Pourquoi Si Follement Croyez-vous À Un Verre

Yver, vous n’estes qu’un villain !
Esté est plaisant et gentil,
En tesmoing de May et d’Avril
Qui l’acompaignent soir et main*.

Esté revest champs, bois et fleurs,
De sa livree de verdure
Et de maintes autres couleurs,
Par l’ordonnance de Nature.

Mais vous, Yver, trop estes plain
De nege, vent, pluye et grezil ;
On vous deust banir en essil**.
Sans point flater, je parle plain,
Yver, vous n’estes qu’un villain !

(*) matin
(**) exil

Pourquoi Triste, Ô Mon Âme

‘ Ô perle du désert ! dismoi :
Si le giaour infidèle
Ne s’en revenait plus vers toi ?
Je te comprends bien, lui ditelle :

‘ Mais je m’appelle Zaïra.
Va, mon coeur l’aimerait quand même :
Je suis de la tribu d’Azra ;
Chez nous on meurt lorsque l’on aime ! ‘

Pour Lui Complaire

Sonnet

Vous êtes jeune et belle, et vos lèvres rieuses
N’ont que charmants souris tout fraîchement éclos ;
Le temps sonne pour vous ses heures folles, joyeuses
Qui vont se succédant comme les flots aux flots.

L’amour pour vos plaisirs rend plus voluptueuses
Ces langueurs qui s’en vont en de tendres sanglots ;
La fortune, les ris, et les choses heureuses,
Catinetta mia, voilà quels sont vos lots !

Quand vous prendrez le deuil d’une prompte jeunesse,
Et que vous sentirez les doigts de la vieillesse
De jours d’or et de soie, hélas ! brouiller le fil !

Quand tout vous fera mal, et le bonheur des autres,
Ces plaisirs enivrants qui ne sont plus les vôtres,
Tout, jusqu’au souvenir ? Que vous resteratil ?

Pourquoi, Seigneur, Les Hirondelles

Le zèbre pétulant aux ruades bizarres
Me fait l’effet d’un âne ôté vivant d’un gril
Quand le fer l’eut marqué d’ineffaçables barres
Et qui se souviendrait de ce cuisant péril.

Il a des soubresauts d’être fuyant la flamme
Et des hennissements étranges de brûlé.
Les bons anciens croyaient et de toute leur âme
Qu’on ne le domptait pas. Quel beau rêve envolé !

Le zèbre un oublié de la faune héraldique ,
Le zèbre n’est pas plus indomptable que vous
Et moi. Sous le harnais il blanchit, tout l’indique.

Tout l’indique à présent que devenu très doux
S’acclimatant au plus rafraîchissant usage,
Le zèbre attelé traîne… un tonneau d’arrosage.

Pour Madame La Comtesse De La Suze

Sonnet

Vous faites voir des os quand vous riez, Heleine,
Dont les uns sont entiers et ne sont gueres blancs ;
Les autres, des fragmens noirs comme de l’ebene
Et tous, entiers ou non, cariez et tremblans.

Comme dans la gencive ils ne tiennent qu’à peine
Et que vous esclattez à vous rompre les flancs,
Non seulement la toux, mais vostre seule haleine
Peut les mettre à vos pieds, deschaussez et sanglans.

Ne vous meslez donc plus du mestier de rieuse ;
Frequentez les convois et devenez pleureuse :
D’un si fidel avis faites vostre profit.

Mais vous riez encore et vous branlez la teste !
Riez tout vostre soul, riez, vilaine beste :
Pourveu que vous creviez de rire, il me suffit.

Pressé De Désespoir

Stance VIII.

Pressé de désespoir, mes yeux flambants je dresse
À ma beauté cruelle, et baisant par trois fois
Mon poignard nu, je l’offre aux mains de ma déesse,
Et lâchant mes soupirs en ma tremblante voix,
Ces mots coupés je presse :

 » Belle, pour étancher les flambeaux de ton ire,
Prends ce fer en tes mains pour m’en ouvrir le sein,
Puis mon coeur haletant hors de son lieu retire,
Et le pressant tout chaud, étouffe en l’autre main
Sa vie et son martyre.

Ah dieu ! si pour la fin de ton ire ennemie
Ta main l’ensevelit, un sépulcre si beau
Sera le paradis de son âme ravie,
Le fera vivre heureux au milieu du tombeau
D’une plus belle vie !  »

Mais elle fait sécher de fièvre continue
Ma vie en languissant, et ne veut toutefois,
De peur d’avoir pitié de celui qu’elle tue,
Rougir de mon sang chaud l’ivoire de ses doigts,
Et en troubler sa vue.

Aveuglé ! quelle mort est plus douce que celle
De ses regards mortels durement gracieux
Qui dérobe mon âme en une aise immortelle ?
J’aime donc mieux la mort sortant de ses beaux yeux
Et plus longue et plus belle.

Pour Nous Aimer Des Yeux

Vous implorez en vain, pauvre troupe insensée,
Un injuste secours, par un injuste effort
La pitié qui previent le moment de la mort,
Quant c’est pour un amant, elle est trop avancée.

Vous m’appellez cruelle, et vostre ame offencée
Accuse mes rigueurs de son funeste sort.
Le Ciel en soit l’arbitre, et qu’il juge du tort,
S’il vient de mes effects, ou de vostre pensée.

Beaux esprits, vostre mort venge vos desplaisirs,
Et plus douce que moy, succede à vos desirs.
C’est lors que j’ay pitié de vos flames esteintes.

Le Sort ainsi m’afflige, et tous mes poursuivans.
Mon humeur est ingrate aux plaintes des vivans,
Et la cendre des morts est ingrate à mes plaintes.

Prière De L’auteur

Prisonnier de guerre et condamné à mort.

Lors que ma douleur secrète,
D’un cachot aveugle jette
Maint soupir empoisonné,
Tu m’entends bien sans parole.
Ma plainte muette vole
Dans ton sein déboutonné.

Je veux que mon âme suive,
Ou soit libre, ou soit captive,
Tes plaisirs : rien ne me chaut ;
Tout plaît, pourvu qu’il te plaise.
Ô Dieu ! pour me donner l’aise,
Donne-moi ce qu’il me faut.

Ma chair qui tient ma pensée,
Sous ses clefs est abaissée,
Sous la clef d’un geôlier :
Dont soit en quelque manière
Cette prison prisonnière,
Moins rude à son prisonnier.

Que si mon âme captive
Est moins allègre et moins vive,
Lors que ses membres germains
L’enveloppent de mes peines,
De mes pieds ôte mes chaînes,
Et les menottes des mains.

Mais si mon âme, au contraire,
Fait mieux ce qu’elle veut faire
Quand son ennemi pervers
Pourrit au fond de ses grottes,
Charge mes mains de menottes,
Et mes deux jambes de fers.

Si le temps de ma milice,
Si les ans de mon service
Sont prolongez, c’est tant mieux :
Cette guerre ne m’envie,
Douce me sera la vie,
Et le trépas ennuyeux.

Mais, Ô mon Dieu, si tu trouves
Qu’il est temps qu’on me relève,
Je suis tout prêt de courir,
De tout quitter pour te suivre.
Le mourir me sera vivre,
Vivre me sera mourir.

Pour Que Rien De Nous Deux N’échappe À Notre Étreinte

Vous le dites m’amour ? Soyez religieuse,
Portant le voile noir, franche d’ambitions,
Que jeûner soit vos jeux, vos ris confessions,
Et vos plus beaux habits une haire envieuse !

Ô la belle nonnain ! hé ! qu’elle est curieuse
De savoir si au cloître on vit sans passions,
Et s’il peut être atteint de ces affections
Qui ne glissent jamais dans son âme pieuse.

Ces pasteurs qui jadis jetèrent de leur main
Les larges fondements de l’Empire romain
Sont témoins de l’humeur d’une fille Vestale,

Mais Sextile et Minutte et mille autres encor
Te pourront assurer que l’archer au trait d’or
N’est si vif parmi nous qu’au sein du Castabale.

Puisque Le Corps Blessé

Stance VII.

Puisque le cors blessé, mollement estendu
Sur un lit qui se courbe aux malheurs qu’il suporte
Me faict venir au ronge et gouster mes douleurs,
Mes membres, jouissez du repos pretendu,
Tandis l’esprit lassé d’une douleur plus forte
Esgalle au corps bruslant ses ardentes chaleurs.

Le corps vaincu se rend, et lassé de souffrir
Ouvre au dard de la mort sa tremblante poitrine,
Estallant sur un lit ses misérables os,
Et l’esprit, qui ne peut pour endurer mourir,
Dont le feu violent jamais ne se termine,
N’a moyen de trouver un lit pour son repos.

Les medecins fascheux jugent diversement
De la fin de ma vie et de l’ardente flamme
Qui mesme fait le cors pour mon ame souffrir,
Mais qui pourroit juger de l’eternel torment
Qui me presse d’ailleurs ? Je sçay bien que mon ame
N’a point de medecins qui la peussent guerir.

Mes yeux enflez de pleurs regardent mes rideaux
Cramoisis, esclatans du jour d’une fenestre
Qui m’offusque la veuë, et faict cliner les yeux,
Et je me resouviens des celestes flambeaux,
Comme le lis vermeil de ma dame faict naistre
Un vermeillon pareil à l’aurore des Cieux.

Je voy mon lict qui tremble ainsi comme je fais,
Je voy trembler mon ciel, le chaslit et la frange
Et les soupirs des vents passer en tremblottant ;
Mon esprit temble ainsi et gemist soubs le fais
D’un amour plein de vent qui, muable, se change
Aux vouloirs d’un cerveau plus que l’air inconstant.

Puis quant je ne voy’ rien que mes yeux peussent voir,
Sans bastir là dessus les loix de mon martyre,
Je coulle dans le lict ma pensée et mes yeux ;
Ainsi puisque mon ame essaie à concevoir
Ma fin par tous moyens, j’attens et je desire
Mon corps en un tombeau, et mon esprit es Cieux.

Pour Un Marinier

Vous n’aimez rien que vous, de vousmême maîtresse,
Toute perfection en vous seule admirant,
En vous votre désir commence et va mourant,
Et l’amour seulement pour vousmême vous blesse.

Franche et libre de soin, votre belle jeunesse
D’un oeil cruel et beau mainte flamme tirant,
Brûle cent mille esprits qui votre aide implorant
N’éprouvent que fierté, mépris, haine et rudesse.

De n’aimer que vousmême est en votre pouvoir,
Mais il n’est pas en vous de m’empêcher d’avoir
Votre image en l’esprit, l’aimer d’amour extrême ;

Or l’Amour me rend vôtre, et si vous ne m’aimez,
Puisque je suis à vous, à tort vous présumez,
Orgueilleuse beauté, de vous aimer vousmême.

Puisque Le Cors Blessé, Mollement Estendu

Le corps vaincu se rend, et lassé de souffrir

Ouvre au dard de la mort sa tremblante poitrine,

Estallant sur un lit ses misérables os,

Et l’esprit, qui ne peut pour endurer mourir,

Dont le feu violent jamais ne se termine,

N’a moyen de trouver un lit pour son repos.Les medecins fascheux jugent diversement

De la fin de ma vie et de l’ardente flamme

Qui mesme fait le cors pour mon ame souffrir,

Mais qui pourroit juger de l’eternel torment

Qui me presse d’ailleurs ? Je sçay bien que mon ame

N’a point de medecins qui la peussent guerir.

Pour Une Absente

Vous parler ? Non. Je ne peux pas.
Je préfère souffrir comme une plante,
Comme l’oiseau qui ne dit rien sur le tilleul.
Ils attendent. C’est bien. Puisqu’ils ne sont pas las
D’attendre, j’attendrai, de cette même attente.

Ils souffrent seuls. On doit apprendre à souffrir seul.
Je ne veux pas d’indifférents prêts à sourire
Ni d’amis gémissants. Que nul ne vienne.

La plante ne dit rien. L’oiseau se tait. Que dire ?
Cette douleur est seule au monde, quoi qu’on veuille.
Elle n’est pas celle des autres, c’est la mienne.

Une feuille a son mal qu’ignore l’autre feuille.
Et le mal de l’oiseau, l’autre oiseau n’en sait rien.

On ne sait pas. On ne sait pas. Qui se ressemble ?
Et se ressemblâton, qu’importe. Il me convient
De n’entendre ce soir nulle parole vaine.

J’attends comme le font derrière la fenêtre
Le vieil arbre sans geste et le pinson muet…
Une goutte d’eau pure, un peu de vent, qui sait ?
Qu’attendentils ? Nous l’attendrons ensemble.
Le soleil leur a dit qu’il reviendrait, peutêtre…

Quand Du Sort Inhumain Les Tenailles Flambantes

Sonnet L.

Quand du sort inhumain les tenailles flambantes
Du milieu de mon corps tirent cruellement
Mon coeur qui bat encor’ et pousse obstinément,
Abandonnant le corps, ses plaintes impuissantes,

Que je sens de douleurs, de peines violentes !
Mon corps demeure sec, abattu de tourment
Et le coeur qu’on m’arrache est de mon sentiment,
Ces parts meurent en moi, l’une de l’autre absentes.

Tous mes sens éperdus souffrent de ses rigueurs,
Et tous également portent de ses malheurs
L’infini qu’on ne peut pour départir éteindre,

Car l’amour est un feu et le feu divisé
En mille et mille corps ne peut être épuisé,
Et pour être parti, chaque part n’en est moindre.

Pour Une Anatomie

Vous qui habitez l’Orque noir,
Laissez votre horrible manoir,
Sortez de la grotte avernale,
Et venez tous ici haut voir
Ma peine qui n’a point d’égale.

Ô Proserpine, ô noir Pluton
Cerbère, Mégère, Alecton,
Tisyphone, infernales Ombres
Atropos, Lachésis, Cloton,
Venez tous ouïr mes encombres !

Les tourments qu’on souffre aux Enfers
N’égalent ceux que j’ai soufferts.
Ma douleur est incomparable,
Car dans ce globeux univers,
Rien tant que moi n’est misérable.

Hélas ! cette jeune beauté,
Qui d’une douce cruauté
Me lie en sa blonde cordelle,
Contre les lois de loyauté,
A faussé notre amour fidèle.

Vous donques Esprits infernaux,
Prenez pitié de mes travaux,
Faites que l’inhumaine Parque
Tranchant ma vie et tous mes maux,
Me pousse en l’infernale barque.

Mais après que mes tristes pas
La Parque aura conduits làbas,
Au lac affreux de l’onde noire,
Ces vers qui diront mon trépas
Soient mis au temple de Mémoire.