Rêves

En 1916
 » Je suis transformé en chiffre. Je tombe dans un puits qui est en même temps une feuille de papier, en passant équation à une autre avec le désespoir de m’éloigner de plus en plus de la lumière du jour et paysage qui est le château de Ferrières (Seine-et-Marne) vu de la voie du chemin de fer de l’est.  »
Durant 1918-1919
 » Je suis couché et me vois tel que je suis en réalité. L’électricité est allumée. La porte de mon armoire à glace s’ouvre d’elle-même. Je vois les livres qu’elle renferme. Sur un rayon se trouve un coupe-papier de cuivre (il y est aussi dans la réalité) ayant la forme d’un yatagan. Il se dresse sur l’extrêmité de la lame, reste en équilibre instable durant un instant puis se recouche lentement sur le rayon. La porte se referme. L’électricité s’éteint.  »
En août 1922
 » Je suis couché et me vois tel que je suis en réalité. André Breton entre dans ma chambre, le Journal officiel à la main. « Cher ami, me dit-il, j’ai le plaisir de vous annoncer votre promotion au grade de sergent-major », puis il fait demi-tour et s’en va. « 

Sur La Route

Sur la route parfois on rencontre des vignes

Dont les raisins mûris sont à portée de main

qu’ils sont bons ! Et partons où serons-nous demain ?

Car la feuille ressemble à la main par les lignes.
Mais chérissons le vin où se lisent les signes

sacrés de la jeunesse et des désirs humains

Le verre est bu, partons reprenons le chemin

qui naît au chant du coq et meurt au chant du cygne
Il reste cependant l’empreinte de nos verres

sur la nappe tracée. Aux mains des lavandières

La tache partira bientôt au fil de l’eau.
Ainsi vont les serments belle fille qui chantes

Pour trinquer à plaisir en l’honneur des méchantes

Remplissez notre verre aux bondes des tonneaux.

Sur Les Tempes Le Père A Deux Virgules

Sur les tempes le père a deux virgules

Il sait jouer du clairon

Vous pourrez lire son nom

sur les murs des cellules

des casernes d’Afrique
Pour exciter les mâles

après dîner dans les rues transversales

La mère

rattache sa jarretière
La fille est bonne a tout faire

à tout faire chez un vieux monsieur
Et maquillé le fils dans les bars clandestins

à l’entour de la Madeleine

du soir au petit matin

erre comme une âme en peine.

Rrose Sélavy

1. Dans un temple en stuc de pomme le pasteur distillait le suc des psaumes.
2. Rrose Sélavy demande si les Fleurs du Mal ont modifié les mœurs du phalle : qu’en pense Omphale ?
3. Voyageurs, portez des plumes de paon aux filles de Pampelune.
4. La solution d’un sage est-elle la pollution d’un page ?
5. Je vous aime, ô beaux hommes vêtus d’opossum.
Question aux astronomes :

6. Rrose Sélavy inscrira-t-elle longtemps au cadran des astres le cadastre des ans ?
7. Ô mon crâne, étoile de nacre qui s’étiole.
8. Au pays de Rrose Sélavy on aime les fous et les loups sans foi ni loi.
9. Suivrez-vous Rrose Sélavy au pays des nombres décimaux où il n’y a décombres ni maux ?
10. Rrose Sélavy se demande si la mort des saisons fait tomber un sort sur les maisons.
11. Passez-moi mon arc berbère dit le monarque barbare.
12. Les planètes tonnantes dans le ciel effrayent les cailles amoureuses des plantes étonnantes aux feuilles d’écaille cultivées par Rrose Sélavy.
13. Rrose Sélavy connaît bien le marchand du sel.
Épitaphe :

14. Ne tourmentez plus Rrose Sélavy, car mon génie est énigme. Caron ne le déchiffre pas.
15. Perdue sur la mer sans fin, Rrose Sélavy mangera-t-elle du fer après avoir mangé ses mains ?
16. Aragon recueille in extremis l’âme d’Aramis sur un lit d’estragon.
17. André Breton ne s’habille pas en mage pour combattre l’image de l’hydre du tonnerre qui brame sur un mode amer.
18. Francis Picabia l’ami des castors

Fut trop franc d’être un jour picador

À Cassis en ses habits d’or.
19. Rrose Sélavy voudrait bien savoir si l’amour, cette colle à mouches, rend plus dures les molles couches.
20. Pourquoi votre incarnat est-il devenu si terne, petite fille, dans cet internat où votre œil se cerna ?
21. Au virage de la course au rivage, voici le secours de Rrose Sélavy.
22. Rrose Sélavy peut revêtir la bure du bagne, elle a une monture qui franchit les montagnes.
23. Rrose Sélavy décerne la palme sans l’éclat du martyre à Lakmé bergère en Beauce figée dans le calme plat du métal appelé beauté.
24. Croyez-vous que Rrose Sélavy connaisse ces jeux de fous qui mettent le feu aux joues ?
25. Rrose Sélavy, c’est peut-être aussi ce jeune apache qui de la paume de sa main colle un pain a sa môme.
26. Est-ce que la caresse des putains excuse la paresse des culs teints ?
27. Le temps est un aigle agile dans un temple.
28. Qu’arrivera-t-il si Rrose Sélavy, un soir de Noël, s’en va vers le piège de la neige et du pôle ?
29. Ah ! meurs, amour !
30. Quel hasard me fera découvrir entre mille l’ami plus fugitif que le lézard ?
31. Un prêtre de Savoie déclare que le déchet des calices est marqué du cachet des délices : met-il de la malice dans ce match entre le ciel et lui ?
32. Voici le cratère où le Missouri prend sa source et la cour de Sara son mystère.
33. Nomades qui partez vers le nord, ne vous arrêtez pas au port pour vendre vos pommades.
34. Dans le sommeil de Rrose Sélavy il y a un nain sorti d’un puits qui vient manger son pain, la nuit.
35. Si le silence est d’or, Rrose Sélavy abaisse ses cils et s’endort.
36. Debout sur la carène, le poète cherche une rime et croyez-vous, que Rrose Sélavy soit la reine du crime ?
37. Au temps où les caravelles accostaient La Havane, les caravanes traversaient-elles Laval ?
Question d’Orient :

38. À Sainte Sophie, sur un siège de liège, s’assied la folie.
39. Rrose Sélavy propose que la pourriture des passions devienne la nourriture des nations.
40. Quelle est donc cette marée sans cause dont l’onde amère inonde l’âme acérée de Rrose ?
41. Benjamin Péret ne prend jamais qu’un bain par an.
42. Paul Éluard : le poète élu des draps.
Épitaphe pour Apollinaire :

43. Pleurez de nénies, géants et génies, au seuil du néant.
44. Amoureux voyageurs sur la carte du tendre, pourquoi nourrir vos nuits d’une tarte de cendre ?
Martyre de saint Sébastien :

45. Mieux que ses seins, ses bas se tiennent.
46. Rrose Sélavy a visité l’archipel où la reine Irène-sur-les-Flots de sa rame de frêne gouverne ses îlots.
47. From Everest mountain I am falling down to your feet for ever, Mrs. Everling.
48. André Breton serait-il déjà condamné à la tâche de tondre en enfer des chats d’ambre et de jade ?
49. Rrose Sélavy vous engage à ne pas prendre les verrues des seins pour les vertus des saintes.
50. Rrose Sélavy n’est pas persuadée que la culture du moi puisse amener la moiteur du cul.
51. Rrose Sélavy s’étonne que de la contagion des reliques soit née de la religion catholique.
52. Possédé d’un amour sans frein, le prêtre savoyard jette aux rocs son froc pour soulager ses reins.
Devise de Rrose Sélavy

53. Plus que poli pour être honnête

Plus que poète pour être honni.
54. Oubliez les paraboles absurdes pour écouter de Rrose Sélavy les sourdes paroles.
Épiphanie :

55. Dans la nuit fade les rêves accostent à la rade pour décharger les fèves.
56. Au paradis des diamants les carats sont des amants et la spirale est en cristal.
57. Les pommes de Rome ont pour les pages la saveur de la rage qu’y imprimèrent les dents des Mores.
58. Lancez les fusées, les races à faces rusées sont usées !
59. Rrose Sélavy proclame que le miel de sa cervelle est la merveille qui aigrit le fiel du ciel.
60. Aux agapes de Rrose Sélavy on mange du pâté de pape dans une sauce couleur d’agate.
61. Apprenez que la geste célèbre de Rrose Sélavy est inscrite dans l’algèbre céleste.
62. Habitants de Sodome, au feu du ciel préférez le fiel de la queue.
63. Tenez bien la rampe, rois et lois qui descendez à la cave sans lampe.
64. Morts férus de morale, votre tribu attend-elle toujours un tribunal ?
65. Rrose Sélavy affirme que la couleur des nègres est due au tropique du cancer.
66. Beaux corps sur les billards, vous serez peaux sur les corbillards !
67. Du palais des morts les malaises s’en vont par toutes les portes.
68. Rocambole de son cor provoque le carnage, puis carambole du haut d’un roc et s’échappe à la nage.
69. De cirrhose du foie meurt la foi du désir de Rrose.
70. Amants tuberculeux, ayez des avantages phtisiques.
71. Rrose Sélavy au seuil des cieux porte le deuil des dieux.
72. Les orages ont pu passer sur Rrose Sélavy, c’est sans rage qu’elle atteint l’âge des oranges.
73. Ce que Baron aime, c’est le bâillon sur l’arme !
74. Les idées de Morise s’irisent d’un charme démodé.
75. Simone dans le silence provoque le heurt des lances des démones.
76. Les yeux des folles sont sans fard. Elles naviguent dans des yoles, sur le feu, pendant des yards, pendant des yards.
77. Le mépris des chansons ouvre la prison des méchants.
78. Le plaisir des morts, c’est de moisir à plat.
79. Aimez, ô gens, Janine, la fleur d’hémérocalle est si câline.
80. Sur quel pôle la banquise brise-t-elle le bateau des poètes en mille miettes ?
81. Rrose Sélavy sait bien que le démon du remords ne peut mordre le monde.
82. Rrose Sélavy nous révèle que le râle du monde est la ruse des rois mâles emportés par la ronde de la muse des mois.
Dictionnaire La Rrose :

83. Latinité — Les cinq nations latines.

La Trinité — L’émanation des latrines.
84. Nul ne connaîtrait la magie des boules sans la bougie des mâles.
85. Dans un lac d’eau minérale Rrose Sélavy a noyé la câline morale.
86. Rrose Sélavy glisse le cœur de Jésus dans le jeu des Crésus.
Conseil aux catholiques :

87. Attendez sagement le jour de la foi où la mort vous fera jouir de la faux.
88. Au fond d’une mine Rrose Sélavy prépare la fin du monde.
89. La jolie sœur disait :  » Mon droit d’aînesse pour ton doigt, Ernest.  »
90. Cravan se hâte sur la rive et sa cravate joue dans le vent.
91. Dans le ton rogue de Vaché il y avait des paroles qui se brisaient comme les vagues sur les rochers.
92. Faites l’Aumône aux riches, puis sculptez dans la roche le simulacre de Simone.
Question :

93. Cancer mystique, chanteras-tu longtemps ton cantique au mystère ?
Réponse :

94. Ignores-tu que ta misère se pare comme une reine de la traîne de ce mystère ?
95. La mort dans les flots est-elle le dernier mot des forts ?
96. L’acte des sexes est l’axe des sectes.
97. Le suaire et les ténèbres du globe sont plus suaves que la gloire.
98. Frontières qui serpentez sur les cimes, vous n’entourez pas les cimetières abrités par nos fronts.
99. Les caresses de demain nous révéleront-elles le carmin des déesses ?
100. Le parfum des déesses berce la paresse des défunts.
101. La milice des déesses se préoccupe peu des délices de la messe.
102. À son trapèze Rrose Sélavy apaise la détresse des déesses.
103. Les vestales de la Poésie vous prennent-elles pour des vessies, ô Pétales !
104. Images de l’amour, poissons, vos baisers sans poison me feront-ils baisser les yeux ?
105. Dans le pays de Rrose Sélavy les mâles font la guerre sur la mer. Les femelles ont la gale.
106. À tout miché, pesez Ricord.
107. Mots, êtes-vous des mythes et pareils aux myrtes des morts ?
108. L’argot de Rrose Sélavy, n’est-ce pas l’art de transformer en cigognes les cygnes ?
109. Les lois de nos désirs sont des dés sans loisir.
110. Héritiers impatients, conduisez vos ascendants à la chambre des tonnerres.
111. Je vis où tu vis, voyou dont le visage est le charme des voyages.
112. Phalange des anges, aux angélus préférez les phallus.
113. Connaissez-vous la jolie faune de la folie ? — Elle est jaune.
114. Votre sang charrie-t-il des grelots au gré de vos sanglots ?
115. La piété dans le dogme consiste-t-elle à prendre les dogues en pitié ?
116. Le char de la chair ira-t-il loin sur ce chemin si long ?
117. Qu’en pensent les cocus ?

Recette culinaire : plutôt que Madeleine l’apotrophage, femmes ! imitez la vierge cornivore.
118. Corbeaux qui déchiquetez le flanc des beaux corps quand éteindrez-vous les flambeaux ?
119. Prométhée moi l’amour !
120. Ô ris cocher des flots ! Auric, hochet des flots au ricochet des flots.
121. L’espèce folles aime les fioles et les pièces fausses.
Définition de la poésie pour :

122. Louis Aragon : À la margelle des âmes écoutez les gammes jouer à la marelle.
123. Benjamin Péret : Le ventre de chair est un centre de vair.
124. Tristan Tzara :

Quel plus grand outrage à la terre qu’un ouvrage de

{ verre }

{ vers } ? Qu’en dis-tu, ver de terre ?
125. Max Ernst : La boule rouge bouge et roule.
126. Max Morise : À figue dolente, digue affolante.
127. Georges Auric : La portée des muses, n’est-ce pas la mort duvetée derrière la porte des musées ?
128. Philippe Soupault : Les oies et les zébus sont les rois de ce rébus.
129. Roger Vitrac : Il ne faut pas prendre le halo de la lune à l’eau pour le chant  » allô  » des poètes comme la lune.
130. Georges Limbour : Pour les Normands le Nord ment.
131. Francis Picabia : Les chiffres de bronze ne sont-ils que des bonzes de chiffes : j’ai tué l’autre prêtre, êtes-vous prête, Rrose Sélavy ?
132. Marcel Duchamp : Sur le chemin, il y avait un bœuf bleu près d’un banc blanc. Expliquez-moi la raison des gants blancs, maintenant ?
133. G. de Chirico : Vingt fois sur le métier remettez votre outrage.
134. Quand donc appellerez-vous Prétéritions, Paul Éluard, les Répétitions ?
135. Ô laps des sens, gage des années aux pensées sans langage.
136. Fleuves! portez au Mont-de-Piété les miettes de pont.
137. Les joues des fées se brûlent aux feux de joies.
138. Le mystère est l’hystérie des mortes sous les orties.
139. Dans le silence des cimes, Rrose Sélavy regarde en riant la science qui lime.
140. Nos peines sont des peignes de givre dans des cheveux ivres.
141. Femmes ! faux chevaux sous vos cheveux de feu.
142. Dites les transes de la confusion et non pas les contusions de la France.
143. De quelle plaine les reines de platine monteront-elles dans nos rétines ?
144. La peur, c’est une hanche pure sous un granit ingrat.
145. Les menteurs et les rhéteurs perdent leurs manches dans le vent rêche quand les regarde Man Ray.
146. Si vous avez des peines de cœur, amoureux, n’ayez plus peur de la Seine.
147. À cœur payant un rien vaut cible.
148. Plus fait violeur que doux sens.
149. Jeux de mots jets mous.
150. Aimable souvent est sable mouvant.
L’auteur regrette ici de ne pouvoir citer le nom de l’initiateur à Rrose Sélavy sans se désobliger. Les esprits curieux pourront le déchiffrer au n°13.

Sur Soi-même

Fer, anémone, drap.

Fer de lance perce l’anémone qui saigne sur le drap.

Fer teinté du sang des anémones, blancheur des draps.

Un fer au cœur, une anémone à la blessure, un drap pour linceul.

Fer, anémone, drap.

Et ce drap rougi d’un sang d’anémone flotte à la hampe du fer

Et le drap essuie le fer qui trancha l’anémone.

Jette l’anémone flétrie !

Restent le fer et le drap.

Jette le fer rouillé !

Reste le drap.

Reste le drap qui pourrira plus longtemps que le cadavre qu’il enveloppe.

Reste le drap qui ne laissera pas de squelette.

Jette le drap !

Reprends le fer !

Cueille l’anémone !

La chair autour du fer de ton squelette :

Ton corps,

Drapeau rouge replié.

Rue Aubry-le-boucher (en Démolition)

Rue Aubry-le-Boucher on peut te foutre en l’air,

Bouziller tes tapins, tes tôles et tes crèches

Où se faisaient trancher des sœurs comaco blèches

Portant bavette en deuil sous des nichons riders.
On peut te maquiller de béton et de fer

On peut virer ton blaze et dégommer ta dèche

Ton casier judiciaire aura toujours en flèche

Liabeuf qui fit risette un matin à Deibler.
À Sorgue, aux Innocents, les esgourdes m’en tintent.

Son fantôme poursuit les flics. Il les esquinte.

Par vanne ils l’ont donné, sapé, guillotiné
Mais il décarre, malgré eux. Il court la belle,

Laissant en rade indics, roussins et hirondelles,

Que de sa lame Aubry tatoue au raisiné.

Terre

Un jour après un jour,

Une vague après une vague.

Où vas-tu ? Où allez-vous ?

Terre meurtrie par tant d’hommes errants !

Terre enrichie par les cadavres de tant d’hommes.

Mais la terre c’est nous,

Nous ne sommes pas sur elle

Mais en elle depuis toujours.

Saisons

Le jour est à sa place et coule à fond de temps,

À moins que l’être monte à travers des espaces

Superposés dans la mémoire et délestant

La cervelle et le cœur de souvenirs tenaces.
Étés, puissants étés, votre nom même passe,

Être et avoir été, passe-temps et printemps,

Il passe, il est passé comme une eau jamais lasse,

Sans cicatrices, sans témoins et sans étangs.
Saisons, vous chérissez du moins le grain de blé

Qui doit germer aux jours de dégel et la clé

Pour ouvrir aux départs les portes charretières.
Les astres dans le ciel par vous sont rassemblés,

L’an va bientôt finir et des pas accablés

Traînent sur les chemins ramenant aux frontières.

1942

Tes Amants Et Maîtresses

À Janine
On n’inscrit pas d’initiales à la craie

dans la forêt blanche de l’amour.

Un éternel faucheur efface les tableaux noirs des calculateurs

ville de gélatine complaisante aux araignées tu trembles à ma voix

La fumée tient une grande place dans ma vie.

Et quelque tigre féroce a décalqué

sur ma poitrine le reflet de ses yeux jaunes.

Une enceinte de tabac et d’iris

Voilà la forteresse

du tribunal de la

rivière où voltigent

cent poissons.

Si Belles Soyez-vous

Si belles soyez-vous

Avec vos yeux de lacs et de lacs et de flammes

avec vos yeux de piège à loup

avec vos yeux couleur de nuit de jour d’aube et de marjolaine
Si belles soyez-vous

avec vos dents acérées et mordant ferme et jusqu’au sang

avec vos dents de mer profonde et étincelantes

avec vos dents avec vos dents blanches
Si belles soyez-vous

avec vos lèvres à baisers toujours prêts

avec vos lèvres de silence et de tumulte et douceur et cruauté

avec vos lèvres trop habiles et parfois trop pressées
Si belles soyez-vous

avec vos seins de blessures et d’éphémère perfection

avec vos seins de consolation

avec vos seins qu’on tient entre les mains comme un fruit
Si belles soyez-vous

avec vos cheveux et votre ventre

avec votre ventre élastique et rond

avec vos cheveux drus et sentant fort votre parfum naturel
Si belles soyez-vous

avec vos reins avec vos fesses froides

avec vos omoplates faciles à griffer

avec votre cou dont on ferait si bon marché
Si belles soyez-vous

avec votre sexe savoureux et autonome

avec votre sexe admirable

avec votre sexe fantasque comme vous et sanglant comme votre cœur
Si belles soyez-vous

Je ne vous aimerai pas

Si belles soyez-vous
Je me révolte enfin contre tant de servitude

J’ai aimé la plus belle et quand elle fut morte

Une plus belle encore qui lui ressemblait comme une sœur

Je brise mes liens

Je tends mes regards vers la lumière de ce matin

à l’aube au moment de dormir

quand s’ouvrent de nouveau les anciennes blessures

quand ça gueule d’absence et de solitude
Et voilà que le matin me semble doux

matin familier matin calme malgré pluie et bourrasque

matin de bon bain et de cœur neuf
Mon nouveau cœur est plus dur que le fer

et moins cruel que votre cœur tendre

je n’aimerai je ne veux plus aimer
Claquez comme de grands drapeaux déchiquetés

vautours abrutis de blizzards et de simoun

éparpillez-vous dans les tempêtes

oiseaux de charogne oiseaux oiseaux d’amour
Et qu’importe quand bien même j’aimerais

il ne saurait être question que de la même

et quand bien même je l’aimerais encore

qu’il n’en soit plus question
Cuirassé par cet amour brûlant comme un appareil de torture

protégé par lui

plus question de vous les autres

les déserts nous sépareront

les étoiles aussi

je sais d’où viennent les unes

où s’enfoncent les autres
Je sais quelle réponse il faut faire

aux paroles admirables que vous prononcez

et qu’elle prononce

entre minuit et trois heures du matin
Son cœur était plus vierge que les forêts de loin d’ici

Thomas L’imposteur

Pamphlet collectif contre André Breton, 1930
Les hommes de l’avenir, si le cœur leur dit encore de faire tourner les tables, verront parfois se dresser, hors des reliefs de gâteaux, de sauces figées et de viandes faisandées, un fantôme visqueux qui dira :
Je puis vous dire honnêtement, aujourd’hui, de m’écouter.
Jadis j’ai menti, j’ai trompé mes amis, j’ai escroqué au sentiment, j’ai pratiqué le vol à l’esbroufe de l’affection et de l’estime.
Vous avez déjà deviné que j’étais André Breton.
Je me suis repu de la viande des cadavres : Vaché, Rigaut et Nadja que je disais aimer. Crevel, sur la mort de qui je comptais bien pour me servir, m’a enterré de ses propres mains et a fienté, avec justice et tranquillité, sur ma charogne et ma mémoire.
Je haïssais la pédérastie car je n’étais qu’un gros truqueur.
Je me croyais Dieu.
En attendant de composer mon propre credo je dressais une nouvelle idole, celle de Lautréamont !
Mais il me foudroya lui-même et les jeunes hommes, révoltés contre la divinité, le remirent au noble rang des hommes et me fessèrent honteusement.
Je devenais gâteux. J’écrivais des phrases imbéciles comme celle-ci :
 » Depuis lors Desnos grandement desservi dans ce domaine par les puissances mêmes qui l’avaient quelque temps soulevé et dont il paraît ignorer encore qu’elles étaient les puissances de ténèbres s’avisa malheureusement d’agir sur le plan réel où il n’était qu’un homme plus seul et plus pauvre qu’un autre comme ceux qui ont vu, je dis : vu ce que les autres craignent de voir et qui, plutôt qu’à vivre ce qui est sont condamnés à vivre ce qui  » fut  » et ce qui  » sera « .  »
Au comble de la vanité, j’en arrivai à cracher sur le fantôme d’Edgar Poe sous un prétexte inventé.
Ce crachat retomba sur ma figure sous forme de pluie de feu. Je l’avais qualifié de policier et le policier c’était moi.
Je simulai tout : l’amour, la poésie, le goût de la révolution
Je dispensais ma propre pourriture et mon meilleur ami, mon semblable, mon frère, j’ai dit Jean Cocteau, m’aidait à tout châtrer, à tout entraver, à tout stériliser. Je fis mine de me consacrer à l’occultisme : ce fut une belle rigolade chez les puissances de Ténèbres.
C’est pour cela que mon fantôme assume l’apparence d’un clown.
J’eus un ami sincère : Robert Desnos. Je le trompai. Je lui mentis, je lui donnai faussement ma parole d’honneur.
Fort de ma crapulerie j’eus l’audace de lui demander pardon. Car j’étais un jésuite de première force. Mais tant d’impudence me perdit et ce sincère mais orgueilleux ami m’abandonna et démasqua mon âme de limace.
Je vivais grassement cependant. La vente des tableaux alimentait l’écuelle à chien dans laquelle je prenais mes repas.
Voilà ce que dira le fantôme puant d’André Breton.
Et la dernière vanité de ce fantôme sera de puer éternellement parmi les puanteurs du paradis promis à la prochaine et sûre conversion du faisan André Breton.
Écrit à Paris avec la joie certaine d’accomplir une tâche indispensable.

Si Tu Chantes La Marseillaise

À Benjamin Péret
Si tu chantes La Marseillaise

pourquoi faut-il qu’il te déplaise

de la chanter sur l’air de complainte sensible

de tel petit navire au mousse comestible.
Calligraphie les factures

et vérifie les additions,

tu marieras des rimes après la fermeture

et des alexandrins pendant tes ablutions
Métro — chemin de fer de ceinture.

Faits divers table de nuit —

Bougie — réveil matin —

Une fois par mois cinq francs aux putains —

chaque soir à sept heures le potage attendu —
LES MANUSCRITS NON INSÉRÉS NE SERONT PAS RENDUS

Tout Ce Qu’on Voit Est D’or

Corsaire Sanglot revêt son costume bien connu des rues bruyantes et des trottoirs de bitume. La vie peut continuer s’il lui plaît dans Paris et dans le monde, une voix caressante lui a indiqué son chemin. Celui-ci le conduit aux Tuileries où il rencontre Louise Lame. Il est de ces coïncidences qui, sans émouvoir les paysages, ont cependant plus d’importance que les digues et les phares, que la paix des frontières et le calme de la nature dans les solitudes désertiques à l’heure où passent les explorateurs. Il importe peu de savoir quels furent les préambules de la conversation du héros avec l’héroïne. Il leur fallait des fauves en amour, de taille a résister à leurs crocs et à leurs griffes. Les gardiens des Tuileries virent ce couple extraordinaire parler avec animation puis s’éloigner par la rue du Mont-Thabor. Une chambre d’hôtel leur donna asile. C’était le lieu poétique où le pot à eau prend l’importance d’un récif au bord d’une côte échevelée, où l’ampoule électrique est plus sinistre que trois sapins au milieu de champs vert émeraude un dimanche après-midi, où la glace mobilise des personnages menaçants et autonomes. Mobiliers des chambres d’hôtel méconnus par les copistes surannés, mobiliers évoquateurs de crime ! Jack l’éventreur avait en présence de celui-ci exécuté l’un de ces magnifiques forfaits grâce auxquels l’amour rappelle de temps à autre aux humains qu’il n’est pas du domaine de la plaisanterie. Mobilier magnifique. Le pot à eau blanc, la cuvette et la table de toilette se souvenaient en silence du liquide rouge qui les avaient rendus respectables. Des journalistes avaient publié la photographie de ces accessoires modestes promus au rôle de paysages dont je parlais tout à l’heure. Il leur avait fallu figurer à la Cour d’assises parmi les pièces à conviction. Singulier tribunal ! Jack l’éventreur n’avait jamais pu être atteint et le box des accusés était vide. Les juges avaient été nommés parmi les plus vieux aveugles de Paris. La tribune des journalistes regorgeait de monde. Et le public au fond, maintenu par une haie de gardes municipaux, était un ramassis de bourgeois pansus. Sur tous ces gens silencieux planait un vol de mouches bourdonnantes. Le procès dura huit jours et huit nuits et, à l’issue, quand un verdict de miracle eut été prononcé contre l’assassin inconnu, le pot à eau, la cuvette et la table de toilette avec le petit plat à savon où subsistait encore une savonnette rose regagnèrent la chambre marquée par le passage d’un être surnaturel.
Louise Lame et Corsaire Sanglot considérèrent avec respect, eux qui n’avaient que peu de choses à respecter en raison de leur valeur morale, ces reliefs d’une aventure qui aurait pu être la leur. Puis, après une lutte de regards, ils se déshabillèrent. Quand ils furent nus, Corsaire Sanglot s’allongea en travers sur le lit, de façon que ses pieds touchassent encore le sol, et Louise Lame s’agenouilla devant lui.
Baiser magistral des bouches ennemies. La reproduction est le propre de l’espèce, mais l’amour est le propre de l’individu. Je vous salue bien bas baisers de la chair. Moi aussi j’ai plongé ma tête dans les ténèbres des cuisses. Louise Lame étreignait étroitement son bel amant. Son œil guettait sur le visage l’effet de la conjonction de sa langue avec la chair. C’est là un rite mystérieux, le plus beau peut-être. Quand la respiration de Corsaire Sanglot se fit haletante, Louise Lame devint plus resplendissante que le mâle.
Le regard de celui-ci errait dans la pièce. Il s’arrêta enfin sur un éphéméride. Celui-ci avait été oublié par un comptable narquois partagé entre le désir d’oublier et celui de mesurer le temps machinalement et sans penser à la stupidité que sous-entend une pareille prétention.
D’ailleurs, le Corsaire Sanglot connaissait bien la date où était arrêté ce calendrier. Tous les ans il était amené à lire le même fait divers vieux d’un demi-siècle et cependant évocateur de la même fièvre C’était même le seul jour où il ait jamais lu la feuille de papier mince et tous les ans, fatalement, il était amené a le faire.
Et la pensée de Corsaire Sanglot suivait une piste au cœur d’une forêt vierge.
Il arriva dans une ville de chercheurs d’or. Dans un bal dansait une Espagnole vêtue de façon excitante. Il la suivit dans une chambre soupentée où l’écho des querelles et de l’orchestre arrivait assourdi. Il la déshabilla lui-même, mettant à détacher chaque vêtement une lenteur sage et fertile en émotion. Le lit fut alors le lieu d’un combat sauvage, il la mordit, elle se débattit, cria et l’amant de la danseuse, un redoutable sang-mêlé, heurta à la porte.
Ce fut alors un siège sans merci. Des balles de revolver trouèrent les cloisons de chêne, étoilèrent les glaces où l’étain feuillolait en silence depuis de longues années à refléter des amours fatales. Séduite par son courage, l’Espagnole fusillait par la fenêtre une foule de cavaliers patibulaires et de policiers improvisés. Ils s’évadèrent enfin par les toits. Des cris de colère emplissaient la ville, on liait en hâte les lassos mais, parvenus au Patio central, les poursuivants constatèrent l’absence de deux juments jumelles, noires et si rapides que les rattraper était impossible. Laissant à leur destin les fugitifs, les hommes se répandirent dans les cabarets.
Hors de danger, à plusieurs milles de la ville, Corsaire Sanglot et l’Espagnole s’arrêtèrent. Leur amour n’existait plus qu’en rêve. Ils s’éloignèrent dans des directions opposées. Forêts traversées à coups de couteau, étendues de lianes et de grands arbres, prairies, steppes neigeuses, lutte contre des Indiens, traîneaux volés, daims abattus, vous n’avez pas vu passer l’invisible corsaire. Dans la rue de Rivoli, il avisa une maison en flammes. Des casques de pompiers mûrissaient aux balcons et aux fenêtres. Corsaire Sanglot s’engouffra dans le corridor et l’escalier crépitant. Au troisième étage une femme s’apprêtait à mourir. L’enlacer et paraître à la fenêtre fut un éclair. Ils se précipitèrent dans le vide où une couverture les reçut tandis que, blessé au passage par une corniche, Corsaire Sanglot s’évanouissait. Le lendemain matin, le soleil rayonnait sur l’hôpital où il reposait dans un lit. La femme sauvée lui faisait boire de la citronnade. Il éprouva une satisfaction sensuelle à sa présence près de lui, à sentir sur sa chair le passage de ses mains, jusqu’à ce que la porte du pensionnat anglais se fût ouverte. C’était l’heure du lever, trente petites filles et dix autres un peu plus âgées se hâtaient. L’éponge du tub ruisselait sur leurs épaules saines et leur peau délicate. Il s’attarda à contempler leurs fesses presque garçonnières. Leur sexe était encore trop imberbe mais leurs seins étaient de charmantes merveilles non déformées encore par
–Dis-moi que tu m’aimes ! râla Louise Lame éperdue.
–Saloperie, râle le héros. Je t’aime, ah ! ah ! vieille ordure, loufoque, sacré nom de plusieurs cochonneries.
Puis se relevant :
–Quel poème peut t’émouvoir davantage ?
Anéantie, Louise Lame passa du rêve au rêve. Elle se refusa longuement à l’étreinte osseuse de son compagnon. Mais leur rencontre était phénoménale. La rancune montait en leur âme. Ah ! ce n’était pas l’amour, seule raison valable d’un esclavage passager, mais l’aventure avec tous ses obstacles de chair et l’odieuse hostilité de la matière.
Amour magnifique, pourquoi faut-il que mon langage, à t’évoquer, devienne emphatique. Corsaire Sanglot l’avait prise par la taille et jetée sur le lit. Il la frappait. La croupe sonore avait été cinglée par le plat de la main et les muscles seraient bleus le lendemain. Il l’étranglait presque. Les cuisses étaient brutalement écartées.
Ce n’était pas vrai.
Corsaire Sanglot devant la glace remettait en ordre sa toilette. L’eau sympathique ruisselait sur son torse et la savonnette rose était le centre de la pièce. Louise Lame éduquée par les cartes postales en couleur y voyait l’image de son sexe martyrisé par l’indifférence. La mousse, le masque et les mains furent des mains de fantômes. Enfin l’aventurier fut prêt à partir. Louise se plaça devant la porte.
–Non, tu ne partiras pas, non tu ne partiras pas.
Il l’écarta de la main et tandis qu’elle s’écroulait sanglotante et décoiffée, le pas décrut dans l’escalier, comme une gamme à rebours sur le piano d’une débutante: une petite fille à cheveux nattés, aux doigts rouges encore des coups de règle de la maîtresse.
Dans le couloir, ce fut le piétinement du garçon d’hôtel relevant pour les cirer, paire par paire, les chaussures à talons Louis XV. Quel Père Noël attendu depuis des siècles déposera l’amour dans ces chaussures, objet d’un rite journalier et nocturne de la part de leur propriétaire, en dépit de la désillusion du réveil ? Quel sinistre démon se borne à les rendre plus brillantes qu’un miroir à dessein de refléter, transformées en négresses, les stationnantes et sensibles femmes à passion. Qu’elles remettent leurs pieds blancs dans ces fins brodequins à torture morale ! Leur chemin sera toujours parsemé des tessons de bouteille à philtre du rêve interrompu, des cailloux pointus de l’ennui. Pieds blancs marchant dans des directions différentes, les engelures du doute vous meurtriront en dépit des prophéties onéreuses de la cartomancienne du faubourg. Il faut aller d’abord à Nazareth avant de célébrer par une coutume curieuse l’anniversaire d’une naissance divine. Mais l’étoile ?
L’étoile c’est peut-être bien ce savon rose que Corsaire Sanglot tient dans sa main mousseuse. Elle le guide mieux que la baguette du sourcier, la piste du trappeur et les écriteaux Michelin. Les humbles et magnifiques créatures de la poésie moderne se mettent en marche à travers les rues.
Et ce sont des groupes de trois ripolineurs portant au dieu futur des radiateurs rouges, ou, du haut du ciel, répandant sur le monde entier la blancheur d une aube artificielle; et ce sont de longues théories de garçons de café, les uns rouges, les autres blancs, placés sous l’invocation de l’archange saint Raphaël, accomplissant le miracle de l’équilibre pour verser à une heure indéterminée le cordial qui vivifiera le nouveau rédempteur.
Du haut des immeubles, Bébé Cadum les regarde passer. La nuit de son incarnation approche où, ruisselant de neige et de lumière, il signifiera a ses premiers fidèles que le temps est venu de saluer le tranquille prodige des lavandières qui bleuissent l’eau des rivières et celui d’un dieu visible sous les espèces de la mousse de savon, modelant le corps d’une femme admirable, debout dans sa baignoire, et reine et déesse des glaciers de la passion rayonnant d’un soleil torride, mille fois réfléchi, et propices à la mort par insolation. Ah ! si je meurs, moi, nouveau Baptiste, qu’on me fasse un linceul de mousse savonneuse évocatrice de l’amour et par la consistance et par l’odeur.
Corsaire Sanglot, son guide dans la main, suivit des convois funèbres qu’il abandonna à point nommé pour emprunter d’autres voies. Calmes rues déserta plantées de réverbères, boulevards chargés de viaducs du métro, vous le vîtes passer aussi, lui, le premier mage.
C’est dans l’île des Cygnes, sous le pont de Passy, que le Bébé Cadum attendait ses visiteurs. Ils se conduisirent en parfaites gens du monde et la tour Eiffel présida au conciliabule. L’eau coulait.
Les poissons sortirent de la rivière, eux, voués depuis des temps et des tempêtes au culte des choses divines et à la symbolique céleste. Pour les mêmes raisons, les palmiers du Jardin d’Acclimatation désertèrent les allées parcourues par l’éléphant pacifique du sommeil enfantin. Il en fut de même pour ceux qui, emprisonnés dans des pots de terre, illustrent le salon des vieilles demoiselles et le péristyle des tripots. Les malheureuses filles entendirent le long craquement des poteries désertées et le rampement des racines sur le parquet ciré, des cercleux regagnant lentement a l’aube leur maison après une nuit de baccarat où les chiffres s’étaient succédé dans le bagne traditionnel, oublièrent leur gain ou leur perte et les suivirent. Eux aussi furent parmi les premiers fidèles. Sur ces fronts douloureux, sur ces yeux brûlés par la fièvre, sur ces oreilles tintant encore du dernier banco, sur ces cerveaux hantés par l’absolu, par l’improbable et les nombres fatidiques, il étendit sa suzeraineté. L’air était plein du bruit des fenêtres qu’on ferme et dont les espagnolettes pleurent. Bébé Cadum naquit sans le secours de ses parents, spontanément.
À l’horizon, un géant brumeux s’étirait et bâillait. Bibendum Michelin s’apprêtait à une lutte terrible et dont l’auteur de ces lignes sera l’historien.
À l’age de vingt et un ans, Bébé Cadum fut de taille à lutter avec Bibendum. Cela commença un matin de juin. Un agent de police qui se promenait bêtement avenue des Champs-Elysées entendit tout à coup de grandes clameurs dans le ciel. Celui-ci s’obscurcit et, avec tonnerre, éclairs et vent, une pluie savonneuse s’abattit sur la ville. En un instant le paysage fut féerique. Les toits recouverts d’une mousse légère que le vent enlevait par flocons s’irisèrent aux rayons du soleil reparu. Une multitude d’arcs-en-ciel rugirent, légers, pâles et semblables à l’auréole des jeunes poitrinaires, au temps qu’elles faisaient partie de l’accessoire poétique. Les passants marchaient dans une neige odorante qui montait jusqu’à leurs genoux. Certains entamèrent des combats de bulles de savon que le vent emportait avec un grand nombre de fenêtres reflétées sur les parois translucides.
Puis une folie charmante s’installa dans la ville. Les habitants se dévêtirent et coururent a travers les rues en se roulant sur le tapis savonneux. La Seine charriait des nappes grumeleuses qui s’arrêtaient aux piles des ponts et se dissolvaient en firmaments.
Les conditions de la vie furent changées quant aux relations matérielles, mais l’amour fut toujours de même le privilège de peu de gens, disposés à courir toutes les aventures et à risquer le peu de vie consentie aux mortels dans l’espoir de rencontrer enfin l’adversaire avec lequel on marche côte a côte, toujours sur la défensive et pourtant à l’abandon.
Cependant, la lutte entre Bibendum et Bébé Cadum ne fut pas le seul épisode de la bataille où l’archange moderne perdit sa mousse comme des plumes.
Bibendum rentrant en son repaire où il se proposait de rédiger la fameuse proclamation connue depuis sous le nom de Pater du faux messieCite error: Invalid tag; refs with no name must have content1, s’enduisit, malgré ses précautions, de mousse de savon. Arrivé, il dicta immédiatement le Pater et, ressortant, glissa sur le macadam, tomba et mourut en donnant naissance à une armée de pneus. Ceux-ci devaient continuer la lutte.
La rencontre eut lieu dans une plaine désertique. Bébé Cadum ne vit pas venir l’effarante troupe des pneus qui, rebondissant ou se déformant, roulaient, rapides, sur les routes à l’effroi des vélocipédistes et des chauffeurs d’automobiles qui, muets de stupéfaction, se demandaient quel nouveau miracle douait ces cercles élastiques d’une agilité autonome.
La rencontre eut lieu dans une plaine désertique au déclin commençant du soleil de cinq heures du soir. Bébé Cadum rieur se détachait sur le ciel bleu ardent et sur le sol rougeâtre. Les pneus s’enroulèrent autour de lui comme un reptile et l’immobilisèrent. Prisonnier, Bébé Cadum n’abandonna pas son sourire et se laissa, malgré sa force, jeter dans un cachot. Bébé Cadum, ou plutôt le Cristi, puisqu’il faut, à notre époque, l’appeler par son nom, avait trente- trois ans. La barbe eût donne à son visage un aspect sinistre sans le sourire enfantin que dessinaient ses lèvres. Mais pas d’histoires anciennes:

LE GOLGOTHA
Sur le fond vert olive du ciel, la croix se détache, au haut de la colline. Pleurez, les vierges et les apôtres dans la grande plaine animée par le tournoi des moulins à vent, par la course des autos rouges et blanches sur les routes gris d’argent, par la musique des manèges de chevaux de bois, par les détonations sèches des tirs forains, par le roulement métallique des loteries. L’oscillation à peine perceptible des mâts de cocagne imprime une vibration grisante au paysage où le pylône blanc du toboggan et l’apparition mathématique du steam-swing figurent irrésistiblement l’idée du temps qui passe comme un navire de guerre majestueux et lent sur une mer bleu foncé ridée de rares crêtes blanches et de sillages filigranes, sous un ciel bleu clair, avec, pour fond, une plage encombrée de femmes magnifiques, en toilettes claires, de marins muets qui agitent les bras, d’aventuriers en pantalon blanc hantés par l’idée du prochain paquebot qui les emportera vers les casinos d’Amérique du Sud et des amours plus fatales, tandis que, à peu de distance du bord, trois admirables nageuses en maillot rouge se livrent sans contrainte au caprice des vagues douées et sont pour le jeune poète accroupi sur un rocher le point de départ d’un drame aventureux où la tempête et les passions humaines concourent à le heurter à de magiques amoureuses.
Voici, dans une clairière du bois, qu’on passe en revue une compagnie de sapeurs-pompiers. Voici dans le ciel un avion: il s’en va au Maroc ou en Russie; très loin, a l’horizon, décelé par la fumée blanche et par le bruit étrangement proche des roues sur les rails et les essieux, voici un train qui rapidement se dirige vers quelque port. Dans le jardinet qui entoure sa maison, un méditatif jardinier arrose des fleurs. De la fenêtre d’une école s’échappent des voix d’enfants: Nous n’irons plus au bois, les lauriers sont coupés. À la fenêtre d’une maison claque un rideau derrière lequel deux amoureux s’enlacent sur un lit banal avec des bras de noyés. Deux hommes se sont assis dans l’herbe et boivent au goulot de la bouteille un vin rouge et généreux. Trois bœufs dans un pré. Le coq de l’église. Un avion. Des coquelicots.
Le Cristi est enfin digne de son nom, il est crucifié sur une croix en cœur de chêne décorée de drapeaux tricolores comme une estrade de 14 juillet. Au pied une dizaine de musiciens, sur des instruments de cuivre, jouent des airs rondouillards. Des couples dansent.
Sur deux petites croix décorées, elles aussi, de drapeaux, les larrons agonisent.
Le curé sort de l’église et rentre au presbytère. L’infâme.
Le soir tombe.
Le ciel s’ouvre violemment sur la lumière des affiches lumineuses.
Le Cristi agonise en mesure, suivant la cadence de l’orchestre.
Les drapeaux de la croix flottent joyeusement.
Les réverbères s’allument.

Si Tu Savais

Loin de moi et semblable aux étoiles et à tous les accessoires

de la mythologie poétique,

Loin de moi et cependant présente à ton insu,

Loin de moi et plus silencieuse encore parce que je t’imagine sans cesse,

Loin de moi, mon joli mirage et mon rêve éternel, tu ne peux pas savoir.

Si tu savais.

Loin de moi et peut-être davantage encore de m’ignorer et m’ignorer encore.

Loin de moi parce que tu ne m’aimes pas sans doute ou ce qui revient au même,

que j’en doute.

Loin de moi parce que tu ignores sciemment mes désirs passionnés.

Loin de moi parce que tu es cruelle.

Si tu savais.

Loin de moi, ô joyeuse comme la fleur qui danse dans la rivière

au bout de sa tige aquatique, ô triste comme sept heures du soir

dans les champignonnières.

Loin de moi silencieuse encore ainsi qu’en ma présence et joyeuse encore

comme l’heure en forme de cigogne qui tombe de haut.

Loin de moi à l’instant où chantent les alambics, l’instant où la mer silencieuse et bruyante

se replie sur les oreillers blancs.

Si tu savais.

Loin de moi, ô mon présent présent tourment, loin de moi au bruit magnifique

des coquilles d’huîtres qui se brisent sous le pas du noctambule,

au petit jour, quand il passe devant la porte des restaurants.

Si tu savais.

Loin de moi, volontaire et matériel mirage.

Loin de moi c’est une île qui se détourne au passage des navires.

Loin de moi un calme troupeau de bœufs se trompe de chemin,

s’arrête obstinément au bord d’un profond précipice, loin de moi, ô cruelle.

Loin de moi, une étoile filante choit dans la bouteille nocturne du poète.

Il met vivement le bouchon et dès lors il guette l’étoile enclose dans le verre,

il guette les constellations qui naissent sur les parois, loin de moi,

tu es loin de moi.

Si tu savais.

Loin de moi une maison achève d’être construite.

Un maçon en blouse blanche au sommet de l’échafaudage chante une petite chanson très triste

et, soudain, dans le récipient empli de mortier apparaît le futur de la maison :

les baisers des amants et les suicides à deux et la nudité dans les chambres

des belles inconnues et leurs rêves même à minuit, et les secrets voluptueux

surpris par les lames de parquet.

Loin de moi,

Si tu savais.

Si tu savais comme je t’aime et, bien que tu ne m’aimes pas, comme je suis joyeux,

comme je suis robuste et fier de sortir avec ton image en tête, de sortir de l’univers.

Comme je suis joyeux à en mourir.

Si tu savais comme le monde m’est soumis.

Et toi, belle insoumise aussi, comme tu es ma prisonnière.

Ô toi, loin-de-moi, à qui je suis soumis.

Si tu savais.