Un Dieu Le Peut

Un dieu le peut. Mais comment, dis,

l’homme le suivrait-il sur son étroite lyre ?

Son esprit se bifurque. Au carrefour de deux

Chemins du cœur il n’est nul temple d’Apollon.
Le chant que tu enseignes n’est point désir :

ni un espoir, enfin comblé, de prétendant.

Chanter c’est être. C’est au dieu facile.

Mais quand sommes-nous ? Et quand
met-il en nous la terre et les étoiles ?

Non, ce n’est rien d’aimer, jeune homme, même si

ta voix force ta bouche, — mais apprends
à oublier le sursaut de ton cri. Il passe.

Chanter vraiment, ah ! c’est un autre souffle.

Un souffle autour de rien. Un vol en Dieu. Un vent.

Un Rose Mauve Dans Les Hautes Herbes

Un rose mauve dans les hautes herbes,

un gris soumis, la vigne alignée

Mais au-dessus des pentes, la superbe

d’un ciel qui reçoit, d’un ciel princier.
Ardent pays qui noblement s’étage

vers ce grand ciel qui noblement comprend

qu’un dur passé à tout jamais s’engage

à être vigoureux et vigilant.

Un Tel Souffle, Ne L’ai-je Pas Puisé Au Flux Des Minuits

Extrait
Un tel souffle, ne l’ai-je pas puisé au flux des minuits,

pour l’amour de toi, afin que tu vinsses un jour ?

Parce que j’espérais apaiser ton visage

par des splendeurs à la force presque intacte,

une fois que dans l’infini de ce que j’en suppose il reposerait en face du mien.

Sans bruit, de l’espace advenait à mes traits ;

afin de suffire au grand regard levé en toi,

mon sang miroitait et s’approfondissait.
Quand à travers la pâle division de l’olivier

la nuit régnait avec plus de force, de toutes ses étoiles,

je me dressais, je me tenais debout et me

renversais en arrière, et recevais la leçon

dont jamais ensuite je n’ai compris qu’elle venait de toi.
Ô quelle forte parole fut semée en moi

pour que si jamais ton sourire advient,

par mon regard je transfère sur toi l’espace du monde.

Mais tu ne viens pas, ou tu viens trop tard.

Jetez-vous, anges, sur ce champ de lin bleu.

Anges, anges, fauchez.

Un Temple Dans L’ouïe

Lors s’éleva un arbre.

O pure élévation ! O c’est Orphée qui chante !

O grand arbre en l’oreille ! Et tout se tut.

Mais cependant ce tu lui-même

fut commencement neuf, signe et métamorphose.
De la claire forêt comme dissoute advinrent

hors du gîte et du nid des bêtes de silence;

et lors il s’avéra que c’était non la ruse

et non la peur qui les rendaient si silencieuses,
mais l’écoute. En leurs coeurs, rugir, hurler, bramer

parut petit. Et là où n’existait qu’à peine

une cabane, afin d’accueillir cette chose,
un pauvre abri dû au désir le plus obscur,

avec une entrée aux chambranles tout branlants,

tu leur fis naître alors des temples dans l’ouïe.

Une Rose Seule, C’est Toutes Les Roses

Une rose seule, c’est toutes les roses

et celle-ci : l’irremplaçable,

le parfait, le souple vocable

encadré par le texte des choses.
Comment jamais dire sans elle

ce que furent nos espérances,

et les tendres intermittences

dans la partance continuelle.

Voici Encor De L’heure Qui S’argente

Voici encor de l’heure qui s’argente,

mêlé au doux soir, le pur métal

et qui ajoute à la beauté lente

les lents retours d’un calme musical.
L’ancienne terre se reprend et change :

un astre pur survit à nos travaux.

Les bruits épars, quittant le jour, se rangent

et rentrent tous dans la voix des eaux.

Vois-tu, Là-haut, Ces Alpages Des Anges

Vois-tu, là-haut, ces alpages des anges

entre les sombres sapins ?

Presque célestes, à la lumière étrange,

ils semblent plus que loin.
Mais dans la claire vallée et jusques aux crêtes,

quel trésor aérien !

Tout ce qui flotte dans l’air et qui s’y reflète

entrera dans ton vin.