Cantiques Des Colonnes

A Léon-Paul Fargue.

Douces colonnes, aux

Chapeaux garnis de jour,

Ornés de vrais oiseaux

Qui marchent sur le tour,
Douces colonnes, ô

L’orchestre de fuseaux!

Chacun immole son

Silence à l’unisson.
-Que portez-vous si haut,

Égales radieuses?

-Au désir sans défaut

Nos grâces studieuses!
Nous chantons à la fois

Que nous portons les cieux!

Ô seule et sage voix

Qui chantes pour les yeux!
Vois quels hymnes candides!

Quelle sonorité

Nos éléments limpides

Tirent de la clarté!
Si froides et dorées

Nous fûmes de nos lits

Par le ciseau tirées,

Pour devenir ces lys!
De nos lits de cristal

Nous fûmes éveillées,

Des griffes de métal

Nous ont appareillées.
Pour affronter la lune,

La lune et le soleil,

On nous polit chacune

Comme ongle de l’orteil!
Servantes sans genoux,

Sourires sans figures,

La belle devant nous

Se sent les jambes pures.
Pieusement pareilles,

Le nez sous le bandeau

Et nos riches oreilles

Sourdes au blanc fardeau,
Un temple sur les yeux

Noirs pour l’éternité,

Nous allons sans les dieux

À la divinité!
Nos antiques jeunesses,

Chair mate et belles ombres,

Sont fières des finesses

Qui naissent par les nombres!
Filles des nombres d’or,

Fortes des lois du ciel,

Sur nous tombe et s’endort

Un dieu couleur de miel.
Il dort content, le Jour,

Que chaque jour offrons

Sur la table d’amour

Étale sur nos fronts.
Incorruptibles soeurs,

Mi-brûlantes, mi-fraîches,

Nous prîmes pour danseurs

Brises et feuilles sèches,
Et les siècles par dix,

Et les peuples passés,

C’est un profond jadis,

Jadis jamais assez!
Sous nos mêmes amours

Plus lourdes que le monde

Nous traversons les jours

Comme une pierre l’onde!
Nous marchons dans le temps

Et nos corps éclatants

Ont des pas ineffables

Qui marquent dans les fables

Le Bois Amical

Nous avons pensé des choses pures

Côte à côte, le long des chemins,

Nous nous sommes tenus par les mains

Sans dire parmi les fleurs obscures;
Nous marchions comme des fiancés

Seuls, dans la nuit verte des prairies;

Nous partagions ce fruit de féeries

La lune amicale aux insensés
Et puis, nous sommes morts sur la mousse,

Très loin, tout seuls parmi l’ombre douce

De ce bois intime et murmurant;
Et là-haut, dans la lumière immense,

Nous nous sommes trouvés en pleurant

Ô mon cher compagnon de silence!

Profusion Du Soir

Poème Abandonné
Du soleil soutenant la puissante paresse

Qui plane et s’abandonne à l’oeil contemplateur,

Regard! Je bois le vin céleste, et je caresse

Le grain mystérieux de l’extrême hauteur.
Je porte au sein brûlant ma lucide tendresse,

Je joue avec les feux de l’antique inventeur;

Mais le dieu par degrés qui se désintéresse

Dans la pourpre de l’air s’altère avec lenteur.
Laissant dans les champs purs battre toute l’idée,

Les travaux du couchant dans la sphère vidée

Connaissent sans oiseaux leur ancienne grandeur.
L’ange frais de l’oeil nu pressent dans sa pudeur,

Haute nativité d’étoile élucidée,

Un diamant agir qui berce la splendeur
*
Ô soir, tu viens épandre un délice tranquille,

Horizon des sommeils, stupeur des coeurs pieux,

Persuasive approche, insidieux reptile,

Et rose que respire un mortel immobile

Dont l’oeil dore s’engage aux promesses des cieux.
*
Sur tes ardents autels son regard favorable

Brûle, l’âme distraite, un passé précieux.

Il adore dans l’or qui se rend adorable

Bâtir d’une vapeur un temple mémorable,

Suspendre au sombre éther son risque et son récif,

Et vole, ivre des feux d’un triomphe passif,

Sur l’abime aux ponts d’or rejoindre la Fortune;

-Tandis qu’aux bords lointains du Théâtre pensif,

Sous un masque léger glisse la mince lune
*
Ce vin bu, l’homme bâille, et brise le flacon.

Aux merveilles du vide il garde une rancune;

Mais le charme du soir fume sur le balcon

Une confusion de femme et de flocon
*
-Ô Conseil! Station solennelle! Balance

D’un doigt doré pesant les motifs du silence!

Ô sagesse sensible entre les dieux ardents!

-De l’espace trop beau, préserve-moi, balustre!

Là, m’appelle la mer! Là, se penche l’illustre

Vénus Vertigineuse avec ses bras fondants!
*
Mon oeil, quoiqu’il s’attache au sort souple des ondes,

Et boive comme en songe à l’éternel verseau,

Garde une chambre fixe et capable des mondes;

Et ma cupidité des surprises profondes

Voit à peine au travers du transparent berceau

Cette femme d’écume et d’algue et d’or que roule

Sur le sable et le sel la meule de la houle.
*
Pourtant je place aux cieux les ébats d’un esprit;

Je vois dans leurs vapeurs des terres inconnues,

Des déesses de fleurs feindre d’être des nues,

Des puissances d’orage d’errer a demi nues,

Et sur les roches d’air du soir qui s’assombrit,

Telle divinité s’accoude. Un ange nage.

Il restaure l’espace à chaque tour de rein.

Moi, qui jette ici-bas l’ombre d’un personnage,

Toutefois délié dans le plein souverain,

Je me sens qui me trempe, et pur qui me dédaigne!

Vivant au sein futur le souvenir marin,

Tout le corps de mon choix dans mes regards se baigne!
*
Une crête écumeuse, énorme et colorée,

Barre, puissamment pure, et plisse le parvis.

Roule jusqu’à mon coeur la distance dorée,

Vague! Croulants soleils aux horizons ravis,

Tu n’iras pas plus loin que la ligne ignorée

Qui divise les dieux des ombres où je vis.
*
Une volute lente et longue d’une lieue

Semant les charmes lourds de sa blanche torpeur

Où se joue une joie, une soif d’être bleue,

Tire le noir navire épuisé de vapeur
*
Mais pesants et neigeux les monts du crépuscule,

Les nuages trop pleins et leurs seins copieux,

Toute la majesté de l’Olympe recule,

Car voici le signal, voici l’or des adieux,

Et l’espace a humé la barque minuscule
*
Lourds frontons du sommeil toujours inachevés,

Rideaux bizarrement d’un rubis relevés

Pour le mauvais regard d’une sombre planète,

Les temps sont accomplis, les désirs se sont tus,

Et dans la bouche d’or, bâillements combattus,

S’écartèlent les mots que charmait le poète

Les temps sont accomplis, les désirs se sont tus.
*
Adieu, Adieu! Vers vous, ô mes belles images,

Mes bras tendent toujours insatiable port!

Venez, effarouchés, hérissant vos plumages,

Voiliers aventureux que talonne la mort!

Hâtez-vous, hâtez-vous! La nuit presse! Tantale

Va périr! Et la joie éphémère des cieux!

Une rose naguère aux ténèbres fatale,

Une toute dernière rose occidentale

Pâlit affreusement sur le soir spacieux

Je ne vois plus frémir au mât du belvédère

Ivre de brise un sylphe aux couleurs de drapeau,

Et ce grand port n’est plus qu’un noir débarcadère

Couru du vent glacé que sent venir ma peau!
Fermez-vous! Fermez-vous! Fenêtres offensées!

Grands yeux qui redoutez la véritable nuit!

Et toi, de ces hauteurs d’astres ensemencées,

Accepte, fécondé de mystère et d’ennui,

Une maternité muette de pensées

César

César, calme César, le pied sur toute chose,

Les poings durs dans la barbe, et l’oeil sombre peuplé

D’aigles et des combats du couchant contemplé,

Ton coeur s’enfle, et se sent toute-puissante Cause.
Le lac en vain palpite et lèche son lit rose;

En vain d’or précieux brille le jeune blé;

Tu durcis dans les noeuds de ton corps rassemblé

L’ordre, qui doit enfin fendre ta bouche close.
L’ample monde, au delà de l’immense horizon,

L’Empire attend l’éclair, le décret, le tison

Qui changeront le soir en furieuse aurore.
Heureux là-bas sur l’onde, et bercé du hasard,

Un pêcheur indolent qui flotte et chante, ignore

Quelle foudre s’amasse au centre de César.

Le Cimetière Marin

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,

Entre les pins palpite, entre les tombes;

Midi le juste y compose de feux

La mer, la mer, toujours recommencée

Ô récompense après une pensée

Qu’un long regard sur le calme des dieux!
Quel pur travail de fins éclairs consume

Maint diamant d’imperceptible écume,

Et quelle paix semble se concevoir!

Quand sur l’abîme un soleil se repose,

Ouvrages purs d’une éternelle cause,

Le Temps scintille et le Songe est savoir.
Stable trésor, temple simple à Minerve,

Masse de calme, et visible réserve,

Eau sourcilleuse, œil qui gardes en toi

Tant de sommeil sous un voile de flamme,

Ô mon silence!. . . Édifice dans l’âme,

Mais comble d’or aux mille tuiles, Toit!
Temple du Temps, qu’un seul soupir résume,

À ce point pur je monte et m’accoutume,

Tout entouré de mon regard marin;

Et comme aux dieux mon offrande suprême,

La scintillation sereine sème

Sur l’altitude un dédain souverain.
Comme le fruit se fond en jouissance,

Comme en délice il change son absence

Dans une bouche où sa forme se meurt,

Je hume ici ma future fumée,

Et le ciel chante à l’âme consumée

Le changement des rives en rumeur.
Beau ciel, vrai ciel, regarde-moi qui change!

Après tant d’orgueil, après tant d’étrange

Oisiveté, mais pleine de pouvoir,

Je m’abandonne à ce brillant espace,

Sur les maisons des morts mon ombre passe

Qui m’apprivoise à son frêle mouvoir.
L’âme exposée aux torches du solstice,

Je te soutiens, admirable justice

De la lumière aux armes sans pitié!

Je te tends pure à ta place première,

Regarde-toi!. . . Mais rendre la lumière

Suppose d’ombre une morne moitié.
Ô pour moi seul, à moi seul, en moi-même,

Auprès d’un coeur, aux sources du poème,

Entre le vide et l’événement pur,

J’attends l’écho de ma grandeur interne,

Amère, sombre, et sonore citerne,

Sonnant dans l’âme un creux toujours futur!
Sais-tu, fausse captive des feuillages,

Golfe mangeur de ces maigres grillages,

Sur mes yeux clos, secrets éblouissants,

Quel corps me traîne à sa fin paresseuse,

Quel front l’attire à cette terre osseuse?

Une étincelle y pense à mes absents.
Fermé, sacré, plein d’un feu sans matière,

Fragment terrestre offert à la lumière,

Ce lieu me plaît, dominé de flambeaux,

Composé d’or, de pierre et d’arbres sombres,

Où tant de marbre est tremblant sur tant d’ombres;

La mer fidèle y dort sur mes tombeaux!
Chienne splendide, écarte l’idolâtre!

Quand solitaire au sourire de pâtre,

Je pais longtemps, moutons mystérieux,

Le blanc troupeau de mes tranquilles tombes,

Éloignes-en les prudentes colombes,

Les songes vains, les anges curieux!
Ici venu, l’avenir est paresse.

L’insecte net gratte la sécheresse;

Tout est brûlé, défait, reçu dans l’air

À je ne sais quelle sévère essence. . .

La vie est vaste, étant ivre d’absence,

Et l’amertume est douce, et l’esprit clair.
Les morts cachés sont bien dans cette terre

Qui les réchauffe et sèche leur mystère.

Midi là-haut, Midi sans mouvement

En soi se pense et convient à soi-même. . .

Tête complète et parfait diadème,

Je suis en toi le secret changement.
Tu n’as que moi pour contenir tes craintes!

Mes repentirs, mes doutes, mes contraintes

Sont le défaut de ton grand diamant. . .

Mais dans leur nuit toute lourde de marbres,

Un peuple vague aux racines des arbres

A pris déjà ton parti lentement.
Ils ont fondu dans une absence épaisse,

L’argile rouge a bu la blanche espèce,

Le don de vivre a passé dans les fleurs!

Où sont des morts les phrases familières,

L’art personnel, les âmes singulières?

La larve file où se formaient les pleurs.
Les cris aigus des filles chatouillées,

Les yeux, les dents, les paupières mouillées,

Le sein charmant qui joue avec le feu,

Le sang qui brille aux lèvres qui se rendent,

Les derniers dons, les doigts qui les défendent,

Tout va sous terre et rentre dans le jeu!
Et vous, grande âme, espérez-vous un songe

Qui n’aura plus ces couleurs de mensonge

Qu’aux yeux de chair l’onde et l’or font ici?

Chanterez-vous quand serez vaporeuse?

Allez! Tout fuit! Ma présence est poreuse,

La sainte impatience meurt aussi!
Maigre immortalité noire et dorée,

Consolatrice affreusement laurée,

Qui de la mort fais un sein maternel,

Le beau mensonge et la pieuse ruse!

Qui ne connaît, et qui ne les refuse,

Ce crâne vide et ce rire éternel!
Pères profonds, têtes inhabitées,

Qui sous le poids de tant de pelletées,

Êtes la terre et confondez nos pas,

Le vrai rongeur, le ver irréfutable

N’est point pour vous qui dormez sous la table,

Il vit de vie, il ne me quitte pas!
Amour, peut-être, ou de moi-même haine?

Sa dent secrète est de moi si prochaine

Que tous les noms lui peuvent convenir!

Qu’importe! Il voit, il veut, il songe, il touche!

Ma chair lui plaît, et jusque sur ma couche,

À ce vivant je vis d’appartenir!
Zénon! Cruel Zénon! Zénon d’Êlée!

M’as-tu percé de cette flèche ailée

Qui vibre, vole, et qui ne vole pas!

Le son m’enfante et la flèche me tue!

Ah! le soleil. . . Quelle ombre de tortue

Pour l’âme, Achille immobile à grands pas!
Non, non!. . . Debout! Dans l’ère successive!

Brisez, mon corps, cette forme pensive!

Buvez, mon sein, la naissance du vent!

Une fraîcheur, de la mer exhalée,

Me rend mon âme. . . Ô puissance salée!

Courons à l’onde en rejaillir vivant.
Oui! Grande mer de délires douée,

Peau de panthère et chlamyde trouée,

De mille et mille idoles du soleil,

Hydre absolue, ivre de ta chair bleue,

Qui te remords l’étincelante queue

Dans un tumulte au silence pareil,
Le vent se lève!. . . Il faut tenter de vivre!

L’air immense ouvre et referme mon livre,

La vague en poudre ose jaillir des rocs!

Envolez-vous, pages tout éblouies!

Rompez, vagues! Rompez d’eaux réjouies

Ce toit tranquille où picoraient des focs!

Un Feu Distinct

Un feu distinct m’habite, et je vois froidement

La violente vie illuminée entière

Je ne puis plus aimer seulement qu’en dormant

Ses actes gracieux mélangés de lumière.
Mes jours viennent la nuit me rendre des regards,

Après le premier temps de sommeil malheureux;

Quand le malheur lui-même est dans le noir épars

Ils reviennent me vivre et me donner des yeux.
Que si leur joie éclate, un écho qui m’éveille

N’a rejeté qu’un mort sur ma rive de chair,

Et mon rire étranger suspend à mon oreille,
Comme à la vide conque un murmure de mer,

Le doute -sur le bord d’une extrême merveille,

Si je suis, si je fus, si je dors ou je veille?

Ébauche D’un Serpent

A Henri Ghéon.
Parmi l’arbre, la brise berce

La vipère que je vêtis;

Un sourire, que la dent perce

Et qu’elle éclaire d’appétits,

Sur le Jardin se risque et rôde,

Et mon triangle d’émeraude

Tire sa langue à double fil

Bête que je suis, mais bête aiguë,

De qui le venin quoique vil

Laisse loin la sage ciguë!
Suave est ce temps de plaisance!

Tremblez, mortels! Je suis bien fort

Quand jamais à ma suffisance,

Je bâille à briser le ressort!

La spendeur de l’azur aiguise

Cette guivre qui me déguise

D’animale simplicité;

Venez à moi, race étourdie!

Je suis debout et dégourdie,

Pareille à la nécessité!
Soleil, soleil! Faute éclatante!

Toi qui masques la mort, Soleil,

Sous l’azur et l’or d’une tente

Où les fleurs tiennent leur conseil;

Par d’impénétrables délices,

Toi, le plus fier de mes complices,

Et de mes pièges le plus haut,

Tu gardes le coeur de connaître

Que l’univers n’est qu’un défaut

Dans la pureté du Non-être!
Grand Soleil, qui sonnes l’éveil

À l’être, et de feux l’accompagnes,

Toi qui l’enfermes d’un sommeil

Trompeusement peint de campagnes,

Fauteur des fantômes joyeux

Qui rendent sujette des yeux

La présence obscure de l’âme,

Toujours le mensonge m’a plu

Que tu répands sur l’absolu,

Ô roi des ombres fait de flamme!
Verse-moi ta brute chaleur,

Où vient ma paresse glacée

Rêvaser de quelque malheur

Selon ma nature enlacée

Ce lieu charmant qui vit la chair

Choir et se joindre m’est très cher!

Ma fureur, ici, se fait mûre;

Je la conseille et la recuis,

Je m’écoute, et dans mes circuits,

Ma méditation murmure
Ô Vanité! Cause Première!

Celui qui règne dans les Cieux,

D’une voix qui fut la lumière

Ouvrit l’univers spacieux.

Comme las de son pur spectacle,

Dieu lui-même a rompu l’obstacle

De sa parfaite éternité;

Il se fit Celui qui dissipe

En conséquences, son Principe,

En étoiles, son Unité.
Cieux, son erreur! Temps, sa ruine!

Et l’abîme animal, béant!

Quelle chute dans l’origine

Étincelle au lieu de néant!

Mais, le premier mot de son Verbe,

MOI! Des astres le plus superbe

Qu’ait parlés le fou créateur,

Je suis! Je serai! J’illumine

La diminution divine

De tous les feux du Séducteur!
Objet radieux de ma haine,

Vous que j’aimais éperdument,

Vous qui dûtes de la géhenne

Donner l’empire à cet amant,

Regardez-vous dans ma ténèbre!

Devant votre image funèbre,

Orgueil de mon sombre miroir,

Si profond fut votre malaise

Que votre souffle sur la glaise

Fut un soupir de désespoir!
En vain, Vous avez, dans la fange,

Pétri de faciles enfants,

Qui de Vos actes triomphants

Tout le jour Vous fissent louange!

Sitôt pétris, sitôt soufflés,

Maître Serpent les a sifflés,

Les beaux enfants que Vous créâtes!

Holà! dit-il, nouveaux venus!

Vous êtes des hommes tout nus,

Ô bêtes blanches et béates!
À la ressemblance exécrée,

Vous fûtes faits, et je vous hais!

Comme je hais le Nom qui crée

Tant de prodiges imparfaits!

Je suis Celui qui modifie,

Je retouche au coeur qui s’y fie,

D’un doigt sûr et mystérieux!

Nous changerons ces molles oeuvres,

Et ces évasives couleuvres

En des reptiles furieux!
Mon Innombrable Intelligence

Touche dans l’âme des humains

Un instrument de ma vengeance

Qui fut assemblé de tes mains!

Et ta Paternité voilée,

Quoique, dans sa chambre étoilée,

Elle n’accueille que l’encens,

Toutefois l’excès de mes charmes

Pourra de lointaines alarmes

Troubler ses desseins tout-puissants!
Je vais, je viens, je glisse, plonge,

Je disparais dans un coeur si pur!

Fut-il jamais de sein si dur

Qu’on n’y puisse loger un songe!

Qui que tu sois, ne suis-je point

Cette complaisance qui poind

Dans ton âme lorsqu’elle s’aime?

Je suis au fond de sa faveur

Cette inimitable saveur

Que tu ne trouves qu’à toi-même!
Ève, jadis, je la surpris,

Parmi ses premières pensées,

La lèvre entr’ouverte aux esprits

Qui naissaient des roses bercés.

Cette parfaite m’apparut,

Son flanc vaste et d’or parcouru

Ne craignant le soleil ni l’homme;

Tout offerte aux regards de l’air

L’âme encore stupide, et comme

Interdite au seuil de la chair.
Ô masse de béatitude,

Tu es si belle, juste prix

De la toute sollicitude

Des bons et des meilleurs esprits!

Pour qu’à tes lèvres ils soient pris

Il leur suffit que tu soupires!

Les plus purs s’y penchent les pires,

Les plus durs sont les plus meurtris

Jusques à moi, tu m’attendris,

De qui relèvent les vampires!
Oui! De mon poste de feuillage

Reptile aux extases d’oiseau,

Cependant que mon babillage

Tissait de ruses le réseau,

Je te buvais, ô belle sourde!

Calme, claire, de charmes lourde,

Je dormirais furtivement,

L’oeil dans l’or ardent de ta laine,

Ta nuque énigmatique et pleine

Des secrets de ton mouvement!
J’étais présent comme une odeur,

Comme l’arome d’une idée

Dont ne puisse être élucidée

L’insidieuse profondeur!

Et je t’inquiétais, candeur,

Ô chair mollement décidée,

Sans que je t’eusse intimidée,

À chanceler dans la splendeur!

Bientôt, je t’aurai, je parie,

Déjà ta nuance varie!
(La superbe simplicité

Demande d’immense égards!

Sa transparence de regards,

Sottise, orgueil, félicité,

Gardent bien la belle cité!

Sachons lui créer des hasards,

Et par ce plus rare des arts,

Soit le coeur pur sollicité;

C’est là mon fort, c’est là mon fin,

À moi les moyens de ma fin!)
Or, d’une éblouissante bave,

Filons les systèmes légers

Où l’oisive et l’Ève suave

S’engage en de vagues dangers!

Que sous une charge de soie

Tremble la peau de cette proie

Accoutumée au seul azur!

Mais de gaze point de subtile,

Ni de fil invisible et sûr,

Plus qu’une trame de mon style!
Dore, langue! dore-lui les

Plus doux des dits que tu connaisses!

Allusions, fables, finesses,

Mille silences ciselés,

Use de tout ce qui lui nuise:

Rien qui ne flatte et ne l’induise

À se perdre dans mes desseins,

Docile à ces pentes qui rendent

Aux profondeurs des bleus bassins

Les ruisseaux qui des cieux descendent!
Ô quelle prose non pareille,

Que d’esprit n’ai-je pas jeté

Dans le dédale duveté

De cette merveilleuse oreille!

Là, pensais-je, rien de perdu;

Tout profite au coeur suspendu!

Sûr triomphe! si ma parole,

De l’âme obsédant le trésor,

Comme une abeille une corolle

Ne quitte plus l’oreille d’or!
 » Rien, lui soufflais-je, n’est moins sûr

Que la parole divine, Ève!

Une science vive crève

L’énormité de ce fruit mûr

N’écoute l’Être vieil et pur

Qui maudit la morsure brève

Que si ta bouche fait un rêve,

Cette soif qui songe à la sève,

Ce délice à demi futur,

C’est l’éternité fondante, Ève!  »
Elle buvait mes petits mots

Qui bâtissaient une oeuvre étrange;

Son oeil, parfois, perdait un ange

Pour revenir à mes rameaux.

Le plus rusé des animaux

Qui te raille d’être si dure,

Ô perfide et grosse de maux,

N’est qu’une voix dans la verdure.

-Mais sérieuse l’Ève était

Qui sous la branche l’écoutait!
 » Âme, disais-je, doux séjour

De toute extase prohibée,

Sens-tu la sinueuse amour

Que j’ai du Père dérobée?

Je l’ai, cette essence du Ciel,

À des fins plus douces que miel

Délicatement ordonnée

Prends de ce fruit Dresse ton bras!

Pour cueillir ce que tu voudras

Ta belle main te fut donnée!  »
Quel silence battu d’un cil!

Mais quel souffle sous le sein sombre

Que mordait l’Arbre de son ombre!

L’autre brillait, comme un pistil!

-Siffle, siffle! me chantait-il!

Et je sentais frémir le nombre,

Tout le long de mon fouet subtil,

De ces replis dont je m’encombre:

Ils roulaient depuis le béryl

De ma crête, jusqu’au péril!
Génie! Ô longue impatience!

À la fin, les temps sont venus,

Qu’un pas vers la neuve Science

Va donc jaillir de ces pieds nus!

Le marbre aspire, l’or se cambre!

Ces blondes bases d’ombre et d’ambre

Tremblent au bord du mouvement!

Elle chancelle, la grande urne,

D’où va fuir le consentement

De l’apparente taciturne!
Du plaisir que tu te proposes

Cède, cher corps, cède aux appâts!

Que ta soif de métamorphoses

Autour de l’Arbre du Trépas

Engendre une chaîne de poses!

Viens sans venir! forme des pas

Vaguement comme lourds de roses

Danse cher corps Ne pense pas!

Ici les délices sont causes

Suffisantes au cours des choses!
Ô follement que je m’offrais

Cette infertile jouissance:

Voir le long pur d’un dos si frais

Frémir la désobéissance!

Déjà délivrant son essence

De sagesse et d’illusions,

Tout l’Arbre de la Connaissance

Échevelé de visions,

Agitait son grand corps qui plonge

Au soleil, et suce le songe!
Arbre, grand Arbre, Ombre des Cieux,

Irrésistible Arbre des arbres,

Qui dans les faiblesses des marbres,

Poursuis des sucs délicieux,

Toi qui pousses tels labyrinthes

Par qui les ténèbres étreintes

S’iront perdre dans le saphir

De l’éternelle matinée,

Douce perte, arôme ou zéphir,

Ou colombe prédestinée,
Ô Chanteur, ô secret buveur

Des plus profondes pierreries,

Berceau du reptile rêveur

Qui jeta l’Ève en rêveries,

Grand Être agité de savoir,

Qui toujours, comme pour mieux voir,

Grandis à l’appel de ta cime,

Toi qui dans l’or très pur promeus

Tes bras durs, tes rameaux fumeux,

D’autre part, creusant vers l’abîme,
Tu peux repousser l’infini

Qui n’est fait que de ta croissance,

Et de la tombe jusqu’au nid

Te sentir toute Connaissance!

Mais ce vieil amateur d’échecs,

Dans l’or oisif des soleils secs,

Sur ton branchage vient se tordre;

Ses yeux font frémir ton trésor.

Il en cherra des fruits de mort,

De désespoir et de désordre!
Beau serpent, bercé dans le bleu,

Je siffle, avec délicatesse,

Offrant à la gloire de Dieu

Le triomphe de ma tristesse

Il me suffit que dans les airs,

L’immense espoir de fruits amers

Affole les fils de la fange

-Cette soif qui te fit géant,

Jusqu’à l’Être exalte l’étrange

Toute-Puissance du Néant!

Le Rameur

A André Lebey.
Penché contre un grand fleuve, infiniment mes rames

M’arrachent à regret aux riants environs;

Âme aux pesantes mains, pleines des avirons,

Il faut que le ciel cède au glas des lentes lames.
Le coeur dur, l’oeil distrait des beautés que je bats,

Laissant autour de moi mûrir des cercles d’onde,

Je veux à larges coups rompre l’illustre monde

De feuilles et de feu que je chante tout bas.
Arbres sur qui je passe, ample et naïve moire,

Eau de ramages peinte, et paix de l’accompli,

Déchire-les, ma barque, impose-leur un pli

Qui coure du grand calme abolir la mémoire.
Jamais, charmes du jour, jamais vos grâces n’ont

Tant souffert d’un rebelle essayant sa défense:

Mais, comme les soleils m’ont tiré de l’enfance,

Je remonte à la source où cesse même un nom.
En vain, toute la nymphe énorme et continue

Empêche de bras purs mes membres harassés;

Je romprai lentement mille liens glacés

Et les barbes d’argent de sa puissance nue.
Ce bruit secret des eaux, ce fleuve étrangement

Place mes jours dorés sous un bandeau de soie;

Rien plus aveuglément n’use l’antique joie

Qu’un bruit de fuite égale et de nul changement.
Sous les ponts annelés, l’eau profonde me porte,

Voûtes pleines de vent, de murmure et de nuit,

Ils courent sur un front qu’ils écrasent d’ennui,

Mais dont l’os orgueilleux est plus dur que leur porte.
Leur nuit passe longtemps. L’âme baisse sous eux

Ses sensibles soleils et ses promptes paupières,

Quand, par le mouvement qui me revêt de pierres,

Je m’enfonce au mépris de tant d’azur oiseux.

Valvins

Si tu veux dénouer la forêt qui t’aère

Heureuse, tu te fonds aux feuilles, si tu es

Dans la fluide yole à jamais littéraire,

Traînant quelques soleils ardemment situés
Aux blancheurs de son flanc que la Seine caresse

Émue, ou pressentant l’après-midi chanté,

Selon que le grand bois trempe une longue tresse,

Et mélange ta voile au meilleur de l’été.
Mais toujours près de toi que le silence livre

Aux cris multipliés de tout le brut azur,

L’ombre de quelque page éparse d’aucun livre
Tremble, reflet de voile vagabonde sur

La poudreuse peau de la rivière verte

Parmi le long regard de la Seine entr’ouverte.

Épisode

Un soir favorisé de colombes sublimes,

La pucelle doucement se peigne au soleil.

Aux nénuphars de l’onde elle donne un orteil

Ultime, et pour tiédir ses froides mains errantes

Parfois trempe au couchant leurs roses transparentes.

Tantôt, si d’une ondée innocente, sa peau

Frissonne, c’est le dire absurde d’un pipeau,

Flûte dont le coupable aux dents de pierrerie

Tire un futile vent d’ombre et de rêverie

Par l’occulte baiser qu’il risque sous les fleurs.

Mais presque indifférente aux feintes de ces pleurs,

Ni se se divinisant par aucune parole

De rose, elle démêle une lourde auréole;

Et tirant de sa nuque un plaisir qui la tord,

Ses poings délicieux pressent la touffe d’or

Dont la lumière coule entre ses doigts limpides!

Une feuille meurt sur ses épaules humides,

Une goutte tombe de la flûte sur l’eau,

Et le pied pur s’épeure comme un bel oiseau

Ivre d’ombre

Le Sylphe

Ni vu ni connu

Je suis le parfum

Vivant et défunt

Dans le vent venu!
Ni vu ni connu

Hasard ou génie?

À peine venu

La tâche est finie!
Ni lu ni compris?

Aux meilleurs esprits

Que d’erreurs promises!
Ni vu ni connu,

Le temps d’un sein nu

Entre deux chemises!

Vue

Si la plage planche, si

L’ombre sur l’oeil s’use et pleure

Si l’azur est larme, ainsi

Au sel des dents pure affleure
La vierge fumée ou l’air

Que berce en soi puis expire

Vers l’eau debout d’une mer

Assoupie en son empire
Celle qui sans les ouïr

Si la lèvre au vent remue

Se joue à évanouir

Mille mots vains où se mue
Sous l’humide éclair de dents

Le très doux feu du dedans.

Été

À Francis Vielé-Griffin.

Été, roche d’air pur, et toi, ardente ruche,

Ô mer! Éparpillée en mille mouches sur

Les touffes d’une chair fraîche comme une cruche,

Et jusque dans la bouche où bourdonne l’azur;
Et toi, maison brûlante, Espace, cher Espace

Tranquille, où l’arbre fume et perd quelques oiseaux,

Où crève infiniment la rumeur de la masse

De la mer, de la marche et des troupes des eaux,
Tonnes d’odeurs, grands ronds par les races heureuses

Sur le golfe qui mange et qui monte au soleil,

Nids purs, écluses d’herbe, ombres des vagues creuses,

Bercez l’enfant ravie en un poreux sommeil!
Dont les jambes (mais l’une est fraîche et se dénoue

De la plus rose), les épaules, le sein dur,

Le bras qui se mélange à l’écumeuse joue

Brillent abandonnés autour du vase obscur
Où filtrent les grands bruits pleins de bêtes puisées

Dans les cages de feuille et les mailles de mer

Par les moulins marins et les huttes rosées

Du jour Toute la peau dore les treilles d’air.

Le Vin Perdu

J’ai, quelque jour, dans l’Océan,

(mais je ne sais plus sous quels cieux),

Jeté, comme offrande au néant,

Tout un peu de vin précieux
Qui voulut ta perte, ô liqueur?

J’obéis peut-être au devin?

Peut-être au souci de mon coeur,

Songeant au sang, versant le vin?
Sa transparence accoutumée

Après une rose fumée

Reprit aussi pure la mer
Perdu ce vin, ivres les ondes!

J’ai vu bondir dans l’air amer

Les figures les plus profondes

Féerie

La lune mince verse une lueur sacrée,

Toute une jupe d’un tissu d’argent léger,

Sur les bases de marbre où vient l’Ombre songer

Que suit d’un char de perle une gaze nacrée.
Pour les cygnes soyeux qui frôlent les roseaux

De carènes de plume à demi lumineuse,

Elle effeuille infinie une rose neigeuse

Dont les pétales font des cercles sur les eaux
Est-ce vivre? Ô désert de volupé pamée

Où meurt le battement faible de l’eau lamée,

Usant le seuil secret des échos de cristal
La chair confuse des molles roses commence

À frémir, si d’un cri le diamant fatal

Fêle d’un fil de jour toute la fable immense.