Chanson Pastorale

L’étang mystérieux, suaire aux blanches moires,
Frisonne; au fond du bois la clairière apparaît ;
Les arbres sont profonds et les branches sont noires ;
Avezvous vu Vénus à travers la forêt ?

Avezvous vu Vénus au sommet des collines ?
Vous qui passez dans l’ombre, êtesvous des amants ?
Les sentiers bruns sont pleins de blanches mousselines;
L’herbe s’éveille et parle aux sépulcres dormants.

Que ditil, le brin d’herbe ? et que répond la tombe ?
Aimez, vous qui vivez ! on a froid sous les ifs.
Lèvre, cherche la bouche ! aimezvous ! la nuit tombe;
Soyez heureux pendant que nous sommes pensifs.

Dieu veut qu’on ait aimé. Vivez ! faites envie,
O couples qui passez sous le vert coudrier.
Tout ce que dans la tombe, en sortant de la vie,
On emporta d’amour, on l’emploie à prier.

Les mortes d’aujourd’hui furent jadis les belles.
Le ver luisant dans l’ombre erre avec son flambeau.
Le vent fait tressaillir, au milieu des javelles,
Le brin d’herbe, et Dieu fait tressaillir le tombeau.

La forme d’un toit noir dessine une chaumière;
On entend dans les prés le pas lourd du faucheur;
L’étoile aux cieux, ainsi qu’une fleur de lumière,
Ouvre et fait rayonner sa splendide fraîcheur.

Aimezvous ! c’est le mois où les fraises sont mûres.
L’ange du soir rêveur, qui flotte dans les vents,
Mêle, en les emportant sur ses ailes obscures,
Les prières des morts aux baisers des vivants.

Au Duc D’anjou

(orthographe modernisé)
Précieux et Royal Bijou,

Second joyau de la Couronne,

Présent du Ciel, beau Duc d’Anjou,

Me prendrez-vous, si je me donne ?
Ne me croirez-vous point un fou,

De vous présenter ma personne,

Moy qui suis moins qu’un sapajou,

Moi chétif, qui déjà grisonne ?
Si pourtant vous le trouvez bon,

J’ose vous dire que ce don

Est très rare ; en voici la cause :
Qui Diable, hormis moi, pauvre Job,

Qui ne vais ni pas ni galop,

Vous peut offrir si peu de chose ?
(orthographe ancienne)
Precieux et Royal Bijou,

Second joyau de la Couronne,

Present du Ciel, beau Duc d’Anjou,

Me prendrez-vous, si je me donne ?
Ne me croirez-vous point un fou,

De vous presenter ma personne,

Moy qui suis moins qu’un sapajou,

Moy chetif, qui desja grisonne ?
Si pourtant vous le trouvez bon,

J’ose vous dire que ce don

Est tres-rare ; en voicy la cause :
Qui Diable, hormis moy, pauvre job,

Qui ne vai ni pas ni galop,

Vous peut offrir si peu de chose ?

Epistre À Mr Sarazin

Janvier est revenu. Ne crains rien, noble femme !
Qu’importe l’an qui passe et ceux qui passeront !
Mon amour toujours jeune est en fleur dans mon âme ;
Ta beauté toujours jeune est en fleur sur ton front.

Sois toujours grave et douce, ô toi que j’idolâtre ;
Que ton humble auréole éblouisse les yeux !
Comme on verse un lait pur dans un vase d’albâtre,
Emplis de dignité ton coeur religieux.

Brave le temps qui fuit. Ta beauté te protège.
Brave l’hiver. Bientôt mai sera de retour.
Dieu, pour effacer l’âge et pour fondre la neige,
Nous rendra le printemps et nous laisse l’amour.

1er janvier 1842.

Chanson : Beauté, Seringue À Brazier

Menez l’âme que les Lettres ont bien nourrie,
Les pianos, les pianos, dans les quartiers aisés !
Premiers soirs, sans pardessus, chaste flânerie,
Aux complaintes des nerfs incompris ou brisés.

Ces enfants, à quoi rêventelles,
Dans les ennuis des ritournelles ?

‘ Préaux des soirs,
Christs des dortoirs !

‘ Tu t’en vas et tu nous laisses,
Tu nous laiss’s et tu t’en vas,
Défaire et refaire ses tresses,
Broder d’éternels canevas. ‘

Jolie ou vague ? triste ou sage ? encore pure ?
Ô jours, tout m’est égal ? ou, monde, moi je veux ?
Et si vierge, du moins, de la bonne blessure,
Sachant quels gras couchants ont les plus blancs aveux ?

Mon Dieu, à quoi donc rêventelles ?
A des Roland, à des dentelles?

‘ Coeurs en prison,
Lentes saisons !

‘ Tu t’en vas et tu nous quittes,
Tu nous quitt’s et tu t’en vas !
Couvent gris, choeurs de Sulamites,
Sur nos seins nuls croisons nos bras. ‘

Fatales clés de l’être un beau jour apparues ;
Psitt ! aux hérédités en ponctuels ferments,
Dans le bal incessant de nos étranges rues ;
Ah ! pensionnats, théâtres, journaux, romans !

Allez, stériles ritournelles,
La vie est vraie et criminelle.

‘ Rideaux tirés,
Peuton entrer?

‘ Tu t’en vas et tu nous laisses,
Tu nous laiss’s et tu t’en vas,
La source des frais rosiers baisse,
Vraiment ! Et lui qui ne vient pas… ‘

Il viendra ! Vous serez les pauvres coeurs en faute,
Fiancés au remords comme aux essais sans fond,
Et les suffisants coeurs cossus, n’ayant d’autre hôte
Qu’un traintrain pavoisé d’estime et de chiffons.

Mourir ? peutêtre brodentelles,
Pour un oncle à dot, des bretelles ?

‘ Jamais ! Jamais !
Si tu savais!

‘ Tu t’en vas et tu nous quittes,
Tu nous quitt’s et tu t’en vas,
Mais tu nous reviendras bien vite
Guérir mon beau mal, n’estce pas? ‘

Et c’est vrai ! l’Idéal les fait divaguer toutes,
Vigne bohème, même en ces quartiers aisés.
La vie est là ; le pur flacon des vives gouttes
Sera, comme il convient, d’eau propre baptisé.

Aussi, bientôt, se jouerontelles
De plus exactes ritournelles.

‘ Seul oreiller !
Mur familier !

‘ Tu t’en vas et tu nous laisses,
Tu nous laiss’s et tu t’en vas.
Que ne suisje morte à la messe !
Ô mois, ô linges, ô repas ! ‘

Epistre Burlesque À Madame De Bourron

À Alphonse Daudet.

Ma vie, où des vols de colombes
Neigeaient autrefois dans l’azur,
Est un jardin rempli de tombes
Avec des hiboux sur son mur.

Les mornes oiseaux d’heure en heure
S’éveillent au fond des cyprès,
Et chacun d’eux ulule et pleure
Sur mes vaeux devenus regrets.

Leur cri lugubre et monotone
Chante les précoces départs
De mes rêves, au vent d’automne
Qui tombent, tombent tous épars.

Leurs débris jonchent les allées
Et, sous le vieux porche jauni,
L’ennui des plaines désolées
Monte et s’enfonce à l’infini.

Sous le ciel rouge et la bise aigre
Serré dans un mince habit noir,
Un petit vieux, propret et maigre,
Y vient parfois rôder le soir.

Baisant de ses lèvres dévotes
Une grêle flûte en tuya,
Il fait succéder aux gavottes
Des vieux refrains d’alléluia.

Au pied du mur qui se lézarde
Le vieux chantonne, et les hiboux,
Hérissant leur plume hagarde,
Ferment lentement leurs yeux roux.

Sous les grands traits d’ocre et d’orange
Des crépuscules jaunissants
Le vieux joue, et sa flûte étrange
Endort les hiboux gémissants.

Le vieux danse, et des violettes
Percent sous son pied leste et sec,
Et sous les vieux arbres squelettes
Répondent des sons de rebec ;

Car ce vieillard est ma jeunesse
Et les chers amours d’autrefois,
Attendant que mon coeur renaisse,
Chantent dans son flûtet de bois.

Chanson : C’estoit Assés De Vos Yeux

C’estoit assés de vos yeux pleins de charmes

Pour vaincre ma raison ;

Mais vous chantez encor ! ô quelle trahison !

Doit-on blesser ceux qui rendent les armes ?

Je voy bien que ma mort est tout vostre desir ;

He bien ! je meurs ; mais je meurs de plaisir.
Vous eussiez eu d’une mort plus cruelle

L’esprit plus satisfait ;

Mais pouviez-vous chanter et produire un effect

Qui fust contraire à vostre voix si belle ?

Ainsi, belle Phillis, contre vostre desir,

Je meurs, je meurs, mais je meurs de plaisir.

Épitaphe De Scarron

Celui qui ci maintenant dort

Fit plus de pitié que d’envie,

Et souffrit mille fois la mort

Avant que de perdre la vie.

Passant, ne fais ici de bruit,

Prends garde qu’aucun ne l’éveille ;

Car voici la première nuit

Que le pauvre Scarron sommeille.

Chanson : Hé Bien ! Je Consens De Mourir

‘Elle ne concevait pas qu’aimer fût l’ennemi d’aimer.’
SainteBeuve. Volupté.

L’homme n’est pas méchant, ni la femme éphémère.
Ah ! fous dont au casino battent les talons,
Tout homme pleure un jour et toute femme est mère,
Nous sommes tous filials, allons!
Mais quoi! les Destins ont des partispris si tristes,
Qui font que, les uns loin des autres, l’on s’exile,
Qu’on Se traite à tort et à travers d’égoïstes,
Et qu’on s’use à trouver quelque unique Évangile.
Ah! jusqu’à ce que la nature Soit bien bonne,
Moi je veux vivre monotone.

Dans ce village en falaises, loin, vers les cloches,
Je redescends dévisagé par les enfants
Qui S’en vont faire bénir de tièdes brioches ;
Et rentré, mon SacréCoeur Se fend !
Les moineaux des vieux toits pépient à ma fenêtre,
Ils me regardent dîner, sans faim, à la carte ;
Des âmes d’amis morts les habitent peutêtre ?
Je leur jette du pain : comme blessés, ils partent !
Ah ! jusqu’à ce que la nature soit bien bonne,
Moi je veux vivre monotone.

Elle est partie hier. Suisje pas triste d’elle ?
Mais c’est vrai ! Voilà donc le fond de mon chagrin !
Oh ! ma vie est aux plis de ta jupe fidèle !
Son mouchoir me flottait sur le Rhin….
Seul. Le Couchant retient un moment son Quadrige
En rayons où le ballet des moucherons danse,
Puis, vers les toits fumants de la soupe, il s’afflige… Et c’est le Soir, l’insaisissable confidence…
Ah ! jusqu’à cc que la nature soit bien bonne,
Faudratil vivre monotone ?

Que d’yeux, en éventail, en ogive, ou d’inceste,
Depuis que l’Etre espère, ont réclamé leurs droits !
Ô ciels, les yeux pourrissentils comme le reste ?
Oh ! qu’il fait seul ! oh ! faitil froid !
Oh ! que d’aprèsmidi d’automne à vivre encore !
Le Spleen, eunuque à froid, sur nos rêves se vautre !
Or, ne pouvant redevenir des madrépores,
Ô mes humains, consolonsnous les uns les autres.
Et jusqu’à ce que la nature soit bien bonne,
Tâchons de vivre monotone

Le Roy

Gentils pasteurs, qui veillez en la prée,
Abandonnez tout amour terrien,
Jésus est né et vous craignez de rien,
Chantez Noël de jour et de vesprée.
Noël !

Laissez agneaux repaître en la contrée,
Gloire est aux cieux pour l’amour de ce bien
Qui porte paix, amour et entretien ;
Allez le voir, c’est bonne rencontrée.
Noël !

Or est ému tout le pays de Judée,
Pasteurs y vont, ne demandez combien,
Portant présents et de va et de vient ;
Sans celer rien leur bourse fut vidée.
Noël !

La toison d’or qui est emprisonnée
Sera dehors de ce cruel détien
Car Jésus est trop plus nôtre que sien :
Pour la tirer la chose est jà sonnée.
Noël !

Aurora vient que la nuit est finée,
Honnêtement et de très bon maintien
Rompu sera le fier et âpre chien
Portier d’enfer ; sa cause est assignée.
Noël !

Prions Jésus qu’à la sainte journée
Ayons de lui tout appui et soutien.
Vierge Marie, il est nôtre, il est tien,
Compose o lui, que paix nous soit donnée.
Noël !

Chanson : Helas ! Elle S’en Va

Helas ! elle s’en va : je ne la verray plus ;

A ma juste douleur il faut bien que je cede.

Que les regrets sont superflus

Dans les maux dont la mort est l’unique remede !

Apres un tel mal-heur

Si j’aymois encore la vie,

Que diroit mon amour ? que diroit ma douleur ?

Et que diroit Silvie ?
Ses yeux, doux et flateurs et jamais courroucez,

Me faisoient dans mes fers trouver mille delices.

Pour des plaisirs si tost passez,

Faut-il donc que mon coeur souffre tant de supplices ?

Mais bien tost, la douleur

D’estre loing des yeux de Silvie

Va finir mon amour, va finir mon malheur

En finissant ma vie.

Le Virgile Travesti

Beaux yeux, charmeurs savants, flambeaux de notre vie,
Parfum, grâce, front pur, bouche toujours ravie,
Ô vous, tout ce qu’on aime ! ô vous, tout ce qui part !
Non, rien ne meurt de vous pour l’âme inassouvie
Quand vous laissez la nuit refermer son rempart
Sur l’idéal perdu qui va luire autre part.

Beaux yeux, charmeurs savants, clairs flambeaux ! Dans nos veines,
Pour nous brûler toujours du mal des larmes vaines,
Vous versez à coup sûr tous vos philtres amers.
Nous puisons aux clartés des prunelles sereines,
Comme au bleu des beaux soirs, comme à l’azur des mers,
Le vertige du vide ou des gouffres ouverts.

Front pur, grâce, parfum, rire ! En nous tout se grave,
Plus enivrant, plus doux, plus ravi, plus suave.
Des flots noirs du passé le désir éternel
Les évoque ; et sur nous, comme autour d’une épave
Les monstres de l’écume et les rôdeurs du ciel,
S’acharnent tous les fils du souvenir cruel.

Tout ce qu’on aime et qui s’enfuit ! Mensonges, rêves,
Tout cela vit, palpite, et nous ronge sans trêves.
Vous creusez dans nos coeurs, extases d’autrefois,
D’incurables remords hurlant comme les grèves.
Dites, dans quel Léthé peuton boire une fois
L’oubli, l’immense oubli ? Répondez cieux et bois !

Non, rien ne peut mourir pour l’âme insatiable ;
Mais dans quel paradis, dans quel monde ineffable,
La chimère jamais diratelle à son tour :
‘ C’est moi que tu poursuis, et c’est moi l’impalpable ;
Regarde ! J’ai le rythme et le divin contour ;
C’est moi qui suis le beau, c’est moi qui suis l’amour ? ‘

Quand vous laissez la nuit se refermer plus noire
Sur nos sens, quel gardien au fond de la mémoire
Rallume les flambeaux, et, joyeux tourmenteur,
Nous montre les trésors oubliés dans leur gloire ?
Quand nous donnerezvous le repos contempteur,
Astres toujours brillant d’un feu toujours menteur ?

Cet idéal perdu que le hasard promène,
Un jour, làhaut, bien loin de la douleur humaine,
L’étreindronsnous enfin de nos bras, dans la paix
Du bonheur, dans l’oubli du doute et de la haine ?
Ou, comme ici, fuyant dans le brouillard épais,
Nous crîratil encor : plus loin ! Plus tard ! Jamais !

Oui, nous brûlant toujours d’une flamme inféconde,
Rire enivré, doux front, parfum, grâce profonde,
Tout cela vit, palpite et nous ronge de pleurs.
Mais dans quelle oasis, en quels cieux, sur quel monde,
Au fond de la mémoire éclorezvous ? ô fleurs
Du rêve où s’éteindra l’écho de nos douleurs !

Chanson : Ingratte, Je N’ayme Que Toy

… Helas, il me souvient que quand son pasle corps
Fut mis à reposer en la couche des morts
J’entray dedans la chambre où le plomb qui l’enserre
Gisoit sans nulle pompe estendu contre terre,
Pendant que l’artizan à cet oeuvre empesché,
De maint ais resonnant l’un à l’autre attaché,
Formoit la triste chambre où la fatale marque
Des fourriers de la mort logeoit ce grand monarque.
Et lors ramentevant que celuy dont les os
Dormoient entre les vers dedans ce plomb enclos,
Naguere estoit au monde et mon Prince et mon maistre,
Celuy d’où tout mon heur se promettoit de naistre,
Et de qui le trespas me venoit de ravir
L’espoir de tout le bien qu’à le suivre et servir
J’avoy peu meriter d’un coeur si debonnaire,
D’un tel coup de douleur dedans l’aine frappé
Par le triste penser qui m’avoit occupé,
Que presque evanoüy je tombay sur la place,
En paleur une pierre, en froideur de la glace,
Et tel qu’aux yeux humains se feroit admirer
Un marbre qu’on oirroit gemir et souspirer.

Dieu ! qu’il roula de pleurs sur mon visage blesme
Quand apres ce transport je revins à moymesme,
Et quand par les ruisseaux que mon oeil espandit
Ce glaçon de tristesse en larmes se fondit !
Long temps je ressemblay ceste Nymphe affligée
Qui fut par trop pleurer en fontaine changée :
Puis commençant l’humeur de manquer à mon oeil,
Tourné vers l’artizan ouvrier de ce cercueil :
Ô toy (lui dyje alors d’une voix triste et basse)
Qui de la main celeste as receu ceste grace
D’enfermer au cercueil les os d’un si grand Roy,
Pour Dieu, ne vueille point envier à ma foy
L’honneur de t’assister en ce piteux office
Que luy rend maintenant ton fidelle service.
Permets moy de tenir le sapin que tu couds,
Que j’en touche les ais, que j’en touche les clouds :
Que ma tremblante main un à un te les donne,
Et que de ce devoir en pleurant je couronne
Les services passez qu’à luy seul j’ay rendus,
Et qu’helas par sa mort pour jamais j’ay perdus.
Je l’ay servy treize ans, dont mon attente morte,
Apres tant d’esperance, autre fruit ne rapporte
Que ces cuisans souspirs, que cet honneur amer
De pouvoir maintenant au cercueil l’enfermer :
Et si, j’estimeray la fatale inclemence
Ne m’avoir point du tout laissé sans recompense
M’accordant ceste grace, ains beniray mon sort
De l’avoir peu servir encor apres sa mort…

Les Vrays Moyens De Parvenir

Ballade

Quand j’ois parler d’un prince et de sa cour,
Et qu’on me dit : Fréquentezy, beau sire,
Lors je réponds : Mon argent est trop court,
J’y dépendrais, sans cause, miel et cire :
Et qui de cour la hantise désire,
Il n’est qu’un fol, et fûtce Parceval ;
Car on se voit souvent, dont j’ai grand ire,
Très bien monté, puis soudain sans cheval.

Averti suis que tout bien y accourt,
Et que d’argent on y trouve à suffire ;
Mais je sais bien qu’il déflue et décourt,
Comme argent vif sur pierre de porphyre.
Argent ne craint son maître déconfire,
Mais s’éjouit d’aller par mont et val,
En le rendant, pour en deuil le confire,
Très bien monté, puis soudain sans cheval.

Celui qui a l’entendement trop lourd
N’y réussit, fors à souffrir martyre,
Et qui l’esprit a trop gai, prompt et gourd,
Il perd son temps ; malheur à lui se tire.
Esprit moyen, chevance* à lui retire :
Mais le danger est de ruer aval ;
Car la cour rend le mignon qu’elle attire
Très bien monté, puis soudain sans cheval.

ENVOI

Prince, vrai est, on ne m’en peut dédire,
Que la cour sert ses gens de bien et mal,
Et qu’elle rend l’homme, sans contredire,
Très bien monté, puis soudain sans cheval.

(*) fortune

Chanson : Je Vous Aymois

Je n’ay veu qu’à regret la clarté du Soleil,
Et rien tant soitil beau n’a mon ame ravie,
Depuis qu’en soupirant j’éloignay ce bel oeil,
De qui la seule veuë est tout l’heur de ma vie.

Les jours les plus luisants me sont obscures nuits,
Que je passe en tristesse et complaintes funebres,
Ne pouvant le ciel mesme, au fort de tant d’ennuis,
Illuminer le corps dont l’ame est en tenebres.

Je ne fay que penser à l’heur que j’ay perdu,
Quoy que ce souvenir aigrissant ma complainte
M’égalle au criminel sur la gesne étendu,
M’estant chaque pensée une mortelle attainte.

Le seul bien d’un portrait exprimant sa beauté
Console un peu mes yeux et mon dueil diminue :
Mais qu’estce que cela m’en voyant absenté,
Si ce n’est pour Junon embrasser une nue.

Ah, que je veux de mal aux rigueurs de la loy,
Qui de m’en éloigner s’est acquis la puissance !
Que j’en hay mon devoir aussi bien comme moy,
Luy du commandement, moy de l’obéissance.

Falloitil qu’oubliant les saints voeux d’amitié,
Pour croire un vain respect et suivre sa Chimere,
Je commisse une erreur indigne de pitié,
De peur d’en commettre une excusable et legere ?

Non, je ne me sçaurois laver de ce peché,
Ny ne puis concevoir qu’il me soit pardonnable :
Et me dois voir ce crime à jamais reproché,
Si je n’en suis vangeur aussi bien que coulpable.

Mais quel plus grand tourment que de m’en voir bany
Peut chastier mon coeur s’il faut qu’il s’en punisse ?
Helas, l’avoir commis c’est m’en estre puny :
Mon peché m’est luymesme un rigoureux supplice.

Aussi, quoy que l’Amour s’en plaigne justement,
Si sentil au pardon la pitié le contraindre ;
Voyant ma propre erreur m’estre un si grand tourment,
Que se plaindre de moy ce n’est rien que me plaindre.

Ah Dieux ! que ne mouruje aux pieds de sa rigueur,
Lorsque je prins congé de sa chere presence !
Las ! pour ce qu’en partant je luy laissois mon coeur
Je ne pensois jamais ressentir son absence.

Fol, qui n’avisois pas qu’encor que mille morts
Assaillent un Amant éloigné de sa dame,
Il ne ressent l’ennuy d’en estre loin du corps
Qu’autant qu’il en est pres du penser et de l’ame.

Or voyje maintenant qu’Amour a bien semé
Des espines d’ennuy dans son doux labyrinthe :
Et qu’au desir d’un coeur de sa flamme allumé
La longueur d’une absence est bien pleine d’absinthe.

Mais quelque trait d’ennuy qui me puisse offenser,
Rien n’esteindra l’ardeur dont je me sens éprendre
Ains faudra désormais, avant que voir cesser
Mon ame d’estre en feu, me voir le corps en cendre.

Non, ma flamme vivra jusqu’à mon dernier jour,
Malgré toute infortune et presente et future.
J’ay beaucoup de douleur, mais j’ai bien plus d’amour :
L’une fait que j’endure, et l’autre que je dure.

Seulement, ô beaux yeux, yeux qui m’estes si doux
Que l’heur de vous servir m’est plus qu’un diadême,
Avienne que l’oubly n’éloigne point de vous
Un coeur que vostre absence éloigne de soymême.

Cieux qui prestez l’oreille aux saints voeux des amans,
Faites qu’en jettant l’oeil sur vos vives lumieres,
La divine Beauté qui cause mes tourmens
Lise dans vostre front ces voeux et ces prieres.

Et vous vents bienheureux qui vers elle passez,
Portez luy de ma foy l’immortelle assurance ;
Luy disant en deux mots bassement prononcez,
Que je meurs de desir en vivant d’espérance.

Ouy, C’est Un Pedant, C’est Un Sot

Sonnet
Ouy, c’est un Pedant, c’est un sot,

Et le plus grand qui soit en France.

Quand il profere une sentence,

J’ayrnerois mieux qu’il fist un rot.
Il est fils d’un petit ragot,

Grand amateur de la jouvence,

Qui perira par la potence

S’il ne perit par le fagot.
Il est fourbe dans les affaires ;

Il sert aux amoureux mysteres

Et presche comme un sansonnet :
Parmy les bigots il fait rage.

Je t’en dirois bien davantage,

Mais il faut finir le sonnet.