La Ville Au Loin…

Couronnés de thym et de marjolaine,
Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

Du sentier des bois aux daims familier,
Sur un noir cheval, sort un chevalier.
Son éperon d’or brille en la nuit brune ;
Et, quand il traverse un ravon de lune,
On voit resplendir, d’un reflet changeant,
Sur sa chevelure un casque d’argent.

Couronnés de thym et de marjolaine,
Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

Ils l’entourent tous d’un essaim léger
Qui dans l’air muet semble voltiger.
Hardi chevalier, par la nuit sereine,
Où vastu si tard ? dit la jeune Reine.
De mauvais esprits hantent les forêts
Viens danser plutôt sur les gazons frais.

Couronnés de thym et de marjolaine,
Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

Non ! ma fiancée aux yeux clairs et doux
M’attend, et demain nous serons époux.
Laissezmoi passer, Elfes des prairies,
Qui foulez en rond les mousses fleuries ;
Ne m’attardez pas loin de mon amour,
Car voici déjà les lueurs du jour.

Couronnés de thym et de marjolaine,
Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

Reste, chevalier. Je te donnerai
L’opale magique et l’anneau doré,
Et, ce qui vaut mieux que gloire et fortune,
Ma robe filée au clair de la lune.
Non ! ditil. Va donc ! Et de son doigt blanc
Elle touche au coeur le guerrier tremblant.

Couronnés de thym et de marjolaine,
Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

Et sous l’éperon le noir cheval part.
Il court, il bondit et va sans retard ;
Mais le chevalier frissonne et se penche ;
Il voit sur la route une forme blanche
Qui marche sans bruit et lui tend les bras :
Elfe, esprit, démon, ne m’arrête pas !

Couronnés de thym et de marjolaine,
Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

Ne m’arrête pas, fantôme odieux !
Je vais épouser ma belle aux doux yeux.
Ô mon cher époux, la tombe éternelle
Sera notre lit de noce, ditelle.
Je suis morte ! Et lui, la voyant ainsi,
D’angoisse et d’amour tombe mort aussi.

Couronnés de thym et de marjolaine,
Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

Les Herseurs – Sous La Lune

Il pleut. J’entends le bruit égal des eaux ;
Le feuillage, humble et que nul vent ne berce,
Se penche et brille en pleurant sous l’averse ;
Le deuil de l’air afflige les oiseaux.

La bourbe monte et trouble la fontaine,
Et le sentier montre à nu ses cailloux.
Le sable fume, embaume et devient roux ;
L’onde à grands flots le sillonne et l’entraîne.

Tout l’horizon n’est qu’un blême rideau ;
La vitre tinte et ruisselle de gouttes ;
Sur le pavé sonore et bleu des routes
Il saute et luit des étincelles d’eau.

Le long d’un mur, un chien morne à leur piste,
Trottent, mouillés, de grands boeufs en retard ;
La terre est boue et le ciel est brouillard ;
L’homme s’ennuie : oh ! que la pluie est triste !

Les Yeux De L’aïeule

Quand le fil de ma vie (hélas, il tient à peine ! )
Tombera du fuseau qui le retient encor ;
Quand ton nom, mêlé dans mon sort,
Ne se nourrira plus de ma mourante haleine ;
Quand une main fidèle aura senti ma main
Se refroidir sans lui répondre ;
Quand mon dernier espoir, qu’un souffle va confondre,
Ne trouvera plus ton chemin ;
Prends mon deuil : un pavot, une feuille d’absinthe,
Quelques lilas d’avril, dont j’aimai tant la fleur !
Durant tout un printemps qu’ils sèchent sur ton cœur ;
Je t’en prie : un printemps ! cette espérance est sainte !
J’ai souffert, et jamais d’importunes clameurs
N’ont rappelé vers moi ton amitié distraite ;
Va ! j’en veux à la mort qui sera moins discrète,
Et je ne serai plus quand tu liras : ‘ Je meurs. ‘

Porte en mon souvenir un parfum de tendresse ;
Si tout ne meurt en moi, j’irai le respirer.
Sur l’arbre, où la colombe a caché son ivresse,
Une feuille, au printemps, suffit pour l’attirer.

S’ils viennent demander pourquoi ta fantaisie
De cette couleur sombre attriste un temps d’amour ;
Dis que c’est par amour que ton coeur l’a choisie ;
Disleur qu’Amour est triste, ou le devient un jour ;
Que c’est un voeu d’enfance, une amitié première ;
Oh ! disle sans froideur, car je t’écouterai !
Invente un doux symbole où je me cacherai :
Cette ruse entre nous encor.. c’est la dernière.

Dis qu’un jour, dont l’aurore avait eu bien des pleurs,
Tu trouvas sans défense une abeille endormie ;
Qu’elle se laissa prendre et devint ton amie ;
Qu’elle oublia sa route à te chercher des fleurs.
Dis qu’elle oublia tout sur tes pas égarée,
Contente de brûler dans l’air choisi par toi.
Sous cette ressemblance avec pudeur livrée,
Disleur, si tu le peux, ton empire sur moi.

Dis que l’ayant blessée, innocemment peutêtre,
Pour te suivre elle fit des efforts superflus ;
Et qu’un soir accourant, sûr de la voir paraître,
Au milieu des parfums, tu ne la trouvas plus ;
Que ta voix, tendre alors, ne fut pas entendue ;
Que tu sentis sa trame arrachée à tes jours ;
Que tu pleuras sans honte une abeille perdue ;
Car ce qui nous aima nous le pleurons toujours !

Qu’avant de renouer ta vie à d’autres chaînes,
Tu détachas du sol où j’avais dû mourir
Ces fleurs ; et qu’à travers les plus brillantes scènes,
De ton abeille encor le deuil vient t’attendrir.

Ils riront : que t’importe ! Ah ! sans mélancolie,
Reverrastu des fleurs retourner la saison ?
Leur miel, pour toi si doux, me devint un poison
Quand tu ne l’aimas plus il fit mal à ma vie.

Enfin, l’été s’incline, et tout va pâlissant :
Je n’ai plus devant moi qu’un rayon solitaire,
Beau comme un soleil pur, sur un front innocent
Làbas… c’est ton regard ! il retient à la terre !

Lieu De Lauriers

Qui voudroit resister à la puissance tienne
Doux enfant de la nuit, il luy faudroit aux dieux
S’esgaler tout à fait, escheler les hauts cieux,
Et de leur doux Nectar humer la coupe pleine :

Mais garde le tonnerre au fils de Dindymene
Garde le traitement qu’eurent les factieux
Qui mont sur mont monté, (forfaict audacieus)
Rougirent de leur sang la motte Pelienne

Mieux vaut donc faire joug, et ne point resister,
Sommeil à ton effort, de peur de t’irriter,
Et n’en remporter rien que repentir et peine ;

Mais, Sommeil, je te pry’ ne te courrouce point
Et dispense mes yeux en ce seul petit poinct,
Car ma douce fureur ceste nuict me demeine.

Aux Temps Des Dieux

Barque échouée au bord des rivages bretons,
J’ai désappris l’essor de mes jeunes sillages
Et laissé, sur mes flancs, se nouer en festons
Vos scalps souillés d’écume, ô goémons des plages.

Il ne m’importe plus si d’autres les refont,
Mes croisières d’antan, mes belles odyssées ;
Promise au lent trépas des carènes blessées,
J’abandonne le large à celles qui s’en vont.

Ni l’aile des courlis que le matin soulève,
Ni l’émoi de la mer sous un vierge soleil
Ne peuvent, dans mon être à la tombe pareil,
Faire sourdre un regret ou tressaillir un rêve.

Je vois partir mes soeurs à la pointe du jour,
Je les vois revenir aux premières étoiles,
Sans envier le chant que gonflent dans leurs toiles
La fièvre du départ et l’orgueil du retour.

Berceuse De L’après-midi

Ce soir que vous ayant seulette rencontrée,
Pour guérir mon esprit et le remettre en paix
J’eus de vous, sans effort, belle et divine Astrée,
La première faveur que j’en reçus jamais.

Que d’attraits, que d’appas vous rendaient adorable !
Que de traits, que de feux me vinrent enflammer !
Je ne verrai jamais rien qui soit tant aimable,
Ni vous rien désormais qui puisse tant aimer.

Les charmes que l’Amour en vos beautés recèle,
Etaient plus que jamais puissants et dangereux ;
Ô Dieux ! qu’en ce moment mes yeux vous virent belle,
Et que vos yeux aussi me virent amoureux !

La rose ne luit point d’une grâce pareille,
Lors que pleine d’amour elle rit au Soleil,
Et l’Orient n’a pas, quand l’Aube se réveille,
La face si brillante, et le teint si vermeil.

Cet objet qui pouvait émouvoir une souche,
Jetant par tant d’appâts le feu dans mon esprit,
Me fit prendre un baiser sur vôtre belle bouche,
Mais las ce fut plutôt le baiser qui me prit.

Car il brûle en mes os, et va de veine en veine,
Portant le feu vengeur qui me va consumant,
Jamais rien ne m’a fait endurer tant de peine,
Ni causé dans mon coeur tant de contentement.

Mon âme sur ma lèvre était lors toute entière,
Pour savourer le miel qui sur la vôtre était ;
Mais en me retirant, elle resta derrière,
Tant de ce doux plaisir l’amorce l’arrêtait.

S’égarant de ma bouche, elle entra dans la vôtre,
Ivre de ce Nectar qui charmait ma raison,
Et sans doute, elle prit une porte pour l’autre,
Et ne lui souvint plus quelle était sa maison.

Mes pleurs n’ont pu depuis fléchir cette infidèle,
A quitter un séjour qu’elle trouva si doux :
Et je suis en langueur sans repos, et sans elle,
Et sans moimême aussi lors que je suis sans vous.

Elle ne peut laisser ce lieu tant désirable,
Ce beau Temple où l’Amour est de tous adoré,
Pour entrer derechef en l’Enfer misérable,
Où le Ciel a voulu qu’elle ait tant enduré.

Mais vous, de ses désirs unique et belle Reine,
Où cette âme se plaît comme en son Paradis,
Faites qu’elle retourne, et que je la reprenne
Sur ces mêmes oeillets, où lors je la perdis.

Je confesse ma faute, au lieu de la défendre,
Et triste et repentant d’avoir trop entrepris,
Le baiser que je pris, je suis prêt de le rendre,
Et me rendez aussi ce que vous m’avez pris.

Mais non, puisque ce Dieu dont l’amorce m’enflamme,
Veut bien que vous l’ayez, ne me la rendez point ;
Mais souffrez que mon corps se rejoigne à mon âme,
Et ne séparez pas ce que Nature a joint.

Dies Irae

Quand, sur le grand taureau, tu fendais les flots bleus,
Vierge phénicienne, Europe toujours belle,
La mer, soumise au Dieu, baisait ton pied rebelle,
Le vent n’osait qu’à peine effleurer tes cheveux !

Un amant plus farouche, un monstre au cou nerveux
T’emporte, maintenant, dans sa course éternelle ;
La rafale, en fureur, te meurtrit de son aile ;
La vague, à ton flanc pur, colle ses plis baveux !

Tes compagnes, de loin, pleurent sur le rivage,
Et, jetant leur prière à l’océan sauvage,
Dans la paix du Passé veulent te retenir.

Mais tu suis, à travers l’immensité sans bornes,
Pâle, et les bras crispés à l’airain de ses cornes,
Ce taureau mugissant qu’on nomme l’Avenir !…

En M’en Venant Au Tard De Nuit

Que Parténice est belle, encor qu’elle soit noire !
C’est le plus digne objet où s’adressent nos voeux ;
A l’ébène éclatant qui luit en ses cheveux,
L’or, et l’ambre ont cédé l’honneur de la victoire.

Quelle si blanche main, ou d’albâtre ou d’ivoire ,
De ses liens si noirs peut défaire les noeuds ?
Quelle clarté de teint brille de tant de feux
Que les ombres du sien n’en offusquent la gloire ?

Qui jamais vit en terre une divinité
Paraître sous un voile avec tant de beauté ?
Qui vit jamais sortir tant d’éclairs d’un nuage ?

Soleil retirezvous, un autre est en ces lieux,
Un autre qui pourvu d’un plus riche partage,
Porte la nuit au front, et le jour dans les yeux.

Hymne De Guerre

Jamais coupe d’opale, où boivent les abeilles,
Jamais perle d’azur, étoilant nos corbeilles,
Ou vivant de notre air dans l’air vivant des blés,
N’ont agi plus longtemps sur mes songes troublés,
Que ce fantôme noir d’une plante momie,
Dans son champ souterrain six mille ans endormie.
Les jeunes soeurs d’hier, opulentes ou non,
Ont toutes des couleurs, qui nous disent leur nom,
Qui content à nos sens les secrets de leur vie ;
Mais cette fleur de pierre, aux cavernes ravie,
Que semble, en l’éclairant, renier le soleil,
Quelle énigme sans fond renferme son sommeil !
Obscur comme la tombe, et plus impénétrable,
Sphinx jadis éphémère, aujourd’hui si durable,
Voyageur engourdi, qui reviens de si loin,
Que saistu de la terre ? Avaitelle un témoin,
Quand, la couronne au front, de ta couche élancée,
La lumière sauva ta royauté passée ?
Né comme toi des pleurs ou des baisers du jour,
Le vol des papillons t’atil parlé d’amour
Oasis de parfums, dans les déserts flottante,
À quel sylphe nomade astu servi de tente ?
Quelle ombre a rafraîchi ton germe ? quel oiseau
Vint, pour te saluer, chanter sur ton berceau ?
Avant d’y promener sa force vagabonde,
L’homme avaitil déjà des vassaux dans ce monde ;
Ou, du globe encor vide astre silencieux,
N’astu de ta splendeur étonné que les cieux ?

Quand j’interroge ainsi ton spectre avec mon rêve,
Je ne sais quel brouillard de ta cendre s’élève,
Où, comme des vaisseaux, glissent, appareillés,
Des jours évanouis les trésors réveillés.
Des monstres primitifs la race qui s’exhume
Repeuple devant moi cet océan de brume,
Et l’air ressuscité s’encombre de dragons,
Dont le vol fait crier le monde sur ses gonds.
Autour de ton néant je vois, comme un mirage,
Des continents proscrits bouillonner le naufrage,
Et des mers d’autrefois ranimant les complots
Je te vois, dans ta fosse installé par les flots,
Des siècles décédés confident oculaire,
Nous garder, de leur fin, ta mort pour exemplaire.

Écho pétrifié des temps qui sont perdus,
Tes oracles muets, dans mon âme entendus,
Refont tout le passé dépouille par dépouille.
Fleur antique, salut ! chrysalide de houille,
D’où s’envole, à mes yeux, un vivant univers.
Pour qui l’y veut chercher, quelle moisson de vers
Rayonne sous la nuit de tes mornes pétales,
Genèse où le déluge a scellé ses annales,
Et qu’à livre fermé comprennent nos esprits !
Poème plus confus que ces vieux manuscrits,
Que rangeait Pompeïa dans ses cases de poudre,
Et qui dorment sans voix calcinés par la foudre,
Ton silence éloquent me parle plus haut qu’eux.
Tout ce qu’on peut glaner sous leurs plis ténébreux,
Fûtce un soupir perdu de la Grèce ou de Rome,
C’est quelque mot terrestre, imparfait comme l’homme,
Dont le sens préféré n’est pas toujours le bon :
Toi, l’on n’épelle pas tes feuilles de charbon
Sans en voir aussitôt, comme une ombre empressée,
Sortir un mot de Dieu, traduit par la pensée.