fond de la mémoire
Rallume les flambeaux, et, joyeux tourmenteur,
Nous montre les trésors oubliés dans leur gloire ?
Quand nous donnerezvous le repos contempteur,
Astres toujours brillant d’un feu toujours menteur ?

Cet idéal perdu que le hasard promène,
Un jour, làhaut, bien loin de la douleur humaine,
L’étreindronsnous enfin de nos bras, dans la paix
Du bonheur, dans l’oubli du doute et de la haine ?
Ou, comme ici, fuyant dans le brouillard épais,
Nous crîratil encor : plus loin ! Plus tard ! Jamais !

Oui, nous brûlant toujours d’une flamme inféconde,
Rire enivré, doux front, parfum, grâce profonde,
Tout cela vit, palpite et nous ronge de pleurs.
Mais dans quelle oasis, en quels cieux, sur quel monde,
Au fond de la mémoire éclorezvous ? ô fleurs
Du rêve où s’éteindra l’écho de nos douleurs !

Chanson : Ingratte, Je N’ayme Que Toy

… Helas, il me souvient que quand son pasle corps
Fut mis à reposer en la couche des morts
J’entray dedans la chambre où le plomb qui l’enserre
Gisoit sans nulle pompe estendu contre terre,
Pendant que l’artizan à cet oeuvre empesché,
De maint ais resonnant l’un à l’autre attaché,
Formoit la triste chambre où la fatale marque
Des fourriers de la mort logeoit ce grand monarque.
Et lors ramentevant que celuy dont les os
Dormoient entre les vers dedans ce plomb enclos,
Naguere estoit au monde et mon Prince et mon maistre,
Celuy d’où tout mon heur se promettoit de naistre,
Et de qui le trespas me venoit de ravir
L’espoir de tout le bien qu’à le suivre et servir
J’avoy peu meriter d’un coeur si debonnaire,
D’un tel coup de douleur dedans l’aine frappé
Par le triste penser qui m’avoit occupé,
Que presque evanoüy je tombay sur la place,
En paleur une pierre, en froideur de la glace,
Et tel qu’aux yeux humains se feroit admirer
Un marbre qu’on oirroit gemir et souspirer.

Dieu ! qu’il roula de pleurs sur mon visage blesme
Quand apres ce transport je revins à moymesme,
Et quand par les ruisseaux que mon oeil espandit
Ce glaçon de tristesse en larmes se fondit !
Long temps je ressemblay ceste Nymphe affligée
Qui fut par trop pleurer en fontaine changée :
Puis commençant l’humeur de manquer à mon oeil,
Tourné vers l’artizan ouvrier de ce cercueil :
Ô toy (lui dyje alors d’une voix triste et basse)
Qui de la main celeste as receu ceste grace
D’enfermer au cercueil les os d’un si grand Roy,
Pour Dieu, ne vueille point envier à ma foy
L’honneur de t’assister en ce piteux office
Que luy rend maintenant ton fidelle service.
Permets moy de tenir le sapin que tu couds,
Que j’en touche les ais, que j’en touche les clouds :
Que ma tremblante main un à un te les donne,
Et que de ce devoir en pleurant je couronne
Les services passez qu’à luy seul j’ay rendus,
Et qu’helas par sa mort pour jamais j’ay perdus.
Je l’ay servy treize ans, dont mon attente morte,
Apres tant d’esperance, autre fruit ne rapporte
Que ces cuisans souspirs, que cet honneur amer
De pouvoir maintenant au cercueil l’enfermer :
Et si, j’estimeray la fatale inclemence
Ne m’avoir point du tout laissé sans recompense
M’accordant ceste grace, ains beniray mon sort
De l’avoir peu servir encor apres sa mort…

Les Vrays Moyens De Parvenir

Ballade

Quand j’ois parler d’un prince et de sa cour,
Et qu’on me dit : Fréquentezy, beau sire,
Lors je réponds : Mon argent est trop court,
J’y dépendrais, sans cause, miel et cire :
Et qui de cour la hantise désire,
Il n’est qu’un fol, et fûtce Parceval ;
Car on se voit souvent, dont j’ai grand ire,
Très bien monté, puis soudain sans cheval.

Averti suis que tout bien y accourt,
Et que d’argent on y trouve à suffire ;
Mais je sais bien qu’il déflue et décourt,
Comme argent vif sur pierre de porphyre.
Argent ne craint son maître déconfire,
Mais s’éjouit d’aller par mont et val,
En le rendant, pour en deuil le confire,
Très bien monté, puis soudain sans cheval.

Celui qui a l’entendement trop lourd
N’y réussit, fors à souffrir martyre,
Et qui l’esprit a trop gai, prompt et gourd,
Il perd son temps ; malheur à lui se tire.
Esprit moyen, chevance* à lui retire :
Mais le danger est de ruer aval ;
Car la cour rend le mignon qu’elle attire
Très bien monté, puis soudain sans cheval.

ENVOI

Prince, vrai est, on ne m’en peut dédire,
Que la cour sert ses gens de bien et mal,
Et qu’elle rend l’homme, sans contredire,
Très bien monté, puis soudain sans cheval.

(*) fortune

Chanson : Je Vous Aymois

Je n’ay veu qu’à regret la clarté du Soleil,
Et rien tant soitil beau n’a mon ame ravie,
Depuis qu’en soupirant j’éloignay ce bel oeil,
De qui la seule veuë est tout l’heur de ma vie.

Les jours les plus luisants me sont obscures nuits,
Que je passe en tristesse et complaintes funebres,
Ne pouvant le ciel mesme, au fort de tant d’ennuis,
Illuminer le corps dont l’ame est en tenebres.

Je ne fay que penser à l’heur que j’ay perdu,
Quoy que ce souvenir aigrissant ma complainte
M’égalle au criminel sur la gesne étendu,
M’estant chaque pensée une mortelle attainte.

Le seul bien d’un portrait exprimant sa beauté
Console un peu mes yeux et mon dueil diminue :
Mais qu’estce que cela m’en voyant absenté,
Si ce n’est pour Junon embrasser une nue.

Ah, que je veux de mal aux rigueurs de la loy,
Qui de m’en éloigner s’est acquis la puissance !
Que j’en hay mon devoir aussi bien comme moy,
Luy du commandement, moy de l’obéissance.

Falloitil qu’oubliant les saints voeux d’amitié,
Pour croire un vain respect et suivre sa Chimere,
Je commisse une erreur indigne de pitié,
De peur d’en commettre une excusable et legere ?

Non, je ne me sçaurois laver de ce peché,
Ny ne puis concevoir qu’il me soit pardonnable :
Et me dois voir ce crime à jamais reproché,
Si je n’en suis vangeur aussi bien que coulpable.

Mais quel plus grand tourment que de m’en voir bany
Peut chastier mon coeur s’il faut qu’il s’en punisse ?
Helas, l’avoir commis c’est m’en estre puny :
Mon peché m’est luymesme un rigoureux supplice.

Aussi, quoy que l’Amour s’en plaigne justement,
Si sentil au pardon la pitié le contraindre ;
Voyant ma propre erreur m’estre un si grand tourment,
Que se plaindre de moy ce n’est rien que me plaindre.

Ah Dieux ! que ne mouruje aux pieds de sa rigueur,
Lorsque je prins congé de sa chere presence !
Las ! pour ce qu’en partant je luy laissois mon coeur
Je ne pensois jamais ressentir son absence.

Fol, qui n’avisois pas qu’encor que mille morts
Assaillent un Amant éloigné de sa dame,
Il ne ressent l’ennuy d’en estre loin du corps
Qu’autant qu’il en est pres du penser et de l’ame.

Or voyje maintenant qu’Amour a bien semé
Des espines d’ennuy dans son doux labyrinthe :
Et qu’au desir d’un coeur de sa flamme allumé
La longueur d’une absence est bien pleine d’absinthe.

Mais quelque trait d’ennuy qui me puisse offenser,
Rien n’esteindra l’ardeur dont je me sens éprendre
Ains faudra désormais, avant que voir cesser
Mon ame d’estre en feu, me voir le corps en cendre.

Non, ma flamme vivra jusqu’à mon dernier jour,
Malgré toute infortune et presente et future.
J’ay beaucoup de douleur, mais j’ai bien plus d’amour :
L’une fait que j’endure, et l’autre que je dure.

Seulement, ô beaux yeux, yeux qui m’estes si doux
Que l’heur de vous servir m’est plus qu’un diadême,
Avienne que l’oubly n’éloigne point de vous
Un coeur que vostre absence éloigne de soymême.

Cieux qui prestez l’oreille aux saints voeux des amans,
Faites qu’en jettant l’oeil sur vos vives lumieres,
La divine Beauté qui cause mes tourmens
Lise dans vostre front ces voeux et ces prieres.

Et vous vents bienheureux qui vers elle passez,
Portez luy de ma foy l’immortelle assurance ;
Luy disant en deux mots bassement prononcez,
Que je meurs de desir en vivant d’espérance.

Ouy, C’est Un Pedant, C’est Un Sot

Sonnet
Ouy, c’est un Pedant, c’est un sot,

Et le plus grand qui soit en France.

Quand il profere une sentence,

J’ayrnerois mieux qu’il fist un rot.
Il est fils d’un petit ragot,

Grand amateur de la jouvence,

Qui perira par la potence

S’il ne perit par le fagot.
Il est fourbe dans les affaires ;

Il sert aux amoureux mysteres

Et presche comme un sansonnet :
Parmy les bigots il fait rage.

Je t’en dirois bien davantage,

Mais il faut finir le sonnet.

Chanson : Ma Raison Me L’a Dit Aussi Bien

(orthographe modernisé)
Ma raison me l’a dit aussi bien que mes yeux,

Que vous étiez toute charmante et belle ;

Mais elle eût fait bien mieux

De m’avertir que vous étiez cruelle.
(orthographe ancienne)
Ma raison me l’a dit aussi bien que mes yeux,

Que vous estiez toute charmante et belle ;

Mais elle eust fait bien mieux

De m’advertir que vous estiez cruelle.

Réflexion Sérieuse De Mr S Sur Les Murs De Troye

Stances
Phebus a tres-bonne raison

De se mettre en mestier pour mieux gagner sa vie ;

Je voudrois qu’il lui prît envie

De bâtir sur Parnasse une bonne maison :

Elle seroit fort de saison ;

Il est âgé, quoy qu’il en die,

Et sans l’excès de sa folie
Il seroit déja tout grison.

Nous logeons tous à découvert :

On n’a jamais bâty, dessus nostre Montagne,

Que de beaux chasteaux en Espagne ;

Cependant un autheur, dont le front n’est couvert

Que d’un rameau de Laurier vert,

Dans le milieu d’une campagne,

Fût-il au Païs de Cocagne,

Est mal logé pour son hyver.
Il est pourtant vray qu’autrefois

Cette incommodité nous donnoit peu de peine

Lors que l’eau de nostre fontaine

S’achetoit cherement des Princes et des Roys :

Nous avions lors et vin et bois,

Dont nous réchauffions nostre veine,

Et l’on avoit la pance pleine

Pour peu qu’on se rongeât les doits.
Alors, tout d’une autre façon

Nous faisions raisonner les nerfs de nostre Lyre ;

Lors aussi nostre tirelire,

Pleine de quarts-d’écus, rendoit bien meilleur son ;

Il n’estoit de riche garçon

Qui ne reverât nostre Empire,

Et tout ce qui d’Amour soûpire

Nous payoit tribut ou rançon.
Qu’un autheur seroit abusé,

Qui croiroit maintenant, par ses Vers pleins d’emphase

Et d’une belle periphrase,

Excroquer un teston du plus mal-avisé !

L’on est aujourd’huy si rusé,

Qu’on ne peut plus vendre Pegase :

Chacun se rit de sa peau rase

Et de son harnois tout usé.
Croy-moy donc, Rimeur indigent :

Fais un autre mestier ; il t’y faut bien resoudre

Si tu veux avoir dequoy moudre ;

Sors d’entre ces lauriers qui te vont ombrageant ;

Ce bois sacré n’est pas d’argent ;

Il peut bien te garder du foudre

Qui reduit toute chose en poudre,

Mais non pas des mains d’un sergent.
Regarde les Arts Liberaux

Et comment au travail un chacun d’eux s’applique :

Tu verras que l’Aritmetique

Travaille incessamment aux contoirs et bureaux ;

Tous les jours dedans les bareaux

On employe la Rhetorique :

Celle qui des Cieux s’alambique

Nous fait des almanacs nouveaux.
Regarde enfin le Dieu des vers :

Quoy que communément paresseux on le croye,

Il n’a point honte qu’on le voye

Travailler aujourd’huy de cent mestiers divers :

Il est menuisier à Nevers,

Et pour bâtir les Murs de Troye

Il quitte son habit de soye,

Ou du moins le met à l’envers.

Chanson : Mes Yeux, Vous Avez Veu Cloris

Il est ! Mais nul cri d’homme ou d’ange, nul effroi,
Nul amour, nulle bouche, humble, tendre ou superbe,
Ne peut balbutier distinctement ce verbe !
Il est ! il est ! il est ! il est éperdument !
Tout, les feux, les clartés, les cieux, l’immense aimant,
Les jours, les nuits, tout est le chiffre ; il est la somme.
Plénitude pour lui, c’est l’infini pour l’homme.
Faire un dogme, et l’y mettre ! ô rêve ! inventer Dieu !
Il est ! Contentezvous du monde, cet aveu !
Quoi ! des religions, c’est ce que tu veux faire,
Toi, l’homme ! ouvrir les yeux suffit ; je le préfère.
Contentetoi de croire en Lui ; contentetoi
De l’espérance avec sa grande aile, la foi ;
Contentetoi de boire, altéré, ce dictame ;
Contentetoi de dire : Il est, puisque la femme
Berce l’enfant avec un chant mystérieux ;
Il est, puisque l’esprit frissonne curieux ;
Il est, puisque je vais le front haut ; puisqu’un maître
Qui n’est pas lui, m’indigne, et n’a pas le droit d’être ;
Il est, puisque César tremble devant Patmos ;
Il est, puisque c’est lui que je sens sous ces mots :
Idéal, Absolu, Devoir, Raison, Science ;
Il est, puisqu’à ma faute il faut sa patience,
Puisque l’âme me sert quand l’appétit me nuit,
Puisqu’il faut un grand jour sur ma profonde nuit!
La pensée en montant vers lui devient géante.
Homme, contentetoi de cette soif béante ;
Mais ne dirige pas vers Dieu ta faculté
D’inventer de la peur et de l’iniquité,
Tes catéchismes fous, tes korans, tes grammaires,
Et ton outil sinistre à forger des chimères.
Vis, et fais ta journée ; aime et fais ton sommeil.
Vois audessus de toi le firmament vermeil ;
Regarde en toi ce ciel profond qu’on nomme l’âme ;
Dans ce gouffre, au zénith, resplendit une flamme.
Un centre de lumière inaccessible est là.
Hors de toi comme en toi cela brille et brilla ;
C’est làbas, tout au fond, en haut du précipice.
Cette clarté toujours jeune, toujours propice,
Jamais ne s’interrompt et ne pâlit jamais ;
Elle sort des noirceurs, elle éclate aux sommets ;
La haine est de la nuit, l’ombre est de la colère !
Elle fait cette chose inouïe, elle éclaire.
Tu ne l’éteindrais pas si tu la blasphémais ;
Elle inspirait Orphée, elle échauffait Hermès ;
Elle est le formidable et tranquille prodige ;
L’oiseau l’a dans son nid, l’arbre l’a dans sa tige ;
Tout la possède, et rien ne pourrait la saisir ;
Elle s’offre immobile à l’éternel désir,
Et toujours se refuse et sans cesse se donne ;
C’est l’évidence énorme et simple qui pardonne ;
C’est l’inondation des rayons, s’épanchant
En astres dans un ciel, en roses dans un champ ;
C’est, ici, là, partout, en haut, en bas, sans trêve,
Hier, aujourd’hui, demain, sur le fait, sur le rêve,
Sur le fourmillement des lueurs et des voix,
Sur tous les horizons de l’abîme à la fois,
Sur le firmament bleu, sur l’ombre inassouvie,
Sur l’être, le déluge immense de la vie !
C’est l’éblouissement auquel le regard croit.
De ce flamboiement naît le vrai, le bien, le droit ;
Il luit mystérieux dans un tourbillon d’astres ;
Les brumes, les noirceurs, les fléaux, les désastres
Fondent à sa chaleur démesurée, en tout
En sève, en joie, en gloire, en amour, se dissout ;
S’il est des coeurs puissants, s’il est des âmes fermes,
Cela vient du torrent des souffles et des germes
Qui tombe à flots, jaillit, coule, et, de toutes parts,
Sort de ce feu vivant sur nos têtes épars.
Il est ! il est ! Regarde, âme. Il a son solstice,
La Conscience ; il a son axe, la Justice ;
Il a son équinoxe, et c’est l’Egalité ;
Il a sa vaste aurore, et c’est la Liberté.
Son rayon dore en nous ce que l’âme imagine.
Il est ! il est ! il est ! sans fin, sans origine,
Sans éclipse, sans nuit, sans repos, sans sommeil.

Renonce, ver de terre, à créer le soleil.

Superbes Monuments De L’orgueil Des Humains

Sonnet
Superbes monuments de l’orgueil des humains,

Pyramides, tombeaux dont la vaine structure

A témoigné que l’art, par l’adresse des mains

Et l’assidu travail, peut vaincre la nature :
Vieux palais ruinés, chefs-d’oeuvre des Romains

Et les derniers efforts de leur architecture,

Colisée, où souvent ces peuples inhumains

De s’entr’assassiner se donnaient tablature :
Par l’injure des ans vous êtes abolis,

Ou du moins, la plupart, vous êtes démolis ;

Il n’est point de ciment que le temps ne dissoude.
Si vos marbres si durs ont senti son pouvoir,

Dois-je trouver mauvais qu’un méchant pourpoint noir,

Qui m’a duré deux ans, soit percé par le coude ?

Chanson : Nous Nous Estions Promis

et regret d’avoir aimé
une infidèle et inconstante Beauté.

Je me veux confesser ces jours dévotieux,
Que chacun a le coeur attaché dans les Cieux,
Et que mon Prince même exerce pénitence :
Je veux prier, jeûner, pleurer et m’accuser,
Et veux en m’accusant sagement opposer
A l’éternelle mort la vive repentance.

Je confesse, Seigneur, que lorsque je fus né,
Je me suis lâchement à tout vice adonné,
J’en conçois de regret une douleur amère,
Je ne m’excuse pas, mais, Seigneur, ce péché
Qui par sa compagnie a mon coeur entaché
Se fit mon compagnon au ventre de ma mère.

Car comme en une robe, ou comme dans un bois,
De nature les vers s’engendrent quelquefois,
Dans l’homme le péché de nature s’engendre.
Mais Dieu qui peut dompter un naturel pervers
Nous donna la raison pour étouffer ces vers :
L’homme est bientôt vaincu qui ne se peut défendre.

Je confesse, Seigneur, que dès mes jeunes ans,
Suivant tous ces plaisirs d’apparence plaisants,
J’ai très mal employé l’orient de mon âge,
Et que depuis toujours approchant mon midi,
Au lieu de m’embellir je me suis enlaidi :
Qu’estce que le péché que l’ardeur de courage ?

Mais sur tous les regrets que mon coeur empêché
Sent éternellement naître de mon péché,
Celui qui me cuit plus, celui qui plus entame
Mon esprit de regret, c’est d’avoir trop longtemps,
Vainquant de fermeté les esprits plus constants,
Adoré constamment une inconstante dame.

Pour les vaines douceurs d’un vain contentement
J’ai péché, j’ai parlé, j’ai fait injustement,
Mon penser, ma parole, et mon effet m’accuse,
Mais las ! tous ces pensers, ces propos et ces faits
Procèdent d’un sujet qui parmi mes forfaits
Sans sa déloyauté me servirait d’excuse.

Je veux donc confesser qu’après ce puissant Roi
Dont l’amour vit toujours, et brûle dedans moi,
Et pour qui seulement mon âme est animée,
Je brûle d’une ingrate, hélas ! qui fait toujours
Que ma constance au bruit de si lâches amours
Est par leur infamie à bon droit diffamée.

… J’imite un bel esprit qui dedans le tableau
Ne pouvant exprimer des traits de son pinceau
Le deuil de ce grand Roi, lui voila le visage,
En me taisant aussi je voile tes forfaits,
Au lieu de mes discours il faut voir tes effets,
Ce qu’on peut essayer n’a besoin de langage.

Je m’en confesse donc, et me repens d’avoir
Au giron de ce sexe endormi mon devoir,
J’en demande pardon, et m’en voulant résoudre,
Pour avoir en horreur les changements soudains,
Écoutez ma simplesse, ô généreux dedains,
Qui bravez les beautés, et m’en veuillez absoudre.

Arrière donc, Amour d’un sexe si maudit,
J’estime médisant celui qui n’en médit,
J’estime trop cruel celui qui ne l’offense.
Les humains offensés d’un sexe si pervers
Devraient contre sa rage armer tout l’univers,
Car contre un mai commun, commune est la défense.

Or je courus fortune où ce sexe voulut,
Mais maintenant entré dans le port de salut,
Je laisse ces trois vers au front de ce rivage :
Un pénitent d’Amour, et de simplicité,
Ayant été longtemps sur ce flot agité,
Est par sa repentance échappé du naufrage.

Sur Les Affaires Du Temps

Le roi s’en est allé, son Éminence aussi ;

Le courtisan escroc sans contenter son hôte,

Jurant qu’à son retour il comptera sans faute

Pique le grand chemin en botte de roussi.
Les officiers du roi sont fort rares ici ;

Et la gent de justice et celle de maltôte

A le haut du pavé et va la tête haute

En l’absence du roi qui va vers Beaugency.
Les faubourgs ne sont plus infectés de soudrille ;

Enfin toute la cour vers la Guienne drille :

Les uns disent que si, les uns disent que non.
On dit que l’on va faire un exemple en Guienne,

On dit que sans rien faire il faudra qu’on revienne,

Et moi je voudrais bien avoir un bon melon.

Chanson : Philis Me Traitte Avec Rigueur

Sonnet

Quoi ! Sans te soucier de l’océan qui gronde,
Tu veux ta place à bord, sur mon vaisseau perdu ;
Et pour dire à Colomb qu’il a trouvé son monde,
Tu n’attends pas, enfant, qu’il en soit revenu !

Dans tes bras frémissants j’ai mis ma tête blonde.
J’ai bu ton souffle en feu, dans mon sein répandu ;
Et, comme le pêcheur voit la perle sous l’onde,
Dans ton regard charmant j’ai vu ton coeur à nu.

Sois bénie, à jamais, pour cette foi sublime !
Sans redouter les flots je braverai l’abîme,
Puisque j’ai ton amour, comme une étoile, aux cieux.

Et mon nom restera, triomphant et sonore,
Afin que, dans mille ans, la terre sache encore,
Ô mon ange adoré, la couleur de tes yeux !