Poésie

De son amour noicir les murs,

C’est très difficile à la ville ;

Souvent les murs étant de verre

Aux patineurs je porte envie
Mais me contente de mes vers ;

Seuls les voleurs sont assez riches

Pour inscrire sur la vitrine

Le prénom de leur bien-aimée.
Que ton diamant, Poésie,

Une de ces vitrines raye,

Des bavardes boucles d’oreilles,

J’achète ou vole le silence
Pour en orner de roses lobes.

Patineur, la glace est rompue

(En belle anglaise copiée,

Ma poésie, avec ses pieds).

Quand Je Suis Au Bord De La Mer

Quand je suis au bord de la mer

Afin de rester toujours jeune

Comme Aphrodite je déjeune

De soleil et de lune dîne
je me sens devenir ondine

Qui joyeuse où l’onde est amère

Ne souhaite pour son sommeil

Pas d’autre oreiller que les vagues
Si sur le sable le soleil

Luit, comme perdue une barque

Plus n’ai besoin de vos attraits

Votre éponge ni votre craie,
Vénus, pour dormir éveillée

Aux âmes de larmes mouillées

Rhénane

Nous à qui ne suffisaient pas nos deux mains

Pour presser vos grappes collines du Rhin

Comme d’un sein vierge on espère le lait

Aujourd’hui que nous n’avons plus soif

Une fée anonyme

Exauce le plus éphémère de nos souhaits

Elle nous change en ponts

Ivres du vin gris qui coule sous leurs arches
Quand les nymphes du Rhin

Sous nos arches nichées

Au premier venu font les yeux doux

Lente promeneuse venue on sait d’où

Onde trop douce apaise donc tes sanglots

Il n’est que le premier venu après tout

Celui-là qui s’il répond à leur clin d’aeil

Peut de la vie faire son deuil

Saule Pleureur

Il perd ses plumes perd ses larmes

Comme un coeur se vide de larmes

L’arrosoir a perdu ses plumes
Éventail au soleil fané

Loterie des mois des années

Dans l’allée le sable s’enroue

Où mon chagrin fera la roue
Jardin faut-il que tu t’en ailles

Et l’été de cet éventail

Secondé par mon petit doigt

Qui chatouille un bouton de rose

Effronté sans pourtant qu’il ose

Trop presser son éclosion
Après s’être bien amusée

La rose rentre en son cocon

La rose revêt sa chemise

Et tout est à recommencer
Et les outils dans la remise

Ensemble-jardin se lamentent

L’arrosoir voudrait sur l’amante

Verser des larmes mais la bêche

N’a pas retrouvé cette espiègle

Qui se cache sous l’herbe sèche

Septentrion, Dieu De L’amour

Nous sommes venus voir l’enfant

Qui, de la pauvre Cendrillon

Ayant, paraît-il, hérité,

Peut conduire sans arrêter

Trois jours durant le cotillon.
Le croyez-vous, c’est celui-ci

Qui danse, une étoile à son front,

Comme sur le parquet poli

Où aurait pu glisser Narcisse.

Son étoile en la mer se mire,

Celle qui guide nos marins.
Tous les cadeaux que distribue

Avec sur les yeux un bandeau

L’enfant qui devrait être dieu

Gracieusement aux danseuses

Ravissent leur cœur et leurs yeux.
De mélodieux coquillages

Des danseuses devinant l’âge.
Des jumelles faisant voir nue

Celle dont on rêve la nuit.
Des chapeaux de bizarre forme

Coiffez-vous-en, car ils endorment

Toute peine qui vient du cœur.

Et, sans nulle parcimonie,

Encor des cœurs, beaucoup de cœurs,

Que gauchement elles manient.
Si notre feu dure trois jours

Est-il digne du nom amour ?

Ma belle danseuse inconnue

Consulte à ce sujet Vénus

Bien qu’elle n’ait pas reconnu

Pour fils le vrai dieu de l’amour.
Comment veux-tu que nous croyions

En celui qui ne meurt jamais ?

Le vrai dieu c’est l’enfant aimé

C’est le danseur Septentrion ;

Avec le bal son cœur s’arrête

Et notre amour meurt aussi vite.

Statue Ou Épouvantail

Les seins du marbre, mes fruits lourds

Arrondis par le lourd soleil,

S’ils rougissent, tout est perdu,

Je les nomme pommes d’amour.
C’est, entier, un verger marin,

À elle seule que Vénus ;

Verger par lui-même trahi !

Car Vénus, pendant son sommeil,
Nous livre ses secrets, ses fruits.

(Installé le moineau, corail

Sur ta branche, il la fait plier),

Heureux qui ne doute de rien !
Sans crainte, vagues, picotez

L’arbre du corail effronté :

Dans son rôle d’épouvantail

Vénus manque d’autorité.

Sur La Mort D’une Rose

Cette rose qui meurt dans un vase d’argile

Attriste mon regard,

Elle paraît souffrir et son fardeau fragile

Sera bientôt épars.
Les pétales tombés dessinent sur la table

Une couronne d’or,

Et pourtant un parfum subtil et palpable

Vient me troubler encor.
J’admire avec ferveur tous les êtres qui donnent

Ce qu’ils ont de plus beau

Et qui, devant la Mort s’inclinent et pardonnent

Aux auteurs de leurs maux,
Et c’est pourquoi penché sur cette rose molle

Qui se fane pour moi,

J’embrasse doucement l’odorante corolle

Une dernière fois.

Tombeau De Vénus

Jouets des vagues, vos oreilles roses. Ô mes cousines, plus légères que l’onde, pourquoi l’orphéon océanique vous fait-il frissonner ? Voici Vénus. (Mais si vous voulez grandir, mes petites cousines, vous n’avez pas de temps à perdre.)

Aujourd’hui, cueillette des plumes d’autruche ; bouquet de vagues frisées, l’éventail de Vénus.

Si elle se noie, nous lui élèverons un tombeau en coquillages.

Tombola

On dirait la Grande Roue.

Une broche à l’heureux gagnant ; le pauvre marin, ne sachant qu’en faire, de rage, pique au vif l’azur de son béret, et, à défaut d’un prénom de femme, y fait inscrire celui de son bateau.

– Où puis-je avoir laissé mon éventail ?

– Vous ne voyez pas d’ici ? Il fait la roue, sur la pelouse, où des trèfles à quatre feuilles poussent en cachette.
Les jeunes filles qui montent en balançoire rougissent chacune à leur tour : leurs robes blanches s’accrochent aux bras de l’épouvantail.

– Elles aussi sont toutes rouges, les cerises.
Sans faire de jalouses, le galant épouvantail offre des boucles d’oreilles.

Le pauvre marin ne possède d’autre bijou qu’un broche, gagnée à la tombola.

Un Cygne Mort

Un cygne mort ne se remarque

Parmi l’écume au bord du lac.
Léda te voilà bien vengée,

Pense qu’un cygne au tien pareil

D’une aïeule charmant l’oreille

Au premier chant fut égorgé.
Son duvet emplit l’édredon

Sous lequel Léda délaissée

Informe de son abandon

Le passant qui déjà le sait.
Passez, couleurs, puisque tout passe

À la fin il reste du blanc.

Les anges en peignoir de bain

Sur le sable n’ont laissé trace
De leur passage. Et les dérange

Du chien la nuit quelque aboiement,

Le simple coup de pied d’un ange

Enseigne au chien comme l’on ment.
Et toi, mon cygne, ma tristesse,

Qu’en attendant Noël j’engraisse,

Les larmes dont ton cœur est plein

Empêchent le sang de tacher

Le sable sur lequel Léda

Pour un cygne se suicida.

Son linge, ses larmes séchés,

L’ange s’élance du tremplin.

Une Carte Postale : Les Quais De Paris

On a remplacé les coquillages

Par des boîtes à livres. J’appris

Qu’il est de bien plus jolis rivages,

En feuilletant les livres de prix.
Cher ami, sans retard levons l’ancre ;

Encrier triste comme la mer.

De grâce, n’écrivez plus à l’encre :

Les mots qu’on y pêche sont amers.

Vénus Démasquée

Vénus non seulement me livre

Ses secrets, mais ceux de sa mère :

Jadis je regardais la mer

Comme regarderait les livres
Un enfant qui ne sait pas lire.

Vénus, sans l’aide d’une mère,

D’être venue aux cieux déments

Se vante. Il faut souffrir, déesse,
Qu’un simple élève vous démente.

M’apprendre à lire couramment

Les vagues de la mer qui sont

Maternelles rides d’un ventre,
Voilà bien de vos maladresses !

Et celle d’un naïf garçon

Est ma vengeance : pour le prix

De vos dangereuses leçons,

À me lire je vous appris.

Déplacements Et Villégiatures

I
Au sein des villes qui ont dès longtemps atteint

L’âge de la stérilité, ah si l’encre pouvait se tarir !

Dans un magasin où je cueillais des

Giroflées de Suède, nous frôlâmes Gertrude que l’on

voit une seule fois pendant son séjour sur la terre ou la mer.
Enseigne des gantiers : une attrayante image de la mort. Cette main de fer au-dessus de ma tête, n’est-ce pas aussi ma main que ne savent éviter les mouches ?
II
En robe du soir, l’infante de la dune frileuse m’offre son lait. Elle m’apprend à marcher sur le sable sans y laisser de traces. Nous nous exprimons dans des langues plus ou moins mortes. Cependant, le cavalier, à qui la mer va comme un gant, le futur noyé, l’oreille contre les vagues, les écoute décider de son sort, sans comprendre.

Nues

SUR LE BONHEUR DES JUSTES, ET SUR
LE MALHEUR DES REPROUVES

Heureux, qui de la Sagesse
Attendant tout son secours,
N’a point mis en la Richesse
L’espoir de ses derniers jours.
La mort n’a rien qui l’étonne ;
Et dès que son Dieu l’ordonne,
Son âme prenant l’essor
S’élève d’un vol rapide
Vers la demeure, où réside
Son véritable trésor.

De quelle douleur profonde
Seront un jour pénétrés
Ces insensés, qui du monde,
Seigneur, vivent enivrés ;
Quand par une fin soudaine
Détrompés d’une ombre vaine,
Qui passe, et ne revient plus,
Leurs yeux du fond de l’abîme
Près de ton trône sublime
Verront briller tes Elus !

Infortunés que nous sommes,
Où s’égaraient nos esprits ?
Voilà, dirontils, ces hommes,
Vils objets de nos mépris,
Leur sainte et pénible vie
Nous parut une folie.
Mais aujourd’hui triomphants,
Le Ciel chante leur louange,
Et Dieu luimême les range
Au nombre de ses Enfants.

Pour trouver un bien fragile
Qui nous vient d’être arraché,
Par quel chemin difficile
Hélas ! nous avons marché !
Dans une route insensée
Notre âme en vain s’est lassée,
Sans se reposer jamais,
Fermant l’oeil à la lumière,
Qui nous montrait la carrière
De la bienheureuse Paix.

De nos attentats injustes
Quel fruit nous estil resté ?
Où sont les titres augustes,
Dont notre orgueil s’est flatté ?
Sans amis, et sans défense,
Au trône de la vengeance
Appelés en jugement,
Faibles et tristes victimes
Nous y venons de nos crimes
Accompagnés seulement.

Ainsi d’une voix plaintive
Exprimera ses remords
La Pénitence, tardive
Des inconsolables Morts.
Ce qui faisait leurs délices,
Seigneur, fera leurs supplices.
Et par une égale loi,
Tes Saints trouveront des charmes
Dans le souvenir des larmes
Qu’ils versent ici pour toi.

Écho

Petite niaise ! qui, pour me plaire, se fait fine taille : sa ceinture pourrait être ma couronne. Ville, statue géante, avec, en guise de ceinture, un chemin de fer. Villas abandonnées, instruments de musique qu’on n’a pas baptisés. Gai comme la romance d’un arbre en exil, le vent du Sud émeut les clochettes que le hasard accrocha au cou des beautés déchues.
Banlieue criminelle ; ici, les roses sont des lanternes sourdes. À quoi pensez-vous ? Quand il mourut, Narcisse avait mon âge. Lac, miroir concave ; pour mon anniversaire le lac m’a fait cadeau d’une image qui m’épouvante.