Si Belles Soyez-vous

Si belles soyez-vous

Avec vos yeux de lacs et de lacs et de flammes

avec vos yeux de piège à loup

avec vos yeux couleur de nuit de jour d’aube et de marjolaine
Si belles soyez-vous

avec vos dents acérées et mordant ferme et jusqu’au sang

avec vos dents de mer profonde et étincelantes

avec vos dents avec vos dents blanches
Si belles soyez-vous

avec vos lèvres à baisers toujours prêts

avec vos lèvres de silence et de tumulte et douceur et cruauté

avec vos lèvres trop habiles et parfois trop pressées
Si belles soyez-vous

avec vos seins de blessures et d’éphémère perfection

avec vos seins de consolation

avec vos seins qu’on tient entre les mains comme un fruit
Si belles soyez-vous

avec vos cheveux et votre ventre

avec votre ventre élastique et rond

avec vos cheveux drus et sentant fort votre parfum naturel
Si belles soyez-vous

avec vos reins avec vos fesses froides

avec vos omoplates faciles à griffer

avec votre cou dont on ferait si bon marché
Si belles soyez-vous

avec votre sexe savoureux et autonome

avec votre sexe admirable

avec votre sexe fantasque comme vous et sanglant comme votre cœur
Si belles soyez-vous

Je ne vous aimerai pas

Si belles soyez-vous
Je me révolte enfin contre tant de servitude

J’ai aimé la plus belle et quand elle fut morte

Une plus belle encore qui lui ressemblait comme une sœur

Je brise mes liens

Je tends mes regards vers la lumière de ce matin

à l’aube au moment de dormir

quand s’ouvrent de nouveau les anciennes blessures

quand ça gueule d’absence et de solitude
Et voilà que le matin me semble doux

matin familier matin calme malgré pluie et bourrasque

matin de bon bain et de cœur neuf
Mon nouveau cœur est plus dur que le fer

et moins cruel que votre cœur tendre

je n’aimerai je ne veux plus aimer
Claquez comme de grands drapeaux déchiquetés

vautours abrutis de blizzards et de simoun

éparpillez-vous dans les tempêtes

oiseaux de charogne oiseaux oiseaux d’amour
Et qu’importe quand bien même j’aimerais

il ne saurait être question que de la même

et quand bien même je l’aimerais encore

qu’il n’en soit plus question
Cuirassé par cet amour brûlant comme un appareil de torture

protégé par lui

plus question de vous les autres

les déserts nous sépareront

les étoiles aussi

je sais d’où viennent les unes

où s’enfoncent les autres
Je sais quelle réponse il faut faire

aux paroles admirables que vous prononcez

et qu’elle prononce

entre minuit et trois heures du matin
Son cœur était plus vierge que les forêts de loin d’ici

Thomas L’imposteur

Pamphlet collectif contre André Breton, 1930
Les hommes de l’avenir, si le cœur leur dit encore de faire tourner les tables, verront parfois se dresser, hors des reliefs de gâteaux, de sauces figées et de viandes faisandées, un fantôme visqueux qui dira :
Je puis vous dire honnêtement, aujourd’hui, de m’écouter.
Jadis j’ai menti, j’ai trompé mes amis, j’ai escroqué au sentiment, j’ai pratiqué le vol à l’esbroufe de l’affection et de l’estime.
Vous avez déjà deviné que j’étais André Breton.
Je me suis repu de la viande des cadavres : Vaché, Rigaut et Nadja que je disais aimer. Crevel, sur la mort de qui je comptais bien pour me servir, m’a enterré de ses propres mains et a fienté, avec justice et tranquillité, sur ma charogne et ma mémoire.
Je haïssais la pédérastie car je n’étais qu’un gros truqueur.
Je me croyais Dieu.
En attendant de composer mon propre credo je dressais une nouvelle idole, celle de Lautréamont !
Mais il me foudroya lui-même et les jeunes hommes, révoltés contre la divinité, le remirent au noble rang des hommes et me fessèrent honteusement.
Je devenais gâteux. J’écrivais des phrases imbéciles comme celle-ci :
 » Depuis lors Desnos grandement desservi dans ce domaine par les puissances mêmes qui l’avaient quelque temps soulevé et dont il paraît ignorer encore qu’elles étaient les puissances de ténèbres s’avisa malheureusement d’agir sur le plan réel où il n’était qu’un homme plus seul et plus pauvre qu’un autre comme ceux qui ont vu, je dis : vu ce que les autres craignent de voir et qui, plutôt qu’à vivre ce qui est sont condamnés à vivre ce qui  » fut  » et ce qui  » sera « .  »
Au comble de la vanité, j’en arrivai à cracher sur le fantôme d’Edgar Poe sous un prétexte inventé.
Ce crachat retomba sur ma figure sous forme de pluie de feu. Je l’avais qualifié de policier et le policier c’était moi.
Je simulai tout : l’amour, la poésie, le goût de la révolution
Je dispensais ma propre pourriture et mon meilleur ami, mon semblable, mon frère, j’ai dit Jean Cocteau, m’aidait à tout châtrer, à tout entraver, à tout stériliser. Je fis mine de me consacrer à l’occultisme : ce fut une belle rigolade chez les puissances de Ténèbres.
C’est pour cela que mon fantôme assume l’apparence d’un clown.
J’eus un ami sincère : Robert Desnos. Je le trompai. Je lui mentis, je lui donnai faussement ma parole d’honneur.
Fort de ma crapulerie j’eus l’audace de lui demander pardon. Car j’étais un jésuite de première force. Mais tant d’impudence me perdit et ce sincère mais orgueilleux ami m’abandonna et démasqua mon âme de limace.
Je vivais grassement cependant. La vente des tableaux alimentait l’écuelle à chien dans laquelle je prenais mes repas.
Voilà ce que dira le fantôme puant d’André Breton.
Et la dernière vanité de ce fantôme sera de puer éternellement parmi les puanteurs du paradis promis à la prochaine et sûre conversion du faisan André Breton.
Écrit à Paris avec la joie certaine d’accomplir une tâche indispensable.

Si Tu Chantes La Marseillaise

À Benjamin Péret
Si tu chantes La Marseillaise

pourquoi faut-il qu’il te déplaise

de la chanter sur l’air de complainte sensible

de tel petit navire au mousse comestible.
Calligraphie les factures

et vérifie les additions,

tu marieras des rimes après la fermeture

et des alexandrins pendant tes ablutions
Métro — chemin de fer de ceinture.

Faits divers table de nuit —

Bougie — réveil matin —

Une fois par mois cinq francs aux putains —

chaque soir à sept heures le potage attendu —
LES MANUSCRITS NON INSÉRÉS NE SERONT PAS RENDUS

Tout Ce Qu’on Voit Est D’or

Corsaire Sanglot revêt son costume bien connu des rues bruyantes et des trottoirs de bitume. La vie peut continuer s’il lui plaît dans Paris et dans le monde, une voix caressante lui a indiqué son chemin. Celui-ci le conduit aux Tuileries où il rencontre Louise Lame. Il est de ces coïncidences qui, sans émouvoir les paysages, ont cependant plus d’importance que les digues et les phares, que la paix des frontières et le calme de la nature dans les solitudes désertiques à l’heure où passent les explorateurs. Il importe peu de savoir quels furent les préambules de la conversation du héros avec l’héroïne. Il leur fallait des fauves en amour, de taille a résister à leurs crocs et à leurs griffes. Les gardiens des Tuileries virent ce couple extraordinaire parler avec animation puis s’éloigner par la rue du Mont-Thabor. Une chambre d’hôtel leur donna asile. C’était le lieu poétique où le pot à eau prend l’importance d’un récif au bord d’une côte échevelée, où l’ampoule électrique est plus sinistre que trois sapins au milieu de champs vert émeraude un dimanche après-midi, où la glace mobilise des personnages menaçants et autonomes. Mobiliers des chambres d’hôtel méconnus par les copistes surannés, mobiliers évoquateurs de crime ! Jack l’éventreur avait en présence de celui-ci exécuté l’un de ces magnifiques forfaits grâce auxquels l’amour rappelle de temps à autre aux humains qu’il n’est pas du domaine de la plaisanterie. Mobilier magnifique. Le pot à eau blanc, la cuvette et la table de toilette se souvenaient en silence du liquide rouge qui les avaient rendus respectables. Des journalistes avaient publié la photographie de ces accessoires modestes promus au rôle de paysages dont je parlais tout à l’heure. Il leur avait fallu figurer à la Cour d’assises parmi les pièces à conviction. Singulier tribunal ! Jack l’éventreur n’avait jamais pu être atteint et le box des accusés était vide. Les juges avaient été nommés parmi les plus vieux aveugles de Paris. La tribune des journalistes regorgeait de monde. Et le public au fond, maintenu par une haie de gardes municipaux, était un ramassis de bourgeois pansus. Sur tous ces gens silencieux planait un vol de mouches bourdonnantes. Le procès dura huit jours et huit nuits et, à l’issue, quand un verdict de miracle eut été prononcé contre l’assassin inconnu, le pot à eau, la cuvette et la table de toilette avec le petit plat à savon où subsistait encore une savonnette rose regagnèrent la chambre marquée par le passage d’un être surnaturel.
Louise Lame et Corsaire Sanglot considérèrent avec respect, eux qui n’avaient que peu de choses à respecter en raison de leur valeur morale, ces reliefs d’une aventure qui aurait pu être la leur. Puis, après une lutte de regards, ils se déshabillèrent. Quand ils furent nus, Corsaire Sanglot s’allongea en travers sur le lit, de façon que ses pieds touchassent encore le sol, et Louise Lame s’agenouilla devant lui.
Baiser magistral des bouches ennemies. La reproduction est le propre de l’espèce, mais l’amour est le propre de l’individu. Je vous salue bien bas baisers de la chair. Moi aussi j’ai plongé ma tête dans les ténèbres des cuisses. Louise Lame étreignait étroitement son bel amant. Son œil guettait sur le visage l’effet de la conjonction de sa langue avec la chair. C’est là un rite mystérieux, le plus beau peut-être. Quand la respiration de Corsaire Sanglot se fit haletante, Louise Lame devint plus resplendissante que le mâle.
Le regard de celui-ci errait dans la pièce. Il s’arrêta enfin sur un éphéméride. Celui-ci avait été oublié par un comptable narquois partagé entre le désir d’oublier et celui de mesurer le temps machinalement et sans penser à la stupidité que sous-entend une pareille prétention.
D’ailleurs, le Corsaire Sanglot connaissait bien la date où était arrêté ce calendrier. Tous les ans il était amené à lire le même fait divers vieux d’un demi-siècle et cependant évocateur de la même fièvre C’était même le seul jour où il ait jamais lu la feuille de papier mince et tous les ans, fatalement, il était amené a le faire.
Et la pensée de Corsaire Sanglot suivait une piste au cœur d’une forêt vierge.
Il arriva dans une ville de chercheurs d’or. Dans un bal dansait une Espagnole vêtue de façon excitante. Il la suivit dans une chambre soupentée où l’écho des querelles et de l’orchestre arrivait assourdi. Il la déshabilla lui-même, mettant à détacher chaque vêtement une lenteur sage et fertile en émotion. Le lit fut alors le lieu d’un combat sauvage, il la mordit, elle se débattit, cria et l’amant de la danseuse, un redoutable sang-mêlé, heurta à la porte.
Ce fut alors un siège sans merci. Des balles de revolver trouèrent les cloisons de chêne, étoilèrent les glaces où l’étain feuillolait en silence depuis de longues années à refléter des amours fatales. Séduite par son courage, l’Espagnole fusillait par la fenêtre une foule de cavaliers patibulaires et de policiers improvisés. Ils s’évadèrent enfin par les toits. Des cris de colère emplissaient la ville, on liait en hâte les lassos mais, parvenus au Patio central, les poursuivants constatèrent l’absence de deux juments jumelles, noires et si rapides que les rattraper était impossible. Laissant à leur destin les fugitifs, les hommes se répandirent dans les cabarets.
Hors de danger, à plusieurs milles de la ville, Corsaire Sanglot et l’Espagnole s’arrêtèrent. Leur amour n’existait plus qu’en rêve. Ils s’éloignèrent dans des directions opposées. Forêts traversées à coups de couteau, étendues de lianes et de grands arbres, prairies, steppes neigeuses, lutte contre des Indiens, traîneaux volés, daims abattus, vous n’avez pas vu passer l’invisible corsaire. Dans la rue de Rivoli, il avisa une maison en flammes. Des casques de pompiers mûrissaient aux balcons et aux fenêtres. Corsaire Sanglot s’engouffra dans le corridor et l’escalier crépitant. Au troisième étage une femme s’apprêtait à mourir. L’enlacer et paraître à la fenêtre fut un éclair. Ils se précipitèrent dans le vide où une couverture les reçut tandis que, blessé au passage par une corniche, Corsaire Sanglot s’évanouissait. Le lendemain matin, le soleil rayonnait sur l’hôpital où il reposait dans un lit. La femme sauvée lui faisait boire de la citronnade. Il éprouva une satisfaction sensuelle à sa présence près de lui, à sentir sur sa chair le passage de ses mains, jusqu’à ce que la porte du pensionnat anglais se fût ouverte. C’était l’heure du lever, trente petites filles et dix autres un peu plus âgées se hâtaient. L’éponge du tub ruisselait sur leurs épaules saines et leur peau délicate. Il s’attarda à contempler leurs fesses presque garçonnières. Leur sexe était encore trop imberbe mais leurs seins étaient de charmantes merveilles non déformées encore par
–Dis-moi que tu m’aimes ! râla Louise Lame éperdue.
–Saloperie, râle le héros. Je t’aime, ah ! ah ! vieille ordure, loufoque, sacré nom de plusieurs cochonneries.
Puis se relevant :
–Quel poème peut t’émouvoir davantage ?
Anéantie, Louise Lame passa du rêve au rêve. Elle se refusa longuement à l’étreinte osseuse de son compagnon. Mais leur rencontre était phénoménale. La rancune montait en leur âme. Ah ! ce n’était pas l’amour, seule raison valable d’un esclavage passager, mais l’aventure avec tous ses obstacles de chair et l’odieuse hostilité de la matière.
Amour magnifique, pourquoi faut-il que mon langage, à t’évoquer, devienne emphatique. Corsaire Sanglot l’avait prise par la taille et jetée sur le lit. Il la frappait. La croupe sonore avait été cinglée par le plat de la main et les muscles seraient bleus le lendemain. Il l’étranglait presque. Les cuisses étaient brutalement écartées.
Ce n’était pas vrai.
Corsaire Sanglot devant la glace remettait en ordre sa toilette. L’eau sympathique ruisselait sur son torse et la savonnette rose était le centre de la pièce. Louise Lame éduquée par les cartes postales en couleur y voyait l’image de son sexe martyrisé par l’indifférence. La mousse, le masque et les mains furent des mains de fantômes. Enfin l’aventurier fut prêt à partir. Louise se plaça devant la porte.
–Non, tu ne partiras pas, non tu ne partiras pas.
Il l’écarta de la main et tandis qu’elle s’écroulait sanglotante et décoiffée, le pas décrut dans l’escalier, comme une gamme à rebours sur le piano d’une débutante: une petite fille à cheveux nattés, aux doigts rouges encore des coups de règle de la maîtresse.
Dans le couloir, ce fut le piétinement du garçon d’hôtel relevant pour les cirer, paire par paire, les chaussures à talons Louis XV. Quel Père Noël attendu depuis des siècles déposera l’amour dans ces chaussures, objet d’un rite journalier et nocturne de la part de leur propriétaire, en dépit de la désillusion du réveil ? Quel sinistre démon se borne à les rendre plus brillantes qu’un miroir à dessein de refléter, transformées en négresses, les stationnantes et sensibles femmes à passion. Qu’elles remettent leurs pieds blancs dans ces fins brodequins à torture morale ! Leur chemin sera toujours parsemé des tessons de bouteille à philtre du rêve interrompu, des cailloux pointus de l’ennui. Pieds blancs marchant dans des directions différentes, les engelures du doute vous meurtriront en dépit des prophéties onéreuses de la cartomancienne du faubourg. Il faut aller d’abord à Nazareth avant de célébrer par une coutume curieuse l’anniversaire d’une naissance divine. Mais l’étoile ?
L’étoile c’est peut-être bien ce savon rose que Corsaire Sanglot tient dans sa main mousseuse. Elle le guide mieux que la baguette du sourcier, la piste du trappeur et les écriteaux Michelin. Les humbles et magnifiques créatures de la poésie moderne se mettent en marche à travers les rues.
Et ce sont des groupes de trois ripolineurs portant au dieu futur des radiateurs rouges, ou, du haut du ciel, répandant sur le monde entier la blancheur d une aube artificielle; et ce sont de longues théories de garçons de café, les uns rouges, les autres blancs, placés sous l’invocation de l’archange saint Raphaël, accomplissant le miracle de l’équilibre pour verser à une heure indéterminée le cordial qui vivifiera le nouveau rédempteur.
Du haut des immeubles, Bébé Cadum les regarde passer. La nuit de son incarnation approche où, ruisselant de neige et de lumière, il signifiera a ses premiers fidèles que le temps est venu de saluer le tranquille prodige des lavandières qui bleuissent l’eau des rivières et celui d’un dieu visible sous les espèces de la mousse de savon, modelant le corps d’une femme admirable, debout dans sa baignoire, et reine et déesse des glaciers de la passion rayonnant d’un soleil torride, mille fois réfléchi, et propices à la mort par insolation. Ah ! si je meurs, moi, nouveau Baptiste, qu’on me fasse un linceul de mousse savonneuse évocatrice de l’amour et par la consistance et par l’odeur.
Corsaire Sanglot, son guide dans la main, suivit des convois funèbres qu’il abandonna à point nommé pour emprunter d’autres voies. Calmes rues déserta plantées de réverbères, boulevards chargés de viaducs du métro, vous le vîtes passer aussi, lui, le premier mage.
C’est dans l’île des Cygnes, sous le pont de Passy, que le Bébé Cadum attendait ses visiteurs. Ils se conduisirent en parfaites gens du monde et la tour Eiffel présida au conciliabule. L’eau coulait.
Les poissons sortirent de la rivière, eux, voués depuis des temps et des tempêtes au culte des choses divines et à la symbolique céleste. Pour les mêmes raisons, les palmiers du Jardin d’Acclimatation désertèrent les allées parcourues par l’éléphant pacifique du sommeil enfantin. Il en fut de même pour ceux qui, emprisonnés dans des pots de terre, illustrent le salon des vieilles demoiselles et le péristyle des tripots. Les malheureuses filles entendirent le long craquement des poteries désertées et le rampement des racines sur le parquet ciré, des cercleux regagnant lentement a l’aube leur maison après une nuit de baccarat où les chiffres s’étaient succédé dans le bagne traditionnel, oublièrent leur gain ou leur perte et les suivirent. Eux aussi furent parmi les premiers fidèles. Sur ces fronts douloureux, sur ces yeux brûlés par la fièvre, sur ces oreilles tintant encore du dernier banco, sur ces cerveaux hantés par l’absolu, par l’improbable et les nombres fatidiques, il étendit sa suzeraineté. L’air était plein du bruit des fenêtres qu’on ferme et dont les espagnolettes pleurent. Bébé Cadum naquit sans le secours de ses parents, spontanément.
À l’horizon, un géant brumeux s’étirait et bâillait. Bibendum Michelin s’apprêtait à une lutte terrible et dont l’auteur de ces lignes sera l’historien.
À l’age de vingt et un ans, Bébé Cadum fut de taille à lutter avec Bibendum. Cela commença un matin de juin. Un agent de police qui se promenait bêtement avenue des Champs-Elysées entendit tout à coup de grandes clameurs dans le ciel. Celui-ci s’obscurcit et, avec tonnerre, éclairs et vent, une pluie savonneuse s’abattit sur la ville. En un instant le paysage fut féerique. Les toits recouverts d’une mousse légère que le vent enlevait par flocons s’irisèrent aux rayons du soleil reparu. Une multitude d’arcs-en-ciel rugirent, légers, pâles et semblables à l’auréole des jeunes poitrinaires, au temps qu’elles faisaient partie de l’accessoire poétique. Les passants marchaient dans une neige odorante qui montait jusqu’à leurs genoux. Certains entamèrent des combats de bulles de savon que le vent emportait avec un grand nombre de fenêtres reflétées sur les parois translucides.
Puis une folie charmante s’installa dans la ville. Les habitants se dévêtirent et coururent a travers les rues en se roulant sur le tapis savonneux. La Seine charriait des nappes grumeleuses qui s’arrêtaient aux piles des ponts et se dissolvaient en firmaments.
Les conditions de la vie furent changées quant aux relations matérielles, mais l’amour fut toujours de même le privilège de peu de gens, disposés à courir toutes les aventures et à risquer le peu de vie consentie aux mortels dans l’espoir de rencontrer enfin l’adversaire avec lequel on marche côte a côte, toujours sur la défensive et pourtant à l’abandon.
Cependant, la lutte entre Bibendum et Bébé Cadum ne fut pas le seul épisode de la bataille où l’archange moderne perdit sa mousse comme des plumes.
Bibendum rentrant en son repaire où il se proposait de rédiger la fameuse proclamation connue depuis sous le nom de Pater du faux messieCite error: Invalid tag; refs with no name must have content1, s’enduisit, malgré ses précautions, de mousse de savon. Arrivé, il dicta immédiatement le Pater et, ressortant, glissa sur le macadam, tomba et mourut en donnant naissance à une armée de pneus. Ceux-ci devaient continuer la lutte.
La rencontre eut lieu dans une plaine désertique. Bébé Cadum ne vit pas venir l’effarante troupe des pneus qui, rebondissant ou se déformant, roulaient, rapides, sur les routes à l’effroi des vélocipédistes et des chauffeurs d’automobiles qui, muets de stupéfaction, se demandaient quel nouveau miracle douait ces cercles élastiques d’une agilité autonome.
La rencontre eut lieu dans une plaine désertique au déclin commençant du soleil de cinq heures du soir. Bébé Cadum rieur se détachait sur le ciel bleu ardent et sur le sol rougeâtre. Les pneus s’enroulèrent autour de lui comme un reptile et l’immobilisèrent. Prisonnier, Bébé Cadum n’abandonna pas son sourire et se laissa, malgré sa force, jeter dans un cachot. Bébé Cadum, ou plutôt le Cristi, puisqu’il faut, à notre époque, l’appeler par son nom, avait trente- trois ans. La barbe eût donne à son visage un aspect sinistre sans le sourire enfantin que dessinaient ses lèvres. Mais pas d’histoires anciennes:

LE GOLGOTHA
Sur le fond vert olive du ciel, la croix se détache, au haut de la colline. Pleurez, les vierges et les apôtres dans la grande plaine animée par le tournoi des moulins à vent, par la course des autos rouges et blanches sur les routes gris d’argent, par la musique des manèges de chevaux de bois, par les détonations sèches des tirs forains, par le roulement métallique des loteries. L’oscillation à peine perceptible des mâts de cocagne imprime une vibration grisante au paysage où le pylône blanc du toboggan et l’apparition mathématique du steam-swing figurent irrésistiblement l’idée du temps qui passe comme un navire de guerre majestueux et lent sur une mer bleu foncé ridée de rares crêtes blanches et de sillages filigranes, sous un ciel bleu clair, avec, pour fond, une plage encombrée de femmes magnifiques, en toilettes claires, de marins muets qui agitent les bras, d’aventuriers en pantalon blanc hantés par l’idée du prochain paquebot qui les emportera vers les casinos d’Amérique du Sud et des amours plus fatales, tandis que, à peu de distance du bord, trois admirables nageuses en maillot rouge se livrent sans contrainte au caprice des vagues douées et sont pour le jeune poète accroupi sur un rocher le point de départ d’un drame aventureux où la tempête et les passions humaines concourent à le heurter à de magiques amoureuses.
Voici, dans une clairière du bois, qu’on passe en revue une compagnie de sapeurs-pompiers. Voici dans le ciel un avion: il s’en va au Maroc ou en Russie; très loin, a l’horizon, décelé par la fumée blanche et par le bruit étrangement proche des roues sur les rails et les essieux, voici un train qui rapidement se dirige vers quelque port. Dans le jardinet qui entoure sa maison, un méditatif jardinier arrose des fleurs. De la fenêtre d’une école s’échappent des voix d’enfants: Nous n’irons plus au bois, les lauriers sont coupés. À la fenêtre d’une maison claque un rideau derrière lequel deux amoureux s’enlacent sur un lit banal avec des bras de noyés. Deux hommes se sont assis dans l’herbe et boivent au goulot de la bouteille un vin rouge et généreux. Trois bœufs dans un pré. Le coq de l’église. Un avion. Des coquelicots.
Le Cristi est enfin digne de son nom, il est crucifié sur une croix en cœur de chêne décorée de drapeaux tricolores comme une estrade de 14 juillet. Au pied une dizaine de musiciens, sur des instruments de cuivre, jouent des airs rondouillards. Des couples dansent.
Sur deux petites croix décorées, elles aussi, de drapeaux, les larrons agonisent.
Le curé sort de l’église et rentre au presbytère. L’infâme.
Le soir tombe.
Le ciel s’ouvre violemment sur la lumière des affiches lumineuses.
Le Cristi agonise en mesure, suivant la cadence de l’orchestre.
Les drapeaux de la croix flottent joyeusement.
Les réverbères s’allument.

Si Tu Savais

Loin de moi et semblable aux étoiles et à tous les accessoires

de la mythologie poétique,

Loin de moi et cependant présente à ton insu,

Loin de moi et plus silencieuse encore parce que je t’imagine sans cesse,

Loin de moi, mon joli mirage et mon rêve éternel, tu ne peux pas savoir.

Si tu savais.

Loin de moi et peut-être davantage encore de m’ignorer et m’ignorer encore.

Loin de moi parce que tu ne m’aimes pas sans doute ou ce qui revient au même,

que j’en doute.

Loin de moi parce que tu ignores sciemment mes désirs passionnés.

Loin de moi parce que tu es cruelle.

Si tu savais.

Loin de moi, ô joyeuse comme la fleur qui danse dans la rivière

au bout de sa tige aquatique, ô triste comme sept heures du soir

dans les champignonnières.

Loin de moi silencieuse encore ainsi qu’en ma présence et joyeuse encore

comme l’heure en forme de cigogne qui tombe de haut.

Loin de moi à l’instant où chantent les alambics, l’instant où la mer silencieuse et bruyante

se replie sur les oreillers blancs.

Si tu savais.

Loin de moi, ô mon présent présent tourment, loin de moi au bruit magnifique

des coquilles d’huîtres qui se brisent sous le pas du noctambule,

au petit jour, quand il passe devant la porte des restaurants.

Si tu savais.

Loin de moi, volontaire et matériel mirage.

Loin de moi c’est une île qui se détourne au passage des navires.

Loin de moi un calme troupeau de bœufs se trompe de chemin,

s’arrête obstinément au bord d’un profond précipice, loin de moi, ô cruelle.

Loin de moi, une étoile filante choit dans la bouteille nocturne du poète.

Il met vivement le bouchon et dès lors il guette l’étoile enclose dans le verre,

il guette les constellations qui naissent sur les parois, loin de moi,

tu es loin de moi.

Si tu savais.

Loin de moi une maison achève d’être construite.

Un maçon en blouse blanche au sommet de l’échafaudage chante une petite chanson très triste

et, soudain, dans le récipient empli de mortier apparaît le futur de la maison :

les baisers des amants et les suicides à deux et la nudité dans les chambres

des belles inconnues et leurs rêves même à minuit, et les secrets voluptueux

surpris par les lames de parquet.

Loin de moi,

Si tu savais.

Si tu savais comme je t’aime et, bien que tu ne m’aimes pas, comme je suis joyeux,

comme je suis robuste et fier de sortir avec ton image en tête, de sortir de l’univers.

Comme je suis joyeux à en mourir.

Si tu savais comme le monde m’est soumis.

Et toi, belle insoumise aussi, comme tu es ma prisonnière.

Ô toi, loin-de-moi, à qui je suis soumis.

Si tu savais.

Trois Étoiles

J’ai perdu le regret du mal passé les ans.

J’ai gagné la sympathie des poissons.

Plein d’algues, le palais qui abrite mes rêves est un récif

et aussi un territoire du ciel d’orage

et non du ciel trop pâle de la mélancolique divinité.

J’ai perdu tout de même la gloire que je méprise.

J’ai tout perdu hormis l’amour, l’amour de l’amour,

l’amour des algues, l’amour de la reine des catastrophes.

Une étoile me parle à l’oreille :

Croyez-moi, c’est une belle dame

Les algues lui obéissent et la mer elle-même se transforme en robe de cristal

quand elle paraît sur la plage.

Belle robe de cristal tu résonnes à mon nom.

Les vibrations, ô cloche surnaturelle, se perpétuent dans sa chair

Les seins en frémissent.

La robe de cristal sait mon nom

La robe de cristal m’a dit :

 » Fureur en toi, amour en toi

Enfant des étoiles sans nombre

Maître du seul vent et du seul sable

Maître des carillons de la destinée et de l’éternité

Maître de tout enfin hormis de l’amour de sa belle

Maître de tout ce qu’il a perdu et esclave de ce qu’il garde encore.

Tu seras le dernier convive à la table ronde de l’amour

Les convives, les autres larrons ont emporté les couverts d’argent.

Le bois se fend, la neige fond.

Maître de tout hormis de l’amour de sa dame.

Toi qui commandes aux dieux ridicules de l’humanité

et ne te sers pas de leur pouvoir qui t’es soumis.

Toi, maître, maître de tout hormis de l’amour de ta belle  »

Voilà ce que m’a dit la robe de cristal.

Si Vous Allez Chez L’épicier

Si vous allez chez l’épicier

Prenez du poivre de Cayenne,

Une escadre ce soir va-t-elle appareiller

Sur une mer de sauce tomate et de rhum ?
Allez chez l’épicier de la rue Saint-Sauveur

Il y a prime à TOUT ACHETEUR.
Petit garçon qui veux aimer

Connais-tu l’épicier d’amour ?

C’est au palais des Courtisanes
IL Y A PRIME À TOUT ACHETEUR.

Un Conte

Le petit poucet perd une multitude de clefs dans le sentier ténébreux de la forêt

Voilà pourquoi tant de portes se ferment

Pourquoi votre porte est fermée
Frappe à la porte à la fenêtre

Une lueur se promène de la cave au grenier

On entend le souffle de votre sommeil
Êtes-vous prisonnière dans votre maison ?

Les ténèbres de la forêt ne vous appellent-elles pas ?

La clef des champs est perdue

alors forcez la serrure
Réveillez-vous

Ne respirez plus si tranquillement

Mais surtout

surtout éteignez cette lumière

qui se promène quand vous dormez

qui se promène de la cave au grenier.

Si, Comme Aux Vents Désignés Par La Rose

Si, comme aux vents désignés par la rose

Il est un sens à l’espace et au temps,

S’ils en ont un ils en ont mille et plus

Et tout autant s’ils n’en possèdent pas.
Or qui de nous n’imagine ou pressent,

Ombres vaguant hors des géométries,

Des univers échappant à nos sens ?
Au carrefour de routes en obliques

Nous écoutons s’éteindre un son de cor,

Toujours renaissant, toujours identique.
Cette vision du ciel et de la rose

Elle s’absorbe et se dissout dans l’air

Comme les sons dont frémit notre chair

Ou les lueurs sous nos paupières closes.
Nous nous heurtons à d’autres univers

Sans les sentir, les voir ou les entendre

Au creux été, aux cimes de l’hiver,

D’autres saisons sur nous tombent en cendre.
Tandis qu’aux vents désignés par la rose

Claque la porte et claquent les drapeaux,

Gonfle la voile et sans visible cause

Une présence absurde à nous s’impose

Matérielle, indifférente et sans repos.

Un Jour Qu’il Faisait Nuit

Un jour qu’il faisait nuit

Il s’envola au fond de la rivière.

Les pierres en bois d’ébène, les fils de fer en or et la croix sans branche.

Tout rien.

Je la hais d’amour comme tout un chacun.

Le mort respirait de grandes bouffées de vide.

Le compas traçait des carrés et des triangles à cinq côtés.

Après cela il descendit au grenier.

Les étoiles de midi resplendissaient.

Le chasseur revenait carnassière pleine de poissons

Sur la rive au milieu de la Seine.

Un ver de terre, marque le centre du cercle sur la circonférence.

En silence mes yeux prononcèrent un bruyant discours.

Alors nous avancions dans une allée déserte où se pressait la foule.

Quand la marche nous eut bien reposé

nous eûmes le courage de nous asseoir

puis au réveil nos yeux se fermèrent

et l’aube versa sur nous les réservoirs de la nuit.

La pluie nous sécha.

Siramour

Semez, semez la graine

Aux jardins que j’avais.

Je parle ici de la sirène idéale et vivante,

De la maîtresse de l’écume et des moissons de la nuit

Où les constellations profondes comme des puits grincent de toutes

leurs poulies et renversent à pleins seaux sur la terre et

le sommeil un tonnerre de marguerites et de pervenches.

Nous irons à Lisbonne, âme lourde et cœur gai

Cueillir la belladone aux jardins que j’avais,

Je parle ici de la sirène idéale et vivante,

Pas la figure de proue mais la figure de chair,

La vivante et l’insatiable,

Vous que nul ne pardonne,

Ame lourde et cœur gai,

Sirène de Lisbonne,

Lionne rousse aux aguets.

Je parle ici de la sirène idéale et vivante.

Jadis une sirène

À Lisbonne vivait.

Semez, semez la graine

Aux jardins que j’avais.
Que Lisbonne est jolie.

La fumée des vapeurs

Sous la brise mollie

Prend des formes de fleurs.
Nous irons à Lisbonne

Ame lourde et cœur gai,

Vous que nul ne pardonne,

Lionne rousse aux aguets.
Semez, semez la graine,

Je connais la chanson

Que chante la sirène

Au pied de la maison.
Nous irons à Lisbonne

Ame lourde et cœur gai,

Cueillir la belladone

Aux jardins que j’avais.
Il est minuit très noire,

La nuit toutes les fleurs,

Versez, versez à boire,

Sont de même couleur.
Je connais la sirène

Je connais sa chanson:

Voyez sa robe traîne

Et charme les poissons.
Mais la graine qui germe

Connaîtra pas ses fleurs.

Chaque jour a son terme,

Chaque amour ses douleurs.
Tout en elle est semblable à son élément,

Mais à de montagne et qui glace les membres

Du nageur qui risque et devient son amant:

Il souffre. Il sombre. Il meurt dans ces flots de décembre.
Allongée dans son lit, le tain de son miroir,

Elle épouse docile un corps et son image,

Quitte à rendre à la terre un cadavre le soir.

Les oiseaux de sa rive ont un charmant ramage.
Cette eau qui désaltère est fatale au buveur.

On le retrouve mort auprès de quelque borne

Et plus sûr poignard poignardé en plein cœur

Que celui que l’on trempe en cette onde qui s’orne
Des cristaux de la lune et de l’azur polaire

Et qui chante en coulant sur les fonds de cailloux

Et qui rugit au fond des gorges solitaires

Ainsi putain battue par son voyou.
Mais celui-là qui peut, plongeur au cœur robuste,

Atteindre rive et sécher au soleil

Les gouttes scintillant sur ses reins et son buste

Et la boue des bas-fonds collée à ses orteils,
Est désormais trempé comme un poignard de mort,

Une lame de crime aux touches sans remède,

Un estoc de jadis pour redresseur de torts,

Plus dur que les aciers de Sheffield et Tolède.
Honneur à toi, Sirène, honneur à toi torrent,

Ô femme dont l’amour trempe une âme solide.

Qu’importe si ta bouche aux baisers effarants

Fut salée par les pleurs de tes amants avides.
Don Juan te rencontra avant les mille et trois.

toi qui lui donnas son tourment et son charme,

l’écho de tes chants qu’écoutaient dans sa voix

Celles qu’il abîmait dans et les larmes.
Les deux fils de Don Juan apprirent par tes lèvres,

Lord Byron le destin, le courage et l’orgueil,

Et Nerval où trouver le philtre d’outre-fièvres

Pour te ressusciter dans ses rêves en deuil.
Il est minuit au pied du château qui n’est ni celui de la Belle au bois dormant, ni le seul en Espagne, ni le roi des nuages mais celui dont les murailles dressées au sommet montagne dominent la mer et la plaine et maints autres châteaux dont les tours blanchissent au loin comme les voiles perdues sur la mer. Il est minuit dans la plaine et sur la mer, il est minuit dans les constellations vues et voici que l’étoile, la tantôt noire, la tantôt bleue, surgit au-delà de l’écume éclatée comme un orage bas dans les ténèbres liquides. À ses rayons, la bouteille abandonnée dans et les ajoncs s’illumine des voies lactées paraît contenir et ne contient pas car, bien bouchée, elle recèle en ses flancs la sirène masquée, la captive et redoutable sirène masquée, celle nomme l’Inouïe dans les mers où jamais elle ne daigne chanter et la Fantomas dans les rêves. Et, vrai, vêtue du frac et du haut de forme, on l’imagine parcourant un bois de mauvais augure tandis que les musiques fête lointaine somment vainement les échos de ramener à elles ce charmant travesti. On l’imagine encore, amazone, dans ce même bois, à l’automne, serrant contre elle un bouquet de roses trop épanouies dont les pétales s’envolent sous les efforts combinés du vent et du trot de son cheval.
Pour l’instant captive elle attend la délivrance dans sa prison bien bouchée par une main amoureuse, tandis lettre, non remise à son destinataire, moisit sur le sol. où les dés et les horloges font des bruits singuliers qui étonnent les veilleurs. où l’amant qui déshabille sa maîtresse s’étonne du crissement musical et inaccoutumé de la soie et du linge. Pales et rêveurs, tous écoutent ces manifestations de l’invisible qui n’est que leurs pensées et leurs rêves et, ceux-là, sur les chiffres fatidiques et, ceux-ci, sur qui marqua jadis le rendez-vous manqué et les derniers, sur l’éclat de la chair admirable éternisent quelques secondes leurs regards qui, soudain, voient loin, très loin au-delà des enjeux et des changements de date, au-delà des caresses et des serments, au-delà même des chants indéchiffrables des sirènes. Il est minuit sur le château, sur la plaine et sur la mer.
Il est minuit sur les jeux et les enjeux.

Il est minuit au cadran des horloges.

Il est minuit sur et sur les lettres égarées et la sirène chante,

mais sa voix ne dépasse pas les parois de verre, mais le buveur survient

et boit la chanson et libère la sirène, celle nomme l’Inouïe et nomme aussi la Fantomas.
Cigogne étoile aimée du silence et des sens

Baisers défunts des rois la lance désirée

Le cercle tracé sous les toits du ciel assassin

Par le sang sans vergogne et les roses et les fourrés

Bourgogne naissante à l’aube baiser

Bateaux encerclés intelligibles paroles du cercle

En trois segments martyrisé

Du signe plus reliant l’amant à sa maîtresse

L’hippocampe à la sirène

Et que nul ne les atteigne ni ne les sépare.

Que ceux qui le tenteraient

Soient confondus sont de mauvaise foi

Réduits à l’impuissance sont de bonne foi.

Que rien par ce cercle qui les isole

Ne sépare la sirène de l’hippocampe

L’hippocampe de la sirène

Et que dit-il lui :

Que rien ne l’atteigne elle

Dans sa beauté dans sa jeunesse dans sa santé

Dans sa fortune dans son bonheur et dans sa vie.
Que le buveur, ivre de la chanson, parte sur un chemin biscornu

bordé d’arbres effrayants au bruit de la mer hurlant et gueulant

et montant la plus formidable marée de tous les temps,

non hors de son lit géographique, mais coulant flux rapide

hors de la bouteille renversée tandis que, libre, la sirène étendue

sur le sol non loin de cette cataracte, considère l’étoile,

la tantôt noire, la tantôt bleue, et s’imagine la reconnaître

et la reconnaît en effet.
Ceci se passe, ne l’oublions pas, dans une véritable plaine, sur un véritable rivage, sous un véritable ciel. Et il véritable bouteille et véritable sirène, tandis que s’écoule une mer véritable qui emporte la lettre et monte à l’assaut du château.
Écoulement tumultueux du contenu de l’insondable bouteille. C’était pourtant une bouteille comme les autres et elle ne devait pas contenir plus de 80 centilitres et, pourtant, voilà que l’Océan tout entier jaillit de son goulot où adhèrent encore des fragments de cire. Frémissement des monts et des fondations du château sous l’assaut de déplacement de l’étoile, rien ne peut distraire la sirène de sa rêverie en proie à sa propre respiration, dans l’odeur de violette de la nuit. Monte, monte Océan, roule tes vagues et reflète en les déformant les monstres inscrits dans les constellations et joyeux de se mesurer avec les terribles créatures de tes cavernes et de tes gouffres, monte, monte, emporte les buissons de thym et de prunelliers et fais, sur ébouler les tumulus de glaise et d’argile et les tas de cailloux, renverse la tombe oubliée par un criminel d’autrefois et un fossoyeur paresseux à l’aube jour d’été où les diamants de la vie résonnaient formidablement dans les verres du cabaret et s’étalaient en cartes d’îles inconnues sur la nappe blanche.
Monte, monte et roule ton écume en fourrures élégantes puisque la sirène se plonge en toi, se roule en toi et monte avec toi vers le porche obscur du château, citadelle d’ombre et de fantômes, béant sur la ligne d’horizon qu’il engloutit interminablement.
Et voici que la sirène pénètre dans le château et s’égare dans un long corridor de draperies et de toiles d’araignées à l’issue duquel, lance et flamme et épée dans les mains, dans son armure de fer l’attend un chevalier.
Long combat, mêlée où le cliquetis de l’armure se mêle au cliquetis des écailles, éclairs des épées dans l’ombre, ahan des combattants, reflets des étoiles du ciel sur la cuirasse et les cuissards et de l’Océan sur la queue de la sirène, sang s’insinuant dans les jointures des dalles, souffle qui fait vibrer les toiles d’araignées. L’une de celles-ci s’agite sur le mur et son ombre en fait une créature abominablement géante.
Quand la sirène s’éloigne, les pièces de l’armure baignent, pêle-mêle, dans le sang, sur le sol, tandis qu’à son tour la tantôt noire, la tantôt bleue, pénètre à son tour dans le corridor, s’empare de l’épée du chevalier, attaque la sirène.
Escrime fabuleuse, ce spectacle je le vois, il se déroule sous mes yeux, escrime fabuleuse que celle de l’étoile dont les branches se rétractent et s’allongent tour à tour. Zigomar du ciel, astucieuse duelliste, étoile, ton dernier reflet est parti vers des planètes distantes de millions et millions de kilomètres et, demain, dans des millions les astronomes surpris de ne plus voir ton fanal parmi les récifs sidéraux publieront grand naufrage vient d’avoir lieu dans les espaces célestes et qu’il faut noter ta disparition sur la liste déjà longue des phénomènes inexplicables et je doute que l’on donnerait créance à qui dirait que une sirène qui, te frappant dans ton cœur à cinq branches, a supprimé ton éclat de l’écrin des comètes, des soleils, des planètes, des nébuleuses et de tes sœurs, les autres étoiles, parmi lesquelles te regretteront tes compagnes préférées, l’étoile du Nord et l’étoile du Sud.
Ô sirène ! je te suivrai partout. En dépit de tes crimes, compte tenu de la légitime défense, tu es séduisante à mon cœur et je pénètre par ton regard dans un univers sentimental où n’atteignent pas les médiocres préoccupations de la vie.
Je te suivrai partout. Si je te perds, je te retrouverai, sois-en sûre et, bien qu’il y ait quelque courage à t’affronter, je t’affronterai car il ne de souhaiter ici ni victoire m défaite tant est beau l’éclat de tes armes et celui de tes yeux quand tu combats.
Marche dans ce château désert. Ton ombre surprend, sur, les marches des escaliers. Ta queue fourchue se prolonge longuement d’étage en étage. Tu étais tout à au plus profond des souterrains. Te voici maintenant au sommet du donjon. Soudain tu t’élèves, tu montes, tu t’éloignes en plein ciel. Ton ombre, immense, a diminué rapidement et ta minuscule silhouette se découpe maintenant sur la surface de la lune. Sirène tu deviens flamme et tu incendies si violemment la nuit qu’il n’est pas une lumière à subsister près de toi dans des parterres de fleurs inconnues hantées par les lucioles.
Bonjour la flamme.

Elle me tend ses longs gants noirs.

Et le matin le feu l’aube et les ténèbres et l’éclair.

Bonjour la flamme.

Tu ne me brûles pas.

Tu me transportes.

Et je ne serais plus que cendre, ô flamme, si tu m’abandonnais.
Alors, comme les astres tombaient du ciel sur le lac invisible dans lequel je m’enfonçais avec délices,

Elle mit ses mains à mon cou et, me regardant dans les yeux de ce regard

que mes yeux absorbent, elle dit :  » C’est toi que j’aurais dû aimer.  »

Souviens-toi de cette parole pour les années futures, toi seule digne

d’incarner l’inégalable amour que je portais à une autre à jamais disparue,

Et puisses-tu ne jamais la prononcer de nouveau

Dans un carrefour de rides, sous un ciel de jours fanés et de désirs abolis.
Je baise tes mains,

Tu as le droit de ne pas m’aimer

Insensé celui qui le méconnaît

Je baise tes mains.

Très haut dans le ciel montent les fumées calmes et le chant oiseau si difforme

que les nuages n’osent l’accueillir et que le ciel est plus clair

et plus pur quand vole cet oiseau solitaire.

Je baise tes mains.

Je baise tes mains avant le départ pour la nuit, à l’arrivée des cauchemars,

quand tu dors et quand tu rêves et quand tu penses à moi

et quand tu penses pas.

Je baise tes mains, tu as le droit de ne pas m’aimer.
Et toi,

Te souviens-tu de cette sirène de cire que tu m’as donnée ?

Tu te prévoyais déjà en elle et dans celle qui te ressemble.

Tu ne meurs pas de la transfiguration de mon amour, mais tu en vis, elle te perpétue.

Car qui prévaut même sur toi, même sur elle.

Et tu ne seras vraiment morte

Que le jour où j’aurai oublié que j’ai aimé.
Cette sirène que tu m’as donnée, c’est elle.

Sais-tu quelle chaîne effrayante de symboles m’a conduit de toi

qui fus l’étoile à elle qui est la sirène ?

Ô sœurs parallèles du ciel et de l’Océan !

Mais toi.

Je t’ai rencontrée l’autre nuit,

Une fameuse nuit d’orages, de larmes, de tendresse et de colère

Oui, je t’ai rencontrée, c’était bien toi.

Mais quand je me suis approché et que je t’ai appelée et que je t’ai parlé,

C’est une autre femme qui m’a répondu :

 » Comment savez-vous mon nom ?  »
Regarde ton nouveau visage, car tu n’es pas morte.

Par la grâce de regarde ton nouveau visage.

Regarde, il est aussi beau que fut le premier.

Tu n’as guère changé.

Tes yeux de pervenche, tes yeux désormais éteints ne brillent plus

dans un visage douloureux et ironique.

Non, deux yeux plus sombres dans un visage à la fois plus sévère et plus gai.

Elle aime comme toi les petits bistros, les zincs à l’aube

dans les quartiers populaires, la joie des ouvriers quand ils sont joyeux.

Te rappelles-tu une nuit d’abîmes ?

Nous avons passé devant le Trocadéro et au-delà, sur un boulevard

où passe le métro aérien, non loin du Vel’ d’Hiv’,

Nous avons bu de la bière au  » Rendez-vous des camionneurs « .

Il était six heures du matin.

Un plombier plaisanta longtemps avec nous.

Et, une autre fois, dans ce café où l’on sert du faro et de la gueuse lambik,

te souviens-tu de Marie de la gare de l’Est ?

Elle fut jadis belle, aimée, riche.

Elle se lave maintenant aux fontaines Wallace.

Mais, comme elle a gardé un certain goût de luxe,

Une fois par mois elle va se faire épouiller dans un hôpital.

Il me semble parfois que ce n’est pas avec toi mais avec ton nouveau corps,

ton nouveau visage que j’ai vu toutes ces choses.

Regarde, regarde ton nouveau visage.

Il est aussi beau que fut le premier.

Regarde, regarde ton nouveau corps.

Je me souviens de la rencontre entre ces deux visages de mon amour, de mon unique amour.

C’est peut-être de cela que tu es morte.

Mais tu vis, vous vivez,

Amantes bien nommées, insoumises à mon amour,

Visages bien nommés, corps bien nommés.

Je pleure sur la mémoire que tu perdis en mourant, mais la mort m’est indifférente.

Moi, je me souviens.

Je te trouve semblable à toi-même,

Aussi cruelle et aussi douce,

Et ne m’accordant tellement

Que pour me faire plus violemment regretter le peu que tu me refuses.
Nous voici vieux déjà tous deux.

Nous avons trente ans de plus qu’aujourd’hui,

Nous pouvons parler de jadis sans regret, sinon sans désir.

Tout de même nous aurions pu être heureux,

S’il était dit qu’on puisse l’être

Et que les choses s’arrangent dans la vie.

Mais du malheur même naquit notre insatiable, notre funeste, notre étonnant amour.
Et de cet amour le seul bonheur que puissent connaître deux cœurs insatiables comme les nôtres.
Écoute, écoute monter les grandes images vulgaires que nous transfigurons.

Voici l’Océan qui gronde et chante et sur lequel le ciel se tourmente

et s’apaise semblable à ton lit.

Voici l’Océan semblable à notre cœur.

Voici le ciel où naufragent les nuages dans l’éclat triste d’un fanal promené

à tour de rôle par les étoiles.

Voici le ciel semblable à nos deux cœurs.

Et puis voici les champs, les fleurs, les steppes, les déserts, les plaines,

les sources, les fleuves, les abîmes, les montagnes,

Et tout cela peut se comparer à nos deux cœurs.

Mais ce soir je ne veux dire qu’une chose :

Deux montagnes étaient semblables de forme et de dimensions

Tu es sur l’une

Et moi sur l’autre.

Est-ce que nous nous reconnaissons ?

Quels signes nous faisons-nous ?

Nous devons nous entendre et nous aimer.

Peut-être m’aimes-tu ?

Je t’aime déjà.

Mais ces étendues entre nous, qui les franchira ?

Tu ne dis rien mais tu me regardes

Et, pour ce regard,

Il n’y a ni jour ni étendue.

Ma seule amie mon amour.
Je n’ai pas fini de te dire tout.

Mais à quoi bon…

L’indifférence en toi monte comme un rosier vorace qui, détruisant les murailles, se tord et grandit,

Étouffe l’ivrogne de son parfum…

Et puis, est-ce que cela meurt ?

Un clair refrain retentit dans la ruelle lavée par le matin, la nuit et le printemps.

Le géranium à la fenêtre fermée semble deviner alors que surgit le héros du drame.

Je ne te conte cette histoire qui ne tient pas debout

que parce que je n’ose pas continuer comme j’ai commencé.

Car je crois à la vertu des mots et des choses formulées.
Nul jeu, ce soir, sur la table de bois blanc.

Un ciel creux comme une huître vide

Une terre plate

La demoiselle sans foudre apparaîtra-t-elle ?

Un cœur de poisson abandonné sur le carrelage d’une cuisine n’en peut plus d’ennui.

Il se gonfle

Près de lui dans la boîte à ordures luit l’arête.

Corridor sombre traversé par les chats

Une porte de saltimbanque s’ouvre et se ferme alternativement sur une femme,

sur un homme, sur un homme, sur une femme.

Et la demoiselle sans foudre dit qu’au carrefour d’aubépines et de sainfoin elle perdit un bas

Qu’elle perdit au pied du chêne fendu

Et sa chemise sur la berge.

La demoiselle sans foudre est nue toute nue

Elle tient un cœur palpitant de poisson dans la main

Elle regarde vaguement devant elle

Elle se mord les lèvres jusqu’au sang et parfois et chantonne.

La demoiselle sans foudre est seule toute seule.

Le cœur de poisson palpite dans sa main

L’ombre tombe sur son corps nu et le fait étinceler

C’est ainsi que naissent les constellations

C’est ainsi que naît le désir

C’est alors que se souvenant de lui-même un noctambule s’arrête

sous un réverbère au coin d’une rue, regarde rougeoyer la lumière.

Et avant de reprendre son chemin s’imagine tel qu’il était des années auparavant

avec son regard vif et sa bouche sanglante.

À l’heure où la demoiselle sans foudre venait tendrement le border dans son lit.
La sirène rencontre son double et lui sourit.

Elle s’endort alors du sommeil adorable dont elle ne s’éveillera pas.

Elle rêve peut-être. Elle rêve certainement. Nous sommes au matin d’un jour

de moissons lumineuses et de tremblements de terre et de marées de diamants,

les premières retombant sur tes cheveux et surgissant de tes yeux,

les seconds signalant ta promenade et les troisièmes montant à l’assaut de ton cœur.

Il est cinq heures du matin dans la forêt de pins où se dresse le château de la sirène,

mais la sirène ne s’éveillera plus car elle a vu son double, elle t’a vu.

Désormais ton empire est immense.

D’un sentier sort un bûcheron sur lequel la rosée tremble et s’étoile.

Au premier arbre qu’il abat surgit un grand nombre de libellules !

Elle s’éparpillent dans des territoires de brindilles.

Au second arbre se brisent les premières vagues.

Au troisième arbre tu m’as dit :

 » Dors dans mes bras.  »
Tu diras au revoir pour moi à la petite fille du pont

à la petite fille qui chante de si jolies chansons

à mon ami de toujours que j’ai négligé

à ma première maîtresse

à ceux qui connurent celle que tu sais

à mes vrais amis et tu les reconnaîtras aisément

à mon épée de verre

à ma sirène de cire

à mes monstres à mon lit

Quant à toi que j’aime plus que tout au monde

Je ne te dis pas encore au revoir

Je te reverrai

Mais j’ai peur de n’avoir plus longtemps à te voir.
Amer destin celui de compter la feuille et la pierre blanche

Malice errant le premier du mois de mai

Salua d’un cœur vaillant chapeau claque et gants blancs

Salua dis-je le dis-je et la lune en mousseline

Salua bien des choses

Salua surtout le dis-je

Salua vraiment salua

Salua

Et comme j’ai l’honneur de le dire

La cataracte du Niagara ne tiendrait peut-être pas dans votre verre.

Peut-être pas Monsieur peut-être

Peut-être et comment va Madame peut-être

Madame peut-être s’ennuie

Madame peut-être a des vapeurs

Peut-être.
Quand il mit son doigt sur le plaid

Sur le plaid d’Égypte monsieur mais oui

Nous ne sommes pas tous comme ça dans la famille

C’est heureux pour mon père et ma mère

Et pourtant plus on est de fous…

Oui c’est heureux

Plus on rit

Oui.

J’ai écrit cette chanson qui en vaut bien d’autres

Un soir où je n’étais ni gai ni triste

Bien que de jour en jour je connaisse mieux les hommes

Ni gai ni triste

Un soir où je n’avais pas bu

Un soir ou j’avais vu celle que j’aime

J’ai écrit cette chanson qui en vaut bien d’autres

Pour amuser celle que j’aime.
Mais je connais une chanson bien plus belle

Celle d’une aube dans la rue ou parmi les champs prêts à la moisson ou sur un lit désert

On a brûlé ce début de printemps les dernières bûches de l’hiver

De vieilles douleurs deviennent douces au souvenir

Des yeux plus jeunes s’ouvrent sur un univers lavé.

J’ai connu cette aube grâce à toi

Mais se lèvera-t-elle jamais

Sur les douleurs que tu provoques ?
Tu sais de quelle apparition je parle

Et de quelle réincarnation

Coulez coulez larmes et fleuves

Et vins dans les verres.
Le temps n’est plus où nous riions

Quand nous étions ivres.
Elle est haut la sirène parmi les étoiles sœurs de la vaincue. Impératrices de peu de nuages, reines heure de la nuit, planètes néfastes. Et voici que d’un seul bond, d’une seule chute, la sirène plonge dans la mer au milieu d’une gerbe d’écume qui fait pâlir la Voie Lactée.
L’épave est toujours à la même place enlisée dans le sable où ses armes rouillées ont des allures de poulpes.
Une huître gigantesque bâille et montre sa gigantesque perle dans l’orient de laquelle le homard et le crabe écartent les algues comme une forêt vierge.
Il était une fois une algue errante

Il était une fois un rein et une reine

Dans des courants de tulle et de tussor,

Une algue qui avait vu bien des choses, bien des actes répréhensibles

Et bien des couchers de soleil

Et bien des couchers de sirènes.

Elle voguait à l’aventure, rêvant aux résédas qui s’ennuient dans leur pot de terre,

sur l’appui de la fenêtre des demoiselles vieillies par l’abstinence

et le regret de leur jeunesse.

Une hélice après avait meurtri les branches et les graines magiques de cette algue

qui se dissolvait lentement en pourriture dans l’eau salée.

Un poisson volant lui dit :  » Bonjour l’algue.  »

Car, si l’on peut donner la parole à un poisson volant,

il n’est pas d’exemple qu’on puisse la donner à une algue perdue au large,

détachée d’on ne sait quel haut-fond et travaillée par les phénomènes

de la dissolution et de la germination.

La sirène, je la perds, je crois la perdre, mais je la retrouve toujours,

la sirène nage vers la plage, pénètre dans la forêt du rosier mortel et,

là, rencontre l’oiseau hideux, l’oiseau muet et, durant un jour ou mille ans,

lui apprend à chanter et transfigure cette bête.

Les arbres se penchent longuement sur cette rencontre et des drapeaux inconnus

fleurissent dans leur feuillage.

Fougères, rasoirs, baisers perdus, tout s’écroule et renaît par une belle matinée

tandis que, par un sentier désert, délaissant sur l’herbe les cartes réussite certaine,

la sirène s’éloigne vers la plage d’où elle partit au début de cette histoire décousue.

Regagne la plage au pied du château fort

La mer a regagné son lit

L’étoile ne brille plus mais sa place décolorée comme une vieille robe luit sinistrement.

Regagne la plage.

Regagne la bouteille

S’y couche.

L’ivrogne remet le bouchon

Le ciel est calme.

Tout va s’endormir au bruit du flux blanchi d’écume.
Ô rien ne peut séparer la sirène de l’hippocampe !

Rien ne peut défaire cette union

Rien

C’est la nuit

Tout dort ou fait semblant de dormir

Dormons, dormons,

Ou faisons semblant de dormir.

Ne manie pas ce livre à la légère

À la légère à la légère à la légère à la légère.

Je sais ce qu’il veut dire mieux que personne.

Je sais où je vais,

Ce ne sera pas toujours gai.

Mais l’amour et moi

L’aurons voulu ainsi.

Un Petit Bonhomme Rouge

Un petit bonhomme rouge

rencontre un petit bonhomme vert

Et cela fait des dégâts

Dans un rêve de beaux yeux

issu d’un bouquet de soucis

Et l’on se sauve et se poursuit.

Nous sommes passés par ici

Nous repasserons par là

Et nous courons

Et nous rions

Tout cela n’est pas de la blague

C’est l’amour c’est la vie

C’est tes beaux yeux ma chérie.

Sirène-anémone

Qui donc pourrait me voir

Moi la flamme étrangère

L’anémone du soir

Fleurit sous mes fougères
Ô fougères mes mains

Hors l’armure brisée

Sur le bord des chemins

En ordre sont dressées
Et la nuit s’exagère

au brasier de la rouille

Tandis que les fougères

Vont aux écrins de houille
L’anémone des cieux

Fleurit sur mes parterres

Fleurit encore aux yeux

À l’ombre des paupières
Anémone des nuits

qui plonge ses racines

Dans l’eau creuse des puits,

Aux ténèbres des mines
Poseraient-ils leurs pieds

Sur le chemin sonore

où se niche l’acier

Aux ailes de phosphore
Verraient-ils les mineurs

Constellés d’anthracite

Paraître l’astre en fleur

Dans un ciel en faillite
En cet astre qui luit

S’incarne la sirène

L’anémone des nuits

fleurit sur son domaine
Alors que s’ébranlaient avec des cris d’orage

Les puissances Vertige au verger des éclairs

La sirène dardée à la proue d’un sillage

Vers la lune chanta la romance de fer
Sa nage déchirait l’hermine des marées

Et la comète errant rouge sur un ciel noir

Paraissait par mirage aux étoiles ancrées

L’anémone fleurie aux jardins des miroirs
Et parallèlement la double chevelure

Rayait de feu le ciel et d’écume les eaux

Fougères surgissez hors de la déchirure

Par où l’acier saigna sur le fil des roseaux
Nulle armure jamais ne valut votre angoisse

Fougères pourrissant parmi nos souvenirs

Mais vous charbonnerez longtemps sous nos cuirasses

Avant la flamme où se cabrant pour mieux hennir
Le cheval vieux cheval de retour et de rêve

Vers les champs clos emportera nos ossements

Avant l’onde roulant notre cœur sur la grève

Où la sirène dort sous un soleil clément
L’anémone fleurit partout sous les carènes

Déchirées aux récifs dans l’herbe des forêts

Dans le train des miroirs sur les parquets d’ébène

Et surtout dans nos cœurs palpitant sans arrêt
C’est le joyau serti au vif des nébuleuses

L’orgueil des voies lactées et des constellations

La prunelle qui met au regard des plus gueuses

Le diamant de fureur et de consolation
Heureuse de nager loin des hauts promontoires

Parmi les escadrons de requins fraternels

La sirène aux seins durs connaît maintes histoires

Et l’accès des trésors à l’ombre des tunnels
Mais ni l’or reluisant dans les fosses marines

Ni les clefs retrouvées des légendes du port

Ne la charment autant que d’ouvrir les narines

Aux vents salés plus lourds des parfums de la mort
C’était par un soir de printemps d’une des années perdues à l’amour

D’une des années gagnées à l’amour pour jamais

Souviens-toi de ce soir de pluie et de rosée où les étoiles devenues comètes tombaient vers la terre

La plus belle et la plus fatale la comète de destin de larmes et d’éternels égarements

S’éloignait de mon ciel en se reflétant dans la mer

Tu naquis de ce mirage

Mais tu t’éloignas avec la comète et ta chanson s’éteignit parmi les échos

Devait-elle ta chanson pour jamais

Est-elle morte et dois-je la chercher dans le chœur tumultueux des vagues qui se brisent

Ou bien renaîtra-t-elle du fond des échos et des embruns

Quand à jamais la comète sera perdue dans les espaces

Surgiras-tu mirage de chair et d’os hors de ton désert de ténèbres

Souviens-toi de ce paysage de minuit de basalte et de granit

0ù détachée du ciel une chevelure rayonnante s’abattit sur tes épaules

Quelle rayonnante chevelure de sillage et de lumière

Ce n’est pas en vain que tremblent dans la nuit les robes de soie

Elles échouent sur les rivages venant des profondeurs

Vestiges d’amours et de rivages où l’anémone refuse de s’effeuiller

De céder à la volonté des flots et des destins végétaux

À petits pas la solitaire gagne alors un refuge de haut parage

Et dit qu’il est mille regrets à l’horloge

Non ce n’est pas en vain que palpitent ces robes mouillées

Le sel s’y cristallise en fleurs de givre

Vidées des corps des amoureuses

Et des mains qui les enlaçaient

Elles s’enfuient des gouffres tubéreuses

Laissant aux mains malhabiles qui les laçaient

Les cuirasses d’acier et les corsets de satin

N’ont elles pas senti la rayonnante chevelure d’astres

Qui par une nuit de rosée tomba en cataractes sur tes épaules

Je l’ai vue tomber

Tu te transfiguras

Reviendras-tu jamais des ténèbres

Nue et plus triomphante au retour de ton voyage

Que l’enveloppe scellée par cinq plaies de cire sanglante

Ô les mille regrets n’en finiront jamais

D’occuper cette horloge dans la clairière voisine

Tes cheveux de sargasse se perdent

Dans la plaine immense des rendez-vous manqués
Sans bruit au port désert arrivent les rameurs

Qui donc pourrait te voir toi l’amante et la mère

Incliner à minuit sur le front du dormeur

L’anémone du soir fleurie sous tes paupières
Baiser sa bouche close et baiser ses yeux clos

Incliner sur son front l’immense chevelure

Bérénice de l’ombre ah ! retourne à tes flots

Sirène avant que l’aube ouvre ses déchirures
Une steppe naîtra de l’écume atlantique

Du clair de lune et de la neige et du charbon

où nous emportera la licorne magique

Vers l’anémone éclose au sein des tourbillons
Tempête de suie nuage en forme de cheval

Ah malheur ! Sacré nom de Dieu ! La nuit naufrage

La nuit ? Voici sonner les grelots ! Carnaval

Ferme l’œil ! En vérité le bel équipage
Et dans ce ciel suintant des barriques des docks

Soudain brusquement s’interrompent les rafales

Quand la sirène avec l’aurore atteint les rocs

L’anémone du ciel est la fleur triomphale
C’est elle qui dresse au-dessus des volcans

Jette une lueur blafarde à travers la campagne

C’est l’aile du vautour le cri du pélican

C’est le plan d’évasion qui fait sortir du bagne
C’est le reflet qui tremble aux vitres des maisons

Le sang coagulé sur les draps mortuaires

C’est un voile de deuil pourri sur le gazon

C’est la robe de bal découpée dans un suaire
C’est l’anathème et l’insulte et le juron

C’est le tombeau violé les morts à la voirie

La vérole promise à trois générations

Et c’est le vitriol jeté sur les soieries
C’est le bordel du Christ le tonnerre de Brest

C’est le crachat le geste obscène vers la vierge

C’est un peuple nouveau apparaissant à l’est

C’est le poignard le poison ce sont les verges
C’est l’inverti qui se soumet et s’agenouille

Le masochiste qui se livre au martinet

Le scatophage hideux au masque de gargouille

Et la putain furonculeuse aux yeux punais
C’est l’étreinte écœurante avec la femme à barbe

C’est le ciel reflété par un œil de lépreux

C’est le châtré qui se dénude sous les arbres

Et l’amateur d’urine au sourire visqueux
C’est l’empire des sens anémone l’ivresse

Et le sulfure et la saveur d’un sang chéri

La légitimité de toutes les caresses

Et la mort délicieuse entre des bras flétris
Pluie d’étoiles tombez parmi les chevelures

Je veux un ciel tout nu sur un globe désert

où des brouillards mettront une robe de bure

aux mortes adorées pourrissant hors de terre
Adieu déjà parmi les heures de porcelaine

Regardez le jour noircit au feu qui s’allume dans l’âtre

Regardez encore s’éloigner les herbes vivantes

Et les femmes effeuillant 1a marguerite du silence

Adieu dans la boue noire des gares

Dans les empreintes de mains sur les murs

Chaque fois qu’une marche d’escalier s’écroule un timide enfant paraît à la fenêtre mansardée

Ce n’est plus dit-il le temps des parcs feuillus

J’écrase sans cesse des larves sous mes pas

Adieu dans le claquement des voiles

Adieu dans le bruit monotone des moteurs

Adieu ô papillons écrasés dans les portes

Adieu vêtements souillés par les jours à trotte-menu
Perdus à jamais dans les ombres des corridors

Nous t’appelons du fond des échos de la terre,

Sinistre bienfaiteur anémone de lumière et d’or

Et que brisé en mille volutes de mercure

Éclate en braises nouvelles à jamais incandescentes

L’amour miroir qui sept ans fleurit dans ses fêlures

Et cire l’escalier de la sinistre descente

Abîme nous t’appelons du fond des échos de la terre

Maîtresse généreuse de la lumière de l’or et de la chute

Dans l’écume de la mort et celle des Finistères

Balançant le corps souple des amoureuses

Dans les courants marqués d’initiales illisibles

Maîtresse sinistre et bienfaisante de la perte éternelle

Ange d’anthracite et de bitume

Claire profondeur des rades mythologie des tempêtes

eau purulente des fleuves eau lustrale des pluies et des rosées

Créature sanglante et végétale des marées
Du marteau sur l’enclume au couteau de l’assassin

Tout ce que tu brises est étoile et diamant

Ange d’anthracite et de bitume

Éclat du noir orfraie des vitrines

Des fumées lourdes te pavoisent quand tu poses les pieds

Sur les cristaux de neige qui recouvrent les toits
Haletant de mille journaux flambant après une nuit d’encre fraîche

Les grands mannequins écorchés par l’orage

Nous montrent ce chemin par où nul n’est venu
Où donc est l’oreiller pour mon front fatigué

Où donc sont les baisers où donc sont les caresses

Pour consoler un cœur qui s’est trop prodigué

où donc est mon enfant ma fleur et ma détresse
Me pardonnant si des brouillards bandent mes yeux

Si j’ai l’air d’être ailleurs si j’ai l’air un autre

Me pardonnant de croire au noir au merveilleux

D’avoir des souvenirs qui ne soient pas les nôtres
Pardonnant mon passé mon cœur mes cicatrices

D’avoir parcouru seul d’émouvantes contrées

D’avoir été tenté par des voix tentatrices

Et de ne pas l’avoir plus vite rencontrée
Saurait-elle oublier mes rêves d’autrefois

Les fortunes perdues et les larmes versées

L’étoile sans merci brillant au fond des bois

Et les désirs meurtris en des nuits insensées
Et ces phrases tordues comme notre amour même

Et que je murmurais lorsque minuit blafard

Posait ses maigres doigts sur des visages blêmes

Séchant les yeux mouillés et barbouillant les fards
Dans ces temps-là le ciel était lourd de ténèbres

Le sonore minuit conduisait vers mon lit

Des visiteuses sans pitié et plus funèbre

Que la mort l’anémone évoquait la folie
Les fleurs qui s’effeuillaient sur les fruits de l’automne

Laissèrent leurs parfums aux fleurs des compotiers

Et sur le fût tronqué des anciennes colonnes

Le sel des vents marins mit des lueurs de glaciers
Et longtemps ces parfums orgueil des porcelaines

Flotteront dans la paix des salles à manger

Et les cristaux de sel brilleront dans la laine

Des grands manteaux flottants que portent les bergers
Mes baisers rejoindront les larmes qui vont naître

Ils rejoindront la solitude sans pitié

Les vents marins soufflant sur les chaumes sans maîtres

Et les parfums mourants au fond des compotiers
Je suis marqué par mes amours et pour la vie

Comme un cheval sauvage échappé aux gauchos

Qui retrouvant la liberté de la prairie

Montre aux juments ses poils brûlés par le fer chaud
Tandis qu’au large avec de grands gestes virils

La sirène chantant vers un ciel de carbone

au milieu des récifs éventreurs de barils,

au cœur des tourbillons fait surgir l’anémone.
1929

Un Rêve Des Jours Passés

J’aime Youki — avant de la connaître je l’aimais déjà —

Je l’attendais — Je la cherchais — Je l’aimerai toujours —

Elle est ma fille — Elle est ma femme — Je suis le mieux aimé —

Elle est la seule aimée — Nous serons réunis bientôt —

mon enfant — ma chérie — ma fille — ma douleur — ma paix —

ma joie — mon luxe — mon trésor.
13 novembre 1932

Soir

Jadis un cœur battait dans cette poitrine

Il ne battait que pour elle

Le cœur bat toujours mais on ne sait plus pourquoi
Celui-là a clos ses lèvres à jamais

Il ne dit plus Il ne dira jamais plus

le mot amour
Peut-être le cœur bat-il toujours pour elle

Il bat sûrement encore pour elle

Mais il bat dans le silence
Ce doit être une triste nuit

Que la nuit de celui-là

Qui écoute battre son cœur
Il l’écoute il bat comme aux grands jours

Comme aux jours délicieux

Comme aux jours d’illusion
Mais l’amour n’a plus le droit de se révéler

Par la parole de ce veilleur acharné

Obstiné à aimer et à souffrir
Et si elle aussi a un cœur

Un soir elle viendra à pas de loup

Fermer ces yeux qui fixent son image dans l’obscurité
Et mettre sur le silence de cet amour

Le silence immense et sifflant du sommeil

Mais alors elle apparaîtra dans un rêve

Et tout sera à recommencer.