Veillée

Je lis les faits joyeux du bon Pantagruel,

Je sais presque par cœur l’histoire véritable

Des quatre fils Aymon et de Robert-le-Diable.
GRANDVAL., Le Vice puni.
Lorsque le lambris craque, ébranlé sourdement,

Que de la cheminée il jaillit par moment

Des sons surnaturels, qu’avec un bruit étrange

Pétillent les tisons entourés d’une frange

D’un feu blafard et pâle, et que des vieux portraits

De bizarres lueurs font grimacer les traits,

Seul, assis, loin du bruit, du récit des merveilles

D’autrefois aimez-vous bercer vos longues veilles ?

C’est mon plaisir à moi : si, dans un vieux château,

J’ai trouvé par hasard quelque lourd in-quarto,

Sur les rayons poudreux d’une armoire gothique

Dès longtemps oublié, mais dont la marge antique,

Couverte d’ornements, de fantastiques fleurs,

Brille, comme un vitrail, des plus vives couleurs,

Je ne puis le quitter. Lais, virelais, ballades,

Légendes de béats guérissant les malades,

Les possédés du diable et les pauvres lépreux,

Par un signe de croix ; chroniques d’anciens preux,

Mes yeux dévorent tout ; c’est en vain que l’horloge

Tinte par douze fois, que le hibou déloge
En glapissant, blessé des rayons du flambeau

Qui m’éclaire ; je lis : sur la table à tombeau,

Le long du chandelier, cependant la bougie

En larges nappes coule, et la vitre rougie

Laisse voir dans le ciel, au bord de l’orient,

Le soleil qui se lève avec un front riant.

Versailles

Versailles, tu n’es plus qu’un spectre de cité ;

Comme Venise au fond de son Adriatique,

Tu traînes lentement ton corps paralytique,

Chancelant sous le poids de ton manteau sculpté.
Quel appauvrissement ! quelle caducité !

Tu n’es que surannée et tu n’es pas antique,

Et nulle herbe pieuse au long de ton portique

Ne grimpe pour voiler ta pâle nudité.
Comme une délaissée, à l’écart, sous ton arbre,

Sur ton sein douloureux croisant tes bras de marbre,

Tu guettes le retour de ton royal amant.
Le rival du soleil dort sous son monument ;

Les eaux de tes jardins à jamais se sont tues,

Et tu n’auras bientôt qu’un peuple de statues.

1837

Vieux De La Vieille

15 décembre
Par l’ennui chassé de ma chambre,

J’errais le long du boulevard :

IL faisait un temps de décembre,

Vent froid, fine pluie et brouillard ;
Et là je vis, spectacle étrange,

Échappés du sombre séjour,

Sous la bruine et dans la fange,

Passer des spectres en plein jour.
Pourtant c’est la nuit que les ombres,

Par un clair de lune allemand,

Dans les vieilles tours en décombres,

Reviennent ordinairement ;
C’est la nuit que les Elfes sortent

Avec leur robe humide au bord,

Et sous les nénuphars emportent

Leur valseur de fatigue mort ;
C’est la nuit qu’a lieu la revue

Dans la ballade de Zedlitz,

Où l’Empereur, ombre entrevue,

Compte les ombres d’Austerlitz.
Mais des spectres près du Gymnase,

A deux pas des Variétés,

Sans brume ou linceul qui les gaze,

Des spectres mouillés et crottés !
Avec ses dents jaunes de tartre,

Son crâne de mousse verdi,

A Paris, boulevard Montmartre,

Mob se montrant en plein midi !
La chose vaut qu’on la regarde :

Trois fantômes de vieux grognards,

En uniformes de l’ex-garde,

Avec deux ombres de hussards !
On eût dit la lithographie

Où, dessinés par un rayon,

Les morts, que Raffet déifie,

Passent, criant : Napoléon !
Ce n’était pas les morts qu’éveille

Le son du nocturne tambour,

Mais bien quelques vieux de la vieille

Qui célébraient le grand retour.
Depuis la suprême bataille,

L’un a maigri, l’autre a grossi ;

L’habit jadis fait à leur taille,

Est trop grand ou trop rétréci.
Nobles lambeaux, défroque épique,

Saints haillons, qu’étoile une croix,

Dans leur ridicule héroïque

Plus beaux que des manteaux de rois !
Un plumet énervé palpite

Sur leur kolbach fauve et pelé ;

Près des trous de balle, la mite

A rongé leur dolman criblé ;
Leur culotte de peau trop large

Fait mille plis sur leur fémur ;

Leur sabre rouillé, lourde charge,

Creuse le sol et bat le mur ;
Ou bien un embonpoint grotesque,

Avec grand’peine boutonné,

Fait un poussah, dont on rit presque,

Du vieux héros tout chevronné.
Ne les raillez pas, camarade ;

Saluez plutôt chapeau bas

Ces Achilles d’une Iliade

Qu’Homère n’inventerait pas.
Respectez leur tête chenue !

Sur leur front par vingt cieux bronzé,

La cicatrice continue

Le sillon que l’âge a creusé.
Leur peau, bizarrement noircie,

Dit l’Égypte aux soleils brûlants ;

Et les neiges de la Russie

Poudrent encor leurs cheveux blancs.
Si leurs mains tremblent, c’est sans doute

Du froid de la Bérésina ;

Et s’ils boitent, c’est que la route

Est longue du Caire à Wilna ;
S’ils sont perclus, c’est qu’à la guerre

Les drapeaux étaient leurs seuls draps ;

Et si leur manche ne va guère,

C’est qu’un boulet a pris leur bras.
Ne nous moquons pas de ces hommes

Qu’en riant le gamin poursuit ;

Ils furent le jour dont nous sommes

Le soir et peut-être la nuit.
Quand on oublie, ils se souviennent !

Lancier rouge et grenadier bleu,

Au pied de la colonne, ils viennent

Comme à l’autel de leur seul dieu.
Là, fiers de leur longue souffrance,

Reconnaissants des maux subis,

Ils sentent le coeur de la France

Battre sous leurs pauvres habits.
Aussi les pleurs trempent le rire

En voyant ce saint carnaval,

Cette mascarade d’empire

Passer comme un matin de bal ;
Et l’aigle de la grande armée

Dans le ciel qu’emplit son essor,

Du fond d’une gloire enflammée,

Étend sur eux ses ailes d’or !

Villanelle Rythmique

Quand viendra la saison nouvelle,

Quand auront disparu les froids,

Tous les deux, nous irons, ma belle,

Pour cueillir le muguet au bois ;

Sous nos pieds égrenant les perles

Que l’on voit au matin trembler,

Nous irons écouter les merles

Siffler.
Le printemps est venu, ma belle,

C’est le mois des amants béni,

Et l’oiseau, satinant son aile,

Dit des vers au rebord du nid.

Oh ! viens donc sur le banc de mousse

Pour parler de nos beaux amours,

Et dis-moi de ta voix si douce :

 » Toujours !  »
Loin, bien loin, égarant nos courses,

Faisons fuir le lapin caché

Et le daim au miroir des sources

Admirant son grand bois penché ;

Puis chez nous tout joyeux, tout aises,

En panier enlaçant nos doigts,

Revenons rapportant des fraises

Des bois.

Vous Étiez Sous Un Arbre, Assise En Robe Blanche

Vous étiez sous un arbre, assise en robe blanche,

Quelque ouvrage à la main, à respirer le frais.

Malgré l’ombre, pourtant, des rayons indiscrets

Pénétraient jusqu’à vous, filtrant de branche en branche.
Ils jouaient sur le sein, sur le col, sur la hanche ;

Vous reculiez le siège ; et puis, l’instant d’après,

Pleuvaient d’autres rayons sur vos divins attraits

Comme des gouttes d’eau d’une urne qui s’épanche.
Apollon, Dieu du jour, essayait de poser

Son baiser de lumière à vos lèvres de rose :

— Un ancien, de la sorte, eût expliqué la chose. —
Trop vif était l’amour, trop brûlant le baiser,

Et, comme la Daphné des Fables de la Grèce,

La mortelle du Dieu repoussait la caresse.

Vous Ne Connaissez Pas Les Molles Rêveries

La jeune fille rieuse. — VICTOR HUGO
Vous ne connaissez pas les molles rêveries

Où l’âme se complaît et s’arrête longtemps,

De même que l’abeille, en un soir de printemps,

Sur quelque bouton d’or, étoile des prairies ;
Vous ne connaissez pas cet inquiet désir

Qui fait rougir souvent une joue ingénue,

Ce besoin d’habiter une sphère inconnue,

D’embrasser un fantôme impossible à saisir,
Ces attendrissements, ces soupirs et ces larmes

Sans cause, qu’on voudrait, mais en vain, réprimer,

Cette vague langueur et ce doux mal d’aimer,

Pour un objet chéri ces mortelles alarmes ;
Vous ne connaissez rien, rien que folle gaîté ;

Sur votre lèvre rose un frais sourire vole ;

Votre entretien naïf, sérieux ou frivole,

Est égal et serein comme un beau jour d’été.
Sur votre main jamais votre front ne se pose,

Brûlant, chargé d’ennuis, ne pouvant soutenir

Le poids d’un douloureux et cruel souvenir ;

Votre cœur virginal eN lui-même repose.
Avenir et présent, tout rit dans vos destins ;

Vous n’avez pas encore aimé sans être aimée,

Ni, retenant à peine une larme enflammée,

Épié d’un regard les aveux incertains.
Jeune fille, vos yeux ignorent l’insomnie ;

Une pensée ardente et qui revient toujours

Ne trouble pas vos nuits tristes comme vos jours ;

Votre vie en sa fleur n’a pas été ternie.
Ainsi qu’un ruisseau clair où se mirent les cieux,

Dont le cours lentement par les prés se déroule,

Votre existence pure et limpide s’écoule,

Heureuse d’un bonheur calme et silencieux.

Voyage

Il me faut du nouveau, n’en fût-il plus au monde.

JEAN DE LA FONTAINE.
Jam mens praetrepidans avet vagari,

Jam laeti studio pedes vigescunt.

CATULLE.
Au travers de la vitre blanche

Le soleil rit, et sur les murs

Traçant de grands angles, épanche

Ses rayons splendides et purs.

Par un si beau temps, à la ville

Rester parmi la foule vile !

Je veux voir des sites nouveaux :

Postillons, sellez vos chevaux.
Au sein d’un nuage de poudre,

Par un galop précipité,

Aussi promptement que la foudre

Comme il est doux d’être emporté !

Le sable bruit sous la roue,

Le vent autour de vous se joue ;

Je veux voir des sites nouveaux :

Postillons, pressez vos chevaux.
Les arbres qui bordent la route

Paraissent fuir rapidement,

Leur forme obscure dont l’œil doute

Ne se dessine qu’un moment ;

Le ciel, tel qu’une banderole,

Par-dessus les bois roule et vole ;

Je veux voir des sites nouveaux :

Postillons, pressez vos chevaux.
Chaumières, fermes isolées,

Vieux châteaux que flanque une tour,

Monts arides, fraîches vallées,

Forêts, se suivent tour à tour ;

Parfois au milieu d’une brume,

Un ruisseau dont la chute écume ;

Je veux voir des sites nouveaux :

Postillons, pressez vos chevaux.
Puis une hirondelle qui passe,

Rasant la grève au sable d’or,

Puis semés dans un large espace.

Les moutons d’un berger qui dort,

De grandes perspectives bleues,

Larges et longues de vingt lieues ;

Je veux voir des sites nouveaux :

Postillons, pressez vos chevaux.
Une montagne : l’on enraye

Au bord du rapide penchant

D’un mont dont la hauteur effraye ;

Les chevaux glissent en marchant,

L’essieu grince, le pavé fume,

Et la roue un instant s’allume ;

Je veux voir des sites nouveaux :

Postillons, pressez vos chevaux.
La côte raide est descendue.

Recouverte de sable fin,

La route, à chaque instant perdue,

S’étend comme un ruban sans fin.

Que cette plaine est monotone !

On dirait un matin d’automne ;

Je veux voir des sites nouveaux :

Postillons, pressez vos chevaux.
Une viïle d’un aspect sombre,

Avec ses tours et ses clochers

Qui montent dans les airs, sans nombre,

Comme des mâts ou des rochers,

Où mille lumières flamboient

Au sein des ombres qui la noient ;

Je veux voir des sites nouveaux :

Postillons, pressez vos chevaux !
Mais ils sont las, et leurs narines,

Rouges de sang, soufflent du feu ;

L’écume inonde leurs poitrines,

Il faut nous arrêter un peu.

Halte ! demain, plus vite encore,

Aussitôt que poindra l’aurore,

Postillons, pressez vos chevaux,

Je veux voir des sites nouveaux.

Watteau

Devers Paris, un soir, dans la campagne,

J’allais suivant l’ornière d’un chemin,

Seul avec moi, n’ayant d’autre compagne

Que ma douleur qui me donnait la main.

L’aspect des champs était sévère et morne,

En harmonie avec l’aspect des cieux,

Rien n’était vert sur la plaine sans borne,

Hormis un parc planté d’arbres très vieux.

Je regardai bien longtemps par la grille ;

C’était un parc dans le goût de Watteau :

Ormes fluets, ifs noirs, verte charmille,

Sentiers peignés et tirés au cordeau.

Je m’en allai l’âme triste et ravie ;

En regardant, j’avais compris cela :

Que j’étais près du rêve de ma vie,

Que mon bonheur était enfermé là.

Wladislas Iii

Wladislas III

SURNOMMÉ LE VARNÉNIEN

(1424-1444)

CHANT HISTORIQUE

(Traduit littéralement du polonais)
En quelque sorte que ce soit, il ne

lui fut jamais possible de faire retourner le Roy

; car il estimoit trop indigne

du lieu qu’il tenoit et du sang dont il

estoit sorty, qu’on l’eust veu desmarcher

un seul pas en arrière.
Tant que vers le soir, son cheval ayant

par les janissaires esté tué sous luy, fut

à la fin mis à mort ce très valeureux et

invincible Prince, digne certes d’une plus

longue vie.
BLAISE DE VIGENERE, Les Chroniques

et Annales de Pologne, 1573.

Une grande journée en Pologne connue,

Ce fut lorsque naquit à Jagellon un fils :

Toute la nation célébra sa venue

Avec de joyeux cris.
En ce temps-là Witold, achevant de soumettre

Les Russiens du Wolga combattus vaillamment,

Revint, et salua le jeune roi son maître

D’un tendre embrassement.
Soulevant hautement l’enfant à tête blonde,

Il dit ceci :  » Seigneur de la terre et des cieux,

Faites que ce cher prince en tous pays du monde

Devienne glorieux.  »
Ici l’on apporta des cadeaux de baptême.

Witold donna les siens, et puis dans un berceau

Coulé de pur argent il déposa lui-même

Le petit roi nouveau.
Il l’élevait à bien défendre la patrie ;

Mais la mort, quand l’enfant eut douze ans, l’emporta,

Et Jagellon le vieux s’en allant de la vie,

Sur son trône il monta.
Des viles passions il évita l’empire,

De Chobry dignement il suivit le chemin ;

Il tint l’État en bride, et le sut bien conduire

Avec sa forte main.
Ceux de Poméranie, et ceux de Moldavie,

Et ceux de Valachie, en foule accouraient tous

Comme à leur roi, devant son trône, à Varsovie,

Plier les deux genoux.
Voyant comme c’était un prince grand et brave,

Pour avoir son appui, le peuple des Hongrois

Lui fit porter en pompe, ainsi qu’un humble esclave,

La couronne des rois.
Son pouvoir s’affermit ; et lorsque dans Byzance

Le trône des Césars chancelle, près de choir,

Rome et le monde entier dans sa seule vaillance

Mettent tout leur espoir.
Son nom roule et grossit ainsi qu’une avalanche ;

Aux Turcomans domptés il fait mordre le sol,

Devant ses pas vainqueurs avec lui l’aigle blanche

Porte en tous lieux son vol.
Quand il prit son chemin par le pays des Slaves,

Ceux-ci, voyant pareils leur langage et leur foi,

Sous le joug étranger fatigués d’être esclaves,

Le saluèrent roi.
Trop heureux si, content de régner avec gloire

Sur les peuples nombreux à son trône soumis,

Il eût su maîtriser ses ardeurs de victoire

Comme ses ennemis.
Le fidèle conseil souvent lui disait :  » Sire,

Assez comme cela ; c’est assez de hauts faits.

Vaincre est beau ; mais la gloire est plus grande, à vrai dire,

Qu’on gagne dans la paix.  »
Mais Rome parlait haut à couvrir ce langage ;

Le monde l’appelait ; et, de tout oublieux,

Il part, et, sous Varna, contre les Turcs engage

Un combat périlleux.
Les plus terribles coups, épouvante et mort pâle

Allaient dans la mêlée où son glaive avait lui,

Et tous ceux que touchait sa cuirasse royale

Tombaient fauchés par lui.
Pour finir le combat que sa valeur prolonge,

Les Spahis, à grands cris, contre lui fondent tous,

Et dans son front privé du casque la mort plonge

Avec leurs mille coups.
Wladislas est tombé. Sous sa pesante armure

La terre pousse un triste et sourd gémissement.

Mort, la menace vit encor sur sa figure

Crispée horriblement.
Comme le Marcellus d’Auguste et de Livie,

Qui ne fit que briller sur le monde et mourut,

Notre Varnénien, dans l’Avril de sa vie,

Brilla, puis disparut.
Avril 1834.

Rondalla

Enfant aux airs d’impératrice,

Colombe aux regards de faucon,

Tu me hais, mais c’est mon caprice,

De me planter sous ton balcon.
Là, je veux, le pied sur la borne,

Pinçant les nerfs, tapant le bois,

Faire luire à ton carreau morne

Ta lampe et ton front à la fois.
Je défends à toute guitare

De bourdonner aux alentours.

Ta rue est à moi : je la barre

Pour y chanter seul mes amours,
Et je coupe les deux oreilles

Au premier racleur de jambon

Qui devant la chambre où tu veilles

Braille un couplet mauvais ou bon.
Dans sa gaîne mon couteau bouge ;

Allons, qui veut de l’incarnat ?

A son jabot qui veut du rouge

Pour faire un bouton de grenat ?
Le sang dans les veines s’ennuie,

Car il est fait pour se montrer ;

Le temps est noir, gare la pluie !

Poltrons, hâtez-vous de rentrer.
Sortez, vaillants ! sortez, bravaches !

L’avant-bras couvert du manteau,

Que sur vos faces de gavaches

J’écrive des croix au couteau !
Qu’ils s’avancent ! seuls ou par bande,

De pied ferme je les attends.

A ta gloire il faut que je fende

Les naseaux de ces capitans.
Au ruisseau qui gêne ta marche

Et pourrait salir tes pieds blancs,

Corps du Christ ! je veux faire une arche

Avec les côtes des galants.
Pour te prouver combien je t’aime,

Dis, je tuerai qui tu voudras :

J’attaquerai Satan lui-même,

Si pour linceul j’ai tes deux draps.
Porte sourde ! Fenêtre aveugle !

Tu dois pourtant ouïr ma voix ;

Comme un taureau blessé je beugle,

Des chiens excitant les abois !
Au moins plante un clou dans ta porte :

Un clou pour accrocher mon coeur.

A quoi sert que je le remporte

Fou de rage, mort de langueur ?

Souvenir

Deux estions et n’avions qu’ung cœur.

Le Lay de maistre Ytier Marchant.
Hélas ! Il n’estoit pas saison

Si tôt de son département.

La Complainte de Valentin Granson.
D’elle que reste-t-il aujourd’hui ? Ce qui reste,

Au réveil d’un beau rêve, illusion céleste ;

Ce qui reste l’hiver des parfums du printemps,

De l’émail velouté du gazon ; au beau temps,

Des frimas de l’hiver et des neiges fondues ;

Ce qui reste le soir des larmes répandues

Le matin par l’enfant, des chansons de l’oiseau,

Du murmure léger des ondes du ruisseau,

Des soupirs argentins de la cloche, et des ombres

Quand l’aube de la nuit perce les voiles sombres.

Thébaïde

Mon rêve le plus cher et le plus caressé,

Le seul qui rie encor à mon cœur oppressé,

C’est de m’ensevelir au fond d’une chartreuse,

Dans une solitude inabordable, affreuse ;

Loin, bien loin, tout là-bas, dans quelque Sierra

Bien sauvage, où jamais voix d’homme ne vibra,

Dans la forêt de pins, parmi les âpres roches,

Où n’arrive pas même un bruit lointain de cloches ;

Dans quelque Thébaïde, aux lieux les moins hantés,

Comme en cherchaient les saints pour leurs austérités ;

Sous la grotte où grondait le lion de Jérôme,

Oui, c’est là que j’irais pour respirer ton baume

Et boire la rosée à ton calice ouvert,

Ô frêle et chaste fleur, qui crois dans le désert

Aux fentes du tombeau de l’Espérance morte !

De non cœur dépeuplé je fermerais la porte

Et j’y ferais la garde, afin qu’un souvenir

Du monde des vivants n’y pût pas revenir ;

J’effacerais mon nom de ma propre mémoire ;

Et de tous ces mots creux : Amour, Science et Gloire

Qu’aux jours de mon avril mon âme en fleur rêvait,

Pour y dormir ma nuit j’en ferais un chevet ;

Car je sais maintenant que vaut cette fumée

Qu’au-dessus du néant pousse une renommée.

J’ai regardé de près et la science et l’art :

J’ai vu que ce n’était que mensonge et hasard ;

J’ai mis sur un plateau de toile d’araignée

L’amour qu’en mon chemin j’ai reçue et donnée :

Puis sur l’autre plateau deux grains du vermillon

Impalpable, qui teint l’aile du papillon,

Et j’ai trouvé l’amour léger dans la balance.

Donc, reçois dans tes bras, ô douce somnolence,

Vierge aux pâles couleurs, blanche sœur de la mort,

Un pauvre naufragé des tempêtes du sort !

Exauce un malheureux qui te prie et t’implore,

Egraine sur son front le pavot inodore,

Abrite-le d’un pan de ton grand manteau noir,

Et du doigt clos ses yeux qui ne veulent plus voir.

Vous, esprits du désert, cependant qu’il sommeille,

Faites taire les vents et bouchez son oreille,

Pour qu’il n’entende pas le retentissement

Du siècle qui s’écroule, et ce bourdonnement

Qu’en s’en allant au but où son destin la mène

Sur le chemin du temps fait la famille humaine !
Je suis las de la vie et ne veux pas mourir ;

Mes pieds ne peuvent plus ni marcher ni courir ;

J’ai les talons usés de battre cette route

Qui ramène toujours de la science au doute.

Assez, je me suis dit, voilà la question.
Va, pauvre rêveur, cherche une solution

Claire et satisfaisante à ton sombre problème,

Tandis qu’Ophélia te dit tout haut : Je t’aime ;

Mon beau prince danois marche les bras croisés,

Le front dans la poitrine et les sourcils froncés,

D’un pas lent et pensif arpente le théâtre,

Plus pâle que ne sont ces figures d’albâtre,

Pleurant pour les vivants sur les tombeaux des morts ;

Épuise ta vigueur en stériles efforts,

Et tu n’arriveras, comme a fait Ophélie,

Qu’à l’abrutissement ou bien à la folie.

C’est à ce degré-là que je suis arrivé.

Je sens ployer sous moi mon génie énervé ;

Je ne vis plus ; je suis une lampe sans flamme,

Et mon corps est vraiment le cercueil de mon âme.
Ne plus penser, ne plus aimer, ne plus haïr,

Si dans un coin du cœur il éclot un désir,

Lui couper sans pitié ses ailes de colombe,

Être comme est un mort, étendu sous la tombe,

Dans l’immobilité savourer lentement,

Comme un philtre endormeur, l’anéantissement :

Voilà quel est mon vœu, tant j’ai de lassitude,

D’avoir voulu gravir cette côte âpre et rude,

Brocken mystérieux, où des sommets nouveaux

Surgissent tout à coup sur de nouveaux plateaux,

Et qui ne laisse voir de ses plus hautes cimes

Que l’esprit du vertige errant sur les abîmes.
C’est pourquoi je m’assieds au revers du fossé,

Désabusé de tout, plus voûté, plus cassé

Que ces vieux mendiants que jusques à la porte

Le chien de la maison en grommelant escorte.

C’est pourquoi, fatigué d’errer et de gémir,

Comme un petit enfant, je demande à dormir ;

Je veux dans le néant renouveler mon être,

M’isoler de moi-même et ne plus me connaître ;

Et comme en un linceul, sans y laisser un seul pli,

Rester enveloppé dans mon manteau d’oubli.
J’aimerais que ce fût dans une roche creuse,

Au penchant d’une côte escarpée et pierreuse,

Comme dans les tableaux de  »Salvator Rosa »,

Où le pied d’un vivant jamais ne se posa ;

Sous un ciel vert, zébré de grands nuages fauves,

Dans des terrains galeux clairsemés d’arbres chauves,

Avec un horizon sans couronne d’azur,

Bornant de tous côtés le regard comme un mur,

Et dans les roseaux secs près d’une eau noire et plate

Quelque maigre héron debout sur une patte.

Sur la caverne, un pin, ainsi qu’un spectre en deuil

Qui tend ses bras voilés au-dessus d’un cercueil,

Tendrait ses bras en pleurs, et du haut de la voûte

Un maigre filet d’eau suintant goutte à goutte,

Marquerait par sa chute aux sons intermittents

Le battement égal que fait le cœur du temps.

Comme la Niobé qui pleurait sur la roche,

Jusqu’à ce que le lierre autour de moi s’accroche,

Je demeurerais là les genoux au menton,

Plus ployé que jamais, sous l’angle d’un fronton,

Ces Atlas accroupis gonflant leurs nerfs de marbre ;

Mes pieds prendraient racine et je deviendrais arbre ;

Les faons auprès de moi tondraient le gazon ras,

Et les oiseaux de nuit percheraient sur mes bras.
C’est là ce qu’il me faut plutôt qu’un monastère ;

Un couvent est un port qui tient trop à la terre ;

Ma nef tire trop d’eau pour y pouvoir entrer

Sans en toucher le fond et sans s’y déchirer.

Dût sombrer le navire avec toute sa charge,

J’aime mieux errer seul sur l’eau profonde et large.

Aux barques de pêcheur l’anse à l’abri du vent,

Aux simples naufragés de l’âme, le couvent.

À moi la solitude effroyable et profonde,

Par dedans, par dehors !
Par dedans, par dehors ! Un couvent, c’est un monde ;

On y pense, on y rêve, on y prie, on y croit :

La mort n’est que le seuil d’une autre vie ; on voit

Passer au long du cloître une forme angélique ;

La cloche vous murmure un chant mélancolique ;

La Vierge vous sourit, le bel enfant Jésus

Vous tend ses petits bras de sa niche ; au-dessus

De vos fronts inclinés, comme un essaim d’abeilles,

Volent les Chérubins en légions vermeilles.

Vous êtes tout espoir, tout joie et tout amour,

À l’escalier du ciel vous montez chaque jour ;

L’extase vous remplit d’ineffables délices,

Et vos cœurs parfumés sont comme des calices ;

Vous marchez entourés de célestes rayons

Et vos pieds après vous laissent d’ardents sillons !
Ah ! grands voluptueux, sybarites du cloître,

Qui passez votre vie à voir s’ouvrir et croître

Dans le jardin fleuri de la mysticité,

Les pétales d’argent du lis de pureté,

Vrais libertins du ciel, dévots Sardanapales,

Vous, vieux moines chenus, et vous, novices pâles,

Foyers couverts de cendre, encensoirs ignorés,

Quel don Juan a jamais sous ses lambris dorés

Senti des voluptés comparables aux vôtres !

Auprès de vos plaisirs, quels plaisirs sont les nôtres !

Quel amant a jamais, à l’âge où l’œil reluit,

Dans tout l’enivrement de la première nuit,

Poussé plus de soupirs profonds et pleins de flamme,

Et baisé les pieds nus de la plus belle femme

Avec la même ardeur que vous les pieds de bois

Du cadavre insensible allongé sur la croix !

Quelle bouche fleurie et d’ambroisie humide,

Vaudrait la bouche ouverte à son côté livide !

Notre vin est grossier ; pour vous, au lieu de vin,

Dans un calice d’or perle le sang divin ;

Nous usons notre lèvre au seuil des courtisanes,

Vous autres, vous aimez des saintes diaphanes,

Qui se parent pour vous des couleurs des vitraux

Et sur vos fronts tondus, au détour des arceaux,

Laissent flotter le bout de leurs robes de gaze :

Nous n’avons que l’ivresse et vous avez l’extase.

Nous, nos contentements dureront peu de jours,

Les vôtres, bien plus vifs, doivent durer toujours.

Calculateurs prudents, pour l’abandon d’une heure,

Sur une terre où nul plus d’un jour ne demeure,

Vous achetez le ciel avec l’éternité.

Malgré ta règle étroite et ton austérité,

Maigre et jaune Rancé, tes moines taciturnes

S’entr’ouvrent à l’amour comme des fleurs nocturnes,

Une tête de mort grimaçante pour nous

Sourit à leur chevet du rire le plus doux ;

Ils creusent chaque jour leur fosse au cimetière,

Ils jeûnent et n’ont pas d’autre lit qu’une bière,

Mais ils sentent vibrer sous leur suaire blanc,

Dans des transports divins, un cœur chaste et brûlant ;

Ils se baignent aux flots de l’océan de joie,

Et sous la volupté leur âme tremble et ploie,

Comme fait une fleur sous une goutte d’eau,

Ils sont dignes d’envie et leur sort est très-beau ;

Mais ils sont peu nombreux dans ce siècle incrédule

Creux qui font de leur âme une lampe qui brûle,

Et qui peuvent, baisant la blessure du Christ,

Croire que tout s’est fait comme il était écrit.

Il en est qui n’ont pas le don des saintes larmes,

Qui veillent sans lumière et combattent sans armes ;

Il est des malheureux qui ne peuvent prier

Et dont la voix s’éteint quand ils veulent crier ;

Tous ne se baignent pas dans la pure piscine

Et n’ont pas même part à la table divine :

Moi, je suis de ce nombre, et comme saint Thomas,

Si je n’ai dans la plaie un doigt, je ne crois pas.
Aussi je me choisis un antre pour retraite

Dans une région détournée et secrète

D’où l’on n’entende pas le rire des heureux

Ni le chant printanier des oiseaux amoureux,

L’antre d’un loup crevé de faim ou de vieillesse,

Car tout son m’importune et tout rayon me blesse,

Tout ce qui palpite, aime ou chante, me déplaît,

Et je hais l’homme autant et plus que ne le hait

Le buffle à qui l’on vient de percer la narine.

De tous les sentiments croulés dans la ruine,

Du temple de mon âme, il ne reste debout

Que deux piliers d’airain, la haine et le dégoût.

Pourtant je suis à peine au tiers de ma journée ;

Ma tête de cheveux n’est pas découronnée ;

À peine vingt épis sont tombés du faisceau :

Je puis derrière moi voir encor mon berceau.

Mais les soucis amers de leurs griffes arides

M’ont fouillé dans le front d’assez profondes rides

Pour en faire une fosse à chaque illusion.

Ainsi me voilà donc sans foi ni passion,

Désireux de la vie et ne pouvant pas vivre,

Et dès le premier mot sachant la fin du livre.

Car c’est ainsi que sont les jeunes d’aujourd’hui :

Leurs mères les ont faits dans un moment d’ennui.

Et qui les voit auprès des blancs sexagénaires

Plutôt que les enfants les estime les pères ;

Ils sont venus au monde avec des cheveux gris ;

Comme ces arbrisseaux frêles et rabougris

Qui, dès le mois de mai, sont pleins de feuilles mortes,

Ils s’effeuillent au vent, et vont devant leurs portes

Se chauffer au soleil à côté de l’aïeul,

Et du jeune et du vieux, à coup sûr, le plus seul,

Le moins accompagné sur la route du monde,

Hélas ! c’est le jeune homme à tête brune ou blonde

Et non pas le vieillard sur qui l’âge a neigé ;

Celui dont le navire est le plus allégé

D’espérance et d’amour, lest divin dont on jette

Quelque chose à la mer chaque jour de tempête,

Ce n’est pas le vieillard, dont le triste vaisseau

Va bientôt échouer à l’écueil du tombeau.

L’univers décrépit devient paralytique,

La nature se meurt, et le spectre critique

Cherche en vain sous le ciel quelque chose à nier.

Qu’attends-tu donc, clairon du jugement dernier ?

Dis-moi, qu’attends-tu donc, archange à bouche ronde

Qui dois sonner là-haut la fanfare du monde ?

Toi, sablier du temps, que Dieu tient dans sa main,

Quand donc laisseras-tu tomber ton dernier grain ?

Saint Christophe D’ecija

J’ai vu dans Ecija, vieille ville moresque,

Aux clochers de faïence, aux palais peints à fresque,

Sous les rayons de plomb du soleil étouffant,

Un colosse doré qui portait un enfant.

Un pilier de granit, d’ordre salomonique,

Servait de piédestal au vieillard athlétique ;

Sa colossale main sur un tronc de palmier

S’appuyait largement et le faisait plier ;

Et tous ses nerfs roidis par un effort étrange,

Comme ceux de Jacob dans sa lutte avec l’ange,

Semblaient suffire à peine à soutenir le poids

De ce petit enfant qui tenait une croix !

 » Quoi ! géant aux bras forts, à la poitrine large,

Tu te courbes vaincu par cette faible charge,

Et ta dorure, où tremble une fauve lueur,

Semble fondre et couler sur ton corps en sueur !
—  » Ne sois pas étonné si mes genoux chancellent,

Si mes nerfs sont roidis, si mes tempes ruissellent.

Certes, je suis de bronze et taillé de façon

À passer les vigueurs d’Hercule et de Samson !

Mon poignet vaut celui du vieux Crotoniate ;

Il n’est pas de taureau que d’un coup je n’abatte,

Et je fends les lions avec mes doigts nerveux ;

Car nulle Dalila n’a touché mes cheveux.

Je pourrais, comme Atlas, poser sur mes épaules

La corniche du ciel et les essieux des pôles ;

Mais je ne puis porter cet enfant de six mois

Avec son globe bleu surmonté d’une croix ;

Car c’est le fruit divin de la Vierge féconde,

L’enfant prédestiné, le rédempteur du monde ;

C’est l’esprit triomphant, le Verbe souverain :

Un tel poids fait plier même un géant d’airain !  »
Ecija, 1841.

Stances

Maintenant, dans la plaine ou bien dans la montagne,

Chêne ou sapin, un arbre est en train de pousser,

En France, en Amérique, en Turquie, en Espagne,

Un arbre sous lequel un jour je puis passer.
Maintenant, sur le seuil d’une pauvre chaumière,

Une femme, du pied agitant un berceau,

Sans se douter qu’elle est la parque filandière,

Allonge entre ses doigts l’étoupe d’un fuseau.
Maintenant, loin du ciel à la splendeur divine,

Comme une taupe aveugle en son étroit couloir,

Pour arracher le fer au ventre de la mine,

Sous le sol des vivants plonge un travailleur noir.
Maintenant, dans un coin du monde que j’ignore,

Il existe une place où le gazon fleurit,

Où le soleil joyeux boit les pleurs de l’aurore,

Où l’abeille bourdonne, où l’oiseau chante et rit.
Cet arbre qui soutient tant de nids sur ses branches,

Cet arbre épais et vert, frais et riant à l’oeil,

Dans son tronc renversé l’on taillera des planches,

Les planches dont un jour on fera mon cercueil !
Cette étoupe qu’on file et qui, tissée en toile,

Donne une aile au vaisseau dans le port engourdi,

À l’orgie une nappe, à la pudeur un voile,

Linceul, revêtira mon cadavre verdi !
Ce fer que le mineur cherche au fond de la terre

Aux brumeuses clartés de son pâle fanal,

Hélas ! le forgeron quelque jour en doit faire

Le clou qui fermera le couvercle fatal !
A cette même place où mille fois peut-être

J’allai m’asseoir, le coeur plein de rêves charmants,

S’entr’ouvrira le gouffre où je dois disparaître,

Pour descendre au séjour des épouvantements !

Tombée Du Jour

Le jour tombait, une pâle nuée

Du haut du ciel laissait nonchalamment,

Dans l’eau du fleuve à peine remuée,

Tremper les plis de son blanc vêtement.
La nuit parut, la nuit morne et sereine,

Portant le deuil de son frère le jour,

Et chaque étoile à son trône de reine,

En habits d’or, s’en vint faire sa cour.
On entendait pleurer les tourterelles

Et les enfants rêver dans leurs berceaux ;

C’était dans l’air comme un frôlement d’ailes,

Comme le bruit d’invisibles oiseaux.
Le ciel parlait à voix basse à la terre ;

Comme au vieux temps, ils parlaient en hébreu,

Et répétaient un acte du mystère ;

Je n’y compris qu’un seul mot, c’était : Dieu.
1834