Un Soir D’octobre

L’automne et le soleil couchant ! Je suis heureux !

Du sang sur de la pourriture !

L’incendie au zénith ! La mort dans la nature !

L’eau stagnante, l’homme fiévreux !

Oh ! c’est bien là ton heure et ta saison, poète

Au cœur vide d’illusions,

Et que rongent les dents de rats des passions,

Quel bon miroir, et quelle fête !

Que d’autres, des pédants, des niais ou des fous,

Admirent le printemps et l’aube,

Ces deux pucelles-là, plus roses que leur robe ;

Moi, je t’aime, âpre automne, et te préfère à tous

Les minois d’innocentes, d’anges,

Courtisane cruelle aux prunelles étranges.

Voulant Te Fuir

Voulant te fuir (fuir ses amours !

Mais un poète est bête),

J’ai pris, l’un de ces derniers jours,

La poudre d’escampette.

Qui fut penaud, qui fut nigaud

Dès après un quart d’heure ?

Et je revins en mendigot

Qui supplie et qui pleure.

Tu pardonnas : mais pas longtemps

Depuis la fois première

Je filais, pareil aux autans,

Comme la fois dernière.

Tu me cherchas, me dénichas ;

Courte et bonne, l’enquête !

Qui fut content du doux pourchas ?

Moi donc, ta grosse bête !

Puisque nous voici réunis,

Dis, sans ruse et sans feinte,

Ne nous cherchons plus d’autres nids

Que ma, que ton étreinte.

Malgré mon caractère affreux,

Malgré ton caractère

Affreux, restons toujours heureux :

Fois première et dernière.

Un Veuf Parle

Je vois un groupe sur la mer.

Quelle mer ? Celle de mes larmes.

Mes yeux mouillés du vent amer

Dans cette nuit d’ombre et d’alarmes

Sont deux étoiles sur la mer.

C’est une toute jeune femme

Et son enfant déjà tout grand.

Dans une barque où nul ne rame,

Sans mât ni voile, en plein courant…

Un jeune garçon, une femme !

En plein courant dans l’ouragan !

L’enfant se cramponne à sa mère

Qui ne sait plus où, non plus qu’en…,

Ni plus rien, et qui, folle, espère

En le courant, en l’ouragan.

Espérez en Dieu, pauvre folle,

Crois en notre Père, petit.

La tempête qui vous désole,

Mon cœur de là-haut vous prédit

Qu’elle va cesser, petit, folle !

Et paix au groupe sur la mer,

Sur cette mer de bonnes larmes !

Mes yeux joyeux dans le ciel clair,

Par cette nuit sans plus d’alarmes,

Sont deux bons anges sur la mer.

Vous Êtes Calme, Vous Voulez Un Voeu Discret

Vous êtes calme, vous voulez un voeu discret,

Des secrets à mi-voix dans l’ombre et le silence,

Le coeur qui se répand plutôt qu’il ne s’élance,

Et ces timides, moins transis qu’il ne paraît.
Vous accueillez d’un geste exquis telles pensées

Qui ne marchent qu’en ordre et font le moins de bruit.

Votre main, toujours prête à la chute du fruit,

Patiente avec l’arbre et s’abstient de poussées.
Et si l’immense amour de vos commandements

Embrasse et presse tout en sa sollicitude,

Vos conseils vont dicter aux meilleurs et l’étude

Et le travail des plus humbles recueillements.
Le pécheur, s’il prétend vous connaître et vous plaire,

Ô vous qui nous aimant si fort parliez si peu,

Doit et peut, à tout temps du jour comme en tout lieu,

Bien faire obscurément son devoir et se taire,
Se taire pour le monde, un pur sénat de fous,

Se taire sur autrui, des âmes précieuses,

Car nous taire vous plaît, même aux heures pieuses,

Même à la mort, sinon devant le prêtre et vous.
Donnez-leur le silence et l’amour du mystère,

Ô Dieu glorifieur du bien fait en secret,

À ces timides moins transis qu’il ne paraît,

Et l’horreur, et le pli des choses de la terre,
Donnez-leur, ô mon Dieu, la résignation,

Toute forte douceur, l’ordre et l’intelligence,

Afin qu’au jour suprême ils gagnent l’indulgence

De l’Agneau formidable en la neuve Sion,
Afin qu’ils puissent dire :   » Au moins nous sûmes croire   »

Et que l’Agneau terrible, ayant tout supputé,

Leur réponde :   » Venez, vous avez mérité,

Pacifiques, ma paix, et douloureux, ma gloire. « 

Une Grande Dame

Belle  » à damner les saints « , à troubler sous l’aumusse

Un vieux juge ! Elle marche impérialement.

Elle parle — et ses dents font un miroitement —

Italien, avec un léger accent russe.

Ses yeux froids où l’émail sertit le bleu de Prusse

Ont l’éclat insolent et dur du diamant.

Pour la splendeur du sein, pour le rayonnement

De la peau, nulle reine ou courtisane, fût-ce

Cléopâtre la lynce ou la chatte Ninon,

N’égale sa beauté patricienne, non !

Vois, ô bon Buridan :  » C’est une grande dame !  »

Il faut — pas de milieu ! — l’adorer à genoux,

Plat, n’ayant d’astre aux cieux que ces lourds cheveux roux

Ou bien lui cravacher la face, à cette femme !

Vous Reviendrez Bientôt, Les Bras Pleins De Pardons

Vous reviendrez bientôt, les bras pleins de pardons

Selon votre coutume,

Ô Pères excellents qu’aujourd’hui nous perdons

Pour comble d’amertume.

Vous reviendrez, vieillards exquis, avec l’honneur,

Avec la Fleur chérie.

Et que de pleurs joyeux, et quels cris de bonheur

Dans toute la patrie !

Vous reviendrez, après ces glorieux exils,

Après des moissons d’âmes,

Après avoir prié pour ceux-ci, fussent-ils

Encore plus infâmes,

Après avoir couvert les îles et la mer

De votre ombre si douce

Et réjoui le ciel et consterné l’enfer,

Béni qui vous repousse,

Béni qui vous dépouille au cri de liberté,

Béni l’impie en armes,

Et l’enfant qu’il vous prend des bras, — et racheté

Nos crimes par vos larmes !

Proscrits des jours, vainqueurs des temps, non point adieu,

Vous êtes l’espérance.

À tantôt, Pères saints, qui nous vaudrez de Dieu

Le salut pour la France !

Une Sainte En Son Auréole

Une Sainte en son auréole,

Une Châtelaine en sa tour,

Tout ce que contient la parole

Humaine de grâce et d’amour ;
La note d’or que fait entendre

Un cor dans le lointain des bois,

Mariée à la fierté tendre

Des nobles Dames d’autrefois ;
Avec cela le charme insigne

D’un frais sourire triomphant

Eclos dans des candeurs de cygne

Et des rougeurs de femme-enfant ;
Des Aspects nacrés, blancs et roses,

Un doux accord patricien :

Je vois, j’entends toutes ces choses

Dans son nom Carlovingien.

Vous Voilà Pauvres Bonnes Pensées

Vous voilà, vous voilà, pauvres bonnes pensées !

L’espoir qu’il faut, regret des grâces dépensées,

Douceur de cœur avec sévérité d’esprit,

Et celle vigilance, et le calme prescrit,

Et toutes ! — Mais encor lentes, bien éveillées,

Bien d’aplomb, mais encor timides, débrouillées

À peine du lourd rêve et de la tiède nuit.

C’est à qui de vous va plus gauche, l’une suit

L’autre, et toutes ont peur du vaste clair de lune.

 » Telles, quand des brebis sortent d’un clos. C’est une,

Puis deux, puis trois. Le reste est là, les yeux baissés,

La tête à terre, et l’air des plus embarrassés.

Faisant ce que fait leur chef de file : il s’arrête,

Elles s’arrêtent tour à tour, posant leur tête

Sur son dos, simplement et sans savoir pourquoi.  »

Votre pasteur, ô mes brebis, ce n’est pas moi,

C’est un meilleur, un bien meilleur, qui sait les causes,

Lui qui vous tint longtemps et si longtemps là closes,

Mais qui vous délivra de sa main au temps vrai.

Suivez-le. Sa houlette est bonne.

Et je serai,

Sous sa voix toujours douce à votre ennui qui bêle,

Je serai, moi, par vos chemins, son chien fidèle.

Va Ton Chemin Sans Plus T’inquiéter

Va ton chemin sans plus t’inquiéter !

La route est droite et tu n’as qu’à monter,

Portant d’ailleurs le seul trésor qui vaille,

Et l’arme unique au cas d’une bataille,

La pauvreté d’esprit et Dieu pour toi.

Surtout il faut garder toute espérance.

Qu’importe un peu de nuit et de souffrance ?

La route est bonne et la mort est au bout.

Oui, garde toute espérance surtout.

La mort là-bas te dresse un lit de joie.

Et fais-toi doux de toute la douceur.

La vie est laide, encore c’est ta soeur.

Simple, gravis la côte et même chante,

Pour écarter la prudence méchante

Dont la voix basse est pour tenter ta foi.

Simple comme un enfant, gravis la côte,

Humble comme un pécheur qui hait la faute,

Chante, et même sois gai, pour défier

L’ennui que l’ennemi peut t’envoyer

Afin que tu t’endormes sur la voie.

Ris du vieux piège et du vieux séducteur,

Puisque la Paix est là, sur la hauteur,

Qui luit parmi des fanfares de gloire.

Monte, ravi, dans la nuit blanche et noire.

Déjà l’Ange Gardien étend sur toi

Joyeusement des ailes de victoire.

Vrai, Nous Avons Trop D’esprit

Vrai, nous avons trop d’esprit.

Chérie !

Je crois que mal nous en prit,

Chérie !

D’ainsi lutter corps à corps

Encore !

Sans repos et sans remords

Encore !

Plus, n’est-ce pas ? de ces luttes

Sans but,

Plus de ces mauvaises flûtes.

Ce luth,

Ô ce luth de bien se faire

Tel air,

Toujours vibrant, chanson hère

Dans l’air !

Et n’ayons plus d’esprit,

T’en prie !

Tu vois que mal nous en prit…

T’en prie.

Soyons bons tout bêtement,

Charmante,

Aimons-nous aimablement

M’amante !

Va, Chanson, À Tire-d’aile

Va, chanson, à tire-d’aile

Au-devant d’elle, et dis-lui

Bien que dans mon cœur fidèle

Un rayon joyeux a lui,

Dissipant, lumière sainte,

Ces ténèbres de l’amour :

Méfiance, doute, crainte,

Et que voici le grand jour !

Longtemps craintive et muette,

Entendez-vous ? la gaîté,

Comme une vive alouette

Dans le ciel clair a chanté.

Va donc, chanson ingénue,

Et que, sans nul regret vain,

Elle soit la bienvenue

Celle qui revient enfin.

Walcourt

Paysages belges

Briques et tuiles,

Ô les charmants

Petits asiles

Pour les amants !

Houblons et vignes,

Feuilles et fleurs,

Tentes insignes

Des francs buveurs !

Guinguettes claires,

Bières, clameurs,

Servantes chères

À tous fumeurs !

Gares prochaines,

Gais chemins grands…

Quelles aubaines,

Bons juifs errants !

Vendanges

Les choses qui chantent dans la tête

Alors que la mémoire est absente,

Ecoutez, c’est notre sang qui chante

O musique lointaine et discrète !
Ecoutez ! c’est notre sang qui pleure

Alors que notre âme s’est enfuie,

D’une voix jusqu’alors inouïe

Et qui va se taire tout à l’heure.
Frère du sang de la vigne rose,

Frère du vin de la veine noire,

O vin, ô sang, c’est l’apothéose !
Chantez, pleurez ! Chassez la mémoire

Et chassez l’âme, et jusqu’aux ténèbres

Magnétisez nos pauvres vertèbres,

Veni, Sancte

 » Esprit-Saint, descendez en  » ceux

Qui raillent l’antique cantique

Où les simples mettent leurs vœux

Sur la plus naïve musique.

Versez les sept dons de la foi,

Versez,  » esprit d’intelligence « ,

Dans les âmes toutes au moi

Surtout l’amour et l’indulgence

Et le goût de la pauvreté

Tant des autres que de soi-même

Qu’ils comprennent la charité

Puisqu’ils sont l’élite et la crème.

Qu’ils estiment leur rire sot,

Visant, non le dogme immuable,

Mais l’humble et le faible (un assaut

Dont le capitaine est le Diable).

Au lieu d’ainsi le profaner,

Ce cantique de nos ancêtres,

Qu’ils le méditent, pour donner

Le bon exemple, eux, les grands maîtres,

Et, tandis qu’ils seront en train

D’édifier le paupérisme

D’esprit et d’argent, qu’ils réin-

Tègrent un peu le Catéchisme.

Vêpres Rustiques

Le dernier coup de vêpres a sonné : l’on tinte.

Entrons donc dans l’Église et couvrons-nous d’eau sainte.

Il y a peu de monde encore. Qu’il fait frais !

C’est bon par ces temps lourds, ça semble fait exprès.

On allume les six grands cierges, l’on apporte

Le ciboire pour le salut. Voici la porte

De la sacristie entr’ouverte, et l’on voit bien

S’habiller les enfants de chœur et le doyen.

Voici venir le court cortège, et les deux chantres

Tiennent de gros antiphonaires sur leurs ventres.

Une clochette retentit et le clergé

S’agenouille devant l’autel, dûment rangé.

Une prière est murmurée à voix si basse

Qu’on entend comme un vol de bons anges qui passe.

Le prêtre, se signant, adjure le Seigneur,

Et les clers, se signant, appellent le Seigneur.

Et chacun exaltant la Trinité, commence,

Prophète-roi, David, ta psalmodie immense :

Le Seigneur dit…  »  » Je vous louerai…  »  » Qu’heureux les saints.

 » Fils, louez le Seigneur…  » et, vibrant par essaims,

Les versets de ce chant militaire et mystique :

 » Quand Israël sortit d’Égypte…  » Et la musique

Du grêle harmonium et du vaste plain-chant !

L’Église s’est remplie. Il fait tiède. L’argent

Pour le culte et celui du denier de Saint-Pierre

Et des pauvres tombe à bruit doux dans l’aumônière.

L’hymme propre et Magnificat aux flots d’encens !

Une langueur céleste envahit tous les sens.

Au court sermon qui suit sur un thème un peu rance,

On somnole sans trop pourtant d’irrévérence.

Le soleil lui faisant un nimbe mordoré,

Le vieux saint du village est tout transfiguré.

Ça sent bon. On dirait des fleurs très anciennes.

S’exhalant, lentes, dans le latin des antiennes.

Et le Salut ayant béni l’humble troupeau

Des fidèles, on rejoint meilleurs le hameau.

Le soir on soupe mieux, et quand la nuit invite

Au sommeil, on s’endort bien à l’aise et plus vite.