Jà N’est Besoin Que Plus Je Me Soucie

Près du ruisseau, sous la feuillée,
Menons la Muse émerveillée
Chanter avec le doux roseau,
Puisque la Muse est un oiseau.

Puisque la Muse est un oiseau,
Gardons que quelque damoiseau
N’apprenne ses chansons nouvelles
Pour aller les redire aux belles.

Un méchant aux plus fortes ailes
Tend mille pièges infidèles.
Gardonsla bien de son réseau,
Puisque la Muse est un oiseau.

Puisque la Muse est un oiseau,
Empêchons qu’un fatal ciseau
Ne la poursuive et ne s’engage
Dans les plumes de son corsage.

Mère, veillez bien sur la cage
Où la Muse rêve au bocage.
Veillez en tournant le fuseau,
Puisque la Muse est un oiseau.

J’ai Été Par Un Long Temps Déçue

La nuit était pour moi si trèsobscure
Que Terre et Ciel elle m’obscurcissait,
Tant qu’à Midi de discerner figure
N’avais pouvoir qui fort me marrissait :

Mais quand je vis que l’aube apparaissait
En couleurs mille et diverse, et sereine
Je me trouvai de liesse si pleine
Voyant déjà la clarté à la ronde
Que commençai louer à voix hautaine
Celui qui fit pour moi ce Jour au Monde.

(Rymes II)

Je Suis La Journée

Rien encore ! Et vainement aije feuilleté pendant
trois jours et trois nuits, aux blafardes lueurs
de la lampe, les livres hermétiques de RaymondLulle !

Non rien, si ce n’est avec le sifflement de la cornue
étincelante, les rires moqueurs d’un salamandre qui se
fait un jeu de troubler mes méditations.

Tantôt il attache un pétard à un poil de ma barbe,
tantôt il me décoche de son arbalète un trait de feu
dans mon manteau.

Ou bien fourbitil son armure, c’est alors la cendre
du fourneau qu’il soude sur les pages de mon formulaire
et sur l’encre de mon écritoire.

Et la cornue, toujours plus étincelante, siffle le
même air que le diable, quand Saint Eloy lui tenailla
le nez dans sa forge.

Mais rien encore ! Et pendant trois autres jours et
trois autres nuits, je feuilletterai, aux blafardes
lueurs de la lampe, les livres hermétiques de
RaymondLulle !

La Fortune Envieuse

Apologue

Las des fleurs, épuisé de ses longues amours,
Un papillon dans sa vieillesse
(Il avait du printemps goûté les plus beaux jours)
Voyait d’un oeil chagrin la tendre hardiesse
Des amants nouveaunés, dont le rapide essor
Effleurait les boutons qu’humectait la rosée.
Soulevant un matin le débile ressort
De son aile à demibrisée :

‘ Tout a changé, ditil, tout se fane. Autrefois
L’univers n’avait point cet aspect qui m’afflige.
Oui, la nature se néglige ;
Aussi pour la chanter l’oiseau n’a plus de voix.
Les papillons passés avaient bien plus de charmes !
Toutes les fleurs tombaient sous nos brûlantes armes !
Touchés par le soleil, nos légers vêtements
Semblaient brodés de diamants !
Je ne vois plus rien sur la terre
Qui ressemble à mon beau matin !
J’ai froid. Tout, jusqu’aux fleurs, prend une teinte austère,
Et je n’ai plus de goût aux restes du festin !
Ce gazon si charmant, ce duvet des prairies,
Où mon vol fatigué descendait vers le soir,
Où Chloé, qui n’est plus, vint chanter et s’asseoir,
N’offre plus qu’un vert pâle et des couleurs flétries !
L’air me soutient à peine à travers les brouillards
Qui voilent le soleil de mes longues journées ;
Mes heures, sans amour, se changent en années :
Hélas ! Que je plains les vieillards !

‘ Je voudrais, cependant, que mon expérience
Servît à tous ces fils de l’air.
Sous des bosquets flétris j’ai puisé ma science,
J’ai défini la vie, enfants : c’est un éclair !
Frêles triomphateurs, vos ailes intrépides
S’arrêteront un jour avec étonnement :
Plus de larcins alors, plus de baisers avides ;
Les roses subiront un affreux changement.

‘ Je croyais comme vous qu’une flamme immortelle
Coulait dans les parfums créés pour me nourrir,
Qu’une fleur était toujours belle,
Et que rien ne devait mourir.
Mais le temps m’a parlé ; sa sévère éloquence
A détendu mon vol et glacé mes penchants :
Le coteau me fatigue et je me traîne aux champs ;
Enfin, je vois la mort où votre inconséquence
Poursuit la volupté. Je n’ai plus de désir,
Car on dit que l’amour est un bonheur coupable :
Hélas ! D’y succomber je ne suis plus capable,
Et je suis tout honteux d’avoir eu du plaisir. ‘

Près du sybarite invalide,
Un papillon naissait dans toute sa beauté :
Cette plainte l’étonne ; il rêve, il est tenté
De rentrer dans sa chrysalide.

‘ Quoi ! Ditil, ce ciel pur, ce soleil généreux,
Qui me transforme et qui me fait éclore,
Mon berceau transparent qu’il chauffe et qu’il colore,
Tous ces biens me rendront coupable et malheureux !
Mais un instinct si doux m’attire dans la vie !
Un souffle si puissant m’appelle autour des fleurs !
Làbas, ces coteaux verts, ces brillantes couleurs
Font naître tant d’espoir, tant d’amour, tant d’envie !
Oh ! Taistoi, pauvre sage, ou pauvre ingrat, taistoi !
Tu nous défends les fleurs encor penché sur elles.
Dors, si tu n’aimes plus ; mais les cieux sont à moi :
J’éclos pour m’envoler, et je risque mes ailes ! ‘

La Nuit Était Pour Moi Si Très-obscure

Le temps ne bouge point et jamais ne repose,
La vie instable fuit et ne chemine pas,
Fortune escrime et bat sans remuer les bras,
Le monde nous dépêche et n’en savons la cause.

L’ami avec l’ami se trompe à lèvre close,
La chair sans le sentir consomme nos ébats,
Languissant sans secours le coeur chet au trépas,
Et la nuit à nos yeux effroyable s’oppose.

La mémoire de nous comme neige défaut,
Notre gloire se passe et la mort nous assaut,
Entrant en la maison sans brusquer à la porte.

Il n’est pas ordonné que nous vivions toujours,
Incontinent fanit le plus vert de nos jours,
Par l’hiver rigoureux que la vieillesse apporte.

À Un Sot Rimeur, Qui Trop L’importunait D’aimer

Tu réveilles en moi des souvenirs confus.
Je t’ai vu, n’estce pas ? moins triste et moins modeste.
Ta tête sous l’orage avait un noble geste,
Et l’amour se cachait dans tes rameaux touffus.

D’autres, autour de toi, comme de riches fûts,
Poussaient leurs troncs noueux vers la voûte céleste.
Ils sont tombés, et rien de leur beauté ne reste ;
Et toimême, aujourd’hui, saiton ce que tu fus ?

O viel arbre tremblant dans ton écorce grise !
Senstu couler encore une sève qui grise ?
Les oiseaux chantentils sur tes rameaux gercés ?

Moi, je suis un vieil arbre oublié dans la plaine,
Et, pour tromper l’ennui dont ma pauvre âme est pleine,
J’aime à me souvenir des nids que j’ai bercés.

Le Grand Désir Du Plaisir Admirable

Quelquefois sur ma tête elle met ses mains pures,
Blanches, ainsi que des frissons blancs de guipures.

Elle me baise au front, me parle tendrement,
D’une voix au son d’or mélancoliquement.

Elle a les yeux couleur de ma vague chimère,
O toute poésie, ô toute extase, ô Mère !

A l’autel de ses pieds je l’honore en pleurant,
Je suis toujours petit pour elle, quoique grand.

Aucuns Ont Dit La Théorique

Vous dans qui le plus beau des dieux
Son aimable et son gracieux
Voulut si pleinement répandre,
Vous, dont le luth harmonieux
Fait que tous, jeunes et vieux
Sont à vous, à vendre et dépendre,
Comme, en sa mort mélodieux
Chante un cygne aux bords du Méandre,
Je viens, en mourant, vous apprendre
Par ces vers, peutêtre ennuyeux
Que mon coeur ne s’est pu défendre
De tout ce qui l’a su trop prendre
Et par l’oreille et par les yeux.

Le Haut Pouvoir Des Astres A Permis

Ma vie est un Enfer plein d’ennuis et de peines,
Mes tourments outrageux sont les fouets punisseurs,
Et mes soucis mordants les serpents meurtrisseurs
Qui bourrellent mon coeur de cent morts inhumaines.

Comme làbas on voit les espérances vaines,
Ainsi tous mes espoirs meurent en leur verdeur.
J’ai fait de pleurs un Styx et mes vives ardeurs
Ont fait un Phlégéton qui bout dedans mes veines.

Mes sanglots redoublés et mes plaintives voix
Sont les horribles cris et furieux abois
Du portier infernal qui aboie sans cesse.

Mais je suis d’un seul point aux ombres différent,
Car les démons sont ceux qui les vont martyrant,
Et je suis tourmenté d’une jeune déesse.

Celle Clarté Mouvante Sans Ombrage

Et je retourne encor frileux, au jet des bruines,
Par le délabrement du parc d’octobre. Au bout
De l’allée où se voit ce grand Jésus debout,
Se massent des soupçons de chapelle en ruines.

Je refoule, parmi viornes, vipérines,
Rêveur, le sol d’antan où gîte le hibou ;
L’Érable sous le vent se tord comme un bambou.
Et je sens se briser mon coeur dans ma poitrine.

Cloches des âges morts sonnant à timbres noirs
Et les tristesses d’or, les mornes désespoirs,
Portés par un parfum que le rêve rappelle,

Ah ! comme, les genoux figés au vieux portail,
Je pleure ces débris de petite chapelle…
Au mur croulant, fleuri d’un reste de vitrail !

L’une Vous Aime, Et Si Ne Peut Savoir

Pour ne pas voir choir les roses d’automne,
Cloître ton coeur mort en mon coeur tué.
Vers des soirs souffrants mon deuil s’est rué,
Parallèlement au mois monotone.

Le carmin tardif et joyeux détonne
Sur le bois dolent de roux ponctué…
Pour ne pas voir choir les roses d’automne,
Cloître ton coeur mort en mon coeur tué.

Làbas, les cyprès ont l’aspect atone ;
À leur ombre on est vite habitué,
Sous terre un lit frais s’ouvre situé ;
Nous y dormirons tous deux, ma mignonne,

Pour ne pas voir choir les roses d’automne.

C’est Un Grand Mal Se Sentir Offensé

Combien de ports pourtant, et dans ces ports
combien de portes, t’accueillant peutêtre.
Combien de fenêtres
d’où l’on voit ta vie et ton effort.

Combien de grains ailés de l’avenir
qui, transportés au gré de la tempête,
un tendre jour de fête
verront leur floraison t’appartenir.

Combien de vies qui toujours se répondent ;
et par l’essor que prend ta propre vie
en étant de ce monde,
quel gros néant à jamais compromis.

Mômerie Des Cinq Postes D’amour

Je fume, étalé face au ciel,
Sur l’impériale de la diligence,
Ma carcasse est cahotée, mon âme danse
Comme un Ariel ;
Sans miel, sans fiel, ma belle âme danse,
Ô routes, coteaux, ô fumées, ô vallons,
Ma belle âme, ah ! récapitulons.

Nous nous aimions comme deux fous,
On s’est quitté sans en parler,
Un spleen me tenait exilé,
Et ce spleen me venait de tout. Bon.

Ses yeux disaient : ‘ Comprenezvous ?
‘ Pourquoi ne comprenezvous pas ? ‘
Mais nul n’a voulu faire le premier pas,
Voulant trop tomber ensemble à genoux.
(Comprenezvous ?)

Où estelle à cette heure ?
Peutêtre qu’elle pleure….
Où estelle à cette heure ?
Oh ! du moins, soignetoi, je t’en conjure !

Ô fraîcheur des bois le long de la route,
Ô châle de mélancolie, toute âme est un peu aux écoutes,
Que ma vie
Fait envie !
Cette impériale de diligence tient de la magie.

Accumulons l’irréparable !
Renchérissons sur notre sort !
Les étoiles sont plus nombreuses que le sable
Des mers où d’autres ont vu se baigner son corps ;
Tout n’en va pas moins à la Mort,
Y a pas de port.

Des ans vont passer làdessus,
On s’endurcira chacun pour soi,
Et bien souvent et déjà je m’y vois,
On se dira : ‘ Si j’avais su…. ‘
Mais mariés de même, ne se fûton pas dit :
‘ Si j’avais su, si j’avais su ! … ‘?
Ah ! rendezvous maudit !
Ah ! mon cœur sans issue ! …
Je me suis mal conduit.

Maniaques de bonheur,
Donc, que feronsnous ? Moi de mon âme,
Elle de sa faillible jeunesse ?
Ô vieillissante pécheresse,
Oh ! que de soirs je vais me rendre infâme
En ton honneur !

Ses yeux clignaient : ‘ Comprenezvous ?
‘ Pourquoi ne comprenezvous pas ? ‘
Mais nul n’a fait le premier pas
Pour tomber ensemble à genoux. Ah !…

La Lune se lève,
Ô route en grand rêve !…

On a dépassé les filatures, les scieries,
Plus que les bornes kilométriques,
De petits nuages d’un rose de confiserie,
Cependant qu’un fin croissant de lune se lève,
Ô route de rêve, ô nulle musique….
Dans ces bois de pins où depuis
Le commencement du monde
Il fait toujours nuit,
Que de chambres propres et profondes !
Oh ! pour un soir d’enlèvement !
Et je les peuple et je m’y vois,
Et c’est un beau couple d’amants,
Qui gesticulent hors la loi.

Et je passe et les abandonne,
Et me recouche face au ciel,
La route tourne, je suis Ariel,
Nul ne m’attend, je ne vais chez personne,
je n’ai que l’amitié des chambres d’hôtel.

La lune se lève,
Ô route en grand rêve !
Ô route sans terme,
Voici le relais,
Où l’on allume les lanternes,
Où l’on boit un verre de lait,
Et fouette postillon,
Dans le chant des grillons,
Sous les étoiles de juillet.

Ô clair de Lune,
Noce de feux de Bengale noyant mon infortune,
Les ombres des peupliers sur la route,…
Le gave qui s’écoute, …
Qui s’écoute chanter, …
Dans ces inondations du fleuve du Léthé,…

Ô Solo de lune,
Vous défiez ma plume,
Oh ! cette nuit sur la route ;
Ô Etoiles, vous êtes à faire peur,
Vous y êtes toutes ! toutes !
Ô fugacité de cette heure…
Oh ! qu’il y eût moyen
De m’en garder l’âme pour l’automne qui vient !…

Voici qu’il fait très trèsfrais,
Oh ! si à la même heure,
Elle va de même le long des forêts,
Noyer son infortune
Dans les noces du clair de lune !…
(Elle aime tant errer tard !)
Elle aura oublié son foulard,
Elle va prendre mal, vu la beauté de l’heure !
Oh ! soignetoi je t’en conjure !
Oh ! je ne veux plus entendre cette toux !

Ah ! que ne suisje tombé à tes genoux !
Ah ! que n’astu défailli à mes genoux !
J’eusse été le modèle des époux !
Comme le froufrou de ta robe est le modèle des froufrou.

C’est Une Ardeur D’autant Plus Violente

Combien, combien de fois, au soir sous la nuit brune,
Errant comme un taureau par amour furieux,
Aije maudit le sort, la nature et les dieux,
Le ciel, l’air, l’eau, la terre et Phébus et la Lune !

Combien, combien de fois, d’une fuite importune,
De soupirs embrasés aije éventé les cieux,
Et d’un double torrent ruisselé de mes yeux
Aije fait un séjour à quelque autre Neptune !

Combien aije invoqué, par les ombreux détours
Des bois remplis d’effroi, la mort à mon secours,
Et souhaité me voir Prométhée ou Protée !

Mais hélas maintenant dont je suis en fureur
Je suis plus malheureux, connaissant mon erreur,
Que ne furent jamais Protée et Prométhée !