Rêve De Noël

Ainsi qu’ils le font chaque année,

En papillotes, les pieds nus,

Devant la grande cheminée

Les petits enfants sont venus.
Tremblants dans leur longue chemise,

Ils sont là Car le vieux Noël,

Habillé de neige qui frise,

A minuit descendra du ciel.
Quittant la guirlande des anges,

Le Jésus de cire et les Rois,

Transportant des paquets étranges,

Titubant sur le bords des toits,
Le vieux bonhomme va descendre

Et, de crainte d’être oubliés,

Les enfants roses, dans la cendre,

Ont mis tous leurs petits souliers.
Ils ont même, contre une bûche

Qui venait de rouler du feu,

Rangé leurs pantoufles à ruche

Et leurs bottes de vernis bleu.
Puis, après quelque phrase brève,

Ils s’endormirent en riant

Et firent un si joli rêve

Qu’ils riaient encore en dormant.
Ils rêvaient d’un pays magique

Où l’alphabet fut interdit ;

Les ruisseaux étaient d’angélique,

Les maisons de sucre candi ;
Et dans des forêts un peu folles,

Tous les arbres, au bord du ciel,

Pleins de brillantes girandoles,

Étaient des arbres de Noël.
Dans ce pays tendre et fidèle,

Les animaux parlent encore,

L’Oiseau Bleu vient quand on l’appelle ;

La Poule a toujours des œufs d’or.
Mais comme venait d’apparaître

Peau d’Âne en un manteau de fleurs,

Le jour entrant par la fenêtre

A réveillé tous les dormeurs.
C’est un talon qu’on voit descendre !

C’est un pied nu sur le parquet !

Les mains s’enfoncent dans la cendre,

Comme un bourdon dans un bouquet !
 » Une armure avec une épée !

– Un navire ! Un cheval de bois !

– Oh ! la merveilleuse poupée

Et qui parle avec une voix !
– Que la bergerie est légère !

– Et comme le troupeau est blanc !

– Le loup ! le berger ! la bergère !  »
Tout tremble au bord du cœur tremblant
Oh ! Bonheur ! Noël de la vie,

Laisse-nous quelques fois, le soir

Aux cendres de mélancolie,

Mettre un petit soulier d’espoir !
 
Autre version (voir commentaires)
Ainsi qu’ils le font chaque année,

En papillotes, les pieds nus,

Devant la grande cheminée,

Les bébés roses sont venus.
Derrière une bûche, ils ont même,

Tandis qu’on ne les voyait pas,

Mis, par précaution suprême,

Leurs petits chaussons et leurs bas.
Puis leurs paupières se sont closes

A l’ombre des rideaux amis

Les bébés blonds, les bébés roses,

En riant se sont endormis.
Et jusqu’à l’heure où l’aube enlève

Les étoiles du firmament,

Ils ont fait un si joli rêve,

Qu’ils riaient encore en dormant.
Ils rêvaient d’un pays magique,

Où l’alphabet fut interdit.

Les arbres étaient d’angélique,

Les maisons, de sucre candi.
Et sur les trottoirs de réglisse,

On rencontrait c’était charmant !

Des bonshommes de pain d’épice

Qui vous saluaient gravement.
Dans ce doux pays de féerie,

A guignol on va chaque jour,

Et l’on voit, sur l’herbe fleurie,

Des lapins jouer du tambour.
Sur de hautes escarpolettes,

Bercés par les anges, on dort.

Là, tous les chiens ont des roulettes,

Tous les moutons, des cornes d’or.
Mais comme venait d’apparaître

En personne, le Chat Botté,

Le jour, entrant par la fenêtre,

A mis fin au rêve enchanté..
Alors, en d’adorables poses,

S’étirant sur leurs oreillers,

Les bébés blonds, les bébés roses,

En riant se sont éveillés.

Rosemonde

Rosemonde, mère si jeune de mon opère,

Je revois le portrait où vous étiez en noir :

Vous étiez si jolie, ô ma blonde grand’mère,

Que, devant ce portrait, chacun venait s’asseoir.
La robe de satin, presque d’un noir d’ébène,

Vous faisait ressortir comme une pâle fleur ;

Et vous aviez autour du cou, sur une chaîne,

Deux fameux diamants donnés par l’Empereur.
Le portrait vit toujours avec son paysage ;

Le collier brille encore ; et le charmant visage

Garde au fond du passé ses regards absolus ;
Mais le nom rayonnant, le nom qu’un tendre geste

Voulut faire passer sur mon front trop modeste,

Le nom, dépaysé, ne se reconnaît plus

Sabine Sicaud

Douze ans Une petite fille

Un jardin du soleil des fleurs

Et chaque instant léger qui brille

Semble rimer avec bonheur.
L’oiseau vient boire à la fontaine

Le soir s’endort sur un glaïeul

La poupée, oubliée à peine,

Reste encor là sur un fauteuil
Et, pris par une âme charmante

Qui palpite avec l’univers,

Les fleurs, les animaux, les plantes

Viennent d’eux-mêmes dans les vers.
Treize ans Sur la nature tendre,

Elle penche son coeur tremblant

Mais pourquoi veut-elle comprendre

Tant de choses déjà ? Treize ans
Pourquoi cette angoisse si forte

Pour tout ce qui meurt dans les bois ?

Le fruit tombé la feuille morte

Est-ce un pressentiment ? Pourquoi
Interroge-t-elle les choses

Avec des mots illimités ?

Croit-elle un instant que les roses

Lui répondront la vérité ?
Quinze ans l’âge de Juliette

L’âge où l’amour est sans péché

Pauvre petite âme inquiète,

Sens-tu comme une ombre approcher ?
Tu t’éloignes de la nature

Qui trembla si près de ton coeur

Et pourtant ta courte aventure

Ressemble à celle de ses fleurs
Ainsi qu’une fleur infinie

Sous un soleil trop épuisant,

Brûlée à ton propre génie,

Tu meurs ! et tu n’as que quinze ans !

Sur Une Plage

Les méduses en cristal bleu,

Que laissent les vagues errantes,

Sont des personnes transparentes.

Mais leur cœur ne fait pas d’aveu.
Un peu mortes, un peu vivantes,

Sont-elles de glace ou de feu,

Les méduses en cristal bleu

Que laissent les vagues errantes ?
Quand les varechs nous les présentent,

Miroirs bombés et que l’on peut

Voir encor respirer un peu,

Pourquoi sont-elles si tremblantes,

Les méduses en cristal bleu ?

Un Cœur Et Une Chaumière

Que faut-il pour être heureux ?

Un cœur et une chaumière.

C’est ce que l’on fait de mieux

Dans les rêves de la terre.
Les châteaux sont trop nombreux

Où l’on n’a que la misère ;

Que faut-il pour être heureux ?

Un cœur et une chaumière.
Les mots sont plus amoureux

Quand le mur n’est pas de pierre ;

Tout le jour j’aurais tes yeux,

La nuit j’aurais tes paupières
Et, ne gardant au ciel bleu

Qu’une étoile pour lumière,

Nous n’aurions, pour tous les deux,

Qu’un cœur et qu’une chaumière ?

Une Rose

Cette rose vivait au-dessus du jardin,

N’ayant, sur son front pur, qu’une âme pour aigrette,

Et ne comprenant rien à la foule secrète

Qui se cachait le soir et courait le matin.
Aspirant à l’étoile et fuyant le ravin

Il lui fallait le ciel pour appuyer sa tête

Cette rose vivait au-dessus du jardin,

N’ayant, sur son front pur, qu’une âme pour aigrette.
Elle n’avait jamais, pour lire le destin,

Effeuillé le cœur d’or d’une humble pâquerette ;

Elle n’avait jamais, penchant son cœur lointain,

Vu trembler l’herbe folle ou l’herbe d’amourette

Cette rose vivait au-dessus du jardin.

Voyage En Espagne

Beauté divine des nuages

Ah ! comment dire la couleur

De ce miraculeux voyage

Qui mêla mon cœur à ton cœur !
C’était rose, royal, champêtre,

Éternel, et même enfantin.

C’était ce que le soir, peut-être,

Pense en regardant le matin.
Sous tant de clarté, le cœur doute ;

La joie est une angoisse aussi.

On croyait prendre sur la route,

Vers le bonheur, des raccourcis.
Le ciel est bleu, la mer est basse.

De loin je regarde et je vois

Un merveilleux passant qui passe

Ce passant merveilleux, c’est toi !
De loin je te photographie

Dans un petit verre carré.

C’est bien toi. Jamais de ma vie

Je ne t’ai autant adoré.
C’est toi ! Tu parles Tu respires

Tu vas, et tu viens, et tu vis

Tu t’assieds sur un banc pour lire

Le petit journal du pays.
Je marche dans l’eau sur la plage

Pour te rejoindre à l’horizon ;

Tous les bateaux sont en voyage ;

Nous revenons vers les maisons,
Vers les jardins, vers les musiques,

Le vent ferme son éventail.

Ô les ravissantes boutiques !

L’une est le Palais du corail.
Mes yeux soulignent de tendresse

Le moindre geste que tu fis ;

Sur nos pas, les magasins dressent

Des espaliers de fruits confits ;
L’Église a des vieilles statues ;

Nos ombres tremblent sur le sol ;

Tous les rêves sont dans la rue

Tous les oiseaux sont espagnols
Leur cantate n’est pas surprise

De se poser sur des genêts

Quelle douceur Comment la brise

Savait-elle que tu m’aimais ?
Ah ! que la promenade est brève

Quand c’est toi qui la proposas

Il y eut de tout dans ce rêve :

Des silences, des mimosas,
Un chapeau qui, pour mieux te plaire,

S’ajoutait un voile argenté ;

Et l’éternel vocabulaire

Que l’amour seul sait inventer.
Mais la vie, hélas, va trop vite,

Le matin touche le tantôt

Comme en tes bras je suis petite,

Quand tu me passes mon manteau.
Mon coeur, fou de tendresse, tremble

Comme la plume d’un bambou

Et je t’aime tant qu’il me semble

Que tu ne m’aimes plus du tout !

Paris

Paris ! c’est l’esprit, c’est la grâce,

C’est un refrain, c’est un couplet.

C’est l’éternité sur l’espace,

C’est l’heure sur un bracelet.
C’est quelquefois un peu de prose

Mais c’est bien du lyrisme aussi.

C’est une corbeille de roses

Se promenant sur un taxi.
C’est un moineau parmi la neige,

C’est un pied nu sur un talon,

C’est l’argot qui veut qu’on abrège

Un tas de mots qui sont trop longs.
C’est le dernier métro qui gronde,

C’est le premier muguet fleuri,

C’est une cigarette blonde,

C’est un bateau mouche

Paris,
C’est la rue où du soleil danse,

C’est le boulevard enchanté,

C’est une leçon de prudence,

Dans tous les passages cloutés.
C’est une main qu’on abandonne,

C’est un collier pas très en or,

C’est un rendez-vous qu’on se donne

À la Piscine Molitor.
C’est une fleur au coin d’un châle,

C’est une mode au coin d’un jour,

C’est un petit sourire pâle

Qui cache un grand chagrin d’amour.
C’est, sur un nez qui se chiffonne,

Un peu trop de poudre de riz.

Et c’est aussi le téléphone

Qui n’est jamais libre

Paris,
C’est, lorsque le soleil qui passe

Retarde un peu l’heure d’été,

Toutes les fontaines Wallace

Où l’eau fraîche est en liberté.
C’est, lorsque la lune apparue

Magnétise le soir tombant,

Des rêves dans les vieilles rues

Et des baisers sur les vieux bancs.
C’est, lorsqu’après mille secousses

On a voyagé n’importe où,

Le premier cri toujours qu’on pousse :

 » Ah ! Paris ! c’est plus beau que tout !  »
C’est l’Obélisque sans rivale !

L’Arc de Triomphe ! le Grand Prix !

C’est le silence d’une salle

Dès qu’on parle à son cœur

Paris,
C’est Lindbergh dont l’aile tressaille

Sans un quart d’heure de retard.

C’est un vers d’Anna de Noailles,

C’est un mot de Tristan Bernard.
C’est un cornet de cacahuètes,

C’est un jouet sur le trottoir,

C’est le cœur d’une midinette,

C’est le cri des journaux du soir.
Paris ! ça tremble et ça respire,

C’est tout en fleur et tout en or.

C’est bleu, c’est blanc, c’est vert, c’est pire !

Paris ! ah ! mon Dieu ! qu’est-ce encore ?
Paris ! c’est un bateau sans voile

Que la fantaisie aura pris.

Paris ! c’est peut-être une étoile ?

Paris, c’est

Enfin, c’est Paris !

Paysage

Un cimetière et des troupeaux,

C’est ce qu’on voit sur l’autre rive.

Les arbres, de verdure vive,

Semblent faits avec des copeaux.
Côte à côte vont les tombeaux

Un mouton veut qu’un mouton suive

Un cimetière et des troupeaux,

C’est ce que l’on voit sur l’autre rive.
Ah ! cher village de repos,

Qu’elle est loin, la locomotive;

Seul, jusqu’à toi, le fleuve arrive;

Et tu dors, entre une lessive,

Un cimetière et des troupeaux !

Paysages

Réveil des cœurs, réveil des plantes ;

Muguets retenus par un fil ;

Ruisseau qui court, arbre qui chante

Paysage d’avril !
Soleil qui danse et qui se pose ;

Jardins, papillons, voluptés ;

Ruisseau d’azur, arbre de roses

Paysage d’été !
Sommeil, silence, sortilège ;

Plus de fleurs, le gui seul est vert ;

Ruisseau de glace, arbre de neige

Paysage d’hiver !
Mensonge qui s’appelle charme ;

Nuits plus vivantes que le jour ;

Astre de feu, ruisseau de larmes

Paysage d’amour !

Pourquoi Je T’aime

Pourquoi je t’aime ? Hélas ! mon cœur

Voudrait comprendre son délire :

C’est peut-être à cause d’un pleur ?

Peut-être à cause d’un sourire ?

C’est peut-être pour un espoir

Ou peut-être pour une lettre ?

Ou peut-être parce qu’un soir

Nous avions ouvert la fenêtre ?
Pourquoi je t’aime ? Hélas ! il faut

Voir un peu clair dans ce qu’on pense :

C’est peut-être à cause d’un mot ?

Peut-être à cause d’un silence ?

C’est peut-être par désespoir

Ou par lassitude morose ?

Ou peut-être parce qu’un soir

Tu m’avais apporté des roses ?
Pourquoi je t’aime ? Hélas ! sans fin

Je redis cette phrase brève :

C’est peut-être à cause d’un rien ?

Peut-être à cause d’un rêve ?

C’est peut-être pour ton amour

Qui sent l’étoile et la verveine ?

Ou peut-être parce qu’un jour

Tu me feras beaucoup de peine ?

Prière

Seigneur, pardonnez-moi. Parmi l’avoine grise,

J’ai trop aimé les soirs, les fleurs, et les fourmis ;

Je préférais, aux lys d’argent de votre église,

Ceux, dans les sentiers frais, que vous-même aviez mis.
Seigneur, pardonnez-moi. Parmi l’heure indécise,

J’ai pris l’astre du ciel pour un doute éclairci ;

Et, d’un cœur plus penché que le clocher de Pise,

J’ai pris le ver luisant pour une étoile aussi.
Comment pouviez-vous donc écouter ma prière

Quand, par une fenêtre, un parfum de bruyère

Suffisait pour troubler mon cœur qui palpitait ?
Seigneur, chaque printemps dictait la parabole

De mon âme si grave et pourtant si frivole

Et je n’ai su prier qu’en mots que j’inventais !

Recette Pour Faire Une Chanson D’amour

Pour faire une chanson nouvelle,

On peut demander à l’oiseau

Le secret d’une ritournelle

Et le mystère d’un scherzo ;

On peut aussi prendre une lyre,

Ajouter quelques fleurs autour,

Un clair de lune et des sourires

Mais tout ça ne peut pas suffire

Pour faire une chanson d’amour.
Pour faire une chanson qui naisse,

Et survivre à tous les étés,

Il faut connaître la caresse

Dont le cœur semble s’arrêter ;

Il faut connaître la torture

D’attendre, jusqu’au bout du jour,

Une trop chère créature

C’est le cœur qui bat la mesure

Pour faire une chanson d’amour.
Pour faire une chanson qui tremble,

Et chante avec des vrais soupirs,

Il faut avoir cru, tout ensemble,

Cent fois vivre et cent fois mourir;

Souvenirs aux fleurs défleuries,

Frissons d’un soir, baisers d’un jour

Valse de flamme et de folie

Il faut avoir donné sa vie

Pour faire une chanson d’amour !

Les Canards

Ils vont, les petits canards,

Tout au bord de la rivière,

Comme de bons campagnards.
Barboteurs et frétillards,

Heureux de troubler l’eau claire,

Ils vont, les petits canards.
Ils semblent un peu jobards,

Mais ils sont à leur affaire

Comme de bons campagnards
Dans l’eau pleine de têtards,

Où tremble une herbe légère,

Ils vont, les petits canards.
Marchant par groupes épars,

D’une allure régulière

Comme de bons campagnards ;
Amoureux et nasillards,

Chacun avec sa commère,

Comme de bons campagnards

Ils vont, les petits canards !

Les Coucous

Une nuit, lorsque les hiboux

Dorment dans un arbre paisible,

Le printemps, d’un doigt invisible,

Dans l’herbe plante les coucous.
Aux pieds des chênes et des houx,

Toute l’herbe claire il en crible.

Mais c’est un jeu d’enfant terrible,

Les pauvres fleurs sont ses joujoux.
Il les place, les fleurs gentilles,

Comme pour de légers quadrilles,

Sur les prés et sur les talus ;
Puis, prenant les grêlons pour billes,

Avec elles il joue aux quilles

Et bientôt il n’en reste plus.