04 L’empire D’assyrie Est Tout Réduit En Cendre [xxxi À Xl]

XXXI.
L’Empire d’Assyrie est tout réduit en cendre,

Par les Grecs sont vaincus le Perse et le Médois :

Quatre Rois sont sortis du Sceptre d’Alexandre,

Et leur couronne enfin fuit de Rome les Lois
XXXII.
Où sont ces Empereurs, ces foudres de la guerre,

Qui des lauriers du monde environnoient leurs fronts,

Toute la terre étoit autrefois de leur terre ;

Et tout ce grand Empire est réduit en sept Monts.
XXXIII.
Où sont tant de Cités si grandes et si fortes,

Ninive dont les murs avaient quinze cents tours :

La grande Babylone, et Thèbes à cent portes,

Carthage de Dido la gloire et les amours.
XXXIV.
Tous ces grands bâtiments et ces châteaux superbes,

Qui sembloient menacer d’escalader les Cieux,

Ont fait place aux forêts, aux buissons et au herbes,

Le temps en a changé les noms comme les lieux.
XXXV.
Veux-tu voir des grands Rois jusqu’où va la ruine,

Vois comme dedans l’or ils boivent le poison :

Vois Prolomée en croix, Boleslas en cuisine,

En cage Bajazeth, et Richard en prison.
XXXVI.
Vois ce Prince écorché du grand Caire la porte,

Vois Sapor sous les pieds du vainqueur étendu,

Vois Denis qui pour Sceptre un fouet de Pédant porte,

Vois nôtre Chilpéric comme un Moine tondu.
XXXVII.
Vois Gordian qui prend à sa propre ceinture,

Phoras estropié de jambes et de bras,

Diomede qui sert aux chevaux de pâture,

Aux dogues Lycaon, et Popiel aux rats.
XXXVIII.
Vois de foudre accablé l’orgueilleux Salmonée,

Le Roi Theodoric de frayeur éperdu.

D’un furieux cheval Brunechil est traînée,

Et par des chaînons d’or Longuemare pendu.
XXXIX.
Vois Attale qui n’a pour sa Cour qu’une forge,

Vois Phalaris brûlant, de Perille au taureau,

Vois les loups assaillir Membrique par la gorge,

Vois Cambise qui meurt de son propre couteau.
XL.
Qui n’aura de l’effroi aux frayeurs de la France,

Voyant comme la mort attaque deux Henris ?

Le père dans Paris meurt d’un éclat de lance,

Et un couteau tua le fils devant Paris.

04 Pour Avoir Un Bon Roi, Un Conseil Juste Et Sage [xxxi À Xl]

XXXI.
Pour avoir un bon Roi, un Conseil juste et sage,

Un peuple obéissant, et une ferme paix,

L’état n’est sûr pourtant : le calme suit l’orage,

Aux plus beaux jours on voit les brouillards plus épais.
XXXII.
Homme, bien que tu sois du Ciel originaire,

N’entreprends pas d’aller du pair avec ton Dieu :

Il est Roi souverain, tu es Roi tributaire,

Tu n’occupes qu’un corps, et il est en tout lieu.
XXXIII.
Le plus grand Éléphant est le chef de sa bande,

Le plus fort des Taureaux va devant le troupeau :

A qui veut commander aux hommes on demande,

Non la grandeur du corps, mais celle du cerveau.
XXXIV.
Il semble que d’un Roi la Majesté s’éclipse,

S’il n’a des serviteurs grand nombre autour de soi :

Il est beau de tirer de plusieurs du service,

Mais quel est ce bonheur qui dépend de leur foi ?
XXXV.
Pour faire des Palais des marbres on assemble,

Pour faire des Vaisseaux on prépare du bois :

Mais toutes les vertus il faudroit mettre ensemble

Pour instruire les fils des Princes et des Rois.
XXXVI.
La science aujourd’hui est une terre en friche,

Elle n’a plus des Rois le Soleil au Levant :

On voit le Philosophe à la porte du riche,

Le riche rarement visite le savant.
XXXVII.
La main n’oblige point si le cœur ne l’ordonne,

Ce qui ne vient de lui n’a grâce ni faveur :

Celui donne beaucoup qui soi-même se donne ;

Celui ne donne rien qui réserve le cœur.
XXXVIII.
Ce désir de courir de Province en Province

Ne donne aux voyageurs ce qu’il leur a promis,

Ils ne changent d’humeurs changeants d’air et de Prince

Ils font plusieurs logis et trouvent peu d’amis.
XXXIX.
En vain de la raison l’esprit capable on nomme,

Qui sage à la raison son cœur n’assujettit :

Beaucoup inférieur est à la bête l’homme,

Si la raison ne tient en bride l’appétit.
XL.
Pour penser tout savoir l’entendement se plonge

En l’ignorance, et trouve enfin qu’il ne sait rien :

Il fuit la vérité pour suivre le mensonge,

Et s’égare souvent présumant d’aller bien.

05 Cette Reine Qui N’eût Qu’un Château Pour Retraite [xli À L]

XLI.
Cette Reine qui n’eût qu’un château pour retraite,

Prisonnière çà bas, et Princesse là haut,

Sentit un vent d’acier qui lui trancha la tête,

Changeant son Royal Trône au sanglant échafaud.
XLII.
Ce Roi qui pouvoit voir en ses États reluire

L’Astre du jour après qu’il se couchoit pour nous,

Qui avoit au delà de nos mers un Empire,

Se vit abandonner à la merci des poux.
XLIII.
Celui qui préféra son jardin de Salone,

A toutes les grandeurs de l’Empire Romain,

Savoit bien les ennuis qu’apporte la Couronne,

Et combien est pesant le Sceptre dans la main.
XLIV.
D’un insensible Cours à la mort l’homme tire,

Parlant, jouant, riant, la mort fait son effort :

Pour dormir il en fait sa fin comme un navire,

Qui ne laisse d’aller quand le Nocher s’endort.
XLV.
La mort tue en tout lieu, du bain Aristobule,

Au milieu de son camp l’Empereur Apostat,

Philippes près l’Autel, aux grottes Caligule,

Carloman à la chasse, et César au Sénat.
XLVI.
Tel le fauve en la mer qui se perd en un fleuve :

La mort cherche Alexandre, et s’enfuit de Néron,

Un Empereur mangeant des potirons la trouve,

Un autre la reçoit d’une Dame au giron.
XLVII.
Toute main lui est bonne : Éric meurt par sa mère,

Par sa femme Alboin, par les siens Ariston,

Bajazeth par son fils, Mustapha par son père,

Par son frère Conrard, par soi-même Caton.
XLVIII.
En diverses façons sa face s’apprivoise :

Henri le Noir s’en va par un morceau de pain,

Un Roi Goth eut pour tombe un tonneau de cervoise,

Talas mourut de soif, et Antonin de faim.
XLIX.
Elle peut sa fureur en toute chose épandre,

Elle arme pour tuer, l’air, l’eau, le feu, le vent :

Une poire occit Druse, une figue Terpandre,

Une mouche étouffa Adrian en buvant.
L.
Aussi tôt un grand Roi, qu’un Berger elle emporte,

Les hommes en mourant n’ont qu’une qualité,

L’entrée et le départ sont tous de même sorte,

La pompe et le séjour font l’inégalité.

05 Le Méchant Toujours Tremble, Il Est Tout En Alarme [xli À L]

XLI.
Le méchant toujours tremble, il est tout en alarme

L’œil d’un homme de bien le tient comme abattu ;

De Rome tout le monde a redouté les armes

Rome d’un seul Caton redoute la vertu.
XLII.
Le vice aveugle l’âme et son jugement brouille,

Confond le bien au mal, tient que le laid soit beau,

L’ordure ses délices : ainsi vit la grenouille,

Dans le sale bourbier qu’elle estime un ruisseau.
XLIII.
Aux plus grandes maisons le vice a fait des brèches,

Dont l’homme pour cela moins clairement ne luit :

Les méchants ne sont rien aux bons, les branches sèches

En l’arbre n’ont point part, les vives font le fruit.
XLIV.
Si on donnoit la Cour aux hommes à l’épreuve,

Personne n’en voudroit quand il l’auroit goûté :

Les plus heureux toujours des misères y treuve,

Et fait que son bonheur lui a bien cher coûté.
XLV.
N’aimer rien, craindre tout, dissimuler le vice,

Savoir accommoder son cœur en cent façons,

Refuser l’amitié, et offrir le service,

Sont des galants de Cour les premières leçons.
XLVI.
Ne bâtis ton séjour sur le sable stérile

De la mer, de la Cour, les bons s’y font méchants,

Le Temple du repos étoit hors de la Ville,

Le Sauveur est la fleur qui se cueillit aux champs.
XLVII.
Qui veut faire à la Cour ses affaires se trompe,

Si avec l’hardiesse l’ardeur il n’est prompt :

Car afin qu’importun à tous la tête il rompe,

Il faut premièrement qu’il se rompe le front.
XLVIII.
Qui n’a regret du temps qui se perd pour attendre

Quelque bienfait du Roi, n’a point de jugement :

Les biens qui sont perdus un Prince les peut rendre,

Mais il ne peut du temps réparer un moment.
XLIX.
N’est-ce pas tout l’excès d’une folie insigne,

Voir un vieillard languir inutile à la Cour,

Contrefaire le jeune, et tout blanc comme un signe,

Tirer le chariot de la mère d’Amour.
L.
Jamais des mains d’un grand le petit ne s’échappe,

C’est un rat se jouant proche du chat qui dort,

Qui le laisse courir, puis tout à coup l’attrape,

Et ses caresses font les signes de la mort.

06 Il N’y A Point De Mort Soudaine À L’homme Sage [li À Lx]

LI.
Il n’y a point de mort soudaine à l’homme sage,

De tous les accidents son cœur va au devant :

Quand il s’embarque il pense au péril du naufrage,

Et cesse de voguer quand il n’a plus de vent.
LII.
Puisque tu ne sais pas où la mort te doit prendre,

Si de nuit ou de jour, en quel âge, en quel point :

En tout temps, en tout lieu il te la faut attendre,

Car de ce qu’on attend on ne s’étonne point.
LIII.
Si l’enfant sort du monde aussitôt qu’il y entre,

Les bons vivent bien peu, le méchant envieillit :

Ne cherche curieux d’un tel secret le centre,

Ce sont coups de la main qui jamais ne faillit.
LIV.
Pourquoi le bon s’en va, et le méchant demeure,

Ne t’en informes point, Dieu l’a permis ainsi :

L’un meurt pour vivre, l’autre a vie afin qu’il meure,

Le méchant vit à l’aise, et le bon en souci.
LV.
Si du cours de tes ans tu retranches le somme,

Les soucis, et ce feu qui brûle peu à peu :

Ce qu’en prend un ami, et ta femme en consomme,

Les douleurs, les procès, il t’en reste bien peu.
LVI.
Une rage de dents, une fièvre, une goutte,

Une ulcère en ta jambe, une pierre en tes reins,

Te contraint distiller ton âme goute à goute,

Et quand la mort t’en veut délivrer tu te plains.
LVII.
Quand le terme est venu tu veux payer de fuite,

Tu crois faire beaucoup en gagnant quelque mois,

Mais puisqu’il faut payer, il n’est que d’être quitte,

La mort ne sera pas plus douce une autrefois.
LVIII.
Ne remets du départ à demain tes affaires,

Chez le retardement loge le repentir :

En un moment la mer et les vents sont contraires,

Toute heure est bonne à qui se résout de partir.
LIX.
Te plaignant de mourir en la fleur de ton âge,

Tu te plains de sortir trop tôt de la prison,

Tu te fiches d’avoir achevé ton voyage,

Et d’avoir recueilli tes fruits en leur saison.
LX.
Dresse de tes vertus, non de tes jours le compte,

Ne pense pas combien, mais comme aller tu dois,

Vois jusques à quel prix ta besogne se monte,

On juge de la vie et de l’or par le poids.

06 Partout La Vanité Du Monde Se Découvre [li À Lx]

LI.
Partout la vanité du monde se découvre :

Je plains ces beaux esprits charmés de son amour ;

Elle se cache au Temple, elle se montre au Louvre,

Et pour la bien connoître il faut suivre la Cour.
LII.
Par les mauvaises mœurs la nature s’altère,

On n’a pas tout à coup les vertus en dédain,

Le vice est à l’esprit une plante étrangère,

Si on ne la cultive elle flaîtrit soudain.
LIII.
Sous les respects humains l’impiété se couvre,

La terre a plus de prix que le Ciel parmi nous,

Au nom de l’Éternel à peine on se découvre,

Quand on parle des Rois on fléchit les genoux.
LIV.
Du désordre vient l’ordre, et les lois sont sorties

Des excès, des abus : si chacun vivoit bien,

On verroit les Palais sans Juge et sans Parties,

L’on n’y entendroit plus ces deux mots Mien et Tien.
LV.
La chicane aujourd’hui met le peuple en chemise,

La ruse est son bouclier, son idole l’argent :

Le taon perce la toile, et la mouche y est prise,

Le coupable on absout pour punir l’innocent.
LVI.
Rien n’est loyal, le frère à son germain est traître,

Un phatôme est la foi, qui les sots entretient :

L’ami trahit l’ami, le serviteur son maître,

Et le lierre abat le mur qui le soutient.
LVII.
Trahir n’est plus que jeu, l’homme est un loup à l’homme,

Crime n’est plus que rapt, les vices sont vertus,

On souffre les excès de Cypre et de Sodome,

Et à l’impiété tous chemins sont battus.
LVIII.
Aux hommes plus parfaits on trouve que redire ;

Parmi le bien qu’ils font on découvre le mal :

L’or tout pur, ni tout bon, des mines ne se tire,

Il le faut épurer d’un contraire métal.
LIX.
Le mérite autrefois nourrissoit l’amitié,

On la fonde aujourd’hui toute en l’utilité,

La feintise et la fraude y entrent de moitié,

Et toujours sans amis se voit la pauvreté.
LX.
La terre de ton cœur ne peut remplir les angles,

Ton cœur est un triangle, elle un rond tout uni :

Le triangle ne peut s’emplir que de triangles,

L’infini ne se peut rapporter au fini.

07 Il Est Dur De Mourir Éloigné De Sa Ville [lxi À Lxx]

LXI.
Il est dur de mourir éloigné de sa ville,

Mais la mort n’est plus douce à la ville qu’aux champs :

Elle n’épargne pas hors de Rome Rutille,

Ni tel qui sans sortir y fût quatre vingts ans.
LXII.
Bien que l’homme se trouve au dernier point de l’âge,

Qu’en vain son estomac abaye après le pain,

Il ne pense pourtant de trousser son bagage,

Et espère toujours de voir le lendemain.
LXIII.
Veux-tu fuir d’amour l’excès et la manie ?

Romps les occasions, parle toujours de loin,

Sors de la solitude, et vis en compagnie :

Tel faut qui ne faudroit, s’il avoit un témoin.
LXIV.
Ne t’étonne de voir que le méchant prospère,

Le Soleil aux voleurs donne bien la clarté :

Lors que le Médecin du fiévreux désespère,

Il le gâte et permet vivre à sa volonté.
LXV.
Plus que le feu d’Enfer la calomnie est pire,

Le trait est plus cruel et le coup plus cuisant :

L’Enfer après la mort le coupable déchire,

La calomnie afflige à la fin l’innocent.
LXVI.
L’affliction abat le cœur & le redresse,

L’arbre victorieux s’élève par le poix :

Le sceau lève la cire aussi bien qu’il la presse,

Et l’esprit monte au Ciel sous le faix de la Croix.
LXVII.
L’envie en vain sa dent porte contre l’enclume

De la simple vertu qui la va terrassant,

Elle semble un mâtin qui jappe par coutume,

Plutôt que la fureur contre un pauvre passant.
LXVIII.
L’envie est un tourment qui les hommes bourelle,

Aussitôt qu’ils sont nés elle s’empare d’eux :

Vois deux enfants nourris d’une même mamelle,

Qui ne peuvent souffrir que le lait soit à deux.
LXIX.
En ce point du méchant l’homme de bien diffère,

L’un dit à son prochain ce que j’ai est à moi,

Ce que tu as est mien : l’autre dit au contraire,

Je n’ai rien en ton bien, et le mien est à toi.
LXX.
De ce qui lui déplaît l’envie fait un crime,

Pour un songe Joseph par les siens fut vendu,

Rien ne perdit Abel que sa pure victime,

Et pour la vérité l’innocent est pendu.

07 La Vie Par L’effet S’estime, Et Non Par L’âge [lxi À Lxx]

LXI.
La vie par l’effet s’estime, et non par l’âge,

L’œuvre et non la durée en fait le jugement :

Prou vit qui a vécu jusqu’à ce qu’il soit sage,

Le bien vivre s’altère en vivant longuement.
LXII.
Les Actes longs ne font bonne le Comédie,

Il la faut estimer selon qu’ils sont joués :

Par les ans on ne doit considérer la vie,

Les actes qu’elle fait sont seulement joués.
LXIII.
Qui pour n’avoir vécu cent ans avant que naître,

Se plaint entre les sots, il tient les premiers rangs,

Mais plus sot est celui qui s’afflige pour être

Assuré de ne vivre au monde après cent ans.
LXIV.
L’homme n’est pas heureux pour long temps vivre au monde,

La quantité de jours n’apporte pas plus d’heur :

La grandeur ne fait pas une Sphère plus ronde,

Et le cercle petit n’a pas moins de rondeur.
XLV.
Que si la mort t’attend et ton séjour prolonge,

Par forme d’intérêt elle te fait sentir

Des tourments en effet, de l’allégresse en songe,

Et qu’une longue vie est un long repentir.
LXVI.
Si celui qui t’a mis du monde en la carrière

Te paye ta journée à midi tout autant,

Qu’un autre qui l’achève et la fait toute entière,

Pourquoi murmures-tu ? pourquoi n’es-tu content?
LXVII.
Il conduit bien son œuvre et connoit tes caprices,

Il sait bien qu’à regret tu tiens bon jusqu’au bout :

Avant qu’en être là il veut que tu finisses,

Te laissant plus longtemps tu pourrais gâter tout.
LXVIII.
Comme il ordonne l’œuvre il veut qu’on la lui rende,

Qui ne sert volontiers indignement le sert :

Sortir de la besogne avant qu’il le commande,

Est un crime, et celui qui la quitte la perd.
LXIX.
Ou premiers, ou derniers, à tous la piste est faite,

Ou tôt, ou tard il faut qu’on se rende à ce port :

Qui commande la charge, ordonne la retraite,

La loi qui fit la Vie a fait aussi la Mort.
LXX.
Tant plus dure ton corps, tant plus ton âme endure,

Et ne peut assez tôt d’un tel logis sortir ?

Elle y vient toute pure, elle y vit toute impure,

Et souffre mille ennuis avant que d’en partir.

08 L’esprit Dedans Ce Corps Est Retenu Par Force [lxxi À Lxxx]

LXXI.
L’esprit dedans ce corps est retenu par force,

Il y vit en danger, en frayeur il y dort :

Il faut pour faire fruit qu’il rompe son écorce

Et pense que jamais assez tôt il n’en sort.
LXXII.
L’âme se plaint du corps, le corps se plaint de l’âme,

Mais la Mort les surprend pour vuider leur débat :

Le corps s’en va dormir dessous la froide lame,

L’esprit fidèle va à l’éternel Sabat.
LXXIII.
Elle affranchit l’esprit du corps qui sert aux vices,

Des vices de l’esprit elle sauve le corps,

De l’âme les ennuis sont au corps des supplices,

Et les douleurs du corps sont à l’âme des morts.
LXXIV.
L’âme n’est pas ce corps, son étoffe est plus belle,

Car des beautés du Ciel elle tient sa beauté :

Et quand l’esprit est mort, elle reste immortelle,

Comme un rayon sorti de la Divinité.
LXXV.
Si cette âme en ce corps tant de fois morfondue,

Ne sort allègrement, elle ne se souvient

Qu’elle doit remonter d’où elle est descendue,

Et qu’il faut à la fin retourner d’où l’on vient.
LXXVI.
Tu crains pour la douleur que cette Mort amène,

Mais ce n’est qu’un torrent qui se perd en courant :

Et cette extrémité n’a point commis de peine,

Car le corps abattu ne sent rien en mourant.
LXXVII.
Quitte ces tremblements dont ta poitrine est pleine,

Car un mal violent ne dure longuement :

Si la douleur est grande, elle est aussi soudaine,

Un mal prompt et soudain ôte le sentiment.
LXXVIII.
Le cœur te rompt quittant tes enfants, tes entrailles,

Qui te feront renaître et revivre après eux :

Bienheureux qui en a, car ce sont ses médailles,

Souvent qui n’en a point par malheur est heureux.
LXXIX.
Tu regrettes ta femme, et ton regret j’excuse,

C’est un mal nécessaire, et un bien étranger :

Souvent l’œil le plus clair à le choisir s’abuse,

Et trouve en peu de chair beaucoup d’os à ronger.
LXXX.
Tu te plains de quitter la Cour et ses délices,

Où l’on ne vit longtemps sans souffrir quelqu’affront,

Où trahir est prudence, et les vertus sont vices,

Où les uns sont sans yeux, et les autres sans front.

08 Pour Qui Réserves-tu Le Fruit De Tes Fatigues [lxxi À Lxxx]

LXXI.
Pour qui réserves-tu le fruit de tes fatigues ?

Que servent les trésors l’un sur l’autre entassés ?

En un jour on verra les héritiers prodigues,

Dissiper tant de biens en cent ans amassés.
LXXII.
La libéralité veut être toute entière,

Sans toutes fois donner en tout temps et à touts,

Il est bon que le son marche avant la prière,

Mais ce que l’on obtient sans prière est plus doux.
LXXIII.
Contente-toi du fruit que ton travail t’apporte,

Et fais de ton épargne un certain revenu :

Imprudent est celui en plus que d’une sorte,

Qui dépense son bien plutôt qu’il n’est venu.
LXXIV.
Le cœur n’a rien de pur qui parmi le monde erre,

Et qui est comme un roc à la terre attaché ;

Si la Lune n’étoit voisine de la terre,

On ne verroit son rond ni brouillé ni taché.
LXXV.
Les biens font de grands maux à celui qui n’en use ;

L’épargnant les acquiert, le prodigue les perd :

Le méchant pour descendre à l’enfer en abuse,

Et pour monter au Ciel le vertueux s’en sert.
LXXVI.
La vaillance qui vient d’orgueil est toute fausse,

Les esprits arrogants ne sont point généreux.

L’orgueil abat les cœurs, l’humilité les hausse,

L’humble Berger tua le Géant orgueilleux.
LXXVII.
L’orgueil sous le manteau du Philosophe éclate,

On donne de beaux noms aux effets odieux :

Comme on s’excuse au mal, en la cause on se flatte,

On accuse plutôt la lampe que les yeux.
LXXVIII.
L’homme d’entendement pour soi-même on visite,

Il est plus admiré qu’un royal bâtiment,

La louange se doit par le propre mérite,

Et le pur or ne fait le prix du diamant.
LXXIX.
L’humble prise les autres, et lui se mésestime,

Sinon contre l’orgueuil il ne fait le morgant :

Plus la vertu l’élève, et moins il s’en estime :

Dieu voit l’humble pécheur, non le juste arrogant
LXXX.
Hypocrite qui n’a du bien que l’apparence,

Parois ce que tu es, sois ce que tu parois,

De feuille de figuier tu caches ton offense :

Mais à Dieu ni à toi cacher ne te saurois.

01 Cette Grandeur Des Rois, Qui Nous Semble Un Colosse [i À X]

I.
Cette grandeur des Rois, qui nous semble un Colosse,

N’est qu’ombre, poudre et vent. L’unique honneur des Rois,

D’une exécrable main meurt dedans son carrosse,

Au temps que l’Univers trembloit dessous ses lois.
II.
Hier tout étoit triomphe, aujourd’hui chacun pleure,

La beauté du matin n’a duré jusqu’au soir :

On a vu vif et mort ce Prince en moins d’une heure,

Ayant bût le hanap de la mort sans le voir.
III.
En ce monde tout branle, il n’y a rien de ferme,

C’est une mer qui n’a sûreté, calme, ni port :

Les Empires, les Lois, les Villes ont leur terme,

Tout ce qui prend naissance est sujet à la mort.
IV.
Le temps va comme un vent, comme un torrent il coule,

Il passe, et rien ne peut l’empêcher de courir :

Qui fait combien de maux en un moment il roule,

Croit que cesser de vivre est cesser de mourir.
V.
L’homme ignore son être au ventre de sa mère,

(Ruse de la Nature) ayant quelque raison,

Il connoîtroit qu’au monde il n’y a que misère,

Et feroit son tombeau dedans cette prison.
VI.
On meurt le même jour que l’on commence à naître

On s’oblige au naufrage entrant en ce bateau :

Naître et mourir n’est qu’un, l’être n’est qu’un non-être,

II n’y a qu’un soupir de la table au tombeau.
VII.
La vie est un éclair, une fable, un mensonge,

Le souffle d’un enfant, une peinture en l’eau,

Le songe d’un qui veille, et l’ombre encor d’un songe,

Qui de vaines vapeurs lui brouille le cerveau.
VIII.
Cette vie aux échecs proprement se rapporte,

Autant de place y tient le Pion que le Roi :

L’un saute, l’autre court, l’un surprend, l’autre emporte,

Les noms sont distingués, et tout n’est que du bois.
IX.
La mort, l’exil, la peur, la douleur de l’envie,

Et tant de maux qui sont plutôt vus que pensés,

Ne font pas peines : non, mais tributs de la vie :

Les Rois ni les Bergers n’en sont pas dispensés.
X.
Par les mystères saints la mort n’est divertie

D’attaquer les plus grands, même devant l’Autel :

Henri de Luxembourg meurt en prenant l’Hostie,

Et Victor boit la mort au Calice immortel.

09 Ce Bigot Qui Ses Vœux Sur Son Mérite Fonde [lxxxi À Xc]

LXXXI.
Ce bigot qui ses vœux sur son mérite fonde,

Dont le cœur va partout, et n’a l’œil qu’en un lieu,

Honteux n’oseroit dire au moindre homme du monde,

Les choses que profane il n’ose dire à Dieu.
LXXXII.
L’or dans le feu s’affine, et l’esprit dans la peine ;

Le ver ronge l’habit dedans le coffre enclos ;

L’eau qui n’a point de cours est puante et malsaine ;

L’épée s’enrouille au croc, et l’esprit au repos.
LXXXIII.
Ouvrant ton âme à Dieu ferme ta bouche au monde,

Et ne laisse aller tes pensées par l’air :

Dieu voit clair dans les cœurs, son jugement les fonde,

Et confond qui n’accorde au faire le parler
LXXXIV.
Le joueur peut bien dire à demain les affaires ;

De voir ni d’être vu il n’a jamais loisir :

Ses esprits sont toujours battus de vents contraires,

Sa perte a plus d’ennui que son gain de plaisir.
LXXXV.
Pour se garder d’affaires il faut un soin extrême,

Le mal vient sans mander, et sans être attendu ;

La mauvaise herbe croît toujours sans qu’on la sème :

On trouve tôt l’ennui qu’on pense avoir perdu.
LXXXVI.
Le rien faire du tout rompt l’esprit et l’énerve,

Le travail modéré le rend vif et dispos ;

L’oisiveté le perd, le travail le conserve :

Mais libre n’est celui qui n’a jamais repos.
LXXXVII.
Qui cherche le repos au trouble des affaires,

Pense trouver le calme en la fureur des flots ;

Le monde et le repos sont deux choses contraires :

L’eau trouble s’éclaircit quand elle est en repos.
LXXXVIII.
La fortune en la Cour est légère et volage,

Au gré du favori la faveur ne réussit ;

Bien souvent dans le port les faveurs font naufrage,

Plus le Soleil est chaud, plus son ombre noircit.
LXXXIX.
Les honneurs, les grandeurs, et les charges plus belles

Sont les avant-coureurs de quelque aversité,

Pour leur dernier malheur les fourmis ont des ailes,

Et l’embonpoint du corps altère la santé.
XC.
La jeunesse aux excès a toujours plus d’amorce,

Que n’ont les oiseleurs ni les pêcheurs d’appas ;

Vieillard tu veux pécher, et tu n’as plus de force,

Le péché t’a quitté, tu ne le quittes pas.

01 Estime Qui Voudra La Mort Épouventable [i À X]

I.
Estime qui voudra la Mort épouvantable,

Et la fasse l’horreur de tous les animaux,

Quant à moi je la tiens pour le point désirable,

Où commencent nos biens, et finissent nos maux.
II.
L’homme abhorre la mort, et contr’elle murmure,

Ignorant de la loi, qui pour son bien l’a fait :

La naissance et la mort sont filles de Nature,

Qui n’a rien d’étranger, d’affreux ni d’imparfait.
III.
Cette difformité de la mort n’est que feinte,

Elle porte un beau front sous un masque trompeur :

Mais le masque levé il n’y a plus de crainte,

On se rit de l’enfant qui pour un masque a peur.
IV.
On déguise la mort de postures étranges,

De traits, de faux en main, de bière sur le dos :

Et comme on donne à tort et poil et plume aux Anges,

De même on la fait d’une carcasse d’os.
V.
A qui craint cette mort, la vie est déjà morte,

Au milieu de la vie il lui semble être mort :

Sa mort il porte au sein, elle au tombeau le porte,

Car craindre de mourir est pire que la Mort.
VI.
Chacun craint cette mort d’une frayeur égale :

Le jeune en a horreur comme d’un monstre hideux,

Le vieillard la voyant dedans ses draps s’avalle,

Tous la fuient autant qu’elle s’approche d’eux.
VII.
Quel bonheur te promet la vie pour la suivre,

Quel malheur à la mort pour l’abhorrer si fort ?

Tu ne veux pas mourir, et tu ne sais pas vivre,

Ignorant que la vie achemine à la mort.
VIII.
L’un aime cette vie, et l’autre la méprise :

L’un y cherche l’honneur, l’autre l’utilité,

L’aimer pour les plaisirs qu’elle rend c’est sottise,

L’haïr pour ses ennuis c’est imbécilité.
IX.
La tourmente en la mer couve sous la bonasse,

Dans le bonheur la vie enferme le malheur :

On la commence en pleurs, en sueurs on la passe.

Et jamais on ne peut l’achever sans douleur.
X.
La vie est un flambeau, un peu d’air qu’on respire,

La fait fondre et couler, la souffle et la détruit:

A l’un jusques au bout de la mèche elle tire,

Et jusques au milieu à l’autre elle ne luit.

09 Le Marinier Qui Va De Naufrage En Naufrage [lxxxi À Xc]

LXXXI.
Le Marinier qui va de naufrage en naufrage,

Qui comme le plongeon vit en l’eau nuit et jour,

L’objet de tous les vents, le jouet de l’orage,

Ne changeroit sa vie à celle de la Cour.
LXXXII.
La Cour te trompe ainsi que l’ange des ténèbres,

Quand il donne aux forciers des feuilles pour trésor,

Les flambeaux plus luisants sont des torches funèbres,

Et tout ce qui reluit à la Cour n’est pas or.
LXXXIII.
Tu voudrois en mourant exercer ta vengeance,

Faire voir ton amour et ton ambition :

Pourquoi ne formes tu ta mort à ta naissance,

Qui t’a produit tout nu de toute passion ?
LXXXIV.
Tu voudrois voir meurir les fruits de ta science,

Mais à la fin cela n’est rien que vanité :

Le savoir aujourd’hui se morfond, l’ignorance

Passe L’hiver au feu, et à l’ombre l’Été.
LXXXV.
Tu marches à tous pas par la pluie et la fange

Pour ce corps à tous coups contre toi révolté :

Phinice fait des cordes, et son âne les mange,

L’esprit qui sert au corps n’a plus de liberté.
LXXXVI.
Tu fais autant de pas en la mort qu’en la vie,

Tiens pour morts tous les jours que tu auras vécu :

L’avenir n’est pas tien, au présent ne te fie

Qu’un instant, et le temps est par la mort vaincu.
LXXXVII.
Quand l’homme est embarqué de ce monde au navire,

Il ne peut retarder son cours ni l’avancer :

Le vent, l’air ni la mer ne sont de son empire,

Et souvent il se perd en voulant rebrousser.
LXXXVIII.
On regrette celui qui est content qu’il meurt,

Socrate s’éjouit de ce qu’il meure à tort :

Xantippe fond en pleurs, l’un rit et l’autre pleure,

Jugeant diversement des traits de cette mort.
LXXXIX.
Courir à cette mort, c’est désespoir et rage,

La seule patience à pied de plomb l’atteint :

Qui la méprise montre un acte de courage :

Car le poltron la fuit, et l’ignorant la craint.
XC.
Quand la dernière araine achève l’horloge,

Il faut sans reculer franchir le dernier pas :

Sans murmure et sans bruit le courageux déloge,

Et quand il faut partir on ne le chasse pas.

02 Le Fruit Sur L’arbre Prend Sa Fleur, Et Puis Se Nouë [xi À Xx]

XI.
Le fruit sur l’arbre prend sa fleur, et puis se nouë,

Se nourrit, se meurit, et se pourrit enfin :

L’homme naît, vit et meurt, voila sur quelle rouë

Le temps conduit son corps au pouvoir du destin.
XII.
Cette vie est un arbre, et les fruits sont les hommes,

L’un tombe de soi-même, et l’autre est abattu,

Il se dépouille enfin des feuilles et des pommes,

Avec le même temps qui l’en a revêtu.
XIII.
La vie est une table, où pour jouer ensemble

On voit quatre joueurs : le temps tient le haut bout,

Et dit passé, l’Amour fait de son reste et tremble,

L’homme fait bonne mine, et la Mort tire tout.
XIV.
La vie que tu vois n’est qu’une Comédie,

Où l’un fait le César, et l’autre l’Arlequin :

Mais la Mort la finit toujours en Tragédie,

Et ne distingue point l’Empereur du Faquin.
XV.
La vie est une guerre étrangère et civile,

L’homme a ses ennemis et dedans et dehors :

Pour conserver le sort, la Mort abat la Ville,

Et pour sauver l’esprit elle détruit le corps.
XVI.
Le Monde est une mer, la Galère est la vie,

Le Temps est le Nocher, l’espérance le Nort,

La Fortune le vent, les Orages l’envie,

Et l’Homme le forçat qui n’a port que la Mort.
XVII.
Volontiers je compare au Parlement le Monde,

Où souvent l’équité succombe sous le tort,

Où sur un pied de mouche un incident on fonde,

Et où l’on ne peut rien contre un Arrêt de mort.
XVIII.
Le monde est de l’humeur d’une belle maîtresse,

Qui fait plus de jaloux qu’elle ne fait d’amis.

Elle dédaigne l’un et l’autre elle caresse,

Et ne tient jamais rien de ce qu’elle a promis.
XIX.
La saveur de la vie est la Sphère de verre,

Où Archimède mit les Astres et les Cieux,

Aussi belle que frêle, un léger coup de pierre

Ôta tout le plaisir qu’elle donnoit aux yeux.
XX.
Cet honneur t’altérant d’une soif d’hydropique,

En pensant l’avaler t’étrangle bien souvent:

C’est un ballon enflé, la Mort vient et le pique,

Et te fait confesser que ce n’est que du vent.