Nuict, Mere Des Soucis, Cruelle Aux Affligez

Sur le canal SaintMartin glisse,
Lisse et peinte comme un joujou,
Une péniche en acajou,
Avec ses volets à coulisse,
Un caillebot au minium,
Et deux pots de géranium
Pour la Picarde, en bas, qui trôle.
…………………………
Je rêve d’un soir rouge d’or,
Et d’un lougre hindou qui s’endort :
Siffle la brise… eh toi ! créole.

Epouvantable Nuit, Qui Tes Cheveux Noircis

Je l’ai prise dans mes bras,
La petite sirène
Aux yeux éblouis.
Et voici qu’en chantant, ce soir, je la promène
En mon beau paradis.

Comme la lune sur la mer,
Sa longue chevelure bleue
Se mêle à la mienne,
Qui est d’or.
Sa belle queue
Traîne
Parmi les fleurs.

Comme elle a peur,
Comme son coeur bat sur mon coeur !

Je ne sais pas ce qu’elle pense.
Elle me regarde en silence,
De ses pâles yeux pleins d’effroi,
Où quelque étrange songe sommeille.
De la terre ils ne veulent
Rien voir que moi ;
Pour Elle, j’en suis la grande merveille,
Et le mystère.

Mais, parfois,
Elle étend les doigts,
Et touche l’air illuminé qui tremble,
Car la lumière et l’air ressemblent à la mer.
Et elle est triste, et parfois pleure.

Je veux la déposer, doucement, dans le fleuve,
Mon beau fleuve d’Eden, dont les divines eaux
S’en retournent parmi la chanson des roseaux
Vers la mer infinie, afin qu’il la ramène,
Heureuse et consolée, à ses soeurs les sirènes,
Et qu’elle joue encor, devant son miroir bleu,
A peigner en chantant ses longs et beaux cheveux,
Qu’ont effleurés, ce soir, quelques roses mortelles,
Et ces baisers humains que mes lèvres y mêlent.

Ô Bien Heureux Qui Peut Passer Sa Vie

Lorsque dessus la croix un Dieu ferme les yeux,
Je ne m’étonne pas que le grand oeil du monde,
Qui tient de ses bontés sa lumière féconde,
Couvre d’un noir manteau ses rayons précieux.

Que les spectres des morts paraissent dans ces lieux
Et de leurs froids tombeaux quittent la nuit profonde,
Dans les plaines de l’air que le tonnerre gronde,
C’est un deuil que l’on doit au monarque des cieux.

Que par tout l’univers les ténèbres s’étendent,
Que la terre s’ébranle et les roches se fendent,
De tous les éléments c’est un juste devoir.

Mais que des coeurs humains demeurent insensibles,
À la mort de leur maître, à ces signes horribles,
C’est ce que mon esprit ne peut pas concevoir.

Hélas ! Si Tu Prens Garde Aux Erreurs Que J’ay Faites

Brins d’osier, brins d’osier,
Courbezvous assouplis sous les doigts du vannier.

Brins d’osier, vous serez le lit frêle où la mère
Berce un petit enfant aux sons d’un vieux couplet :
L’enfant, la lèvre encor toute blanche de lait,
S’endort en souriant dans sa couche légère.

Brins d’osier, brins d’osier,
Courbezvous assouplis sous les doigts du vannier.

Vous serez le panier plein de fraises vermeilles
Que les filles s’en vont cueillir dans les taillis.
Elles rentrent le soir, rieuses, au logis,
Et l’odeur des fruits mûrs s’exhale des corbeilles.

Brins d’osier, brins d’osier,
Courbezvous assouplis sous les doigts du vannier.

Vous serez le grand van où la fermière alerte
Fait bondir le froment qu’ont battu les fléaux,
Tandis qu’à ses côtés des bandes de moineaux
Se disputent les grains dont la terre est couverte.

Brins d’osier, brins d’osier,
Courbezvous assouplis sous les doigts du vannier.

Lorsque s’empourpreront les vignes à l’automne,
Lorsque les vendangeurs descendront des coteaux,
Brins d’osier, vous lierez les cercles des tonneaux
Où le vin doux rougit les douves et bouillonne.

Brins d’osier, brins d’osier,
Courbezvous assouplis sous les doigts du vannier.

Brins d’osier, vous serez la cage où l’oiseau chante,
Et la nasse perfide au milieu des roseaux,
Où la truite qui monte et file entre deux eaux,
S’enfonce, et tout à coup se débat frémissante.

Brins d’osier, brins d’osier,
Courbezvous assouplis sous les doigts du vannier.

Et vous serez aussi, brins d’osier, l’humble claie
Où, quand le vieux vannier tombe et meurt, on l’étend
Tout prêt pour le cercueil. Son convoi se répand,
Le soir, dans les sentiers où verdit l’oseraie.

Brins d’osier, brins d’osier,
Courbezvous assouplis sous les doigts du vannier.

Ô Mon Coeur Plein D’ennuis, Que Trop Prompt J’arraché

Sus ! que mon âme donc aille servir son âme
Et que ce corps ne soit inutile à sa dame !
Premièrement je prie à mains jointes les dieux
Émus de mon ardeur, qu’ils fassent de mes yeux
Deux brillants diamants sur qui la molle audace
Du poinçon acéré ne laisse aucune trace,
Non plus que sur mon coeur on n’a jamais pu voir
Que le fer ni le feu aient eu aucun pouvoir.
Ce sera pour complaire à la meurtrière vue
Qui tira pai mes yeux mon coeur à l’impourvue,
Ce sera pour orner et les mains et les doigts
Qui serrèrent ma vie esclave sous ses lois.
Que mes dents par les cieux soient faites immortelles
Changées pour jamais en tout autant de perles
Sans tache ni obscur, comme sans tache aussi
Fut mon amour, mon âme, et ma foi jusqu’ici.
Ce sera pour lier cet obstiné courage
A rendre pour l’amour la peine et le dommage,
Ce sera pour lier sa chevelure en rond,
Pour embellir son chef et couronner son front.
Ma peau lui servira de véritable ocagne
Meilleure qu’il n’en vient de la mimaure Espagne,
Pour garantir du chaud du soleil outrageux
Les mains de ma meurtrière, en sorte que je veux
Garder contre le feu ce qui me met en cendre,
Et pour mille forfaits tel service lui rendre.
Et vous, mes nerfs, lassés de tirer mes malheurs,
Je veux que ciaprès vous chantiez mes douleurs
Sur le luth enchanteur que ma maîtresse fière
A l’ouïr de ma mort lâchera en colère
Sur le dos de son lit. Change, coeur endurci,
Change, coeur obstiné, change de nom aussi :
Tu as aimé les coups et les piqûres
Et tu prends à plaisir et faveur les blessures ;
Quand mes yeux seront clos d’un éternel sommeil,
Tu auras un office et supplice pareil :
Tu serviras Diane et sur les mêmes brèches
Que firent dedans toi mille sanglantes flèches
Tu seras gardien des épingles qu’au soir
Sa délicate main te fera recevoir,
Celles qui remparaient d’un satin noir sa face,
Ou qui piquaient mes doigts punis de mon audace.
Coule, sang irrité, et après mon malheur
Ne change point encor ta naïve couleur,
Faistoi son vermillon, ô plaie bienheureuse,
Qui poussant sur mon sang mon âme langoureuse
Lui donne ce soulas qu’au bout de mes douleurs
Renaîtront de ma mort tant de vives couleurs
Qui feront ma sévère, à nulle autre pareille,
Au lustre de mon sang reluire plus vermeille…

Icare Est Chu Ici, Le Jeune Audacieux

Routes de fer vers l’horizon :
Blocs de cendres, talus de schistes,
Où sur les bords un agneau triste
Broute les poils d’un vieux gazon ;
Départs brusques vers les banlieues,
Rails qui sonnent, signaux qui bougent,
Et tout à coup le passage des yeux
Crus et sanglants d’un convoi rouge ;
Appels stridents, ouragans noirs,
Pays de brasiers roux et d’usines tragiques,
Où sanglotent, quand vient le soir,
Toutes les voix du vent

Frappant, d’un contenu gémissement,
Les fils à l’infini des crins télégraphiques,
C’est parmi vous
Qui entourez les villes,
Que ‘ s’en viennent chercher asile
Les cerveaux éclatés des rêveurs et des fous.

Marqués chacun d’un signe,
Derrière un mur aveugle et sourd
De vieux faubourg,
Les cabanons s’alignent ;
Et la cité ardente et terrible, làbas,
Qui les peuple de haut en bas,
Avec les yeux aigus de ces vitres hagarde
S’en inquiète et les regarde.

O la folie et ses soleils, tout à coup blancs !
O la folie et ses soleils plombant
A rayons lents,
A rayons ternes,
Sinistrement,
La fièvre et le travail modernes !

jadis tout l’inconnu était peuplé de dieux,
Ils étaient la réponse aux questions dont l’homme
En son âme puérile dressait la somme ;
Ils étaient forts puisqu’ils étaient silencieux ;
Et la prière et le blasphème
Qui ne résolvaient rien
Tranchaient pourtant, au nom du mal, au nom du bien,
Les problèmes suprêmes.

Or aujourd’hui c’est la réalité
Secrète encor, mais néanmoins enclose
Au cours perpétuel et rythmique des choses,
Qu’on veut, avec ténacité,
Saisir, pour ordonner la vie et sa beauté,
Selon les causes.

L’homme se lève enfin pour ce devoir tardif,
Venu pour éclipser les feux de tous les autres ;
Il s’affirme non plus le roi, le preux, l’apôtre,
Mais le penseur têtu, ardent et maladif
Qui se brûle les nerfs à saisir, au passage,
Toute énigme qui luit et fuit moment d’éclair.

Doutes, certitudes, labeurs, fouilles, voyages,
La terre entière est sonore de son pas clair
Et la nuit attentive écoute arder ses veilles ;
L’ordre nouveau se crée avec un tel souci
D’en bien fixer le faîte et les tenons et les mortaises
Qu’il n’est plus rien sous les grands toits de ses synthèses
Qui ne soit soutenu et ne soutienne aussi.
Et tout ce qui travaille aux quatre coins du monde
Lutte, les yeux fixés sur cette oeuvre profonde
Que mène la recherche et la terre et les cieux,
Et ceux qui trafiquent au nom de l’or et ceux
Qui ravagent au nom du sang, tous collaborent,
Avec leur haine ou leur amour, au but sacré.
De chaque heure du siècle un prodige s’essore
Et vous les provoquez, chercheurs ! Tout est serré,
Mailles de vie ou de matière entre vos doigts subtils ;
Vos miracles humains illuminent les villes
Et l’inconnu serait dompté et le savoir,
A larges pas géants, aurait rejoint l’espoir,
Si vos cerveaux battus du vent de la conquête
N’usaient à trop penser vos maigres corps d’ascète
Et si vos nerfs tendus toujours et toujours las,
Un jour, tels des cordes, n’éclataient pas.

Ô Songe Heureux Et Doux ! Où Fuis-tu Si Soudain

L’orage s’ammoncèle et pèse sur la dune
Dont le flanc sablonneux se dresse comme un mur.
Par instants, le soleil y darde un faisceau dur
De rayons plus blafards qu’un blême éclat de lune.

Les éclairs redoublés tonnent dans l’ombre brune.
Le pêcheur lutte et cherche en vain un abri sûr.
Bondissant en fureur par l’océan obscur,
L’âpre rafale hurle et harcèle la hune.

Les femmes, sur le port, dans le tourbillon noir,
Gémissent, implorant une lueur d’espoir…
Et la tempête tord le haillon qui les couvre.

Tout s’effondre, chaos, gouffre torrentiel !
Sur le croulant déluge, alors, voici que s’ouvre
En sa courbe irisée un splendide arcenciel.

J’ai Dit À Mon Désir : Pense À Te Bien Guider

Claudine, absent de toi, je t’aperçois en songe,
Ton image éclatante erre devant mes yeux ;
Ainsi je vois de nuit la lumière des cieux,
Ou je flatte mes sens d’un si plaisant mensonge.

Mais, ô fureur d’amour qui me pique et me ronge !
Lorsque je vois sans toi le soleil radieux,
Je ne vois rien qu’ombrage et qu’objets ennuyeux,
Qui redoublent les maux où mon âme se plonge.

Sacré flambeau du ciel, n’éclaire plus ici,
Puisque pour augmenter ma peine et mon souci,
Ton jour n’est plus pour moi qu’une nuit éternelle.

Tu nous montres en vain tes appas superflus ;
Soleil, ton éclat cède à l’éclat de ma belle,
Et je vois mon soleil quand je ne te vois plus.

J’ai Longtemps Voyagé, Courant Toujours Fortune

Baigne mes pieds du cristal de tes ondes,
O ma fontaine ! et sur ton frais miroir,
Laisse tomber mes longues tresses blondes
Flottant au gré de la brise du soir !

Nymphe des bois, sur ton bassin penchée,
J’aime à rêver à l’ombre des roseaux,
Quand une feuille à sa tige arrachée,
Ride en tombant la nappe de tes eaux.

J’aime à plonger ma taille gracieuse
Dans tes flots noirs chantant sous les glaïeuls,
Quand de la nuit l’ombre silencieuse
Etend son aile audessus des tilleuls.

Oh ! j’aime à voir tes vagues miroitantes
Multiplier les flambeaux de la nuit !
Oh ! j’aime à voir, sous tes algues flottantes,
Le voile bleu d’une ondine qui fuit !

Tombe toujours en cascade légère !
Roule toujours en bouillons écumeux !
Baise en passant les touffes de fougère
Et porte au loin tes flots harmonieux.

Pour t’écouter, la nuit calme et sereine
Semble endormir les derniers bruits du jour…
Coule toujours, enivrante fontaine !
Coule toujours, fontaine, mon amour !

Je Crois Que Tout Mon Lit De Chardons Est Semé

Ses rires grands ouverts qui si crânement mordent
Sur le fond taciturne et murmurant des prés,
Sont métalliques, frais, liquides, susurrés,
Aux pépiements d’oiseaux ressemblent et s’accordent.

Excités par la danse, ils se gonflent, débordent
En cascades de cris tumultueux, serrés,
De hoquets glougloutants, fous et démesurés,
Qui la virent, la plient, la soulèvent, la tordent.

On la surnomme la Rieuse.
La santé la fait si joyeuse
Qu’elle vit sa pensée en ses beaux yeux ardents ;

Son âme chante tout entière
Dans sa musique coutumière,
Sur le robuste émail de ses trentedeux dents. […]

Je L’aimais Par Dessein La Connaissant Volage

La servante au grand coeur dont vous étiez jalouse,
Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,
Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs,
Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres,
Son vent mélancolique à l’entour de leurs marbres,
Certe, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
A dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,
Tandis que, dévorés de noires songeries,
Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,
Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,
Ils sentent s’égoutter les neiges de l’hiver
Et le siècle couler, sans qu’amis ni famille
Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.

Lorsque la bûche siffle et chante, si le soir,
Calme, dans le fauteuil, je la voyais s’asseoir,
Si, par une nuit bleue et froide de décembre,
Je la trouvais tapie en un coin de ma chambre,
Grave, et venant du fond de son lit éternel
Couver l’enfant grandi de son oeil maternel,
Que pourraisje répondre à cette âme pieuse,
Voyant tomber des pleurs de sa paupière creuse ?

Je Ne Refuse Point Qu’en Si Belle Jeunesse

À Monsieur de Termes

Ode

Enfin, Termes, les ombrages
Reverdissent dans les bois,
L’hiver et tous ses orages
Sont en prison pour neuf mois ;
Enfin la neige et la glace
Font à la verdure place,
Enfin le beau temps reluit,
Et Philomèle, assurée
De la fureur de Térée,
Chante aux forêts jour et nuit.

Déjà les fleurs qui bourgeonnent
Rajeunissent les vergers,
Tous les échos ne résonnent
Que de chansons de bergers,
Les jeux, les ris, et la danse
Sont partout en abondance,
Les délices ont leur tour,
La tristesse se retire,
Et personne ne soupire
S’il ne soupire d’amour.

Les moissons dorent les plaines,
Le ciel est tout de saphirs,
Le murmure des fontaines
S’accorde au bruit des zéphirs,
Les foudres et les tempêtes
Ne grondent plus sur nos têtes,
Ni des vents séditieux
Les insolentes colères
Ne poussent plus les galères
Des abîmes dans les cieux.

Ces belles fleurs que Nature
Dans les campagnes produit
Brillent parmi la verdure
Comme des astres la nuit :
L’Aurore, qui dans son âme
Brûle d’une douce flamme,
Laissant au lit endormi
Son vieux mari, froid et pâle,
Désormais est matinale
Pour aller voir son ami.

Termes, de qui le mérite
Ne se peut trop estimer,
La belle saison invite
Chacun au plaisir d’aimer
La jeunesse de l’année
Soudain se voit terminée,
Après le chaud véhément
Revient l’extrême froidure,
Et rien au monde ne dure
Qu’un éternel changement.

Leurs courses entresuivies
Vont comme un flux et reflux,
Mais le printemps de nos vies
Passe et ne retourne plus,
Tout le soin des Destinées
Est de guider nos journées
Pas à pas vers le tombeau,
Et sans respecter personne,
Le Temps de sa faux moissonne
Ce que l’homme a de plus beau.

Tes louanges immortelles
Ni tes aimables appas
Qui te font chérir des belles
Ne t’en garantiront pas :
Croismoi, tant que Dieu t’octroie
Cet âge comblé de joie
Qui s’enfuit de jour en jour,
Jouis du temps qu’il te donne,
Et ne crois pas en automne
Cueillir les fruits de l’amour.

Je Ressemble En Aimant Au Valeureux Persée

La voilà, pauvre mère, à Paris arrivée
Avec ses deux enfants, sa fidèle couvée !
Veuve, et chaste, et sévère, et toute au deuil pieux,
Elle les a, seize ans, élevés sous ses yeux
En province, en sa ville immense et solitaire,
Déserte à voir, muette autant qu’un monastère,
Où croît l’herbe au pavé, la triste fleur au mur,
Au coeur le souvenir long, sérieux et sûr.
Mais aujourd’hui qu’il faut que son fils se décide
A quelque état, jeune homme et docile et timide.
Elle n’a pas osé le laisser seul venir ;
Elle le veut encor sous son aile tenir ;
Elle veut le garder de toute impure atteinte,
Veiller en lui toujours l’image qu’elle a peinte
(Sainte image d’un père !), et les devoirs écrits
Et la pudeur puisée à des foyers chéris ;
Elle est venue. En vain chez sa fille innocente,
L’ennui s’émeut parfois d’une compagne absente,
Et l’habitude aimée agite son lien :
La mère, elle est sans plainte et ne regrette rien.
Mais si son fils, dehors qu’appelle quelque étude,
Est sorti trop longtemps pour son inquiétude,
Si le soir, auprès d’elle, il rentre un peu plus tard,
Sous sa question simple observez son regard !
Pauvre mère! elle est sûre, et pourtant sa voix tremble.
ô trésor de douleurs, de bonheurs tout ensemble !
Car, passé ce moment, et le calme remis,
Comme aux soirs de province, avec quelques amis
Retrouvés ici même, elle jouit d’entendre
(Cachant du doigt ses pleurs) sa fille, voix si tendre,
Légère, qui s’anime en éclat argenté,
Au piano, le seul meuble avec eux apporté.

L’âpre Fureur De Mon Mal Véhément

Plages vides, avec toujours les mêmes flots
Poussant les mêmes cris et les mêmes sanglots
De l’un à l’autre bout des rivages de Flandre ;
Dunes d’oyats aigus, monts de sable et de cendre,
Pays hostile et dur et féroce souvent,
Pays de lutte et de ferveur, pays de vent,
Pays d’épreuve et d’angoisse, pays de rage,
Quand s’acharnent sur vous les tournoyants orages
Et leurs vagues d’hiver dressant toujours plus haut
Sous les brouillards leurs funèbres monuments d’eau,
Soyez remerciés d’être tels que vous êtes,
Tels que la mort, tels que la vie et ses tempêtes !
C’est grâce à vous qu’ils sont fermes et durs, les gars,
Qu’ils sont têtus dans le travail et dans la peine,
Qu’ils font, sans le savoir, belle, la race humaine
Qui marche à larges pas vers le péril hagard
Avec le seul désir de vaincre un destin morne.
C’est vous qui faites l’homme ardent, calme, hautain,
Entre le danger d’hier et celui de demain,
Quand le sombre équinoxe et ses ouragans cornent
C’est grâce à vous que les filles aiment dûment,
Malgré la crainte au coeur d’être trop tôt des veuves,
Ceux qui s’en vont, sans se plaindre, dans l’âpre épreuve,
Gagner le pain des jours, avec acharnement ;
Et que toutes, à l’heure où les rudes tendresses
Mêlent les chairs, au fond des chaumières, làbas,
Servent le franc repas d’amour aux hommes las
De la brume sournoise et des houles traîtresses.
Pays des vents de l’Ouest et des bises du Nord,
Souffles chargés de sel et pénétrés d’iode,
Vous imprégnez les corps rugueux de santé chaude
Et vous armez de père en fils les peuples forts,
Pour qu’ils marquent de leur vouloir autoritaire
Le coin triste mais doux que leur offrit la terre.
Et qu’importe, qu’au long des flots, la ville, un jour,
Ait bâti ses maisons, ses dômes et ses tours
Et ses palais pareils à des rêves de pierre.
Filles et gars de Flandre, oh ! seuls, vous resterez
D’accord avec l’embrun et les grands vents
Et la rauque marée et ses vagues guerrières
Vous êtes ceux du sol qu’on ne refoule pas,
La mer a mis en vous sa force et sa folie,
Vos yeux sont beaux et sa clarté froide et pâlie
Et son rythme puissant et lourd pèse en vos pas.

Même certains de vous, les plus hardiment braves,
Charrient encor le sang des aïeux scandinaves
Dans leurs gestes épars au loin, sur l’océan.
Ils conservent en eux l’ardeur de ces géants
Qui partaient vers la mort sur leurs vaisseaux en flammes,
Sans focs, sans matelots, sans boussole, sans rames,
Et se couchaient, à l’heure où le soir est vermeil,
Ivres, dans un tombeau de flots et de soleil.