Sonnez, Sonnez Toujours, Clairons De La Pensée

Sonnez, sonnez toujours, clairons de la pensée.
Quand Josué rêveur, la tête aux cieux dressée,

Suivi des siens, marchait, et, prophète irrité,

Sonnait de la trompette autour de la cité,

Au premier tour qu’il fit, le roi se mit à rire ;

Au second tour, riant toujours, il lui fit dire :

 » Crois-tu donc renverser ma ville avec du vent ?  »

A la troisième fois l’arche allait en avant,

Puis les trompettes, puis toute l’armée en marche,

Et les petits enfants venaient cracher sur l’arche,

Et, soufflant dans leur trompe, imitaient le clairon ;

Au quatrième tour, bravant les fils d’Aaron,

Entre les vieux créneaux tout brunis par la rouille,

Les femmes s’asseyaient en filant leur quenouille,

Et se moquaient, jetant des pierres aux hébreux ;

A la cinquième fois, sur ces murs ténébreux,

Aveugles et boiteux vinrent, et leurs huées

Raillaient le noir clairon sonnant sous les nuées

A la sixième fois, sur sa tour de granit

Si haute qu’au sommet l’aigle faisait son nid,

Si dure que l’éclair l’eût en vain foudroyée,

Le roi revint, riant à gorge déployée,

Et cria :  » Ces hébreux sont bons musiciens !  »

Autour du roi joyeux riaient tous les anciens

Qui le soir sont assis au temple, et délibèrent.
A la septième fois, les murailles tombèrent.
19 mars 1853. Jersey.

Un Spectre M’attendait

Un spectre m’attendait dans un grand angle d’ombre,

Et m’a dit : — Le muet habite dans le sombre.

L’infini rêve, avec un visage irrité.

L’homme parle et dispute avec l’obscurité,

Et la larme de l’œil rit du bruit de la bouche.

Tout ce qui vous emporte est rapide et farouche.

Sais-tu pourquoi tu vis ? sais-tu pourquoi tu meurs ?

Les vivants orageux passent dans les rumeurs,

Chiffres tumultueux, flot de l’océan Nombre,

Vous n’avez rien à vous qu’un souffle dans de l’ombre ;

L’homme est à peine né, qu’il est déjà passé,

Et c’est avoir fini que d’avoir commencé.

Derrière le mur blanc, parmi les herbes vertes,

La fosse obscure attend l’homme, lèvres ouvertes.

La mort est le baiser de la bouche tombeau.

Tâche de faire un peu de bien, coupe un lambeau

D’une bonne action dans cette nuit qui gronde ;

Ce sera ton linceul dans la terre profonde.

Beaucoup s’en sont allés qui ne reviendront plus

Qu’à l’heure de l’immense et lugubre reflux ;

Alors, on entendra des cris. Tâche de vivre ;

Crois. Tant que l’homme vit, Dieu pensif lit son livre.

L’homme meurt quand Dieu fait au coin du livre un pli.

L’espace sait, regarde, écoute. Il est rempli

D’oreilles sous la tombe, et d’yeux dans les ténèbres.

Les morts ne marchant plus, dressent leurs pieds funèbres ;

Les feuilles sèches vont et roulent sous les cieux.

Ne sens-tu pas souffler le vent mystérieux ?
Au dolmen de Rozel, avril 1853.

Sous Les Arbres

Ils marchaient à côté l’un de l’autre; des danses

Troublaient le bois joyeux; ils marchaient, s’arrêtaient,

Parlaient, s’interrompaient, et, pendant les silences,

Leurs bouches se taisant, leurs âmes chuchotaient.
Ils songeaient; ces deux coeurs, que le mystère écoute,

Sur la création au sourire innocent

Penchés, et s’y versant dans l’ombre goutte à goutte,

Disaient à chaque fleur quelque chose en passant.
Elle sait tous les noms des fleurs qu’en sa corbeille

Mai nous rapporte avec la joie et les beaux jours;

Elle les lui nommait comme eût fait une abeille,

Puis elle reprenait: -Parlons de nos amours.
-Je suis en haut, je suis en bas,- lui disait-elle,

-Et je veille sur vous, d’en bas comme d’en haut.-

Il demandait comment chaque plante s’appelle,

Se faisant expliquer le printemps mot à mot.
O champs! il savourait ces fleurs et cette femme.

O bois! ô prés! nature où tout s’absorbe en un,

Le parfum de la fleur est votre petite âme,

Et l’âme de la femme est votre grand parfum!
La nuit tombait; au tronc d’un chêne, noir pilastre,

Il s’adossait pensif; elle disait: -Voyez

-Ma prière toujours dans vos cieux comme un astre,

-Et mon amour toujours comme un chien à tes pieds.-
Juin 18

Une Terre Au Flanc Maigre, Âpre, Avare, Inclément

Une terre au flanc maigre, âpre, avare, inclément,

Où les vivants pensifs travaillent tristement,

Et qui donne à regret à cette race humaine

Un peu de pain pour tant de labeur et de peine ;

Des hommes durs, éclos sur ces sillons ingrats ;

Des cités d’où s’en vont, en se tordant les bras,

La charité, la paix, la foi, sœurs vénérables ;

L’orgueil chez les puissants et chez les misérables ;

La haine au cœur de tous ; la mort, spectre sans yeux,

Frappant sur les meilleurs des coups mystérieux ;

Sur tous les hauts sommets des brumes répandues ;

Deux vierges, la justice et la pudeur, vendues ;

Toutes les passions engendrant tous les maux ;

Des forêts abritant des loups sous leurs rameaux ;

Là le désert torride, ici les froids polaires ;

Des océans émus de subites colères,

Pleins de mâts frissonnants qui sombrent dans la nuit ;

Des continents couverts de fumée et de bruit,

Où, deux torches aux mains, rugit la guerre infâme,

Où toujours quelque part fume une ville en flamme,

Où se heurtent sanglants les peuples furieux ; —
Et que tout cela fasse un astre dans les cieux !
Octobre 1840

Souvenir De La Nuit Du 4

L’enfant avait reçu deux balles dans la tête.

Le logis était propre, humble, paisible, honnête ;

On voyait un rameau bénit sur un portrait.

Une vieille grand’mère était là qui pleurait.

Nous le déshabillions en silence. Sa bouche,

Pâle, s’ouvrait ; la mort noyait son oeil farouche ;

Ses bras pendants semblaient demander des appuis.

Il avait dans sa poche une toupie en buis.

On pouvait mettre un doigt dans les trous de ses plaies.

Avez-vous vu saigner la mûre dans les haies ?

Son crâne était ouvert comme un bois qui se fend.

L’aïeule regarda déshabiller l’enfant,

Disant : -Comme il est blanc ! approchez donc la lampe.

Dieu ! ses pauvres cheveux sont collés sur sa tempe !

Et quand ce fut fini, le prit sur ses genoux.

La nuit était lugubre ; on entendait des coups

De fusil dans la rue où l’on en tuait d’autres.

– Il faut ensevelir l’enfant, dirent les nôtres.

Et l’on prit un drap blanc dans l’armoire en noyer.

L’aïeule cependant l’approchait du foyer

Comme pour réchauffer ses membres déjà roides.

Hélas ! ce que la mort touche de ses mains froides

Ne se réchauffe plus aux foyers d’ici-bas !

Elle pencha la tête et lui tira ses bas,

Et dans ses vieilles mains prit les pieds du cadavre.

– Est-ce que ce n’est pas une chose qui navre !

Cria-t-elle ; monsieur, il n’avait pas huit ans !

Ses maîtres, il allait en classe, étaient contents.

Monsieur, quand il fallait que je fisse une lettre,

C’est lui qui l’écrivait. Est-ce qu’on va se mettre

A tuer les enfants maintenant ? Ah ! mon Dieu !

On est donc des brigands ! Je vous demande un peu,

Il jouait ce matin, là, devant la fenêtre !

Dire qu’ils m’ont tué ce pauvre petit être

Il passait dans la rue, ils ont tiré dessus.

Monsieur, il était bon et doux comme un Jésus.

Moi je suis vieille, il est tout simple que je parte

Cela n’aurait rien fait à monsieur Bonaparte

De me tuer au lieu de tuer mon enfant ! –

Elle s’interrompit, les sanglots l’étouffant,

Puis elle dit, et tous pleuraient près de l’aïeule .

– Que vais-je devenir à présent toute seule ?

Expliquez-moi cela, vous autres, aujourd’hui.

Hélas ! je n’avais plus de sa mère que lui.

Pourquoi l’a-t-on tué ? je veux qu’on me l’explique.

L’enfant n’a pas crié vive la République. –

Nous nous taisions, debout et graves, chapeau bas,

Tremblant devant ce deuil qu’on ne console pas.
Vous ne compreniez point, mère, la politique.

Monsieur Napoléon, c’est son nom authentique,

Est pauvre, et même prince ; il aime les palais ;

Il lui convient d’avoir des chevaux, des valets,

De l’argent pour son jeu, sa table, son alcôve,

Ses chasses ; par la même occasion, il sauve

La famille, l’église et la société ;

Il veut avoir Saint-Cloud, plein de roses l’été,

Où viendront l’adorer les préfets et les maires

C’est pour cela qu’il faut que les vieilles grand’mères,

De leurs pauvres doigts gris que fait trembler le temps

Cousent dans le linceul des enfants de sept ans.
2 décembre 1852. Jersey

Unité

Par-dessus l’horizon aux collines brunies,

Le soleil, cette fleur des splendeurs infinies,

Se penchait sur la terre à l’heure du couchant;

Une humble marguerite, éclose au bord d’un champ,

Sur un mur gris, croulant parmi l’avoine folle,

Blanche épanouissait sa candide auréole;

Et la petite fleur, par-dessus le vieux mur,

Regardait fixement, dans l’éternel azur,

Le grand astre épanchant sa lumière immortelle.

— Et, moi, j’ai des rayons aussi!- lui disait-elle.

Granville, juillet 1836.

Spes

De partout, de l’abîme où n’est pas Jéhovah,

Jusqu’au zénith, plafond où l’espérance va

Se casser l’aile et d’où redescend la prière,

En bas, en haut, au fond, en avant, en arrière,

L’énorme obscurité qu’agitent tous les vents,

Enveloppe, linceul, les morts et les vivants,

Et sur le monstrueux, sur l’impur, sur l’horrible,

Laisse tomber les pans de son rideau terrible ;

Si l’on parle à la brume effrayante qui fuit,

L’immensité dit : Mort ! L’éternité dit : Nuit !

L’âme, sans lire un mot, feuillette un noir registre ;

L’univers tout entier est un géant sinistre ;

L’aveugle est d’autant plus affreux qu’il est plus grand ;

Tout semble le chevet d’un immense mourant ;

Tout est l’ombre ; pareille au reflet d’une lampe,

Au fond, une lueur imperceptible rampe ;

C’est à peine un coin blanc, pas même une rougeur.

Un seul homme debout, qu’ils nomment le songeur,

Regarde la clarté du haut de la colline ;

Et tout, hormis le coq à la voix sibylline,

Raille et nie ; et, passant confus, marcheurs nombreux,

Toute la foule éclate en rires ténébreux

Quand ce vivant qui n’a d’autre signe lui-même

Parmi tous ces fronts noirs que d’être le front blême,

Dit en montrant ce point vague et lointain qui luit :

Cette blancheur est plus que toute cette nuit !

Janvier 1856.

Veni, Vidi, Vixi

J’ai bien assez vécu, puisque dans mes douleurs

Je marche, sans trouver de bras qui me secourent,

Puisque je ris à peine aux enfants qui m’entourent,

Puisque je ne suis plus réjoui par les fleurs ;
Puisqu’au printemps, quand Dieu met la nature en fête,

J’assiste, esprit sans joie, à ce splendide amour ;

Puisque je suis à l’heure où l’homme fuit le jour ;

Hélas ! et sent de tout la tristesse secrète ;
Puisque l’espoir serein de mon âme est vaincu ;

Puisqu’en cette saison des parfums et des roses,

O ma fille ! j’aspire à l’ombre où tu reposes,

Puisque mon cœur est mort, j’ai bien assez vécu.
Je n’ai pas refusé ma tâche sur la terre.

Mon sillon ? Le voilà. Ma gerbe ? La voici.

J’ai vécu souriant, toujours plus adouci,

Debout, mais incliné du côté du mystère.
J’ai fait ce que j’ai pu ; j’ai servi, j’ai veillé,

Et j’ai vu bien souvent qu’on riait de ma peine.

Je me suis étonné d’être un objet de haine,

Ayant beaucoup souffert et beaucoup travaillé.
Dans ce bagne terrestre où ne s’ouvre aucune aile,

Sans me plaindre, saignant, et tombant sur les mains,

Morne, épuisé, raillé par les forçats humains,

J’ai porté mon chaînon de la chaîne éternelle.
Maintenant, mon regard ne s’ouvre qu’à demi ;

Je ne me tourne plus même quand on me nomme ;

Je suis plein de stupeur et d’ennui, comme un homme

Qui se lève avant l’aube et qui n’a pas dormi.
Je ne daigne plus même, en ma sombre paresse,

Répondre à l’envieux dont la bouche me nuit.

O seigneur ! ouvrez-moi les portes de la nuit

Afin que je m’en aille et que je disparaisse !
Avril 1848.

Splendeurs

I
A présent que c’est fait, dans l’avilissement

Arrangeons-nous chacun notre compartiment

Marchons d’un air auguste et fier ; la honte est bue.

Que tout à composer cette cour contribue,

Tout, excepté l’honneur, tout, hormis les vertus.

Faites vivre, animez, envoyez vos foetus

Et vos nains monstrueux, bocaux d’anatomie

Donne ton crocodile et donne ta momie,

Vieille Egypte ; donnez, tapis-francs, vos filous ;

Shakespeare, ton Falstaff ; noires forêts, vos loups ;

Donne, ô bon Rabelais, ton Grandgousier qui mange ;

Donne ton diable, Hoffmann ; Veuillot, donne ton ange ;

Scapin, apporte-nous Géronte dans ton sac ;

Beaumarchais, prête-nous Bridoison ; que Balzac

Donne Vautrin ; Dumas, la Carconte ; Voltaire,

Son Frélon que l’argent fait parler et fait taire ;

Mabile, les beautés de ton jardin d’hiver ;

Le Sage, cède-nous Gil Blas ; que Gulliver

Donne tout Lilliput dont l’aigre est une mouche,

Et Scarron Bruscambille, et Callot Scaramouche.

Il nous faut un dévot dans ce tripot payen ;

Molière, donne-nous Montalembert. C’est bien,

L’ombre à l’horreur s’accouple, et le mauvais au pire.

Tacite, nous avons de quoi faire l’empire ;

Juvénal, nous avons de quoi faire un sénat.
II
Ô Ducos le gascon, ô Rouher l’auvergnat,

Et vous, juifs, Fould Shylock, Sibour Iscariote,

Toi Parieu, toi Bertrand, horreur du patriote,

Bauchart, bourreau douceâtre et proscripteur plaintif,

Baroche, dont le nom n’est plus qu’un vomitif,

Ô valets solennels, ô majestueux fourbes,

Travaillant votre échine à produire des courbes,

Bas, hautains, ravissant les Daumiers enchantés

Par vos convexités et vos concavités,

Convenez avec moi, vous tous qu’ici je nomme,

Que Dieu dans sa sagesse a fait exprès cet homme

Pour régner sur la France, ou bien sur Haïti.

Et vous autres, créés pour grossir son parti,

Philosophes gênés de cuissons à l’épaule,

Et vous, viveurs râpés, frais sortis de la geôle,

Saluez l’être unique et providentiel,

Ce gouvernant tombé d’une trappe du ciel,

Ce césar moustachu, gardé par cent guérites,

Qui sait apprécier les gens et les mérites,

Et qui, prince admirable et grand homme en effet,

Fait Poissy sénateur et Clichy sous-préfet.
III
Après quoi l’on ajuste au fait la théorie

 » A bas les mots ! à bas loi, liberté, patrie !

Plus on s’aplatira, plus ou prospérera.

Jetons au feu tribune et presse, et cætera.
Depuis quatrevingt-neuf les nations sont ivres.

Les faiseurs de discours et les faiseurs de livres

Perdent tout ; le poëte est un fou dangereux ;

Le progrès ment, le ciel est vide, l’art est creux,

Le monde est mort. Le peuple ? un âne qui se cabre !

La force, c’est le droit. Courbons-nous. Gloire au sabre !

A bas les Washington ! vivent les Attila !  »

On a des gens d’esprit pour soutenir cela.
Oui, qu’ils viennent tous ceux qui n’ont ni coeur ni flamme,

Qui boitent de l’honneur et qui louchent de l’âme ;

Oui, leur soleil se lève et leur messie est né.

C’est décrété, c’est fait, c’est dit, c’est canonné

La France est mitraillée, escroquée et sauvée.
Le hibou Trahison pond gaîment sa couvée.
IV
Et partout le néant prévaut ; pour déchirer

Notre histoire, nos lois, nos droits, pour dévorer

L’avenir de nos fils et les os de nos pères,

Les bêtes de la nuit sortent de leurs repaires

Sophistes et soudards resserrent leur réseau

Les Radetzky flairant le gibet du museau,

Les Giulay, poil tigré, les Buol, face verte,

Les Haynau, les Bomba, rôdent, la gueule ouverte,

Autour du genre humain qui, pâle et garrotté,

Lutte pour la justice et pour la vérité ;

Et de Paris à Pesth, du Tibre aux monts Carpathes,

Sur nos débris sanglants rampent ces mille-pattes.
V
Du lourd dictionnaire où Beauzée et Batteux

Ont versé les trésors de leur bon sens goutteux,

Il faut, grâce aux vainqueurs, refaire chaque lettre.

Ame de l’homme, ils ont trouvé moyen de mettre

Sur tes vieilles laideurs un tas de mots nouveaux,

Leurs noms. L’hypocrisie aux yeux bas et dévots

A nom Menjaud, et vend Jésus dans sa chapelle ;

On a débaptisé la honte, elle s’appelle

Sibour ; la trahison, Maupas ; l’assassinat

Sous le nom de Magnan est membre du Sénat ;
Quant à la lâcheté, c’est Hardouin qu’on la nomme ;

Riancey, c’est le mensonge, il arrive de Rome

Et tient la vérité renfermée en son puits ;

La platitude a nom Montlaville-Chapuis ;

La prostitution, ingénue, est princesse ;

La férocité, c’est Carrelet ; la bassesse

Signe Rouher, avec Delangle pour greffier.

Ô muse, inscris ces noms. Veux-tu qualifier

La justice vénale, atroce, abjecte et fausse ?

Commence à Partarieu pour finir par Lafosse.

J’appelle Saint-Arnaud, le meurtre dit : c’est moi.

Et, pour tout compléter par le deuil et l’effroi,

Le vieux calendrier remplace sur sa carte

La Saint-Barthélemy par la Saint-Bonaparte.

Quant au peuple, il admire et vote ; on est suspect

D’en douter, et Paris écoute avec respect

Sibour et ses sermons, Trolong et ses troplongues.

Les deux Napoléon s’unissent en diphthongues,

Et Berger entrelace en un chiffre hardi

Le boulevard Montmartre entre Arcole et Lodi.

Spartacus agonise en un bagne fétide ;

On chasse Thémistocle, on expulse Aristide,

On jette Daniel dans la fosse aux lions ;

Et maintenant ouvrons le ventre aux millions !
Jersey. Novembre 1852.

Vere Novo

Comme le matin rit sur les roses en pleurs!

Oh! les charmants petits amoureux qu’ont les fleurs!

Ce n’est dans les jasmins, ce n’est dans les pervenches

Qu’un éblouissement de folles ailes blanches

Qui vont, viennent, s’en vont, reviennent, se fermant,

Se rouvrant, dans un vaste et doux frémissement.

O printemps! quand on songe à toutes les missives

Qui des amants rêveurs vont aux belles pensives,

A ces coeurs confiés au papier, à ce tas

De lettres que le feutre écrit au taffetas,

Au message d’amour, d’ivresse et de délire

Qu’on reçoit en avril et qu’en mai l’on déchire,

On croit voir s’envoler, au gré du vent joyeux,

Dans les prés, dans les bois, sur les eaux, dans les cieux,

Et rôder en tous lieux, cherchant partout une âme,

Et courir à la fleur en sortant de la femme,

Les petits morceaux blancs, chassés en tourbillons

De tous les billets doux, devenus papillons.

Mai 1831.

Quelqu’un

Donc un homme a vécu qui s’appelait Varron,

Un autre Paul-Emile, un autre Cicéron ;

Ces hommes ont été grands, puissants, populaires,

Ont marché, précédés des faisceaux consulaires,

Ont été généraux, magistrats, orateurs ;

Ces hommes ont parlé devant les sénateurs

Ils ont vu, dans la poudre et le bruit des armées,

Frissonnantes, passer les aigles enflammées ;

La foule les suivait et leur battait des mains

Ils sont morts ; on a fait à ces fameux romains

Des tombeaux dans le marbre, et d’autres dans l’histoire.

Leurs bustes, aujourd’hui, graves comme la gloire,

Dans l’ombre des palais ouvrant leurs vagues yeux,

Rêvent autour de nous, témoins mystérieux ;

Ce qui n’empêche pas, nous, gens des autres âges,

Que, lorsque nous parlons de ces grands personnages,

Nous ne disions : tel jour Varron fut un butor,

Paul-Émile a mal fait, Cicéron eut grand tort,

Et lorsque nous traitons ainsi ces morts illustres,

Tu prétends, toi, maraud, goujat parmi les rustres,

Que je parle de toi qui lasses le dédain,

Sans dire hautement : cet homme est un gredin !

Tu veux que nous prenions des gants et des mitaines

Avec toi, qu’eût chassé Sparte aussi bien qu’Athènes !

Force gens t’ont connu jadis quand tu courais

Les brelans, les enfers, les trous, les cabarets,

Quand on voyait, le soir, tantôt dans l’ombre obscure,

Tantôt devant la porte entrouverte et peu sûre

D’un antre d’où sortait une rouge clarté,

Ton chef branlant couvert d’un feutre cahoté.

Tu t’es fait broder d’or par l’empereur bohème.

Ta vie est une farce et se guinde en poëme.

Et que m’importe à moi, penseur, juge, ouvrier,

Que décembre, étranglant dans ses poings février,

T’installe en un palais, toi qui souillais un bouge !

Allez aux tapis francs de Vanvre et de Montrouge,

Courez aux galetas, aux caves, aux taudis,

Les échos vous diront partout ce que je dis

– Ce drôle était voleur avant d’être ministre ! –

Ah ! tu veux qu’on t’épargne, imbécile sinistre !

Ah ! te voilà content, satisfait, souriant !

Sois tranquille. J’irai par la ville criant :

Citoyens ! voyez-vous ce jésuite aux yeux jaunes ?

Jadis, c’était Brutus. Il haïssait les trônes,

Il les aime aujourd’hui. Tous métiers lui sont bons

Il est pour le succès. Donc, à bas les Bourbons,

Mais vive l’empereur ! à bas tribune et charte !

II déteste Chambord, mais il sert Bonaparte.

On l’a fait sénateur, ce qui le rend fougueux.

Si les choses étaient à leur place, ce gueux

Qui n’a pas, nous dit-il en déclamant son rôle,

Les fleurs de lys au coeur, les aurait sur l’épaule !
10 décembre. Jersey.

Stella

Je m’étais endormi la nuit près de la grève.

Un vent frais m’éveilla, je sortis de mon rêve,

J’ouvris les yeux, je vis l’étoile du matin.

Elle resplendissait au fond du ciel lointain

Dans sa blancheur molle, infinie et charmante.

Aquilon s’enfuyait emportant la tourmente.

L’astre éclatant changeait la nuée en duvet.

C’était une clarté qui pensait, qui vivait

Elle apaisait l’écueil où la vague déferle

On croyait voir une âme à travers une perle.

Il faisait nuit encor, l’ombre régnait en vain,

Le ciel s’illuminait d’un sourire divin.

La lueur argentait le haut du mât qui penche ;

Le navire était noir, mais la voile était blanche

Des goëlands debout sur un escarpement,

Attentifs, contemplaient l’étoile gravement

Comme un oiseau céleste et fait d’une étincelle

L’océan, qui ressemble au peuple, allait vers elle,
Et rugissant tout bas, la regardait briller,

Et semblait avoir peur de la faire envoler.

Un ineffable amour emplissait l’étendue.

L’herbe verte à mes pieds frissonnait éperdue,

Les oiseaux se parlaient dans les nids ; une fleur

Qui s’éveillait me dit -. c’est l’étoile ma soeur.

Et pendant qu’à longs plis l’ombre levait son voile,

J’entendis une voix qui venait de l’étoile

Et qui disait : Je suis l’astre qui vient d’abord.

Je suis celle qu’on croit dans la tombe et qui sort.

J’ai lui sur le Sina, j’ai lui sur le Taygète ;

Je suis le caillou d’or et de feu que Dieu jette,

Comme avec une fronde, au front noir de la nuit.

Je suis ce qui renaît quand un monde est détruit.

Ô nations ! je suis la poésie ardente.

J’ai brillé sur Moïse et j’ai brillé sur Dante.

Le lion océan est amoureux de moi.

J’arrive. Levez-vous, vertu, courage, foi !

Penseurs, esprits, montez sur la tour, sentinelles !

Paupières, ouvrez-vous, allumez-vous, prunelles,

Terre, émeus le sillon, vie, éveille le bruit,

Debout, vous qui dormez ! car celui qui me suit,

Car celui qui m’envoie en avant la première,

C’est l’ange Liberté, c’est le géant Lumière !
31 août. Jersey.

Vers 1820

Denise, ton mari, notre vieux pédagogue,

Se promène; il s’en va troubler la fraîche églogue

Du bel adolescent Avril dans la forêt;

Tout tremble et tout devient pédant, dès qu’il paraît:

L’âne bougonne un thème au boeuf son camarade;

Le vent fait sa tartine, et l’arbre sa tirade;

L’églantier verdissant, doux garçon qui grandit,

Déclame le récit de Théramène, et dit:

Son front large est armé de cornes menaçantes.
Denise, cependant, tu rêves et tu chantes,

A l’âge où l’innocence ouvre sa vague fleur;

Et, d’un oeil ignorant, sans joie et sans douleur,

Sans crainte et sans désir, tu vois, à l’heure où rentre

L’étudiant en classe et le docteur dans l’antre,

Venir à toi, montant ensemble l’escalier,

L’ennui, maître d’école, et l’amour, écolier.

Querelle Du Sérail

Ciel ! après tes splendeurs, qui rayonnaient naguères,

Liberté sainte ; après toutes ces grandes guerres,

Tourbillon inouï ;

Après ce Marengo qui brille sur la carte,

Et qui ferait lâcher le premier Bonaparte

A Tacite ébloui ;
Après ces messidors, ces prairials, ces frimaires,

Et tant de préjugés, d’hydres et de chimères,

Terrassés à jamais ;

Après le sceptre en cendre et la Bastille en poudre,

Le trône en flamme ; après tous ces grands coups de foudre

Sur tous ces grands sommets :
Après tous ces géants, après tous ces colosses,

S’acharnant malgré Dieu, comme d’ardents molosses,

Quand Dieu disait : va-t’en !

Après ton océan, République française,

Où nos pères ont vu passer Quatrevingt-treize

Comme Léviathan ;
Après Danton, Saint-Just et Mirabeau, ces hommes,

Ces titans, aujourd’hui cette France où nous sommes

Contemple l’embryon,

L’infiniment petit, monstrueux et féroce,

Et, dans la goutte d’eau, les guerres du volvoce

Contre le vibrion !

Honte ! France, aujourd’hui, voici ta grande affaire :

Savoir si c’est Maupas ou Morny qu’on préfère,

Là-haut, dans le palais ;

Tous deux ont sauvé l’ordre et sauvé les familles ;

Lequel l’emportera ? l’un a pour lui les filles,

Et l’autre, les valets.
Bruxelles, janvier 1852

Toulon

I
En ces temps-là, c’était une ville tombée

Au pouvoir des anglais, maîtres des vastes mers,

Qui, du canon battue et de terreur courbée,

Disparaissait dans les éclairs.
C’était une cité qu’ébranlait le tonnerre

A l’heure où la nuit tombe, à l’heure où le jour naît,

Qu’avait prise en sa griffe Albion, qu’en sa serre

La République reprenait.
Dans la rade couraient les frégates meurtries ;

Les pavillons pendaient troués par le boulet ;

Sur le front orageux des noires batteries

La fumée à longs flots roulait.
On entendait gronder les forts, sauter les poudres

Le brûlot flamboyait sur la vague qui luit ;

Comme un astre effrayant qui se disperse en foudres,

La bombe éclatait dans la nuit.
Sombre histoire ! Quels temps ! Et quelle illustre page !

Tout se mêlait, le mât coupé, le mur détruit,

Les obus, le sifflet des maîtres d’équipage,

Et l’ombre, et l’horreur, et le bruit.
Ô France ! tu couvrais alors toute la terre

Du choc prodigieux de tes rébellions.

Les rois lâchaient sur toi le tigre et la panthère,

Et toi, tu lâchais les lions.
Alors la République avait quatorze armées ;

On luttait sur les monts et sur les océans.

Cent victoires jetaient au vent cent renommées.

On voyait surgir les géants !
Alors apparaissaient des aubes rayonnantes.

Des inconnus, soudain éblouissant les yeux,

Se dressaient, et faisaient aux trompettes sonnantes

Dire leurs noms mystérieux.
Ils faisaient de leurs jours de sublimes offrandes ;

Ils criaient : Liberté ! guerre aux tyrans ! mourons !

Guerre ! et la gloire ouvrait ses ailes toutes grandes

Au-dessus de ces jeunes fronts !
II
Aujourd’hui c’est la ville où toute honte échoue.

Là, quiconque est abject, horrible et malfaisant,

Quiconque un jour plongea son honneur dans la boue,

Noya son âme dans le sang,
Là, le faux monnayeur pris la main sur sa forge,

L’homme du faux serment et l’homme du faux poids,

Le brigand qui s’embusque et qui saute à la gorge

Des passants, la nuit, dans les bois,
Là, quand l’heure a sonné, cette heure nécessaire,

Toujours, quoi qu’il ait fait pour fuir, quoi qu’il ait dit,

Le pirate hideux, le voleur, le faussaire,

Le parricide, le bandit,
Qu’il sorte d’un palais ou qu’il sorte d’un bouge,

Vient, et trouve une main, froide comme un verrou,

Qui sur le dos lui jette une casaque rouge,

Et lui met un carcan au cou.
L’aurore luit, pour eux sombre et pour nous vermeille.

Allons ! debout ! Ils vont vers le sombre océan.

Il semble que leur chaîne avec eux se réveille,

Et dit : me voilà ; viens-nous-en !
Ils marchent, au marteau présentant leurs manilles,

À leur chaîne cloués, mêlant leurs pas bruyants,

Traînant leur pourpre infâme en hideuses guenilles,

Humbles, furieux, effrayants.
Les pieds nus, leur bonnet baissé sur leurs paupières,

Dès l’aube harassés, l’œil mort, les membres lourds,

Ils travaillent, creusant des rocs, roulant des pierres,

Sans trêve, hier, demain, toujours.
Pluie ou soleil, hiver, été, que juin flamboie,

Que janvier pleure, ils vont, leur destin s’accomplit,

Avec le souvenir de leurs crimes pour joie,

Avec une planche pour lit.
Le soir, comme un troupeau l’argousin vil les compte.

Ils montent deux à deux l’escalier du ponton,

Brisés, vaincus, le cœur incliné sous la honte,

Le dos courbé sous le bâton.
La pensée implacable habite encor leurs têtes.

Morts vivants, aux labeurs voués, marqués au front,

Ils rampent, recevant le fouet comme des bêtes,

Et comme des hommes l’affront.
III
Ville que l’infamie et la gloire ensemencent,

Où du forçat pensif le fer tond les cheveux,

Ô Toulon ! c’est par toi que les oncles commencent,

Et que finissent les neveux !
Va, maudit ! ce boulet que, dans des temps stoïques,

Le grand soldat, sur qui ton opprobre s’assied,

Mettait dans les canons de ses mains héroïques,

Tu le traîneras à ton pied !
Jersey, 28 octobre 1852