Tes Cheveux Irréels

Tes cheveux irréels, aux reflets clairs et froids,

Ont de pâles lueurs et des matités blondes ;

Tes regards ont l’azur des éthers et des ondes ;

Ta robe a le frisson des brises et des bois.
Je brûle de baisers la blancheur de tes doigts.

L’air nocturne répand la poussière des mondes.

Pourtant je ne sais plus, au sein des nuits profondes,

Te contempler avec l’extase d’autrefois.
La lune t’effleura d’une lueur oblique

Ce fut terrible autant qu’un éclair prophétique

Révélant la hideur au fond de ta beauté.
Je vis ― comme l’on voit une fleur qui se fane ―

Sur ta bouche, pareille aux aurores d’été,

Un sourire flétri de vieille courtisane.

Toi, Notre Père Odin

Le vent d’hiver s’élance, audacieux et fort,

Ainsi que les Vikings, en leur nobles colères.

La tempête a soufflé sur les pins séculaires

Et les flots ont bondi Venez, mes Dieux du Nord !
Vos yeux ont le reflet des lames boréales,

Les abîmes vous sont de faciles chemins,

Et vous êtes grands et sveltes comme les pins,

O maîtres des cieux froids et des races loyales !
Mes Dieux du Nord, hardis et blonds, réveillez-vous

De votre long sommeil dans les neiges hautaines,

Et faites retentir vos appels sur les plaines

Où se prolonge au soir le hurlement des loups.
Venez, mes Dieux du Nord aux faces aguerries,

Toi, notre père Odin, toi dont les cheveux d’or,

Freya, sont pleins d’odeurs, et toi, valeureux Thor,

Toi, Fricka volontaire, et vous, mes Valkyries !
Ecoutez-moi, mes Dieux, pareils aux clairs matins :

Je suis la fille de vos Skaldes vénérables,

De ceux qui vous louaient, debout auprès des tables

Où les héros buvaient l’hydromel des festins.
Venez, mes Dieux puissants, car notre hiver est proche,

Nous allons rire avec les joyeux ouragans,

Nous abattrons le chêne épargné par les ans,

Et les monts trembleront jusqu’en leur cœur de roche !
Nous poserons nos pieds triomphants sur les mers,

Et nous réjouirons de la danse des vagues ;

Pour nous s’animeront les brumes, formes vagues,

Et pour nous nous brilleront les sillons de l’éclair.
Les mouettes crieront vers nous et vers l’otage

Que nous apporterons dans le creux de nos mains

Or voici qu’on entend les combats surhumains

Et le cri des vaincus sur le blême rivage.
Voici, mes Dieux, que vous riez comme autrefois

Et que l’aigle tournoie au-dessus de son aire.

Nous avons déchaîné la meute du tonnerre,

Et les falaises ont reconnu notre voix.
La terre écoutera nos farouches musiques,

Et les cieux révoltés ploieront sous notre effort

Venez à moi qui vous attends, mes Dieux du Nord !

Je suis la fille de vos Skaldes héroïques

Ton Âme

Pour une amie solitaire et triste.
Ton âme, c’est la chose exquise et parfumée

Qui s’ouvre avec lenteur, en silence, en tremblant,

Et qui, pleine d’amour, s’étonne d’être aimée.

Ton âme, c’est le lys, le lys divin et blanc.

Comme un souffle des bois remplis de violettes,

Ton souffle rafraîchit le front du désespoir,

Et l’on apprend de toi les bravoures muettes.

Ton âme est le poème, et le chant, et le soir.

Ton âme est la fraîcheur, ton âme est la rosée,

Ton âme est ce regard bienveillant du matin

Qui ranime d’un mot l’espérance brisée

Ton âme est la pitié finale du destin.

Treize

Ashtaroth, Belzébuth, Bélial et Moloch

Fendent la nuit d’hiver, massive comme un roc,

De leurs iles et de leur souffle de fournaise,

Et, sur les murs lépreux de Suburra, Moloch

De son pouce sanglant trace le nombre : treize.
Ashtaroth, Belzébuth, Bélial et Moloch

Ont tracé sur les murs lépreux le nombre : treize.
Ashtaroth, Bélial, Moloch et Belzébuth,

Protecteurs souriants des hyènes en rut,

Vantent aux Khéroubim la majesté du spasme.

Ainsi qu’un alchimiste anxieux, Belzébuth

Mélange savamment le parfum au miasme.
Ashtaroth, Bélial, Moloch et Belzébuth

Hument, comme un parfum délicat, le miasme.
Ashtaroth, Belzébuth, Moloch et Bélial

Versent le vin fumeux du festin nuptial.

Ils ont paré le front de l’Epouse niaise

Archange ennemi des naissances, Bélial

Sur les ventres féconds trace le nombre : treize.
Ashtaroth, Belzébuth, Moloch et Bélial

Sur les ventres gonflés tracent le nombre : treize.
Car Bélial, Moloch, Belzébuth, Ashtaroth

Font surgir, sous les yeux scandalisés de Loth,

Les marbres de Sodome et les fleurs de Gomorrhe.

Et mariant l’amante à la vierge, Ashtaroth

Ressuscite les nuits qui font haïr l’aurore.
Car Bélial, Moloch, Belzébuth, Ashtaroth

Font triompher Sodome et claironner Gomorrhe.

Vaincue

Le couchant est semblable à la mort d’un poète

Ah ! pesanteur des ans et des songes vécus !

Ici, je goûte en paix l’heure de la défaite,

Car le soir pitoyable est l’ami des vaincus.
Mes vers n’ont pas atteint à la calme excellence,

Je l’ai compris, et nul ne les lira jamais

Il me reste la lune et le proche silence,

Et les lys, et surtout la femme que j’aimais
Du moins, j’aurai connu la splendeur sans limite

De la couleur, de la ligne, de la senteur

J’aurai vécu ma vie ainsi que l’on récite

Un poème, avec art et tendresse et lenteur.
Mes mains gardent l’odeur des belles chevelures.

Que l’on m’enterre avec mes souvenirs, ainsi

Qu’on enterrait avec les reines leurs parures

J’emporterai là-bas ma joie et mon souci
Isis, j’ai préparé la barque funéraire

Que l’on remplit de fleurs, d’épices et de nard,

Et dont la voile flotte en des plis de suaire

Les rituels rameurs sont prêts Il se fait tard
Sous la protection auguste de tes ailes,

O Déesse ! j’irai vers les prés sans avril

Je partirai, parmi les odes fraternelles,

Sur un fleuve plus large et plus noir que le Nil.
Et que mon cœur soit lourd dans ta juste balance,

Lorsque j’arriverai près du trône fatal

Où le silence noir est plein de vigilance

Et que servent les Dieux à têtes de chacal.
Isis, fais-moi rejoindre, au fond des plaines nues,

Les poètes obscurs qui savent les affronts

Et qui passent, chantant leurs strophes inconnues

Dans le soir éternel qui pèse sur leurs fronts

Velléité

Dénoue enfin tes bras fiévreux, ô ma Maîtresse !

Délivre-moi du joug de ton baiser amer,

Et, loin de ton parfum dont l’impudeur m’oppresse,

Laisse-moi respirer les souffles de la mer.
Loin des langueurs du lit, de l’ombre et de l’alcôve,

J’aspirerai le sel du vent et l’âcreté

Des algues, et j’irai vers la profondeur fauve,

Pâle de solitude, ivre de chasteté !

Vers D’amour

 » I’ve been a ranger  »

J. Keats
Tu gardes dans tes yeux la volupté des nuits,

O joie inespérée au fond des solitudes !

Ton baiser est pareil à la saveur des fruits

Et ta voix fait songer aux merveilleux préludes

Murmurés par la mer à la beauté des nuits.
Tu portes sur ton front la langueur et l’ivresse,

Les serments éternels et les aveux d’amour ;

Tu sembles évoquer la fragile caresse

Dont l’ardeur se dérobe à la clarté du jour

Et qui te laisse au front la langueur et l’ivresse.

Vers Lesbos

Tu viendras, les yeux pleins du soir et de l’hier

Et ce sera par un beau couchant sur la mer.
Frêle comme un berceau posé sur les flots lisses,

Notre barques sera pleine d’ambre et d’épices.
Les vents s’inclineront, soumis à mon vouloir.

Je te dirai :  » La mer nous appartient, ce soir.  »
Tes doigts ressembleront aux longs doigts des noyées.

Nous irons au hasard, les voiles déployées.
Levant tes yeux surpris, tu me demanderas :

 » Dans quel lit inconnu dormirai-je en tes bras ?  »
Des oiseaux chanteront, cachés parmi les voiles.

Nous verrons se lever les premières étoiles.
Tu me diras :  » Les flots se courbent sous ma main

Et quel est ce pays où nous vivrons demain ?  »
Mais je te répondrai :  » L’onde nocturne est blême,

Et nous sommes encor loin de l’île que j’aime.
 » Ferme tes yeux lassés par le voyage et dors

Comme en ta chambre close aux rumeurs du dehors
 » Telle, dans un verger, une femme qui chante,

Le bonheur nous attend dans cette île odorante.
 » Couvre ta face pâle avec tes cheveux roux.

L’heure est calme et la paix de la mer est sur nous.
 » Ne t’inquiète point Je suis accoutumée

Aux risques de la mer et des vents, Bien-Aimée  »
Sous la protection du croissant argentin,

Tu dormiras jusqu’à l’approche du matin.
Les plages traceront au loin la grise marge

De leurs sables Tes yeux s’ouvriront sur le large.
Tu m’interrogeras, non sans un peu d’effroi.

Des chants mystérieux parviendront jusqu’à toi
Tu me diras, avec des rougeurs ingénues :

 » Rien n’est aussi troublant que ces voix inconnues.
 » Leur souffle harmonieux évente mon front las :

Mais l’aube est sombre encore et je ne comprend pas.
 » Notre mauvais destin saura-t-il nous rejoindre

Au fond de ce matin craintif que je vois poindre ?  »
Je te dirai, fermant tes lèvres d’un baiser :

 » Le bonheur est là-bas Car il faut tout oser
 » Là-bas, nous entendrons la suprême musique

Et, vois, nous abordons à l’île chimérique « 

Victoire

Donne-moi tes baisers amers comme des larmes,

Le soir, quand les oiseaux s’attardent dans leurs vols.

Nos longs accouplements sans amour ont les charmes

Des rapines, l’attrait farouche des viols.
Tes yeux ont reflété la splendeur de l’orage

Exhale ton mépris jusqu’en ta pâmoison,

O très chère ! Ouvre-moi tes lèvres avec rage :

J’en boirai lentement le fiel et le poison.
J’ai l’émoi du pilleur devant un butin rare,

Pendant la nuit de fièvre où ton regard pâlit

L’âme des conquérants, éclatante et barbare,

Chante dans mon triomphe au sortir de ton lit !

Viens, Déesse De Kupros

Viens, Déesse de Kupros, et verse

délicatement dans les coupes d’or le

nectar mêlé de joies.

Psappha
Mon orgueil n’a connu que le blâme et l’affront,

Et l’impossible gloire au loin rit et chatoie

Puisque le noir laurier ne ceindra point mon front,

Remplis la coupe d’or et verse-moi la joie !
Je me couronnerai de pampre, vers le soir.

Grâce au vin bienfaisant qui chante dans les moelles,

Je me verrai marcher vers l’azur et m’asseoir

Parmi les Dieux, devant le festin des étoiles.
Verse le vin de Chypre et le vin de Lesbos,

Dont la chaude langueur sourit et s’insinue,

Et, l’heure étant sacrée au roux Dionysos,

Prends le thyrse odorant et danse, ardente et nue.
Je bois l’été, le chant des cigales, les fruits,

Les fleurs et le soleil dans le creux de l’amphore ;

Car la nuit du festin est brève entre les nuits

Et le pampre divin se flétrit dès l’aurore.

Sur La Place Publique

Les nuages flottants déroulaient leur écharpe

Dans le ciel pur, de la couleur des fleurs de lin.

J’étais fervente et jeune et j’avais une harpe.

Le monde se paraît, suave et féminin.
Dans la forêt, des gris violets d’amarante

Réjouissaient mes yeux larges ouverts. J’entendais

Rire en moi, comme au fond d’un passé, l’âme errante

Et le cœur musical des pâtres irlandais.
La sève m’emplissait d’une multiple ivresse

Et je buvais ce vin merveilleux, à longs traits.

Ainsi j’errais, portant ma harpe et sa promesse,

Et je ne savais pas quel trésor je portais.
Un matin, je suivis des hommes et des femmes

Qui marchaient vers la ville aux toits bleus. J’ai quitté

Pour les suivre les bois pleins d’ombres et de flammes

Et j’ai porté ma harpe à travers la cité.
Puis, j’ai chanté debout sur la place publique

D’où montait une odeur de poisson desséché,

Mais, dans l’enivrement de ma propre musique,

Je ne percevais point la rumeur du marché.
Car je me souvenais que les arbres très sages

M’avaient parlé, dans le silence des grands bois.

A mon entour sifflaient les âpres marchandages

Mêlés aux quolibets des compères sournois.
Dans la foule criant son aigre convoitise

Une femme me vit et me tendit la main,

Mais, emportée ailleurs par l’appel d’une brise,

Celle-là disparut au tournant du chemin.
Je chantais franchement : ainsi chantent les pâtres.

Autour de moi, le bruit de la vile cessait,

Et, comme le couchant jetait ses lueurs d’âtres,

Je vis que j’étais seule et que le jour baissait.
Je me mis à chanter sans témoins, pour la joie

De chanter, comme on fait lorsque l’amour vous fuit,

Lorsque l’espoir vous raille et que l’oubli vous broie.

La harpe se brisa sous mes mains, dans la nuit.

Virgo Hebraïca

Tu m’apportes l’ardeur des nuits de Palestine.

Sur ton front, serein comme un feu d’autel,

Brûle, sceau mystique, empreinte divine,

La gloire de ta race, ô fille d’Israël !
Ton corps a les parfums du corps de Bethsabée,

Pâleur de lotus et de nénuphar.

Un saphir frémit, tel un scarabée,

Sur tes cheveux pareils aux cheveux de Tamar.
Et tes bras arrondis semblent porter l’amphore,

Ainsi que les bras nus de Rébecca.

Devant l’ennemi que ton peuple abhorre

Ta bouche a proféré le cri mortel : raca.
La soif d’Agar a fait trembler tes lèvres noires.

Debout, et bravant la lune au zénith,

Tu m’appris le chant rouge des victoires,

Le rire de Jahel, les baisers de Judith.
Tu m’apportes l’ardeur des nuits de Palestine.

Sur ton front, serein comme un feu d’autel,

Brûle, sceau mystique, empreinte divine,

La gloire de ta race, ô fille d’Israël !

Sur Le Rythme Saphique

La lune s’est couchée, ainsi que les Pléiades ;

il est minuit, l’heure passe, et je dors solitaire.

Psappha
L’ombre se drapait en des voiles de veuves,

La mer aspirait le sang tiède des fleuves,

L’Aphrodita blonde au regard décevant

Riait en rêvant.
J’entendis gémir, au profond de l’espace,

Celle qui versa la strophe ardente et lasse,

Et dont le laurier fleurit et triompha,

La pâle Psappha.
 » Le rossignol râle et frémit par saccades,

Et l’ombre engloutit la lune et les Pléiades :

L’heure sans espoir et sans extase fuit

Au sein de la nuit.
 » Parmi les parfums glorieux de la terre,

Je rêve d’amour et je dors solitaire,

O vierge au beau front pétri d’ivoire et d’or

Que je pleure encor ! « 

Viviane

Une odeur fraîche, un bruit de musique étouffée

Sous les feuilles, et c’est Viviane la fée.
Elle imite, cachée en un fouillis de fleurs,

Le rire suraigu des oiseaux persifleurs.
Souveraine fantasque, elle s’attarde et rôde

Dans la forêt, comme en un palais d’émeraude.
L’eau qui miroite a la couleur de son regard.

Elle se voile des dentelles du brouillard.
Parfois, une langueur monte de l’herbe et plane :

Les violettes ont salué Viviane.
Sa robe a des lueurs de perles et d’argent,

Son front est variable et son cœur est changeant.
Son pouvoir féminin s’insinue à la brune :

Elle devient irrésistible au clair de lune.
Des pâtres ont cru voir, de leurs yeux ingénus,

Des serpents verts glisser le long de ses bras nus.
A minuit, la plus belle étoile la couronne ;

Parfois elle est cruelle et parfois elle est bonne.
Et Viviane est plus puissante que le sort ;

Elle porte en ses mains le sommeil et la mort.
Plus que l’espoir et plus que le songe, elle est belle.

Les plus grands enchanteurs sont des enfants près d’elle.
Près d’elle, la mémoire est un rêve aboli.

Son magique baiser est plus froid que l’oubli.
Ses cheveux sont défaits et le soleil les dore.

Chaque matin, elle est plus blonde que l’aurore.
Ondoyante, elle sait promettre et décevoir.

Vers le couchant, elle est rousse comme le soir.
A l’heure vague où le regret se dissimule,

Elle a les yeux lointains et gris du crépuscule.
Lorsque le fil ambré du croissant tremble et luit

Sur les chênes, elle est brune comme la nuit.
Des rois ont partagé son palais et sa table,

Mais nul n’a jamais vu sa face véritable.
Elle renaît, elle est plus belle chaque jour,

Et ses illusions trompent le simple amour.
Elle erre, comme un vent d’avril, sous la ramée,

Et vous reconnaissez en elle votre aimée.
Elle est celle qu’on ne rencontre qu’une fois.

Ecoutez Nulle voix n’est pareille à sa voix.
Elle approche, et ses doigts effeuillent des corolles.

Vous tremblez Vous avez oublié les paroles
Mais vous savez le bois merveilleux l’a chanté

Qu’elle vous appartient depuis l’éternité.
Elle a changé de nom, de voix et de visage ;

Malgré tout, vous l’avez reconnue au passage.
Elle réveille en vous tous les anciens désirs.

A l’ombre de ses pas brillent des souvenirs.
Vous l’avez pressentie et vous l’avez rêvée

Longuement, et surtout vous l’avez retrouvée.
Elle trame pour vous des jardins et des ciels,

Et vous vous endormez en ses bras éternels.

Ta Chevelure D’un Blond Rose

Ta chevelure d’un blond rose

A l’opulence du couchant,

Ton silence semble une pause

Adorable au milieu d’un chant.
Et tu passes, ô Bien-Aimée,

Dans le frémissement de l’air

Mon âme est toute parfumée

Des roses blanches de ta chair.
Lorsque tu lèves les paupières,

Tes yeux pâles, d’un bleu subtil,

Reflètent les larges lumières,

Et les fleurs t’appellent : Avril !