Douce Et Belle Bouchelette

Ainsi, ma douce guerrière
Mon cœur, mon tout, ma lumière,
Vivons ensemble, vivons
Et suivons

Les doux sentiers de la jeunesse :
Aussi bien une vieillesse
Nous menace sur le port,
Qui, toute courbe et tremblante,
Nous entraîne chancelante
La maladie et la mort.

Embrasse-moi, Mon Cœur

Embrasse-moi, mon cœur, baise-moi, je t’en prie,
Presse-moi, serre-moi ! À ce coup je me meurs !
Mais ne me laisse pas en ces douces chaleurs :
Car c’est à cette fois que je te perds, ma vie.

Mon ami, je me meurs et mon âme assouvie
D’amour, de passions, de plaisirs, de douceurs,
S’enfuit, se perd, s’écoule et va loger ailleurs,
Car ce baiser larron me l’a vraiment ravie.

Je pâme ! Mon ami ! mon ami, je suis morte !
Hé ! ne me baisez plus, au moins de cette sorte.
C’est ta bouche, mon cœur, qui m’avance la mort.

Ôte-la donc, m’amour, ôte-la, je me pâme !
Ôte-la, mon ami, ôte-la, ma chère âme,
Ou me laisse mourir en ce plaisant effort !

Embrasse-moi, Mon Coeur…

Ici, c’est un vieil homme de cent ans
qui dit, selon la chair, Flandre et le sang :
souvenezvousen, souvenezvousen,
en ouvrant son coeur de ses doigts tremblants

pour montrer à tous sa vie comme un livre,
et, dans sa joie comme en des oraisons,
tout un genre humain occupé à vivre
en ses villes pies d’hommes et d’enfants.

Or à tous ici, ses pleurs et ses fêtes,
et, suivant le ciel peint à ses couleurs,
voici sa maison, ses fruits et ses fleurs,
en ses horizons d’hommes et de bêtes :

et lors ses heures d’hiver et printemps
venues en musique ainsi qu’en prières,
sous des Christs en croix, des saints, des calvaires,
puis sa foi aussi bonne en tous les temps,

pour la paix de sa vie trop à l’attache,
dans les jours, les mois, des quatre saisons,
et le réconfort de ses mains qui tâchent
ici de leur mieux et très simplement.

Ha Pensers Trop Pensés

Ha pensers trop pensés, donnez quelque repos
Quelque trêve à mon âme, et d’espérances vaines
Favorisez au moins mes emprises hautaines,
Et me faites changer quelquefois de propos !

Vous sucez à longs traits la moelle de mes os,
Vous me séchez les nerfs, le poumon et les veines,
Vous m’altérez le sang, et d’un monde de peines
Fertile renaissant, vous me chargez le dos.

Si je suis à cheval, vous vous jettez en croupe,
Si je vogue sur mer, vous êtes sur la poupe,
Si je vais par les champs, vous talonnez mes pas.

Ha pensers trop pensés, si vous n’avez envie
De me laisser goûter les douceurs de la vie,
Avancez je vous prie l’heure de mon trépas !

Je Me Suis Affranchi De Prison

Or je me suis affranchi de prison,
Où me tenait cruellement en ferre
L’enfant Amour, je vais libre sur terre
Sauvé des flots, et repris ma raison :

J’ai de mes yeux étranglé le poison
Glissant au cœur qui le tue et l’enferre,
J’ai trouvé paix, et repoussé la guerre,
Et sous la cendre étouffé le tison :

Reste une humeur bouillante dans mes veines,
Qui fait renaître en moi nouvelles peines,
Opiniâtre, et reverdir mes maux,

Ainsi qu’on voit une souche ébranchée
À fleur de terre, et déjà presque séchée
Armer ses flancs de rejetons nouveaux.

La Chasteté

Il faisait jour, et la chaleur ardente,
Brûlait le sein de la terre béante,
Et les Bergers à l’ombre des ormeaux
Avaient ensemble amassé leurs troupeaux :
Quand j’avisais par l’épaisse feuillée
Une Déesse errante et désolée,
Qui sanglotait à soupirs redoublés,
Dont de frayeur mes sens furent troublés.

La Douceur D’un Amoureux

Je ne voie rien qui ne me refigure
Ce front, cet œil, ce cheveu jaunissant,
Et ce tétin en bouton finissant,
Bouton de rose encor en sa verdure.

Son beau sourcil est la juste vouture (*)
D’un arc Turquois, et le rayon hissant
Du point du jour est son œil languissant,
Son sein, le sein qui surpasse nature.

Quand j’oy (*) le bruit des argentins ruisseaux,
Je pense ouïr mille discours nouveaux,
Qu’Amour compose en sa bouche de basme (*).

Si c’est le vent, il me fait souvenir
De la douceur d’un amoureux soupir,
En soupirant qui me vient piller l’âme.

* Vouture : Voûte, arcade.
* J’oy : Entendre, écouter.
* Basme : Baume.

La Nuit

Ô douce Nuit, ô Nuit plus amoureuse,
Plus claire et belle, et à moi plus heureuse,
Que le beau jour, et plus chère cent fois,
D’autant que moins, ô Nuit, je t’espérois.
Et vous, du ciel étoiles bien apprises
À secourir les secrètes emprises
De mon amour, vous cachant dans les cieux
Pour n’offenser l’ombre amie de mes yeux.
Et toi, ô sommeil secourable,
Favorable,
Qui laissas deux amants seulets,
Eveillés,
Tenant de la troupe lassée
L’œil et la paupière pressée
D’un lien si ferme et si doux
Que je fus inuisible à tous.

Porte bénigne, ô porte trop aimable
Qui sans parler me fus si favorable
À l’entr’ouvrir, qu’à peine l’entendit
Cil qui plus près ton voisin se rendit.
Doux souvenir trop incertain encore
S’il songe ou non, quand celle que j’honore
Pour me baiser me retint embrassé,
Bouche sur bouche étroitement pressé.
Ô douce main gentille et belle.
Qui près d’elle
Humble et secrète me tiras.
Ô doux pas
Qui premiers tracèrent l’entrée !
Ô chambrette trop asseuree
D’elle, de l’Amour, et de moi,
Garde fidèle de ma foi.

Ô doux baisers, ô bras qui tindrent serre
Le col, les flancs, plus fort que le lierre
À petits nœuds autour des arbrisseaux,
Ou que la vigne alentour des ormeaux !
Ô lèvre douce où goûté l’ambrosie,
Et cent odeurs dont mon âme saisie
Se sentit lors d’une extrême douceur !
Ô langue douce, ô trop céleste humeur,
Qui sut si bien les feux éteindre,
Et contraindre
Soudain de ramollir l’aigreur
De mon cœur !
Ô douce haleine soupirante
Une douceur plus odorante
Que celle du phénix qui part
Du nid où en mourant il ard.

Ô lit heureux, l’unique secrétaire
De mon plaisir et bien que ne puis taire,
Qui me fis tel que ne suis ennuyeux
Sur le nectar, doux breuvage des Dieux.
Lit qui donnas en fin la jouissance,
De mon travail heureuse récompense :
Lit qui tremblas sous les plaisants travaux,
Sentant l’effort des amoureux assauts.
Vous, ministres de ma victoire,
En mémoire
À jamais je vous vanterais,
Et dirais
Tes vertus, ô lampe secrète,
Qui veillant avec moi seulette
Fis part libérale à mes yeux
Du bien qui me fit tant heureux.

Par toi doublé et par ta sainte flamme
Fut le plaisir dont s’ennuiera mon âme :
Car le plaisir de l’amour n’est parfait,
Qui sans lumière en ténèbres se fait.
Ô quel plaisir sous ta clarté brunette
Voir à souhait une beauté parfaite,
Un front d’ivoire, un bel œil attirant !
Voir d’un beau sein le marbre soupirant,
Une blonde tresse annelée
Crespelee :
En double voûte le sourcy
Raccourci !
Voir rougir les vermeilles roses
Par dessus deux lèvres décloses,
Et de la bouche les presser
Sans peur d’estimer l’offenser.

Voir un gent corps qu’autre beauté n’égale,
Où la faveur des Grâces libérale,
Des astres beaux, de nature, et des cieux,
Prodiguement versèrent tout leur mieux.
Voir de sa face une douceur qui emble
L’un de mes sens, à fin que tous ensemble
Confusément cette heur ne prinsent pas
Pour se fouler des amoureux appas.
Mais, Amour, pourquoi tes délices,
Tes blandices (*)
S’écoulent vaines si soudain
De ma main ?
Pourquoi courte la jouissance
Traîne une longue repentance
D’avoir si peu goûté le bien
Finissant qui s’écoule en rien ?

Jalouse Aurore, et par trop ennuyeuse,
Pourquoi fuis-tu la couchette amoureuse
De ton vieillard, et me hastes le temps
D’abandonner l’amoureux passe-temps !
Puissé-je autant te porter de nuisance
Que je te hais : si ton vieillard t’offense,
Cherche un ami plus jeune et plus dispos,
Et nous permets que vivions en repos.

* Blandices : Flatteries pour charmer.

La Pierre Aqueuse

Ce bon vieux pont, sous ses trois arches,
En a déjà bien vu de l’eau
Passer verte avec du galop
Ou du rampement dans sa marche.

Il connaît le pas, la démarche
De l’errant qui porte un ballot,
Du petit berger tout pâlot
Et du mendiant patriarche.

Au creux de ce profond pays,
Entre ces grands bois recueillis
Où l’ombre humide a son royaume,

Le jour, à peine estil réel !…
Le soir, sous l’oeil rouge du ciel,
Il devient tout à fait fantôme.

La Pierre Du Coq

Je suis tel qu’un ponton sans vergues et sans mâts,
Aventureux débris des trombes tropicales,
Et qui flotte, roulant des lingots dans ses cales,
Sur une mer sans borne et sous de froids climats.

Les vents sifflaient jadis dans ses raille poulies.
Vaisseau désemparé qui ne gouverne plus,
Il roule, vain jouet du flux et du reflux,
L’ancien explorateur des vertes Australies !

Il ne lui reste plus un seul des matelots
Qui chantaient sur la hune en dépliant la toile.
Aucun phare n’allume au loin sa rouge étoile ;
Il tangue, abandonné tout seul sur les grands flots.

La mer autour de lui se soulève et le roule,
Et chaque lame arrache une poutre à ses flancs ;
Et les monstres marins suivent de leurs yeux blancs
Les mirages confus du cuivre sous la houle.

Il flotte, épave inerte, au gré des flots houleux,
Dédaigné des croiseurs aux Nonnettes tendues,
La coque lourde encor de richesses perdues,
De trésors dérobés aux pays fabuleux.

Tel je suis. Vers quels ports, quels récifs, quels abîmes,
Doistu les charrier, les secrets de mon coeur ?
Qu’importe ? Viens à moi, Caron, vieux remorqueur.
Ecumeur taciturne aux avirons sublimes !

Le Ver Luisant De Nuit

xxJamais ne se puisse lasser
Ma Muse de chanter la gloire
D’un Ver petit, dont la mémoire
Jamais ne se puisse effacer :
D’un Ver petit, d’un Ver luisant,
D’un Ver sous la noire carrière
Du ciel, qui rend une lumière
De son feu le ciel méprisant.
xxUne lumière qui reluit
Au soir, sur l’herbe roussoyante,
Comme la tresse rayonnante
De la courrière de la nuit.
D’un Ver tapi sous les buissons,
Qui au laboureur prophétise
Qu’il faut que pour faucher aiguise
Sa faux, et fasse les moisons.
xxGentil prophète et bien apris,
Apris de Dieu qui te fait naître
Non pour néant, mais pour accroître
Sa grandeur dedans nos esprits !
xxEt pour montrer au laboureur
Qu’il a son ciel dessus la terre,
Sans que son œil vaguement erre
En haut pour apprendre le heur
Ou de la teste du Taureau,
Ou du Cancre, ou du Capricorne,
Ou du Bélier qui de sa corne
Donne ouverture au temps nouveau.
xxVraiment tu te dois bien vanter
Etre seul ayant la poitrine
Pleine d’une humeur cristalline
Qui te fait voir, et souhaiter
Des petits enfants seulement,
Ou pour te montrer à leur père,
Ou te pendre au sein de leur mère
Pour lustre, comme un diamant.
xxVis donc, et que le pas divers
Du pied passager ne t’offense,
Et pour ta plus sûre défense
Choisis le fort des buissons vers.

Les Beautés Que J’adore

Cent fois le jour je rebaise la main,
Folâtrement qui dedans l’eau glissante
Toucha de près ta cuisse blanchissante,
Ton pied mignard, ta grève et ton beau sein.

Cent et cent fois je prie Dieu, mais en vain,
Et les saints feux de la nuit brunissante,
Me faire voir ta tresse blondissante,
Tes yeux, ta bouche, et ton visage plein.

Si j’ai cette heure de les revoir encore
Je chanterais les beautés que j’adore,
Et les honneurs d’un si brave sujet :

Mais les voyant ma vue est éblouie,
Je perds le sens, la raison et l’ouïe
Par les rayons d’un si gentil objet.

L’ombre

Étant au frais de l’ombrage
De cet ormeau refrisé
Sur les plis de son feuillage,
D’un beau sep favorisé,
D’un beau sep qui l’entortille,
Et qui de grâce gentille
A son tige éternisé :

Et prenant l’haleine douce
D’un doux Zéphyr voletant,
Qui de mignarde secousse
Un doux soupir va soufflant,
Je suis contraint en échange
De te chanter la louange
De cette Ombre tremblotant.

Ombre gentil, qui modères
Sous une fraîche douceur
Les plus ardentes colères
Du ciel, étant en chaleur,
Et les plus chaudes haleines
Que reçoivent point les plaines
Du Soleil en son ardeur.

D’une couleur ombrageuse,
Tu contrefais le portrait
Que la main industrieuse
De la Nature portrait :
Tu contrefais en nuage,
De tout apparent visage,
D’un noir brun, le premier trait.

C’est toi qui retiens en bride
Des heures le glissant pas,
Et l’inconstance du vuyde
Qui mesures aux compas :
C’est toi qui brunis et voiles
Le feu brillant des étoiles
Qui rayonne en contrebas.

C’est toi qui fais que la Lune
Mène au galop ses morceaux
Le long de la lisse brune,
Claire de mille flambeaux :
C’est toi qui de main maîtresse
Pousse avant la blonde tresse
Du Soleil au fond des eaux.

C’est toi qui sur l’herbelette
De ton Été froidureux,
Entends la douce musette
Et les discours amoureux
Du berger à la bergère,
Lors que la Chienne en colère
Rend ses abois chaleureux.

Ombre frais je te salue,
Je te salue, ô l’honneur
De la crinière feuillue
Des bois, et de la fraîcheur,
Et des antres solitaires,
Les plus loyaux secrétaires
De ma plaintive langueur.

Le Désir

Celuy n’est pas heureux qui n’a ce qu’il desire,
Mais bien-heureux celuy qui ne desire pas
Ce qu’il n’a point : l’un sert de gracieux appas
Pour le contentement, et l’autre est un martyre.

Desirer est tourment qui bruslant nous altere
Et met en passion ; donc ne desirer rien
Hors de nostre pouvoir, vivre content du sien
Ores qu’il fust petit, c’est fortune prospere.

Le Desir d’en avoir pousse la nef en proye
Du corsaire, des flots, des roches et des vents
Le Desir importun aux petits d’estre grands,
Hors du commun sentier bien souvent les dévoye.

L’un poussé de l’honneur par flateuse industrie
Desire ambitieux sa fortune avancer ;
L’autre se voyant pauvre à fin d’en amasser
Trahist son Dieu, son Roy, son sang et sa patrie.

L’un pippé du Desir, seulement pour l’envie
Qu’il a de se gorger de quelque faux plaisir,
Enfin ne gaigne rien qu’un fascheux desplaisir,
Perdant son heur, son temps, et bien souvent la vie.

L’un pour se faire grand et redorer l’image
A sa triste fortune, espoind de ceste ardeur,
Souspire apres un vent qui le plonge en erreur,
Car le Desir n’est rien qu’un perilleux orage.

L’autre esclave d’Amour, desirant l’avantage
Qu’on espere en tirer, n’embrassant que le vent,
Loyer de ses travaux, est payé bien souvent
D’un refus, d’un dédain et d’un mauvais visage.

L’un plein d’ambition, desireux de parestre
Favori de son Roy, recherchant son bonheur,
Avançant sa fortune, avance son malheur,
Pour avoir trop sondé le secret de son maistre.

Desirer est un mal, qui vain nous ensorcelle ;
C’est heur que de jouir, et non pas d’esperer :
Embrasser l’incertain, et tousjours desirer
Est une passion qui nous met en cervelle.

Bref le Desir n’est rien qu’ombre et que pur mensonge,
Qui travaille nos sens d’un charme ambitieux,
Nous déguisant le faux pour le vray, qui nos yeux
Va trompant tout ainsi que l’image d’un songe.

Mai

Pendant que ce mois renouvelle
D’une course perpétuelle
La vieillesse et le tour des ans :
Pendant que la tendre jeunesse
Du ciel remet en allégresse
Les hommes, la terre, et le temps.

Pendant que les Arondelettes
De leurs gorges mignardelettes
Rappellent le plus beau de l’an,
Et que pour leurs petits façonnent
Une couette, qu’ils maçonnent
De leur petit bec artisan.

En ce mois Venus la sucrée,
Amour, et la troupe sacrée
Des Grâces, des Ris, et des Jeux,
Vont rallumant dedans nos veines
L’ardeur des amoureuses peines,
Qui glissent en nous par les yeux.

Pendant que la vigne tendrette,
D’une entreprise plus secrète
Forme le raisin verdissant,
Et de ses petits bras embrasse
L’orme voisin, qu’elle entrelace
De pampre mollement glissant :

Et que les brebis camusettes
Tondent les herbes nouvelettes,
Et le chevreau à petits bons
Échauffe sa corne et sautelle
Devant sa mère, qui broutelle
Sur le roc les tendres jetons.

Pendant que la voix argentine
Du Rossignol, dessus l’épine
Dégoise cent fredons mignards :
Et que l’Avette ménagère
D’une aile tremblante et légère
Vole en ses pavillons bruyards.

Pendant que la terre arrosée
D’une fraîche et douce rosée
Commence à brouter et germer :
Pendant que les vents des Zéphyrs
Flattent le voile des navires
Frisant la plaine de la mer.

Ce pendant que les tourterelles,
Les pigeons et les colombelles
Font l’amour en ce mois si beau,
Et que leurs bouchettes beffonnes
À tours et reprises mignonnes
Frayent près le coulant d’une eau.

Et que la tresse blondissante
De Cerés, sous le vent glissante,
Se frise en menus crépillons,
Comme la vague redoublée
Pli sur pli s’avance écoulée
Au galop dessus les sablons.

Bref, pendant que la terre, et l’onde
Et le flambeau de ce bas monde,
Se réjouissent à leur tour,
Pendant que les oiseaux se jouent
Dedans l’air, et les poissons nouent
Sous l’eau pour les feux de l’Amour :

Qu’il te souvienne, ma chère âme,
De ta moitié, ta sainte flamme,
Et de son parler gracieux,
Des chastes feux et grâces belles,
Et de ses vertus immortelles
Qui se logent dedans ses yeux.

Qu’il te souvienne que les roses
Du matin jusqu’au soir écloses,
Perdent la couleur et l’odeur,
Et que le temps pille et dépouille
Du printemps la douce dépouille,
Les feuilles, le fruit, et la fleur.

Souviens-toi que la vieillesse
D’une courbe et lente faiblesse
Nous fera chanceler le pas,
Que le poil grison et la ride,
Les yeux cavés et la peau cuide
Nous traîneront tous au trépas.

Va donc, et que ces charmeresses,
Ces Muses, ces sœurs piperesses
N’enchantent ton gentil esprit.
Bouche tes oreilles de cire
Et sauf de péril te retire
À cet œil qui premier te prit.

Or que la Seine vienne étendre
Ses bras courbés pour te surprendre
Et te nourrir en son Paris
Malgré les faveurs de Garonne,
À ton retour qui te couronne
Comme l’un de ses favoris.

Or que tu laisses une plainte,
Un regret, à la troupe sainte,
Qui t’honore et te vante sien,
Et qui jusqu’aux rives barbares
Publiera les louanges rares
De tes vertus, et le nom tien.

Va donc, et prend la jouissance
Des soupirs, qu’une longue absence
A fait renaître dedans toi :
Va que Paris ne te retienne,
Ma chère âme, et qu’il te souvienne
Des Muses, d’Amour, et de moi.