Printemps Oublié

Ce beau printemps qui vient de naître

A peine goûté va finir ;

Nul de nous n’en fera connaître

La grâce aux peuples à venir.
Nous n’osons plus parler des roses :

Quand nous les chantons, on en rit ;

Car des plus adorables choses

Le culte est si vieux qu’il périt.
Les premiers amants de la terre

Ont célébré Mai sans retour,

Et les derniers doivent se taire,

Plus nouveaux que leur propre amour.
Rien de cette saison fragile

Ne sera sauvé dans nos vers,

Et les cytises de Virgile

Ont embaumé tout l’univers.
Ah ! frustrés par les anciens hommes,

Nous sentons le regret jaloux

Qu’ils aient été ce que nous sommes,

Qu’ils aient eu nos coeurs avant nous.

Silence

La pudeur n’a pas de clémence,

Nul aveu ne reste impuni,

Et c’est par le premier nenni

Que l’ère des douleurs commence.
De ta bouche où ton coeur s’élance

Que l’aveu reste donc banni !

Le coeur peut offrir l’infini

Dans la profondeur du silence.
Baise sa main sans la presser

Comme un lis facile à blesser,

Qui tremble à la moindre secousse ;
Et l’aimant sans nommer l’amour,

Tais-lui que sa présence est douce,

La tienne sera douce un jour.

Un Sérail

J’ai mon sérail comme un prince d’Asie,
Riche en beautés pour un immense amour ;
Je leur souris selon ma fantaisie :
J’aime éternellement la dernière choisie,
Et je les choisis tour à tour.

Ce ne sont pas ces esclaves traîtresses
Que l’Orient berce dans la langueur ;
Ce ne sont pas de vénales maîtresses :
C’est un vierge harem d’amantes sans caresses,
Car mon harem est dans mon cœur.

N’y cherchez point les boîtes parfumées,
Ni la guitare aux soupirs frémissants ;
Chants et parfums ne sont qu’air et fumées :
C’est ma jeunesse même, ô douces bien-aimées,
Que je vous brûle pour encens !

Les gardiens noirs que le soupçon dévore
Selon mes vœux ne vous cacheraient pas ;
Ma jalousie est plus farouche encore :
Elle est toute en mon âme, et le vent même ignore
Les noms que je lui dis tout bas.

Profanation

Sonnet.

Beauté qui rends pareils à des temples les corps,
Es-tu donc à ce point par les dieux conspuée
De descendre du ciel sur la prostituée,
De prêter ta splendeur vivante à des cœurs morts ?

Faite pour revêtir les cœurs chastes et forts,
D’habitants à ta taille es-tu si dénuée ?
Et quelle esclave es-tu pour t’être habituée,
Souriante, à masquer l’opprobre et ses remords ?

Beauté, retourne au ciel, va-t’en, tu te profanes ;
Fuis, et n’avilis plus aux pieds des courtisanes
Le génie et l’amour qui n’y cherchent que toi.

Déserte pour jamais le blanc troupeau des femmes,
Ou qu’enfin, se moulant sur le nu de leurs âmes,
La forme leur inflige un front de bonne foi !

Silence Et Nuit Des Bois

Il est plus d’un silence, il est plus d’une nuit,Car chaque solitude a son propre mystère :Les bois ont donc aussi leur façon de se taireEt d’être obscurs aux yeux que le rêve y conduit.On sent dans leur silence errer l’âme du bruit,Et dans leur nuit filtrer des sables de lumière.Leur mystère est vivant : chaque homme à sa manièreSelon ses souvenirs l’éprouve et le traduit.La nuit des bois fait naître une aube de pensées ;Et, favorable au vol des strophes cadencées,Leur silence est ailé comme un oiseau qui dort.Et le coeur dans les bois se donne sans effort :Leur nuit rend plus profonds les regards qu’on y lance,Et les aveux d’amour se font de leur silence.

Un Songe

Sonnet.

Le laboureur m’a dit en songe :  » Fais ton pain,
Je ne te nourris plus, gratte la terre et sème.  »
Le tisserand m’a dit :  » Fais tes habits toi-même.  »
Et le maçon m’a dit :  » Prends ta truelle en main.  »

Et seul, abandonné de tout le genre humain
Dont je traînais partout l’implacable anathème,
Quand j’implorais du ciel une pitié suprême,
Je trouvais des lions debout dans mon chemin.

J’ouvris les yeux, doutant si l’aube était réelle :
De hardis compagnons sifflaient sur leur échelle,
Les métiers bourdonnaient, les champs étaient semés.

Je connus mon bonheur et qu’au monde où nous sommes
Nul ne peut se vanter de se passer des hommes ;
Et depuis ce jour-là je les ai tous aimés.

Quand Les Heures Pour Vous

Sonnet.

Quand les heures pour vous prolongeant la sieste,
Toutes, d’un vol égal et d’un front différent,
Sur vos yeux demi-clos qu’elles vont effleurant,
Bercent de leurs pieds frais l’oisiveté céleste,

Elles marchent pour nous, et leur bande au pied leste,
Dans le premier repos, dès l’aube, nous surprend,
Pousse du pied les vieux et les jeunes du geste,
Sur les coureurs tombés passe comme un torrent ;

Esclaves surmenés des heures trop rapides,
Nous mourrons n’ayant fait que nous donner des rides,
Car le beau sous nos fronts demeure inexprimé.

Mais vous, votre art consiste à vous laisser éclore,
Vous qui même en dormant accomplissez encore
Votre beauté, chef-d’œuvre ignorant, mais aimé.

Sonnet – En Ces Temps Où Le Corps

En ces temps où le corps éclôt pour s’avilir,
Où des races le sang fatigué dégénère,
Tu nous épargneras, Suzanne, enfant prospère,
De voir en toi la fleur du genre humain pâlir.

Deux artistes puissants sont jaloux d’embellir
En toi l’âme immortelle et l’argile éphémère :
Le dieu de la nature et celui de ta mère ;
L’un travaille à t’orner, et l’autre à t’ennoblir.

L’enfant de Bethlehem façonne à sa caresse
Ta grâce, où cependant des enfants de la Grèce
Sourit encore aux yeux le modèle invaincu.

Et par cette alliance ingénument profonde,
Dans une même femme auront un jour vécu
L’un et l’autre idéal qui divise le monde.

Un Songe (ii)

À Jules Guiffrey.

J’étais, j’entrais au tombeau
Où mes aïeux rêvent ensemble.
Ils ont dit :  » La nuit lourde tremble ;
Est-ce l’approche d’un flambeau,

 » Le signal de la nouvelle ère
Qu’attend notre éternel ennui ?
— Non, c’est l’enfant, a dit mon père :
Je vous avais parlé de lui.

 » Il était au berceau ; j’ignore
S’il nous vient jeune ou chargé d’ans.
Mes cheveux sont tout blonds encore,
Les tiens, mon fils, peut-être blancs

 » — Non, père, au combat de la vie
Bientôt je suis tombé vaincu,
L’âme pourtant inassouvie :
Je meurs et je n’ai pas vécu.

 » — J’attendais près de moi ta mère :
Je l’entends gémir au-dessus !
Ses pleurs ont tant mouillé la pierre
Que mes lèvres les ont reçus.

 » Nous fûmes unis peu d’années
Après de bien longues amours ;
Toutes ses grâces sont fanées…
Je la reconnaîtrai toujours.

 » Ma fille a connu mon visage :
S’en souvient-elle ? Elle a changé.
Parle-moi de son mariage
Et des petits-enfants que j’ai.

 » — Un seul vous est né. — Mais toi-même,
N’as-tu pas de famille aussi ?
Quand on meurt jeune, c’est qu’on aime :
Qui vas-tu regretter ici ?

 » — J’ai laissé ma sœur et ma mère
Et les beaux livres que j’ai lus ;
Vous n’avez pas de bru, mon père ;
On m’a blessé, je n’aime plus.

 » — De tes aïeux compte le nombre :
Va baiser leurs fronts inconnus,
Et viens faire ton lit dans l’ombre
À côté des derniers venus.

 » Ne pleure pas ; dors dans l’argile
En espérant le grand réveil.
— O père, qu’il est difficile
De ne plus penser au soleil ! « 

Réalisme

Sonnet.

Elle part, mais je veux, à mon amour fidèle,
La garder tout entière en un pieux portrait,
Portrait naïf où rien ne me sera soustrait
Des grâces, des défauts, chers aussi, du modèle.

Arrière les pinceaux ! sur la toile cruelle
Le profane idéal du peintre sourirait :
C’est elle que je veux, c’est elle trait pour trait,
Belle d’une beauté que seul je vois en elle.

Mais, ô soleil, ami qui la connais le mieux,
Qui prêtes à son cœur, quand nous sommes ensemble
Tes rayons les plus purs pour luire dans ses yeux,

Artiste dont la main ne cherche ni ne tremble,
Viens toi-même au miroir que je t’offre imprimer
Chacun de ces rayons qui me la font aimer.

Souhait

Sonnet.

Par moments je souhaite une esclave au beau corps,
Sans ouïe et sans voix, pour toute bien-aimée.
À son oreille close, aux rougeurs de camée,
Le feu de mon soupir dirait seul mes transports,

Et sa bouche, semblable aux coupes dont les bords
Distillent en silence une ivresse enflammée,
M’offrirait son ardeur sans me l’avoir nommée :
Nous nous embrasserions, muets comme deux morts.

Du moins pourrais-je, exempt d’amères découvertes,
Goûter dans la splendeur de ces charmes inertes
L’idéal, sans qu’un mot l’eût jamais démenti ;

Lire, au contour sacré d’une lèvre pareille,
Le verbe de Dieu seul, et, baisant cette oreille,
À Dieu seul confier ce que j’aurais senti.

Une Damnée

Sonnet.

La forge fait son bruit, pleine de spectres noirs.
Le pilon monstrueux, la scie âpre et stridente,
L’indolente cisaille atrocement mordante,
Les lèvres sans merci des fougueux laminoirs,

Tout hurle, et dans cet antre, où les jours sont des soirs
Et les nuits des midis d’une rougeur ardente,
On croit voir se lever la figure de Dante
Qui passe, interrogeant d’éternels désespoirs :

C’est l’enfer de la Force obéissante et triste.
 » Quel ennemi toujours me pousse ou me résiste ?
Dit-elle. N’ai-je point débrouillé le chaos ?  »

Mais l’homme, devinant ce qu’elle peut encore,
Plus hardi qu’elle, et riche en secrets qu’elle ignore,
Recule à l’infini l’heure de son repos.

Renaissance

Je voudrais, les prunelles closes,

Oublier, renaître, et jouir

De la nouveauté, fleur des choses,

Que l’àge fait évanouir.
Je resaluerais la lumière,

Mais je déplierais lentement

Mon âme vierge et ma paupière

Pour savourer l’étonnement ;
Et je devinerais moi-même

Les secrets que nous apprenons ;

J’irais seul aux êtres que j’aime

Et je leur donnerais des noms ;
Émerveillé des bleus abîmes

Où le vrai Dieu semble endormi,

Je cacherais mes pleurs sublimes

Dans des vers sonnant l’infini ;
Et pour toi, mon premier poème,

O mon aimée, ô ma douleur,

Je briserais d’un cri suprême

Un vers frêle comme une fleur.
Si pour nous il existe un monde

Où s’enchaînent de meilleurs jours,

Que sa face ne soit pas ronde,

Mais s’étende toujours, toujours
Et que la beauté, désapprise

Par un continuel oubli,

Par une incessante surprise

Nous fasse un bonheur accompli.

Soupir

Ne jamais la voir ni l’entendre,
Ne jamais tout haut la nommer,
Mais, fidèle, toujours l’attendre,
Toujours l’aimer.

Ouvrir les bras et, las d’attendre,
Sur le néant les refermer,
Mais encor, toujours les lui tendre,
Toujours l’aimer.

Ah ! Ne pouvoir que les lui tendre,
Et dans les pleurs se consumer,
Mais ces pleurs toujours les répandre,
Toujours l’aimer.

Ne jamais la voir ni l’entendre,
Ne jamais tout haut la nommer,
Mais d’un amour toujours plus tendre
Toujours l’aimer.

Une Larme

En tes yeux nage une factice opale,
Et le charbon t’allonge les sourcils,
Mais ton regard sans douceur n’est que pâle
Sous tes gros cils de sépia noircis.

Ah ! Pauvre femme, il règne un froid de pierre
Dans la langueur menteuse de ce fard ;
Quand tu mettrais l’azur sous ta paupière,
Tu ne pourrais embellir ton regard !

Oui, porte envie aux yeux vrais qui nous laissent,
En se voilant, captivés d’autant mieux ;
Ceux-là sont beaux, même quand ils se baissent :
C’est le regard qui fait le prix des yeux.

Qui sait pourtant s’il faut qu’on te dédaigne,
S’il n’est plus rien, dans ton âme, à cueillir ?
Pour la sauver il suffit qu’on la plaigne,
Un dernier lis y pourra tressaillir.

Est-il si vain, ce rêve de jeunesse
Dont nous rions et que nous fîmes tous :
Guérir une âme où la vertu renaisse !
Si généreux, étions-nous donc si fous ?

Qui sait pourtant si tout ton maquillage
N’endigue pas des pleurs accumulés,
Qui brusquement y feraient leur sillage,
Pareils aux pleurs des yeux immaculés ?

Car tous les pleurs, de pécheresse ou d’ange,
Dans tous les yeux sont d’eau vive et de sel ;
L’onde en est pure, et rien de ce mélange,
S’il vient du cœur, n’est indigne du ciel ;

Vois Madeleine : elle y trône ravie
Pour une larme où Dieu se put mirer :
S’il t’en reste une, une ancienne, à pleurer,
Tu peux laver ta paupière et ta vie.