Sur Le Ballet Du Roi. Le Forgeron Pour Le Roi

Je ne suis point industrieux

Comme ce forgeron des dieux,

Dont les subtilités nuisibles

Pour un chef-d’œuvre de son art,

Dessous des filets invisibles

Firent voir qu’il était cornard.
Cet infâme aux creux étnéans

Dessus les tombeaux des Géants,

Enivré de souffre et de flamme,

Forgeait des armes pour autrui,

Cependant que Mars et sa femme

Faisait des forgerons pour lui.
Je suis un forgeron nouveau,

Qui sans enclume et sans marteau

Forge un tonnerre à ma parole,

Et du seul regard de mes yeux,

Fais partir un éclair qui vole,

Plus puissant que celui des cieux.
Les plus rebelles des humains,

Subjugués des traits de mes mains,

Ont fait émerveiller l’Europe,

Et Vulcain avoue aisément

De n’avoir jamais vu Cyclope

Battre le fer si rudement.
Le dard qu’amour me fait forger,

Sans déplaisir et sans danger,

Pénètre au fond de la pensée,

Et la dame qu’il veut toucher

En est si doucement blessée,

Qu’elle n’en peut haïr l’archer.
Mais les flèches de mon courroux,

Fatales qu’elles sont à tous,

Font trembler le dieu de la guerre,

Et rien ne l’a fait habiter

Dans un ciel si loin de la terre

Que le soin de les éviter.

Sur Une Tempête Qui S’éleva Comme Il Était Prêt De S’embarquer Pour Aller En Angleterre

Parmi ces promenoirs sauvages

J’ois bruire les vents et les flots

Attendant que les matelots

M’emportent hors de ces rivages.

Ici les rochers blanchissants,

Du choc des vagues gémissants,

Hérissent leurs masses cornues

Contre la colère des airs,

Et présentent leurs têtes nues

À la menace des éclairs.
J’ois sans peur l’orage qui gronde,

Et fût-ce l’heure de ma mort,

Je suis prêt à quitter le port

En dépit du ciel et de l’onde.

Je meurs d’ennui dans ce loisir :

Car un impatient désir

De revoir les pompes du Louvre

Travaille tant mon souvenir

Que je brûle d’aller à Douvre

Tant j’ai hâte d’en revenir.
Dieu de l’onde, un peu de silence !

Un dieu fait mal de s’émouvoir.

Fais-moi paraître ton pouvoir

À corriger ta violence.

Mais à quoi sert de te parler,

Esclave du vent et de l’air,

Monstre confus qui, de nature

Vide de rage et de pitié,

Ne montres que par aventure

Ta haine ni ton amitié !
Nochers, qui par un long usage

Voyez les vagues sans effroi

Et qui connaissez mieux que moi

Leur bon et leur mauvais visage,

Dites-moi, ce ciel foudroyant,

Ce flot de tempête aboyant,

Les flancs de ces montagnes grosses,

Sont-ils mortels à nos vaisseaux ?

Et sans aplanir tant de bosses

Pourrai-je bien courir les eaux ?
Allons, pilote, où la Fortune

Pousse mon généreux dessein !

Je porte un dieu dedans le sein

Mille fois plus grand que Neptune :

Amour me force de partir.

Et dût Thétis pour m’engloutir

Ouvrir mieux ses moites entrailles,

Cloris m’a su trop enflammer

Pour craindre que mes funérailles

Se puissent faire dans la mer.
Ô mon ange ! Ô ma destinée !

Qu’ai-je fait à cet élément

Qu’il tienne si cruellement

Contre moi sa rage obstinée ?

Ma Cloris, ouvre ici tes yeux,

Tire un de tes regards aux cieux :

Ils dissiperont leurs nuages,

Et pour l’amour de ta beauté

Neptune n’aura plus de rage

Que pour punir sa cruauté.
Déjà ces montagnes s’abaissent,

Tous leurs sentiers sont aplanis ;

Et sur ces flots si bien unis

Je vois des alcyons qui naissent.

Cloris, que ton pouvoir est grand !

La fureur de l’onde se rend

À la faveur que tu m’as faite.

Que je vais passer doucement !

Et que la peur de la tempête

Me donne peu de pensement !
L’ancre est levée, et le zéphyre,

Avec un mouvement léger,

Enfle la voile et fait nager

Le lourd fardeau de la navire.

Mais quoi ! Le temps n’est plus si beau,

La tourmente revient dans l’eau.

Dieux, que la mer est infidèle !

Chère Cloris, si ton amour

N’avait plus de constance qu’elle,

Je mourrais avant mon retour.

Théophile À Son Ami Chiron

Toi qui fais un breuvage d’eau

Mille fois meilleurs et plus beau

Que celui du beau Ganymède,

Et qui lui donnes tant d’appas

Que sa liqueur est un remède

Contre l’atteinte du trépas,

Penses-tu que malgré l’ennui

Que me peut donner aujourd’hui

L’horreur d’une prison si noire,

Je ne te garde encore un lieu

Au même endroit de ma mémoire

Où se doit mettre un demi-dieu?

Bouffi d’un air tout infecté,

De tant d’ordures humecté,

Et du froid qui me fait la guerre,

Tout chagrin et tout abattu,

Mieux qu’en autre lieu de la terre

Il me souvient de ta vertu.

Chiron, au moins si je pouvais

Te faire ouïr les tristes voix

Dont t’invoquent mes maladies,

Tu me pourrais donner de quoi

Forcer mes Muses étourdies

A parler dignement de toi.

De tant de vases précieux

Où l’art le plus exquis des cieux

A caché sa meilleur force,

Si j’avais seulement goûté

A leur moindre petite amorce

J’aurais trop d’aise et de santé.

Si devant que de me coucher

Mes soupirs se pouvaient boucher

D’un long trait de cet hydromèle

Où tout chagrin s’ensevelit,

L’enfant dont avorta Sémèle

Ne me mettrait jamais au lit.

Au lieu des continus ennuis

Qui me font passer tant de nuits

Avec des visions horribles,

Mes yeux verraient en sommeillant

Mille voluptés invisibles

Que la main cherche en s’éveillant.

Au lieu d’être dans les enfers,

De songer des feux et des fers

Qui me font le repos si triste,

Je songerais d’être à Paris

Dans le cabinet où Caliste

Eut triomphé de Cloris.

A l’éclat de ses doux flambeaux

Les noires caves des tombeaux

D’où je vois sortir les Furies,

Se peindraient de vives couleurs

Et seraient à mes rêveries

De beaux près tapissés de fleurs.

Ah! que je perds de ne pouvoir

Quelquefois t’ouïr et te voir

Dans mes noires mélancolies

Qui ne me laissent presque rien

De tant d’agréables folies

Qu’on aimait en mon entretien!

Que mes dieux sont mes ennemis

De ce qu’ils ne m’ont pas permis

De t’appeler en ma détresse!

Docte Chiron, après le Roi

Et les faveurs de ma maîtresse,

Mon cœur n’a de regret qu’à toi.

Thisbé Pour Le Portrait De Pyrame Au Peintre

Fais-moi, de grâce, une peinture,

Si tu fis jamais rien de beau,

Toi qui des traits de ton pinceau

Surpasses l’art et la nature,

Mais sans prendre plus de loisir

Que mon impatient désir

Ne peut accorder à mon âme,

Au moins apporte-moi demain

Le portrait de l’œil de Pyrame

Ou celui de sa belle main.
N’eusses-tu tracé que l’ombrage

De son front ou de ses cheveux,

Ne fais point tant languir mes vœux

En l’attente de ton ouvrage;

Apporte-moi dès aujourd’hui

Quelque petit semblant de lui.

Peintre, n’as-tu rien fait encore?

Tu recherches trop de façon:

Il ne faut que peindre l’Aurore

Sous l’habit d’un jeune garçon.
Connais-tu les lys et les roses?

En sais-tu faire les portraits?

En un mot, sais-tu tous les traits

De toutes les plus belles choses?

As-tu de ces tableaux hardis

Qui sur les autels de jadis

Ont porté le pinceau d’Apelle?

Sache que tu m’offenserais

De ne prendre au plus beau modèle

Un portrait que tu lui ferais.
Suis tous les plus fameux exemples

Des peintres morts ou des vivants,

Vois tout ce que les plus savants

Ont fait pour embellir nos temples,

Vois le teint, les yeux et les mains

Dont l’artifice des humains

A voulu figurer les anges:

Leur plus superbe monument

Doit quitter toutes ses louanges

A l’image de mon amant.
Si tu voulais peindre Hyacinthe

Pour le faire voir au Soleil,

Ou d’un plus superbe appareil

Vaincre le Tasse en son Aminte,

Tu peindrais Pyrame ou l’Amour

Ou ce premier éclat du jour

Lorsque sans ride et sans nuage,

Dans le ciel comme en un tableau,

Il fait luire son beau visage

Tout fraîchement tiré de l’eau.
Sois, je te prie, un peu barbare,

Pour bien faire, ouvre-moi le sein,

Tu dois là prendre le dessein

D’une occupation si rare.

Plût au Ciel qu’il te fût permis

De le voir comme Amour l’a mis

Au plus profond de mes pensées

Car c’est où ses perfections

Paraissent vivement tracées,

Aussi bien que mes passions.
Mais pardonne à ma jalousie;

S’il se peut, sans t’injurier,

Laisse-toi derechef prier

De le peindre à ma fantaisie;

Ne demande point à le voir,

Car pour bien faire ton devoir,

Et ne me faire point d’injure,

Tu le peindras comme les dieux,

De qui tu fais bien la figure

Sans qu’ils soient présents à tes yeux.

Qui Voudra Pense À Des Empires

Qui voudra pense à des empires,

Et avecque des vœux mutins

S’obstine contre ses destins,

Qui toujours lui deviennent pires;

Moi je demande seulement,

Du plus sacré vœu de mon âme,

Qu’il plaise aux dieux et à Madame,

Que je brûle éternellement.

Ton Orgueil Peut Durer Au Plus Deux Ou Trois Ans

Ton orgueil peut durer au plus deux ou trois ans:

Après cette beauté ne sera plus si vive,

Tu verras que ta flamme alors sera tardive,

Et que tu deviendras l’objet des médisants.
Tu seras le refus de tous les courtisans,

Les plus sots laisseront ta passion oisive,

Et les désirs honteux d’une amitié lascive

Tenteront un valet à force de présents.
Tu chercheras à qui te donner pour maîtresse,

On craindra ton abord, on fuira ta caresse,

Un chacun de partout te donnera congé.
Tu reviendras à moi, je n’en ferai nul compte,

Tu pleureras d’amour, je rirai de ta honte:

Lors tu sera punie, et je serai vengé.

Remerciement De Théophile À Corydon

Filles du souverain des dieux,

Belles princesses toutes nues

Qui foulez ce mont glorieux

Dont la vertu touche les nues,

Chères germaines du Soleil,

Devant qui la sœur du sommeil

Voit toutes ses fureurs captives,

Descendez de ce double mont,

Et ne vous montrez point rétives

Quand le mérite vous semond.

Derechef pour l’amour de moi,

Saintes filles de la Mémoire,

Si vous avez congé du Roi

D’interrompre un peu son histoire,

Suivez ce petit trait de feu

Dont votre frère perce un peu

L’obscurité de ma demeure;

Déesses, il vous faut hâter,

Le Soleil n’a que demi-heure

Tous les jours à me visiter.

Mais quel éclat dans ce manoir

Chasse l’obscurité de l’ombre?

D’où vient qu’en ce cachot si noir

On ne trouve plus rien de sombre?

Invisibles divinités

Qui par mes importunités

Etes si promptement venues,

Dieux! que je me dirai content

De vous avoir entretenues

Malgré ceux qui m’en veulent tant!

Dites-moi, car c’est le sujet

Pour qui ma passion vous presse,

Quel doit être aujourd’hui l’objet

De votre immortelle caresse.

Faites que vos divins regards

Le cherchent en toutes les parts!

Où mes amitiés sont allées.

Ah! qu’il paraît visiblement!

Muses, vous êtes appelées

Pour Corydon tant seulement.

Est-ce vous le seul des vivants

Qui n’avez point perdu courage

Pour la fureur de tant de vents

Qui conspirent à mon naufrage,

Vous seul capable de pitié,

Qu’une si longue inimitié,

Contre moi si fort obstinée

N’a jamais encore abattu,

Et qui suivez ma destinée

Jusqu’aux abois de ma vertu?

Et tant de lâches courtisans

Dont j’ai si bien flatté la vie,

Contre moi sont les partisans

Ou les esclaves de l’envie!

Aujourd’hui ces esprits abjects

Ploient à tous les faux objets

Que leur offre la calomnie,

Et n’osent d’un mot seulement

S’opposer à la tyrannie

Qui me creuse le monument.

Ce ne sont que mignards de lit,

Ce sont des courages de terre

Que la moindre vague amollit,

Et qui n’ont qu’un éclat de verre;

Ce n’est que mollesse et que fard;

Leurs sens, leurs voix et leur regard

Ont toujours diverse visée,

Et pour le mal et pour le bien

Ils ont une âme divisée

Qui ne peut s’assurer de rien.

Ces cœurs où l’ennemi de Dieu

A logé tant de perfidie

Qu’on n’y saurait trouver de lieu

Pour une affection hardie,

Ils n’ont jamais d’ami si cher

Que sa mort les puisse empêcher

De quelque visite ordinaire,

Où depuis le matin au soir

Bien souvent ils n’ont rien à faire

Que se regarder et s’asseoir.

Mais que peut-on contre le sort?

Laissons là ces vilaines âmes,

Leur lâcheté n’a point de tort;

Ils naquirent pour être infâmes;

La fortune aux yeux aveuglés,

Aux mouvements tous déréglés,

Les a conçus à l’aventure

Et sous un astre transporté

Qui cheminait contre nature

Quand il leur versa sa clarté.

Vous êtes né tout au rebours

De leurs influences malines,

L’astre dont vous suivez le cours

Suit les routes les plus divines.

Il est vrai que vous méritez

Au-delà des prospérités

Dont il vous a laissé l’usage;

Si le destin donnait un rang

Selon l’esprit et le courage

Damon serait prince du sang.

O dieux! que me faut-il choisir

Pour louer mon dieu tutélaire?

Que ferai-je en l’ardent désir

Que mon esprit a de vous plaire?

Je dirai partout mon bonheur,

Je peindrai si bien votre honneur

Que la mer qui voit les deux Pôles

Dont se mesure l’univers,

Gardera sur ses ondes molles

Le caractère de mes vers.

Très Humble Requête De Théophile À Monseigneur Le Premier Président

Privé de la clarté des cieux

Sous l’enclos d’une voûte sombre

Où les limites de mes yeux

Sont dans l’espace de mon ombre,

Dévoré d’un ardent désir

Qui soupire après le plaisir

Et la liberté de ma vie,

Je m’irrite contre le sort

Et ne veux plus mal à l’envie

Que d’avoir différé ma mort.

Plût au Ciel qu’il me fût permis,

Sans violer les droits de l’âme,

De me rendre à mes ennemis,

Et moi-même allumer ma flamme!

Que bientôt j’aurais évité

La honteuse captivité

Dont la force du temps me lie!

Aujourd’hui mes sens bienheureux

Verraient ma peine ensevelie

Dans un sépulcre généreux.

Mais ce grand Dieu qui fit nos lois,

Lorsqu’il régla nos destinées

Ne laissa point à notre choix

La mesure de nos années.

Quand nos astres ont fait leurs cours,

Et que la trame de nos jours

N’a plus aucun filet à suivre,

L’homme alors peut changer de lieu,

Et pour continuer de vivre

Ne doit mourir qu’avecque Dieu.

Aussi me puis-je bien vanter

Que dans l’horreur d’une aventure

Assez capable de tenter

La faiblesse de la nature,

Le Ciel, ami des innocents,

Fit voir à mes timides sens

Sa divinité si propice

Qu’encore j’ai toujours été

Sur le bord de mon précipice

D’un visage assez arrêté.

Il est vrai qu’au point d’endurer

Les affronts que la calomnie

M’a fait si longuement durer,

Ma constance se voit finie.

Dans ce sanglant ressouvenir

Celui qui veut me retenir

Il a ses passions trop lentes,

Et n’a jamais été battu

Des prospérités insolentes

Qui s’attaquent à la vertu.

Mais, ô l’erreur de mes esprits!

Dans le siècle infâme où nous sommes,

Tout ce déshonneur n’est qu’un prix

Pour passer le commun des hommes.

Combien de favoris de Dieu

Dans un plus misérable lieu

Ont senti de pires malices,

Et dans leurs innocentes mains,

Qui n’avaient que les Cieux complices,

Reçu des fers inhumains!

D’ailleurs l’épine est sous la fleur,

Le jour sort d’une couche noire;

Et que sais-je si mon malheur

N’est point la source de ma gloire?

Un jour mes ennuis effacés,

Dans mon souvenir retracés,

Seront eux-même leur salaire:

Toutes les choses ont leur tour,

Dieu veut souvent que la colère

Soit la marque de son amour.

Qui me pourra persuader

Que la Cour soit toujours charmée?

D’où la peut encore aborder

Le venin de la renommée?

Si Verdun ouvre un peu ses yeux

Quel esprit assez captieux

Pourra mordre à sa conscience?

De quel vent peut-on écumer

Dans ce grand gouffre de science

Pour n’y pas bientôt abîmer?

Grande lumière de nos jours,

Dont les projets sont des miracles,

Et de qui les communs discours

Ont plus de poids que les oracles,

Sainte guide de tant de dieux

Qui, sur le modèle des cieux,

Donnez des règles à la terre,

Dieu sans excès et sans défaut,

Vous avez ça-bas un tonnerre,

Comme en a ce grand Dieu là-haut.

Le Ciel par de si beaux crayons

Marque le fil de vos harangues

Qu’on y voit les mêmes rayons

Du grand trésor de tant de langues

Qu’il versa par le Saint-Esprit

Au disciples de Jésus-Christ.

Paris est jaloux que Toulouse

Ait eu devant lui tant d’honneur,

L’Europe est aujourd’hui jalouse

Que la France ait tout ce bonheur.

Quand je pense profondément

A vos vertus si reconnues,

Mon espoir prend un fondement

Qui l’élève au dessus des nues,

Je laisse reposer mes soins,

Les alarmes des faux témoins

Ne me donnent plus tant de crainte,

Et mon esprit tout transporté,

Au milieu de tant de contrainte,

Goûte à demi ma liberté.

C’est de vous sur tous que j’attends

A voir retrancher la licence

Qui fait habiter trop longtemps

La crainte avec l’innocence;

Et quand tout l’Enfer répandrait

Ses ténèbres sur mon bon droit,

Je sais que votre esprit éclate

Dans la plus noire obscurité,

Et que tout l’appas qui vous flatte

C’est la voix de la vérité.

Mais, ô l’honneur du Parlement!

Tout ce que j’écris vous offense

Puisqu’écrire ici seulement

C’est violer votre défense.

Mon faible esprit s’est débauché

A l’objet d’un si doux péché,

Et croit sa faute légitime,

Car la vertu doit avouer

Qu’elle-même est pis que le crime,

Si c’est crime que vous louer.

Remontrance De Théophile À Monsieur De Vertamont Conseiller En La Grand’chambre

Désormais que le renouveau

Fond la glace et dessèche l’eau

Qui rendent les près inutiles,

Et qu’en l’objet de leurs plaisirs

Les places des plus grandes villes

Sont des prisons à nos désirs;
Que l’oiseau, de qui les glaçons

Avaient enfermé les chansons

Dans la poitrine refroidie,

Trouve la clef de son gosier

Et promène sa mélodie

Sur le myrte et sur le rosier;
Que l’abeille, après la rigueur

Qui tient ses ailes en langueur

Au fond de ses petites cruches,

S’en va continuer le miel,

Et quittant la prison des ruches,

N’a son vol borné que du ciel;
Que les zéphyres s’épanchant

Parmi les entrailles des champs

Lâchent ce que le froid enserre;

Que l’Aurore avecque ses pleurs

Ouvre les cachots de la terre

Pour en faire sortir les fleurs;
Que le temps se rend si bénin

Même aux serpents pleins de venin

Dont notre sang est la pâture;

Qu’en la faveur de la saison

Et par arrêt de la nature

Il les fait sortir de prison;
L’an a fait plus de la moitié

Que tous les jours votre pitié

Me doit faire changer de place:

Ne me tenez plus en suspens,

Et me faites au moins la grâce

Que le ciel fait aux serpents.

Un Berger Prophète

Je vis dans ces lieux innocents,

Où les esprits les plus puissants,

Quittant leurs grandeurs souveraines,

Suivent ma prophétique voix

Dans le silence de nos bois

Et dans le bruit de nos fontaines.
Ici mon désir est ma loi,

Mon entendement est mon roi,

Je préside à mes aventures;

Et comme si quelqu’un des dieux

M’eût prêté son âme et ses yeux,

Je comprends les choses futures.
J’ai vu quand des esprits mutins

Sollicitaient nos bons destins

A quitter le soin de la France,

Et deviné que leur malheur

Trouverait dans notre valeur

Le tombeau de leur espérance.
Je vois qu’un jeune potentat

Bornera bientôt son état

Du plus large tour de Neptune,

Et son bonheur sans être vain

Pourra voir avecque dédain

Les caresses de la Fortune.

Requête De Théophile À Nosseigneurs De Parlement

Celui qui briserait les portes

Du cachot noir des troupes mortes,

Voyant les maux que j’ai soufferts,

Dirait que ma prison est pire:

Ici les âmes ont des fers,

Ici le plus constant soupire.

Dieux, souffrez-vous que les Enfers

Soient au milieu de votre empire,

Et qu’une âme innocente, en un corps languissant,

Ne trouve point de crise aux douleurs qu’elle sent?

L’oeil du monde qui par ses flammes

Nourrit autant de corps et d’âmes

Qu’en peut porter chaque élément,

Ne saurait vivre demi-heure

Où m’a logé le Parlement;

Et faut que ce bel astre meure

Lorsqu’il arrive seulement

Au premier pas de ma demeure.

Chers lieutenants des dieux qui gouvernez mon sort,

Croyez-vous que je vive où le Soleil est mort?

Je sais bien que mes insolences

Ont si fort chargé les balances

Qu’elles penchent à la rigueur,

Et que ma pauvre âme abattue

D’une longue et juste langueur,

Hors d’apparence s’évertue

De sauver un peu de vigueur

Dans le désespoir qui la tue;

Mais vous êtes des dieux, et n’avez point de mains

Pour la première faute où tombent les humains.

Si mon offense était un crime,

La calamité qui m’opprime

Dans les horreurs de ma prison

Ne pourrait sans effronterie

Vous demander sa guérison;

Mon insolente flatterie

Ferait lors une trahison

A la pitié dont je vous prie,

Et ce reste d’espoir qui m’accompagne ici

Se rendrait criminel de vous crier merci.

Pressé d’un si honteux outrage,

Je cherche au fond de mon courage

Mes secrets les moins paraissants,

Je songe à toutes les délices

Où se sont emportés mes sens;

Je m’adresse à tous mes complices:

Mais ils se trouvent innocents

Et s’irritent de mes supplices.

O ciel! ô bonnes mœurs! que puis-je avoir commis

Pour rendre à mon bon droit tant de dieux ennemis?

Mais c’est en vain que je me fie

A la raison qui justifie

Ma pensée et mes actions;

Bien que mon bon droit soit palpable,

Ce sont peut-être illusions:

Le Parlement n’est pas capable

Des légères impressions

Qui font un innocent coupable.

Quelque tort apparent qui me puisse assaillir,

Les juges sont des dieux, ils ne sauraient faillir.

N’ai-je point mérité la flamme

De n’avoir su ployer mon âme

A louer vos divins esprits?

Il est temps que le Ciel s’irrite

Et qu’il punisse le mépris

D’un flatteur de Cour hypocrite

Qui vous a volé tant d’écrits

Qui sont dus à votre mérite.

Courtisans qui m’avez tant dérobé de jours,

Est-ce vous dont j’espère aujourd’hui du secours?

Race lâche et dénaturée,

Autrefois si mal figurée

Par mes vers mal récompensés,

Si ma vengeance est assouvie,

Vous serez si bien effacés

Que vous ne ferez plus d’envie

Aux honnêtes gens offensés

Des louanges de votre vie,

Et que les vertueux douteront désormais

Quel vaut mieux d’un marquis ou d’un clerc du Palais.

Et s’il faut que mes funérailles

Se fassent entre les murailles

Dont mes regards sont limités

Dans ces pierres moins impassibles

Que vos courages hébétés,

J’écrirai des vers si lisibles

Que vos honteuses lâchetés

Y seront à jamais visibles,

Et que les criminels de ce hideux manoir

N’y verront point d’objet plus infâme et plus noir.

Mais si jamais le Ciel m’accorde

Qu’un rayon de miséricorde

Passe au travers de cette tour,

Et qu’enfin mes juges ployables

Ou par justice ou par amour

M’ôtent de ces lieux effroyables,

Je vous ferai paraître au jour

Dans des portraits si pitoyables,

Que votre faible éclat se trouvera si faux,

Que vos fils rougiront de vos sales défauts.

Mes juges, mes dieux tutélaires,

S’il est juste que vos colères

Me laissent désormais vivant,

Si le trait de la calomnie

Me perce encore assez avant,

Si ma muse est assez punie,

Permettez que dorénavant

Elle soit sans ignominie,

Afin que votre honneur puisse trouver des vers

Dignes de les porter aux yeux de l’univers.

Un Fier Démon, Qui Me Menace

Un fier démon, qui me menace

De son triste et funeste accent,

Contre mon amour innocent

Gronde la haine et la disgrâce.
On me rapporte que tes yeux,

Dans leurs paupières languissantes,

N’avaient plus ces flammes puissantes

Qui blessaient les âmes des dieux.
Nature est vraiment hardie

Et le sort bien faux et malin

D’assujettir le sang divin

À l’effort d’une maladie.
En détestant ses cruautés,

Quelque peu qu’il m’en divertisse,

Je crie contre l’injustice

Que le Ciel fait à tes beautés.
Depuis ce malheureux message,

Qui m’a privé de tout repos,

La tristesse a mis dans mes os

Un tourment d’amour et de rage.
Malade au lit d’où je ne sors,

Je songe que je vois la Parque,

Et que dans une même barque

Nous passons le fleuve des morts.
Si tu te deuils de mon absence,

C’est un supplice d’amitié,

Qui mérite autant de pitié

Qu’elle a de peine et d’innocence.
Je mourrai si tu meurs pour moi,

Autrement je serais bien traître,

Puisque le sort ne m’a fait naître

Que pour mourir avecque toi.

Requête De Théophile Au Roi

Au milieu de mes libertés,

Dans un plein repos de ma vie,

Où mes plus molles voluptés

Semblaient avoir passé l’envie,

D’un trait de foudre inopiné

Que jeta le ciel mutiné

Dessus le comble de ma joie,

Mes desseins se virent trahis,

Et moi d’un même coup la proie

De tous ceux que j’avais haïs.

Le visage des courtisans

Se peignit en cette aventure

Des couleurs dont les médisants

Voulurent peindre ma nature.

Du premier trait dont le malheur

Sépara mon destin du leur,

Mes amis changèrent de face:

Ils furent tous muets et sourds,

Et je ne vis en ma disgrâce

Rien que moi-même à mon secours.

Quelques faibles solliciteurs

Faisaient encore un peu de mine

D’arrêter mes persécuteurs

Sur le penchant de ma ruine;

Mais en un péril si pressant

Leur secours fut si languissant

Et ma guérison si tardive

Que la raison me résolut

A voir si quelque étrange rive

M’offrirait un port de salut.

Je fus longtemps à desseigner

Où j’irais habiter la terre,

Et sur le point de m’éloigner

Mille peurs me faisaient la guerre;

Car le Soleil qui chaque jour

Fait si vite un si large tour,

Ne visite point de contrée

Où ces chefs de dissensions

Ne donnent aisément l’entrée

A quelqu’un de leurs espions.

Après cinq ou six mois d’erreurs,

Incertain en quel lieu du monde

Je pourrais rasseoir les terreurs

De ma misère vagabonde,

Une incroyable trahison

Me fit rencontrer ma prison

Où j’avais cherché mon asile:

Mon protecteur fut mon sergent.

O grand Dieu, qu’il est difficile

De courre avecque de l’argent!

Le billet d’un religieux,

Respecté comme des patentes,

Fit épier en tant de lieux

Le porteur des Muses errantes

Qu’à la fin deux méchant prévôts,

Fort grands voleurs, et très dévots,

Priant Dieu comme des apôtres,

Mirent la main sur mon collet,

Et tout disant leurs patenôtres,

Pillèrent jusqu’à mon valet.

A l’éclat du premier appas,

Eblouis un peu de la proie,

Ils doutèrent si je n’étais pas

Un faiseur de fausse monnoie.

Ils m’interrogeaient sur le prix

Des quadruples qu’on m’avait pris

Qui n’étaient pas au coin de France.

Lors il me prit un tremblement

De crainte que leur ignorance

Me jugeât prévôtablement.

Ils ne pouvaient s’imaginer

Sans soupçon de beaucoup de crimes,

Qu’on trouvât tant à butiner

Sur un simple faiseur de rimes;

Et quoique l’or fût bon et beau

Aussi bien au jour qu’au flambeau,

Il croyaient, me voyant sans peine

Quelque fonds qu’on me dérobât,

Que c’étaient des feuilles de chêne

Avec la marque du sabbat.

Ils disaient entre eux sourdement

Que je parlais avec la Lune,

Et que le Diable assurément

Etait auteur de ma fortune;

Que pour faire service à Dieu

Il fallait bien choisir un lieu

Où l’objet de leur tyrannie

Me fit sans cesse discourir

Du trépas plein d’ignominie

Qui me devait faire périr.

Sans cordon, jartières, ni gants,

Au milieu de dix hallebardes,

Je flattais des gueux arrogants

Qu’on m’avait ordonné pour gardes;

Et nonobstant chargé de fers

On m’enfonce dans les Enfers

D’une profonde et noire cave

Où l’on n’a qu’un peu d’air puant

Des vapeurs de la froide bave

D’un vieux mur humide et gluant.

Dedans ce commun lieu de pleurs

Où je me vis si misérable,

Les assassins et les voleurs

Avaient un trou plus favorable.

Tout le monde disait de moi

Que je n’avais ni foi ni loi,

Qu’on ne connaissait point de vice

Où mon âme ne s’adonnât,

Et quelque trait que j’écrivisse

C’était pis qu’un assassinat;

Qu’un saint homme de grand esprit,

Enfant du bienheureux Ignace,

Disait en chaire et par écrit

Que j’étais mort par contumace,

Que je ne m’étais absenté

Que de peur d’être exécuté

Aussi bien que mon effigie,

Que je n’étais qu’un suborneur,

Et que j’enseignais la magie

Dedans les cabarets d’honneur;

Qu’on avait bandé les ressorts

De la noire et forte machine

Dont le souple et vaste corps

Etend ses bras jusqu’à la Chine;

Qu’en France et parmi l’étranger

Ils avaient de quoi se venger

Et de quoi forger une foudre

Dont le coup me serait fatal

En dût-il coûter plus de poudre

Qu’il n’en perdirent à Vuital.

Que le gaillard Père Guérin

Qui tous les jours fait dans la chaise

Plus de leçons à Tabarin

Qu’à tous les clercs d’un diocèse,

Comme s’il eût bien disposé

Et terre et ciel à ma ruine,

Prêchait qu’à peu de jours de là

La justice humaine et divine

M’immolerait à Loyola;

Que par le sentiment chrétien

D’une charité volontaire,

Infinité de gens de bien

Avaient entrepris mon affaire,

Qu’on était si fort irrité

Qu’en dépit de la vérité

Que Jésus-Christ a tant aimée,

Pour les intérêts du clergé

On me voulait voir en fumée

Soudain que je serais jugé.

On emploie de par le Roi,

De la force et de l’artifice,

Comme si Lucifer pour moi

Eût entrepris sur la justice.

A Paris, soudain que j’y fus,

J’entendais par des bruits confus

Que tout était prêt pour me cuire,

Et je doutais avec raison

Si ce peuple m’allait conduire

A la Grève ou dans la prison.

Ici donc comme en un tombeau,

Troublé du péril où je rêve,

Sans compagnie et sans flambeau,

Toujours dans le discours de Grève,

A l’ombre d’un petit faux jour

Qui perce un peu l’obscure tour

Où les bourreaux vont à la quête,

Grand Roi, l’honneur de l’univers,

Je vous présente la requête

De ce pauvre faiseur de vers.

Je demande premièrement

Qu’on supprime ce grand volume

Qui brave trop insolemment

La captivité de ma plume,

Et que monsieur le cardinal,

Après m’avoir fait tant de mal,

Pour l’amour de Dieu se retienne:

Il va contre la charité,

Et choque une vertu chrétienne

Quand il choque ma liberté;

Qu’on remontre aux religieux

A qui mon nom semble un blasphème,

Que leur zèle est injurieux

De vouloir m’ôter le baptême;

Que les crimes qu’ils ont prêchés,

Inconnus aux plus débauchés,

Sont controuvés pour me détruire

Et sèment un subtil appas

Par où l’âme se peut instruire

Au vice qu’elle ne sait pas;

Que si ma plume avait commis

Tout le mal qu’ils vous font entendre,

La fureur de mes ennemis

M’aurait déjà réduit en cendre;

Que leurs écrits et leurs abois,

Qui déjà depuis tant de mois

Font la guerre à mon innocence,

M’auraient fait faire mon procès

Si dans ma plus grande licence

Je n’avais évité l’excès;

Que c’était un procédé nouveau,

Dont Ignace était incapable,

De fouiller l’air, la terre et l’eau

Pour rendre un innocent coupable;

Qu’autrefois on a pardonné

Ce carnaval désordonné

De quelques-uns de nos poètes

Qui se trouvèrent convaincus

D’avoir sacrifiés aux bêtes

Devant l’idole de Bacchus;

Qu’à mon exemple nos rimeurs

Ne prendront point ce privilège,

Et que mes écrits et mes mœurs

Ont en horreur le sacrilège;

Que mon confesseur soit témoin

Si je ne rends pas tout le soin

Qu’un bon chrétien doit à l’Eglise,

Et qu’on ne voit en aucun lieu

Qu’un vers de ma façon se lise

Qui soit au déshonneur de Dieu;

Que l’honneur, la pitié, le droit

Sont violés en ma poursuite,

Et que certain Père voudrait

N’avoir point empêché ma fuite,

Mais la honte d’avoir manqué

Ce qu’il a si fort attaqué,

Demande qu’on m’anéantisse

De peur que, me rendant au Roi,

Les marques de son injustice

Ne survivent avecque moi.

Juste Roi, protecteur des lois,

Vous sur qui l’équité se fonde,

Qui seul emportez sur les rois

Ce titre le plus beau du monde,

Voyez avec combien de tort

Votre justice sent l’effort

Du tourment qui me désespère:

En France on n’a jamais souffert

Cette procédure étrangère

Qui vous offense et qui me perd.

Si j’étais du plus vil métier

Qui s’exerce parmi les rues,

Si j’étais fils de savetier

Ou de vendeuse de morues,

On craindrait qu’un peuple irrité,

Pour punir la témérité

De celui qui me persécute,

Ne fît avec sédition

Ce que sa fureur exécute

En son aveugle émotion.

Après ce jugement mortel,

Où l’on a vu ma renommée

Et mon portrait sur leur autel

N’être plus qu’un peu de fumée,

Fallait-il chercher de nouveau

Les matières de mon tombeau?

Fallait-il permettre à l’envie

D’employer ses injustes soins

Pour faire ici languir ma vie

En l’attente des faux témoins?

Mais quelques peuples si lointains

Dont la nouvelle intelligence

Puisse accompagner les desseins

De leur cruelle diligence,

Que des lutins, des loups-garoux,

Obéissant à leur courroux,

Viennent ici pour me confondre,

Dieu, qui leur serrera la voix,

Pour mon salut fera répondre

La sainte majesté des lois.

Qui peut avoir assez de front,

Quels fols ont assez de licence

Pour ne se taire avec affront

A l’abord de mon innocence?

Et quoique la canaille ait dit

Pour l’argent ou pour le crédit

Dont on leur a jeté l’amorce,

Dans les mouvements de leurs yeux

On verra qu’ils parlent par force

Devant des juges et des dieux.

O grand Maître de l’univers,

Puissant auteur de la nature,

Qui voyez dans ces cœurs pervers

L’appareil de leur imposture,

Et vous, sainte Mère de Dieu,

A qui les noirs creux de ce lieu

Sont aussi clairs que les étoiles,

Voyez l’horreur où l’on m’a mis,

Et me développez des toiles

Dont m’ont enceint mes ennemis!

Sire, jetez un peu vos yeux

Sur le précipice où je tombe,

Saint image du Roi des cieux,

Rompez les maux où je succombe.

Si vous ne m’arrachez des mains

De quelques morgueurs inhumains

A qui mes maux donnent à vivre,

L’hiver me donnera secours:

En me tuant il me délivre

De mille trépas tous les jours.

Qu’il plaise à votre Majesté

De se remettre en la mémoire

Que parfois mes vers ont été

Les messagers de votre gloire,

Comme, pour accomplir mes vœux,

Encore aujourd’hui je ne veux

Ravoir ma liberté première

Que pour la mettre en ce devoir,

Et ne demande la lumière

Que pour l’honneur de vous revoir.

Dans ces lieux voués au malheur,

Le Soleil, contre sa nature,

A moins de jour et de chaleur

Que l’on n’en fait à sa peinture;

On n’y voit le ciel que bien peu,

On n’y voit ni terre ni feu,

On meurt de l’air qu’on y respire,

Tous les objets y sont glacés;

Si bien que c’est ici l’empire

Où les vivants sont trépassés.

Comme Alcide força la mort

Lorsqu’il lui fit lâcher Thésée,

Vous ferez, avec moins d’effort,

Chose plus grande et plus aisée.

Signez mon élargissement:

Ainsi de trois doigts seulement

Vous abattrez vingt et deux portes

Et romprez les barres de fer

De trois grilles qui sont plus fortes

Que toutes celles de l’Enfer.

Vos Rigueurs Me Pressaient D’une Douleur Si Forte

Vos rigueurs me pressaient d’une douleur si forte

Que si votre présent, reçu si chèrement,

Encore un jour ou deux eût tardé seulement,

Vous n’eussiez obligé qu’une personne morte.
Jamais esprit ne fut travaillé de la sorte,

Tout ce que je faisais aigrissait mon tourment,

Et pour me secourir j’essayais vainement

Tout ce que la raison aux plus sages apporte.
Enfin, ayant baisé dans ce don précieux

La trace de vos mains et celle de vos yeux,

J’ai repris ma santé plus qu’à demi ravie.
Cloris, vous êtes bien maîtresse de mon sort,

Car ayant eu pouvoir de me donner la vie,

Vous avez bien pouvoir de me donner la mort.

Sacrés Murs Du Soleil Où J’adorais Philis

Sacrés murs du Soleil où j’adorais Philis,

Doux séjour où mon âme était jadis charmée,

Qui n’es plus aujourd’hui sous nos toits démolis

Que le sanglant butin d’une orgueilleuse armée;
Ornements de l’autel qui n’êtes que fumée,

Grand temple ruiné, mystères abolis,

Effroyables objets d’une ville allumée,

Palais, hommes, chevaux ensemble ensevelis;
Fossés larges et creux tout comblés de murailles,

Spectacles de frayeur, de cris, de funérailles,

Fleuve par où le sang ne cesse de courir,
Charniers où les corbeaux et loups vont tous repaître,

Clairac, pour une fois que vous m’avez fait naître,

Hélas! combien de fois me faites-vous mourir!