Vous Triomphez De Moi, Et Pour Ce, Je Vous Donne

Vous triomphez de moi, et pour ce, je vous donne
Ce Lierre qui coule et se glisse à l’entour
Des arbres et des murs, lesquels, tour dessus tour,
Plis dessus plis, il serre, embrasse et environne.

A vous, de ce Lierre appartient la Couronne :
Je voudrais, comme il fait, et de nuit et de jour,
Me plier contre vous, et languissant d’amour,
D’un nœud ferme enlacer votre belle colonne.

Ne viendra point le temps que dessous les rameaux,
Au matin où l’Aurore éveille toutes choses,
En un Ciel bien tranquille, au caquet des oiseaux,

Je vous puisse baiser à lèvres demi-closes,
Et vous conter mon mal, et de mes bras jumeaux
Embrasser à souhait votre ivoire et vos rosés ?

Vu Que Tu Es Plus Blanche

Chanson
Vu que tu es plus blanche que le lis,

Qui t’a rougi ta lèvre vermeillette

D’un si beau teint ? Qui est-ce qui t’a mis

Sur ton beau sein cette couleur rougette ?
Qui t’a noirci les arcs de tes sourcils ?

Qui t’a bruni tes beaux yeux, ma maîtresse ?

Ô grand beauté remplie de soucis,

Ô grand beauté pleine de grand liesse !
Ô douce, belle, honnête cruauté,

Qui doucement me contraint de te suivre,

Ô fière, ingrate, et fâcheuse beauté,

Avecque toi je veux mourir et vivre.

Quand En Songeant Ma Folâtre J’acolle

Quand en songeant ma folâtre j’acolle,

Laissant mes flancs sur les siens s’allonger,

Et que, d’un branle habilement léger,

En sa moitié ma moitié je recolle !
Amour, adonc si follement m’affole,

Qu’un tel abus je ne voudroi changer,

Non au butin d’un rivage étranger,

Non au sablon qui jaunoie en Pactole.
Mon dieu, quel heur, et quel consentement,

M’a fait sentir ce faux recollement,

Changeant ma vie en cent métamorphoses !
Combien de fois, doucement irrité,

Suis-je ore mort, ore ressuscité,

Entre cent lis et cent merveilles roses !

Si Je Trépasse Entre Tes Bras, Madame

Si je trépasse entre tes bras, Madame,

Il me suffit, car je ne veux avoir

Plus grand honneur, sinon que de me voir

En te baisant, dans ton sein rendre l’âme.
Celui que Mars horriblement enflamme

Aille à la guerre, et manque de pouvoir,

Et jeune d’ans, s’ébatte à recevoir

En sa poitrine une Espagnole lame ;
Mais moi, plus froid, je ne requiers, sinon

Après cent ans, sans gloire, et sans renom,

Mourir oisif en ton giron, Cassandre.
Car je me trompe, ou c’est plus de bonheur,

Mourir ainsi, que d’avoir tout l’honneur,

Pour vivre peu, d’un guerrier Alexandre.

Versons Ces Roses Près Ce Vin

Verson ces roses pres ce vin,
De ce vin verson ces roses,
Et boyvon l’un à l’autre, afin
Qu’au coeur noz tristesses encloses
Prennent en boyvant quelque fin.

La belle Rose du Printemps
Aubert, admoneste les hommes
Passer joyeusement le temps,
Et pendant que jeunes nous sommes
Esbatre la fleur de noz ans.

Tout ainsi qu’elle défleurit
Fanie en une matinée,
Ainsi nostre âge se flestrit,
Làs ! et en moins d’une journée
Le printemps d’un homme perit.

Ne veis-tu pas hier Brinon
Parlant, et faisant bonne chere,
Qui làs ! aujourd’huy n’est sinon
Qu’un peu de poudre en une biere,
Qui de luy n’a rien que le nom ?

Nul ne desrobe son trespas,
Caron serre tout en sa nasse,
Rois et pauvres tombent là bas :
Mais ce-pendant le temps se passe
Rose, et je ne te chante pas.

La Rose est l’honneur d’un pourpris,
La Rose est des fleurs la plus belle,
Et dessus toutes a le pris :
C’est pour cela que je l’appelle
La violette de Cypris.

La Rose est le bouquet d’Amour,
La Rose est le jeu des Charites,
La Rose blanchit tout au tour
Au matin de perles petites
Qu’elle emprunte du Poinct du jour.

La Rose est le parfum des Dieux,
La Rose est l’honneur des pucelles,
Qui leur sein beaucoup aiment mieux
Enrichir de Roses nouvelles,
Que d’un or, tant soit precieux.

Est-il rien sans elle de beau ?
La Rose embellit toutes choses,
Venus de Roses a la peau,
Et l’Aurore a les doigts de Roses,
Et le front le Soleil nouveau.

Les Nymphes de Rose ont le sein,
Les coudes, les flancs et les hanches :
Hebé de Roses a la main,
Et les Charites, tant soient blanches,
Ont le front de Roses tout plein.

Que le mien en soit couronné,
Ce m’est un Laurier de victoire :
Sus, appellon le deux-fois-né,
Le bon pere, et le fàison boire
De ces Roses environné.

Bacchus espris de la beauté
Des Roses aux fueilles vermeilles,
Sans elles n’a jamais esté,
Quand en chemise sous les treilles
Beuvoit au plus chaud de l’Esté.

Quand Je Pense À Ce Jour, Où Je La Vey Si Belle

Quand je pense à ce jour, où je la vey si belle

Toute flamber d’amour, d’honneur et de vertu,

Le regret, comme un trait mortellement pointu,

Me traverse le coeur d’une playe eternelle.
Alors que j’esperois la bonne grace d’elle,

L’Amour a mon espoir que la Mort combattu :

La Mort a mon espoir d’un cercueil revestu,

Dont j’esperois la paix de ma longue querelle.
Amour tu es enfant inconstant et leger .

Monde, tu es trompeur, pipeur et mensonger,

Decevant d’un chacun l’attente et le courage.
Malheureux qui se fie en l’Amour et en toy :

Tous deux comme la Mer vous n’avez point de foy,

L’un fin, l’autre parjure, et l’autre oiseau volage.

Si Mille Oeillets, Si Mille Liz J’embrasse

Si mille oeillets, si mille liz j’embrasse,

Entortillant mes bras tout à l’entour,

Plus fort qu’un cep, qui d’un amoureux tour

La branche aimée, en mille plis enlasse :
Si le soucy ne jaunist plus ma face,

Si le plaisir fait en moy son le jour,

Si j’aime mieux les Ombres que le jour ,

Songe divin, ce bien vient de ta grace.
Suyvant ton vol je volerois aux cieux :

Mais son portrait qui me trompe les yeux,

Fraude tousjours ma joye entre-rompue.
Puis tu me fuis au milieu de mon bien,

Comme un éclair qui se finist en rien,

Ou comme au vent s’évanouyt la nuë.

Vœu À Vénus

Belle Déesse, amoureuse Chyprine,
Mère du Jeu, des Grâces et d’Amour,
Qui fais sortir tout ce qui vit au jour,
Comme du Tout le germe et la racine ;

Idalienne, Amathonte, Erycine,
Défends des Turcs Chypre ton beau séjour ;
Baise ton Mars, et tes bras à l’entour
De son col plie, et serre sa poitrine.

Ne permets point qu’un barbare Seigneur
Perde ton Île et souille ton honneur ;
De ton berceau, chasse autre-part la guerre.

Tu le feras : car, d’un trait de tes yeux,
Tu peux fléchir les hommes et les Dieux,
Le Ciel, la Mer, les Enfers et la Terre.

Quand Je Suis Tout Baissé Sur Votre Belle Face

Quand je suis tout baissé sur votre belle face,

Je vois dedans vos yeux je ne sais quoi de blanc,

Je ne sais quoi de noir, qui m’émeut tout le sang,

Et qui jusques au coeur de veine en veine passe.
Je vois dedans Amour, qui va changeant de place,

Ores bas, ores haut, toujours me regardant,

Et son arc contre moi coup sur coup débandant.

Las ! si je faux, raison, que veux-tu que j’y fasse ?
Tant s’en faut que je sois alors maître de moi,

Que je vendrais mon père, et trahirais mon Roi,

Mon pays, et ma soeur, mes frères et ma mère.
Tant je suis hors du sens, après que j’ai tâté

A longs traits amoureux de la poison amère,

Qui sort de ces beaux yeux, dont je suis enchanté.

Si Mon Grand Roy N’eust Veincu Meinte Armee

Si mon grand Roy n’eust veincu meinte armee,
Son nom n’iroit, comme il fait, dans les cieux:
Les ennemis l’ont fait victorieux,
Et des veincuz il prend sa renommee.

Si de plusieurs je te voy bien-aimee,
C’est mon trophee, et n’en suis envieux :
D’un tel honneur je deviens glorieux,
Ayant choisy chose tant estimee.

Ma jalousie est ma gloire de voir
Mesmes Amour soumis à ton pouvoir.
Mais s’il advient que de luy je me vange,

Vous honorant d’un service constant,
Jamais mon Roy par trois fois combatant
N’eut tant d’honneur, que j’auray de louange.

Vous Me Distes, Maitresse, Estant À La Fenestre

Vous me distes, Maitresse, estant à la fenestre,

Regardant vers Mont-martre et les champs d’alentour :

La solitaire vie, et le desert sejour

Valent mieux que la Cour, je voudrois bien y estre.
A l’heure mon esprit de mes sens seroit maistre,

En jeusne et oraisons je passerais le jour :

Je desfirois les traicts et les flames d’Amour

Ce cruel de mon sang ne pourroit se repaistre.
Quand je vous repondy, Vous trompez de penser

Qu’un feu ne soit pas feu, pour se couvrir de cendre :

Sur les cloistres sacrez la flame on voit passer :
Amour dans les deserts comme aux villes s’engendre.

Contre un Dieu si puissant, qui les Dieux peut forcer,

Jeusnes ny oraisons ne se peuvent defendre.

Quand Je Suis Vingt Ou Trente Mois

Quand je suis vingt ou trente mois

Sans retourner en Vendômois,

Plein de pensées vagabondes,

Plein d’un remords et d’un souci,

Aux rochers je me plains ainsi,

Aux bois, aux antres et aux ondes.
Rochers, bien que soyez âgés

De trois mil ans, vous ne changez

Jamais ni d’état ni de forme ;

Mais toujours ma jeunesse fuit,

Et la vieillesse qui me suit,

De jeune en vieillard me transforme.
Bois, bien que perdiez tous les ans

En l’hiver vos cheveux plaisants,

L’an d’après qui se renouvelle,

Renouvelle aussi votre chef ;

Mais le mien ne peut derechef

R’avoir sa perruque nouvelle.
Antres, je me suis vu chez vous

Avoir jadis verts les genoux,

Le corps habile, et la main bonne ;

Mais ores j’ai le corps plus dur,

Et les genoux, que n’est le mur

Qui froidement vous environne.
Ondes, sans fin vous promenez

Et vous menez et ramenez

Vos flots d’un cours qui ne séjourne ;

Et moi sans faire long séjour

Je m’en vais, de nuit et de jour,

Au lieu d’où plus on ne retourne.
Si est-ce que je ne voudrois

Avoir été rocher ou bois

Pour avoir la peau plus épaisse,

Et vaincre le temps emplumé ;

Car ainsi dur je n’eusse aimé

Toi qui m’as fait vieillir, Maîtresse.

Si Seulement L’image De La Chose

Si seulement l’image de la chose

Fait à noz yeux la chose concevoir,

Et si mon oeil n’a puissance de voir,

Si quelqu’idole au devant ne s’oppose :
Que ne m’a fait celuy qui tout compose,

Les yeux plus grands, afin de mieux pouvoir

En leur grandeur, la grandeur recevoir

Du simulachre où ma vie est enclose ?
Certes le ciel trop ingrat de son bien,

Qui seul la fit, et qui seul vit combien

De sa beauté divine estoit l’Idée,
Comme jaloux d’un bien si precieux,

Silla le monde, et m’aveugla les yeux,

Pour de luy seul seule estre regardée.

Quand Je Te Voy Seule Assise À Par-toy

Quand je te voy seule assise à par-toy,

Toute amusée avecques ta pensée,

Un peu la teste encontre bas baissée,

Te retirant du vulgaire et de moy :
Je veux souvent pour rompre ton esmoy,

Te saluer, mais ma voix offensée,

De trop de peur se retient amassée

Dedans la bouche, et me laisse tout coy.
Souffrir ne puis les rayons de ta veuë :

Craintive au corps, mon ame tremble esmeuë :

Langue ne voix ne font leur action :
Seuls mes souspirs, seul mon triste visage

Parlent pour moy, et telle passion

De mon amour donne assez tesmoignage.

Soit Que Son Or Se Crêpe Lentement

Soit que son or se crêpe lentement

Ou soit qu’il vague en deux glissantes ondes,

Qui çà, qui là par le sein vagabondes,

Et sur le col, nagent folâtrement ;
Ou soit qu’un noeud illustré richement

De maints rubis et maintes perles rondes,

Serre les flots de ses deux tresses blondes,

Mon coeur se plaît en son contentement.
Quel plaisir est-ce, ainçois quelle merveille,

Quand ses cheveux, troussés dessus l’oreille,

D’une Vénus imitent la façon ?
Quand d’un bonnet son chef elle adonise,

Et qu’on ne sait s’elle est fille ou garçon,

Tant sa beauté en tous deux se déguise ?