Pour Une Anatomie

Vous qui habitez l’Orque noir,
Laissez votre horrible manoir,
Sortez de la grotte avernale,
Et venez tous ici haut voir
Ma peine qui n’a point d’égale.

Ô Proserpine, ô noir Pluton
Cerbère, Mégère, Alecton,
Tisyphone, infernales Ombres
Atropos, Lachésis, Cloton,
Venez tous ouïr mes encombres !

Les tourments qu’on souffre aux Enfers
N’égalent ceux que j’ai soufferts.
Ma douleur est incomparable,
Car dans ce globeux univers,
Rien tant que moi n’est misérable.

Hélas ! cette jeune beauté,
Qui d’une douce cruauté
Me lie en sa blonde cordelle,
Contre les lois de loyauté,
A faussé notre amour fidèle.

Vous donques Esprits infernaux,
Prenez pitié de mes travaux,
Faites que l’inhumaine Parque
Tranchant ma vie et tous mes maux,
Me pousse en l’infernale barque.

Mais après que mes tristes pas
La Parque aura conduits làbas,
Au lac affreux de l’onde noire,
Ces vers qui diront mon trépas
Soient mis au temple de Mémoire.

Quand Mon Esprit Jadis Sujet À Ta Colère

A quiconques aura telle dame servie

Avec tant de rigueur et de fidélité,

J’égalerai ma mort comme je fis ma vie,

Maudissant à l’envi toute légèreté,

Fuyant l’eau de l’oubli pour faire expérience

Combien des maux passés douce est la souvenance.Ô amants échappés des misères du monde,

Je fus le serf d’un oeil plus beau que nul autre oeil,

Serf d’une tyrannie à nulle autre seconde,

Et mon amour constant jamais n’eut son pareil.

Il n’est amant constant qui en foi me devance,

Diane n’eut jamais pareille en inconstance,

Pour Une Dame Imaginaire

Vous qui n’ensorcelez les troupes vagabondes,
Mais toujours tourmentés, endurez tant de maux,
Voyez tant seulement baigner les animaux,
Et détournez vos yeux de ces sacrées ondes.

Gardez l’orage saint, ce sont les Nymphes blondes,
Actéon cerf fuyant, après tant de travaux
Fut enfin dévoré, et court par monts et vaux
Encore celuilà des cavernes profondes.

Indigne fut Saunio, de ces vertes vallées,
Indigne fut Siphos, des âmes recélées,
Dans les joncs verdoyants des éternels palus.

Indigne fut Cheron, de l’ancienne Prêtresse,
Indigne fut l’amant de la divine tresse,
Et du ruisseau fatal, où baigne Tantalus.

Quiconque Sur Les Os Des Tombeaux Effroyables

Stance XIX.

Quiconque sur les os des tombeaux effroyables
Verra le triste amant, les restes misérables
D’un coeur séché d’amour, et l’immobile corps
Qui par son âme morte est mis entre les morts,

Qu’il déplore le sort d’une âme à soi contraire,
Qui pour un autre corps à son corps adversaire
Me laisse examiné sans vie et sans mourir,
Me fait aux noirs tombeaux après elle courir.

Démons qui fréquentez des sépulcres la lame,
Aidez-moi, dites-moi nouvelles de mon âme,
Ou montrez-moi les os qu’elle suit adorant
De la morte amitié qui n’est morte en mourant.

Diane, où sont les traits de cette belle face ?
Pourquoi mon oeil ne voit comme il voyait ta grâce,
Ou pourquoi l’oeil de l’âme, et plus vif et plus fort,
Te voit et n’a voulu se mourir en ta mort ?

Elle n’est plus ici, ô mon âme aveuglée,
Le corps vola au ciel quand l’âme y est allée ;
Mon coeur, mon sang, mes yeux, verraient entre les morts
Son coeur, son sang, ses yeux, si c’était là son corps.

Si tu brûle à jamais d’une éternelle flamme,
A jamais je serai un corps sans toi, mon âme,
Les tombeaux me verront effrayé de mes cris,
Compagnons amoureux des amoureux esprits.

Pour Une Jalousie Enragée Dans Un Roman

Ode

Vous qui riez de mes douleurs,
Beaux yeux qui voulez que mes pleurs
Ne finissent qu’avec ma vie,
Voyez l’excez de mon tourment
Depuis que cet esloignement
M’a vostre presence ravie.

Pour combler mon adversité
De tout ce que la pauvreté
A de rude, et d’insupportable,
Je suis dans un logis desert,
OÙ par tout le plancher y sert
De lit, de bufet et de table.

Nostre hoste avec ses serviteurs
Nous croyant des reformateurs
S’enfuit au travers de la crote,
Emportant ployé sous ses bras
Son pot, son chaudron, et ses dras
Et ses enfans dans une hote.

Ainsi plus niais qu’un oison,
Je me vois dans une maison
Sans y voir ny valet ny maistre,
Et ce spectacle de malheurs,
Pour faire la nique aux voleurs,
N’a plus ny porte ny fenestre.

D’autant que l’orage est si fort,
Qu’on voit les navires du port
Sauter comme un chat que l’on berne,
Pour sauver la lampe du vent,
Mon valet a fait en resvant
D’un couvrechef une lanterne.

Après maint tour et maint retour,
Nostre hoste s’en revient tout cour
En assez mauvais equipage,
Le poil crasseux et mal peigné
Et le front aussi renfrongné
Qu’un Escuyer qui tanse un page,

Quand ce vieillard desja cassé,
D’un compliment du temps passé,
A nous bienveigner s’esvertuë,
Il me semble que son nez tors
Se ploye, et s’alonge, à ressors,
Comme le col d’une tortuë.

Force vieux Soldats affamez,
Mal habillez et mal armez
Sont ici couchez sur du chaume,
Qui racontent les grands exploits
Qu’ils ont fait depuis peu de mois
Avecque Monsieur de Bapaume.

Ainsi nous nous entretenons
Sur le cul comme des guenons,
Pour soulager nostre misere :
Chacun y parle en liberté,
L’un de la prise de Paté,
L’autre du siege de Fougere.

Nostre hoste qui n’a rien gardé,
Voyant notre souper fondé
Sur d’assez foibles esperances,
Sans autrement se tourmenter,
Est resolu de nous traitter
D’excuses et de reverences.

Et moy que le sort a reduit
A passer une longue nuict
Au milieu de cette canaille,
Regardant le Ciel de travers
J’escris mon infortune en vers,
D’un tison contre une muraille.

Ronsard Si Tu As Su Par Tout Le Monde Épandre

Sonnet V.

Ronsard si tu as su par tout le monde épandre
L’amitié, la douceur, les grâces, la fierté,
Les faveurs, les ennuis, l’aise et la cruauté,
Et les chastes amours de toi et ta Cassandre,

Je ne veux à l’envi pour sa nièce, entreprendre
D’en rechanter autant comme tu as chanté,
Mais je veux comparer à beauté la beauté,
Et mes feux à tes feux, et ma cendre à ta cendre.

Je sais que je ne puis dire si doctement,
Je quitte de savoir, je brave d’argument,
Qui de l’écrit augmente ou affaiblit la grâce.

Je sers l’aube qui naît, toi le soir mutiné,
Lorsque de l’Océan l’adultère obstiné,
Jamais ne veut tourner à l’Orient sa face.

Pour Veiller Ce Soir D’hiver

Vous qui sans corps, Démons, errez en France,
Laissez ici reposer doucement
Vos membres froids, et chez vous maintenant
Courez pour voir le deuil de votre absence.

Allezy donc, invisibles, je pense
Que vous verrez celuici, son enfant,
L’autre sa femme, en un noir vêtement,
Offrir à Dieu pour votre délivrance :

Disant adieu à tous vos domestiques,
Vous reviendrez trouver vos corps étiques,
Prendre congé de vos yeux endormis.

Étant guidés des pâles filandières
Vous passerez les mortelles rivières,
Vengés d’Amour, et de vos ennemis.

Si Je Pouvais Porter Dedans Le Sein

Sonnet XXIII.

Si je pouvoy’ porter dedans le sein, Madame,
Avec mon amitié celle que j’ayme aussi,
Je ne me plongeroy au curieux souci
Qui dévore mes sens d’une ennuyeuse flamme.

Doncques pour arrester l’aiguillon qui m’entame
Donnez moy ce pourtraict, où je puisse transy
Effacer vostre teint d’un désir endurci,
Dévorant vos beautez de la faim de mon âme.

Mourir comme mourut Laodamie, alors
Que de son ami mort elle embrassa le corps,
De ses ardents regrets réchauffant cette glace,

Mourir vous contemplant, de joye et de langueur.
J’ai bien dessus mon coeur portraicte vostre face
De la main de l’amour, mais vous avez mon coeur.

Pourquoi ?

Voyant l’ambition, l’envie, et l’avarice,
La rancune, l’orgueil, le désir aveuglé,
Dont cet âge de fer de vices tout rouillé
A violé l’honneur de l’antique justice :

Voyant d’une autre part la fraude, la malice,
Le procès immortel, le droit mal conseillé :
Et voyant au milieu du vice déréglé
Cette royale fleur, qui ne tient rien du vice :

Il me semble, Dorat, voir au ciel revolés
Des antiques vertus les escadrons ailés,
N’ayant rien délaissé de leur saison dorée

Pour réduire le monde à son premier printemps,
Fors cette Marguerite, honneur de notre temps,
Qui, comme l’espérance, est seule demeurée.

Si Mes Vers Innocents Ont Fait À Leur Déçu

Sonnet XCII.

Si mes vers innocents ont fait à leur déçu,
Courroucer votre front d’une faute imprudente,
C’est l’amour qui par eux votre louange chante :
Amour a fait du mal, si du mal y a eu.

Lichas l’infortuné porta ainsi déçu,
Au fils d’Amphitryon la chemise sanglante,
Telle fut la prière, et folle et ignorante,
De la mère de Dieu par la foudre conçue.

Vous avez à l’amour bandé l’âme et la vue,
L’amour a de raison la mienne dépourvue :
Si nous avons failli, d’où viendra le défaut ?

Excusez les effets de l’amour aveuglé,
Excusez la fureur ardente et déréglée,
Puisque ce n’est pas crime où l’innocence faut.

Pourquoi Crains-tu, Fille Farouche

Voyez au vif le portrait d’un amant :
Je pleure et ris, je loue et vitupère,
Un même objet m’est funèbre et prospère,
Je perds courage et je vais m’animant.

Mon coeur, mes yeux s’en vont partout semant
Et feux, et flots ; mon âme est le repaire
D’espoir et peur ; jamais je ne tempère
Mon froid, mon chaud, qui vont ensemblement.

Je sens toujours un grand brasier d’Hercule,
D’où un glaçon jamais ne se recule ;
Je glace au feu, je brûle au coeur d’hiver ;

J’aime, je hais ; je me loue et me tance ;
Je quitte tout, puis je veux éprouver.
L’amour n’est rien qu’une mer d’inconstance.

Si Vous Voyiez Mon Coeur Ainsi Que Mon Visage

Sonnet XCIV.

Si vous voyiez mon coeur ainsi que mon visage,
Vous le verriez sanglant, transpercé mille fois,
Tout brûlé, crevassé, vous seriez sans ma voix
Forcée à me pleurer, et briser votre rage.

Si ces maux n’apaisaient encor votre courage
Vous feriez, ma Diane, ainsi comme nos rois,
Voyant votre portrait souffrir les mêmes lois
Que fait votre sujet qui porte votre image.

Vous ne jetez brandon, ni dard, ni coup, ni trait,
Qui n’ait avant mon coeur percé votre portrait.
C’est ainsi qu’on a vu en la guerre civile

Le prince foudroyant d’un outrageux canon
La place qui portait ses armes et son nom,
Détruire son honneur pour ruiner sa ville.

Pourquoi De Tes Dédains Sens-je La Cruauté

Voyons, d’où vient le verbe ? Et d’où viennent les langues ?
De qui tienstu les mots dont tu fais tes harangues ?
Écriture, Alphabet, d’où tout cela vientil ?
Réponds.

Platon voit l’I sortir de l’air subtil ;
Messène emprunte l’M aux boucliers du Mède ;
La grue offre en volant l’Y à Palamède ;
Entre les dents du chien Perse voit grincer l’R ;
Le Z à Prométhée apparaît dans l’éclair ;
L’O, c’est l’éternité, serpent qui mord sa queue ;
L’S et l’F et le G sont dans la voûte bleue,
Des nuages confus gestes aériens ;
Querelle à ce sujet chez les grammairiens :
Le D, c’est le triangle où Dieu pour Job se lève ;
Le T, croix sombre, effare Ézéchiel en rêve ;
Soit ; croistu le problème éclairci maintenant ?
Triptolème, atil fait tomber, en moissonnant,
Les mots avec les blés au tranchant de sa serpe ?
Le grec estil éclos sur les lèvres d’Euterpe ?
L’hébreu vientil d’Adam ? le celte d’Irmensul ?
Dispute, si tu veux ! Le certain, c’est que nul
Ne connaît le maçon qui posa sur le vide,
Dans la direction de l’idéal splendide,
Les lettres de l’antique alphabet, ces degrés
Par où l’esprit humain monte aux sommets sacrés,
Ces vingtcinq marches d’or de l’escalier Pensée.

Eh bien, juge à présent. Pauvre argile insensée,
Homme, ombre, tu n’as point ton explication ;
L’homme pour l’oeil humain n’est qu’une vision ;
Quand tu veux remonter de ta langue à ton âme,
Savoir comment ce bruit se lie à cette gamme,
Néant. Ton propre fil en toimême est rompu.
En toi, dans ton cerveau, tu n’as pas encor pu
Ouvrir ta propre énigme et ta propre fenêtre,
Tu ne te connais pas, et tu veux le connaître,
LUI ! Voyant sans regard, triste magicien,
Tu ne sais pas ton verbe et veux savoir le sien !

Sort Inique Et Cruel

Sonnet XCV.

Sort inique et cruel ! le triste laboureur
Qui s’est arné le dos à suivre sa charrue,
Qui sans regret semant la semence menue
Prodigua de son temps l’inutile sueur,

Car un hiver trop long étouffa son labeur,
Lui dérobant le ciel par l’épais d’une nue,
Mille corbeaux pillards saccagent à sa vue
L’aspic demi pourri, demi sec, demi mort.

Un été pluvieux, un automne de glace
Font les fleurs, et les fruits joncher l’humide place.
A ! services perdus ! A ! vous, promesses vaines !

A ! espoir avorté, inutiles sueurs !
A ! mon temps consommé en glaces et en pleurs.
Salaire de mon sang, et loyer de mes peines !

Pourquoi Faut-il Que Ta Face Divine

Vues des Anges, les cimes des arbres peutêtre
sont des racines, buvant les cieux ;
et dans le sol, les profondes racines d’un hêtre
leur semblent des faîtes silencieux.

Pour eux, la terre, n’estelle point transparente
en face d’un ciel, plein comme un corps ?
Cette terre ardente, où se lamente
auprès des sources l’oubli des morts.