Chant Royal

C’est le trottoir avec ses arbres rabougris.
Des mâles égrillards, des femelles enceintes,
Un orgue inconsolable ululant ses complaintes,
Les fiacres, les journaux, la réclame et les cris.

Et devant les cafés où des hommes flétris
D’un oeil vide et muet contemplaient leurs absinthes
Le troupeau des catins défile lèvres peintes
Tarifant leurs appas de macabres houris.

Et la Terre toujours s’enfonce aux steppes vastes, Toujours, et dans mille ans Paris ne sera plus
Qu’un désert où viendront des troupeaux inconnus.

Pourtant vous rêverez toujours, étoiles chastes,
Et toi tu seras loin alors, terrestre îlot
Toujours roulant, toujours poussant ton vieux sanglot.

Considérez Que Gens Vindicatifs

Dans un corps baleiné, renflé comme un ciboire,
Tout de satins crémeux et d’opaques velours,
C’est une dame étrange aux traits heurtés et courts,
D’une laideur fantasque et rare de grimoire.

En sa jupe espagnole à la fois blanche et noire
Elle a l’air de sourire aux baroques amours
Et montre avec orgueil, entre les tuyaux lourds
De sa fraise, une gorge aux tons de vieil ivoire.

Bouche épaisse et gourmande, oeil dévot, air narquois,
Elle rit et d’un geste auguste et fier d’Infante
Elle pince un bouton de rose entre ses doigts.

De sa mine falote, heureuse et triomphante,
Elle rit, se sachant, à défaut de traits droits
Et fins, une laideur en voluptés savante.

Cry Du Prince Des Sots

Doucette voix qui confortes mon âme,
Oeil gracieux qui réjouis le mien,
Front de relief où gît mon entretien,
Sucré baiser que du coeur je réclame,

Esprit humain, le trésor de ma dame,
De tous ces dons le plus souverain bien,
Sur qui l’effort de fortune, qui trame
Tous nos malheurs, jamais ne pourra rien,

Mignarde voix, flattemoi à toute heure,
Oeil, mon mignon, de peur que je ne meure,
De tes rayons toujours regardemoi,

Front tant bien fait, permets que je te vois,
Coeur et esprit, donnezmoi tant de joie
Qu’heureux je vive hors de peine et d’émoi !

De La Vertu De Miséricorde

Magistrats ! dévouez aux épouses vos arcs triomphaux. Enjambez
les routes avec la louange des veuves obstinées. Usez du ciment,
du faux marbre et de la boue séchée pour dresser les mérites de
ces dames respectables, c’est votre emploi.

Je garde le mien qui est d’offrir à une autre un léger tribut de
paroles, une arche de buée dans les yeux, un palais trouble
dansant au son du coeur et de la mer.

*

Ceci est réservé à la seule Jeune Fille. A celle à qui tous les
maris du monde sont promis, mais qui n’en tient pas encore.

A celle dont les cheveux libres tombent en arrière, sans empois,
sans fidélité et les sourcils ont l’odeur de la mousse.

A celle qui a des seins et n’allaite pas ; un coeur et n’aime pas ;
un ventre pour les fécondités, mais décemment demeure stérile.

A celle riche de tout ce qui viendra ; qui va tout choisir, tout
recevoir, tout enfanter peutêtre.

A celle qui, prête à donner ses lèvres à la tasse des épousailles,
tremble un peu, ne sait que dire, consent à boire, et n’a pas encore bu.

Hymne À La Vierge

Un beau soir revêt de chaudes couleurs
Les massifs touffus pleins d’oiseaux siffleurs
Qui, las de chansons, de jeux, de querelles,
Le col sous la plume, et près de dormir,
Écoutent encor doucement frémir
L’onde aux gerbes grêles.

D’un ciel attiédi le souffle léger
Dans le sycomore et dans l’oranger
Verse en se jouant ses vagues murmures ;
Et sur le velours des gazons épais
L’ombre diaphane et la molle paix
Tombent des ramures.

C’est l’heure où s’en vient la vierge Ayscha
Que le vieil Émyr, tout le jour, cacha
Sous la persienne et les fines toiles,
Montrer, seule et libre, aux jalouses nuits,
Ses yeux, charmants, purs de pleurs et d’ennuis,
Tels que deux étoiles.

Son père qui l’aime, AbdElNurEddin,
Lui permet d’errer dans ce frais jardin,
Quand le jour qui brûle au couchant décline
Et, laissant Cordoue aux dômes d’argent,
Dore, à l’horizon, d’un reflet changeant,
La haute colline.

Allant et venant, du myrte au jasmin,
Elle se promène et songe en chemin.
Blanc, rose, à demi hors de la babouche,
Dans l’herbe et les fleurs brille son pied nu ;
Un air d’innocence, un rire ingénu
Flotte sur sa bouche.

Le long des rosiers elle marche ainsi.
La nuit est venue, et, soudain, voici
Qu’une voix sonore et tendre la nomme.
Surprise, Ayscha découvre en tremblant
Derrière elle, calme et vêtu de blanc,
Un pâle jeune homme.

Il est noble et grand comme Gabriel
Qui mena jadis au septième ciel
L’envoyé d’Allah, le très saint Prophète.
De ses cheveux blonds le rayonnement
L’enveloppe et fait luire chastement
Sa beauté parfaite.

Ayscha le voit, l’admire et lui dit :
Jeune homme, salut ! Ton front resplendit
Et tes yeux sont pleins de lueurs étranges.
Parle, tous tes noms, quels sontils ? Disles.
N’estu point khalife ? Astu des palais ?
Estu l’un des anges ?

Lejeune homme alors dit en souriant :
Je suis fils de roi, je viens d’Orient ;
Mon premier palais fut un toit de chaume,
Mais le monde entier ne peut m’enfermer.
Je te donnerai, si tu veux m’aimer,
Mon riche royaume.

Oui, dit Ayscha, je le veux. Allons !
Mais comment sortir, si nous ne volons
Comme les oiseaux ? Moi, je n’ai point d’ailes ;
Et, sous le grand mur de fer hérissé,
AbdElNurEddin, mon père, a placé
Des gardes fidèles.

L’amour est plus fort que le fin acier.
Mieux que sur les monts l’aigle carnassier,
Et plus haut, l’amour monte et va sans trêve.
Qui peut résister à l’amour divin ?
Auprès de l’amour, enfant, tout est vain
Et tout n’est qu’un rêve !

Maisons, grilles, murs, rentrent dans la nuit ;
Le jardin se trouble et s’évanouit.
Ils s’en vont tous deux à travers la plaine,
Longtemps, bien longtemps, et l’enfant, hélas !
Sent les durs cailloux meurtrir ses pieds las
Et manque d’haleine.

Ô mon cher seigneur, Allah m’est témoin
Que je t’aime, mais ton royaume est loin !
Arriveronsnous avant que je meure ?
Mon sang coule, j’ai bien soif et bien faim !
Une maison noire apparaît enfin.
Voici ma demeure.

Mon nom est Jésus. Je suis le pêcheur
Qui prend dans ses rets l’âme en sa fraîcheur.
Je t’aime, Ayscha ; calme tes alarmes ;
Car, pour enrichir ta robe d’hymen,
Vois, j’ai recueilli, fleur de l’Yémen,
Ton sang et tes larmes !

Tu me reverras du coeur et des yeux,
Et je te réserve, enfant, dans mes cieux,
La vie éternelle après cette terre !
Parmi les vivants morte désormais,
La vierge Ayscha ne sortit jamais
Du noir monastère.

Pensive Suis, Frappée D’ung Subtil Dart

Une souris verte
Qui courait dans l’herbe
Je l’attrape par la queue
Je la montre à ces messieurs
Ces messieurs me disent
Trempezla dans l’huile
Trempezla dans l’eau
Ça deviendra un escargot
Tout chaud
Je la mets dans mon mouchoir
Elle dit qu’il fait trop noir
Je la mets dans mon chapeau
Elle dit qu’il fait trop chaud
Je la mets dans ma culotte
Elle y fait trois petites crottes.