Splendeurs

I
A présent que c’est fait, dans l’avilissement

Arrangeons-nous chacun notre compartiment

Marchons d’un air auguste et fier ; la honte est bue.

Que tout à composer cette cour contribue,

Tout, excepté l’honneur, tout, hormis les vertus.

Faites vivre, animez, envoyez vos foetus

Et vos nains monstrueux, bocaux d’anatomie

Donne ton crocodile et donne ta momie,

Vieille Egypte ; donnez, tapis-francs, vos filous ;

Shakespeare, ton Falstaff ; noires forêts, vos loups ;

Donne, ô bon Rabelais, ton Grandgousier qui mange ;

Donne ton diable, Hoffmann ; Veuillot, donne ton ange ;

Scapin, apporte-nous Géronte dans ton sac ;

Beaumarchais, prête-nous Bridoison ; que Balzac

Donne Vautrin ; Dumas, la Carconte ; Voltaire,

Son Frélon que l’argent fait parler et fait taire ;

Mabile, les beautés de ton jardin d’hiver ;

Le Sage, cède-nous Gil Blas ; que Gulliver

Donne tout Lilliput dont l’aigre est une mouche,

Et Scarron Bruscambille, et Callot Scaramouche.

Il nous faut un dévot dans ce tripot payen ;

Molière, donne-nous Montalembert. C’est bien,

L’ombre à l’horreur s’accouple, et le mauvais au pire.

Tacite, nous avons de quoi faire l’empire ;

Juvénal, nous avons de quoi faire un sénat.
II
Ô Ducos le gascon, ô Rouher l’auvergnat,

Et vous, juifs, Fould Shylock, Sibour Iscariote,

Toi Parieu, toi Bertrand, horreur du patriote,

Bauchart, bourreau douceâtre et proscripteur plaintif,

Baroche, dont le nom n’est plus qu’un vomitif,

Ô valets solennels, ô majestueux fourbes,

Travaillant votre échine à produire des courbes,

Bas, hautains, ravissant les Daumiers enchantés

Par vos convexités et vos concavités,

Convenez avec moi, vous tous qu’ici je nomme,

Que Dieu dans sa sagesse a fait exprès cet homme

Pour régner sur la France, ou bien sur Haïti.

Et vous autres, créés pour grossir son parti,

Philosophes gênés de cuissons à l’épaule,

Et vous, viveurs râpés, frais sortis de la geôle,

Saluez l’être unique et providentiel,

Ce gouvernant tombé d’une trappe du ciel,

Ce césar moustachu, gardé par cent guérites,

Qui sait apprécier les gens et les mérites,

Et qui, prince admirable et grand homme en effet,

Fait Poissy sénateur et Clichy sous-préfet.
III
Après quoi l’on ajuste au fait la théorie

 » A bas les mots ! à bas loi, liberté, patrie !

Plus on s’aplatira, plus ou prospérera.

Jetons au feu tribune et presse, et cætera.
Depuis quatrevingt-neuf les nations sont ivres.

Les faiseurs de discours et les faiseurs de livres

Perdent tout ; le poëte est un fou dangereux ;

Le progrès ment, le ciel est vide, l’art est creux,

Le monde est mort. Le peuple ? un âne qui se cabre !

La force, c’est le droit. Courbons-nous. Gloire au sabre !

A bas les Washington ! vivent les Attila !  »

On a des gens d’esprit pour soutenir cela.
Oui, qu’ils viennent tous ceux qui n’ont ni coeur ni flamme,

Qui boitent de l’honneur et qui louchent de l’âme ;

Oui, leur soleil se lève et leur messie est né.

C’est décrété, c’est fait, c’est dit, c’est canonné

La France est mitraillée, escroquée et sauvée.
Le hibou Trahison pond gaîment sa couvée.
IV
Et partout le néant prévaut ; pour déchirer

Notre histoire, nos lois, nos droits, pour dévorer

L’avenir de nos fils et les os de nos pères,

Les bêtes de la nuit sortent de leurs repaires

Sophistes et soudards resserrent leur réseau

Les Radetzky flairant le gibet du museau,

Les Giulay, poil tigré, les Buol, face verte,

Les Haynau, les Bomba, rôdent, la gueule ouverte,

Autour du genre humain qui, pâle et garrotté,

Lutte pour la justice et pour la vérité ;

Et de Paris à Pesth, du Tibre aux monts Carpathes,

Sur nos débris sanglants rampent ces mille-pattes.
V
Du lourd dictionnaire où Beauzée et Batteux

Ont versé les trésors de leur bon sens goutteux,

Il faut, grâce aux vainqueurs, refaire chaque lettre.

Ame de l’homme, ils ont trouvé moyen de mettre

Sur tes vieilles laideurs un tas de mots nouveaux,

Leurs noms. L’hypocrisie aux yeux bas et dévots

A nom Menjaud, et vend Jésus dans sa chapelle ;

On a débaptisé la honte, elle s’appelle

Sibour ; la trahison, Maupas ; l’assassinat

Sous le nom de Magnan est membre du Sénat ;
Quant à la lâcheté, c’est Hardouin qu’on la nomme ;

Riancey, c’est le mensonge, il arrive de Rome

Et tient la vérité renfermée en son puits ;

La platitude a nom Montlaville-Chapuis ;

La prostitution, ingénue, est princesse ;

La férocité, c’est Carrelet ; la bassesse

Signe Rouher, avec Delangle pour greffier.

Ô muse, inscris ces noms. Veux-tu qualifier

La justice vénale, atroce, abjecte et fausse ?

Commence à Partarieu pour finir par Lafosse.

J’appelle Saint-Arnaud, le meurtre dit : c’est moi.

Et, pour tout compléter par le deuil et l’effroi,

Le vieux calendrier remplace sur sa carte

La Saint-Barthélemy par la Saint-Bonaparte.

Quant au peuple, il admire et vote ; on est suspect

D’en douter, et Paris écoute avec respect

Sibour et ses sermons, Trolong et ses troplongues.

Les deux Napoléon s’unissent en diphthongues,

Et Berger entrelace en un chiffre hardi

Le boulevard Montmartre entre Arcole et Lodi.

Spartacus agonise en un bagne fétide ;

On chasse Thémistocle, on expulse Aristide,

On jette Daniel dans la fosse aux lions ;

Et maintenant ouvrons le ventre aux millions !
Jersey. Novembre 1852.

Vere Novo

Comme le matin rit sur les roses en pleurs!

Oh! les charmants petits amoureux qu’ont les fleurs!

Ce n’est dans les jasmins, ce n’est dans les pervenches

Qu’un éblouissement de folles ailes blanches

Qui vont, viennent, s’en vont, reviennent, se fermant,

Se rouvrant, dans un vaste et doux frémissement.

O printemps! quand on songe à toutes les missives

Qui des amants rêveurs vont aux belles pensives,

A ces coeurs confiés au papier, à ce tas

De lettres que le feutre écrit au taffetas,

Au message d’amour, d’ivresse et de délire

Qu’on reçoit en avril et qu’en mai l’on déchire,

On croit voir s’envoler, au gré du vent joyeux,

Dans les prés, dans les bois, sur les eaux, dans les cieux,

Et rôder en tous lieux, cherchant partout une âme,

Et courir à la fleur en sortant de la femme,

Les petits morceaux blancs, chassés en tourbillons

De tous les billets doux, devenus papillons.

Mai 1831.

Quelqu’un

Donc un homme a vécu qui s’appelait Varron,

Un autre Paul-Emile, un autre Cicéron ;

Ces hommes ont été grands, puissants, populaires,

Ont marché, précédés des faisceaux consulaires,

Ont été généraux, magistrats, orateurs ;

Ces hommes ont parlé devant les sénateurs

Ils ont vu, dans la poudre et le bruit des armées,

Frissonnantes, passer les aigles enflammées ;

La foule les suivait et leur battait des mains

Ils sont morts ; on a fait à ces fameux romains

Des tombeaux dans le marbre, et d’autres dans l’histoire.

Leurs bustes, aujourd’hui, graves comme la gloire,

Dans l’ombre des palais ouvrant leurs vagues yeux,

Rêvent autour de nous, témoins mystérieux ;

Ce qui n’empêche pas, nous, gens des autres âges,

Que, lorsque nous parlons de ces grands personnages,

Nous ne disions : tel jour Varron fut un butor,

Paul-Émile a mal fait, Cicéron eut grand tort,

Et lorsque nous traitons ainsi ces morts illustres,

Tu prétends, toi, maraud, goujat parmi les rustres,

Que je parle de toi qui lasses le dédain,

Sans dire hautement : cet homme est un gredin !

Tu veux que nous prenions des gants et des mitaines

Avec toi, qu’eût chassé Sparte aussi bien qu’Athènes !

Force gens t’ont connu jadis quand tu courais

Les brelans, les enfers, les trous, les cabarets,

Quand on voyait, le soir, tantôt dans l’ombre obscure,

Tantôt devant la porte entrouverte et peu sûre

D’un antre d’où sortait une rouge clarté,

Ton chef branlant couvert d’un feutre cahoté.

Tu t’es fait broder d’or par l’empereur bohème.

Ta vie est une farce et se guinde en poëme.

Et que m’importe à moi, penseur, juge, ouvrier,

Que décembre, étranglant dans ses poings février,

T’installe en un palais, toi qui souillais un bouge !

Allez aux tapis francs de Vanvre et de Montrouge,

Courez aux galetas, aux caves, aux taudis,

Les échos vous diront partout ce que je dis

– Ce drôle était voleur avant d’être ministre ! –

Ah ! tu veux qu’on t’épargne, imbécile sinistre !

Ah ! te voilà content, satisfait, souriant !

Sois tranquille. J’irai par la ville criant :

Citoyens ! voyez-vous ce jésuite aux yeux jaunes ?

Jadis, c’était Brutus. Il haïssait les trônes,

Il les aime aujourd’hui. Tous métiers lui sont bons

Il est pour le succès. Donc, à bas les Bourbons,

Mais vive l’empereur ! à bas tribune et charte !

II déteste Chambord, mais il sert Bonaparte.

On l’a fait sénateur, ce qui le rend fougueux.

Si les choses étaient à leur place, ce gueux

Qui n’a pas, nous dit-il en déclamant son rôle,

Les fleurs de lys au coeur, les aurait sur l’épaule !
10 décembre. Jersey.

Stella

Je m’étais endormi la nuit près de la grève.

Un vent frais m’éveilla, je sortis de mon rêve,

J’ouvris les yeux, je vis l’étoile du matin.

Elle resplendissait au fond du ciel lointain

Dans sa blancheur molle, infinie et charmante.

Aquilon s’enfuyait emportant la tourmente.

L’astre éclatant changeait la nuée en duvet.

C’était une clarté qui pensait, qui vivait

Elle apaisait l’écueil où la vague déferle

On croyait voir une âme à travers une perle.

Il faisait nuit encor, l’ombre régnait en vain,

Le ciel s’illuminait d’un sourire divin.

La lueur argentait le haut du mât qui penche ;

Le navire était noir, mais la voile était blanche

Des goëlands debout sur un escarpement,

Attentifs, contemplaient l’étoile gravement

Comme un oiseau céleste et fait d’une étincelle

L’océan, qui ressemble au peuple, allait vers elle,
Et rugissant tout bas, la regardait briller,

Et semblait avoir peur de la faire envoler.

Un ineffable amour emplissait l’étendue.

L’herbe verte à mes pieds frissonnait éperdue,

Les oiseaux se parlaient dans les nids ; une fleur

Qui s’éveillait me dit -. c’est l’étoile ma soeur.

Et pendant qu’à longs plis l’ombre levait son voile,

J’entendis une voix qui venait de l’étoile

Et qui disait : Je suis l’astre qui vient d’abord.

Je suis celle qu’on croit dans la tombe et qui sort.

J’ai lui sur le Sina, j’ai lui sur le Taygète ;

Je suis le caillou d’or et de feu que Dieu jette,

Comme avec une fronde, au front noir de la nuit.

Je suis ce qui renaît quand un monde est détruit.

Ô nations ! je suis la poésie ardente.

J’ai brillé sur Moïse et j’ai brillé sur Dante.

Le lion océan est amoureux de moi.

J’arrive. Levez-vous, vertu, courage, foi !

Penseurs, esprits, montez sur la tour, sentinelles !

Paupières, ouvrez-vous, allumez-vous, prunelles,

Terre, émeus le sillon, vie, éveille le bruit,

Debout, vous qui dormez ! car celui qui me suit,

Car celui qui m’envoie en avant la première,

C’est l’ange Liberté, c’est le géant Lumière !
31 août. Jersey.

Vers 1820

Denise, ton mari, notre vieux pédagogue,

Se promène; il s’en va troubler la fraîche églogue

Du bel adolescent Avril dans la forêt;

Tout tremble et tout devient pédant, dès qu’il paraît:

L’âne bougonne un thème au boeuf son camarade;

Le vent fait sa tartine, et l’arbre sa tirade;

L’églantier verdissant, doux garçon qui grandit,

Déclame le récit de Théramène, et dit:

Son front large est armé de cornes menaçantes.
Denise, cependant, tu rêves et tu chantes,

A l’âge où l’innocence ouvre sa vague fleur;

Et, d’un oeil ignorant, sans joie et sans douleur,

Sans crainte et sans désir, tu vois, à l’heure où rentre

L’étudiant en classe et le docteur dans l’antre,

Venir à toi, montant ensemble l’escalier,

L’ennui, maître d’école, et l’amour, écolier.

Querelle Du Sérail

Ciel ! après tes splendeurs, qui rayonnaient naguères,

Liberté sainte ; après toutes ces grandes guerres,

Tourbillon inouï ;

Après ce Marengo qui brille sur la carte,

Et qui ferait lâcher le premier Bonaparte

A Tacite ébloui ;
Après ces messidors, ces prairials, ces frimaires,

Et tant de préjugés, d’hydres et de chimères,

Terrassés à jamais ;

Après le sceptre en cendre et la Bastille en poudre,

Le trône en flamme ; après tous ces grands coups de foudre

Sur tous ces grands sommets :
Après tous ces géants, après tous ces colosses,

S’acharnant malgré Dieu, comme d’ardents molosses,

Quand Dieu disait : va-t’en !

Après ton océan, République française,

Où nos pères ont vu passer Quatrevingt-treize

Comme Léviathan ;
Après Danton, Saint-Just et Mirabeau, ces hommes,

Ces titans, aujourd’hui cette France où nous sommes

Contemple l’embryon,

L’infiniment petit, monstrueux et féroce,

Et, dans la goutte d’eau, les guerres du volvoce

Contre le vibrion !

Honte ! France, aujourd’hui, voici ta grande affaire :

Savoir si c’est Maupas ou Morny qu’on préfère,

Là-haut, dans le palais ;

Tous deux ont sauvé l’ordre et sauvé les familles ;

Lequel l’emportera ? l’un a pour lui les filles,

Et l’autre, les valets.
Bruxelles, janvier 1852

Toulon

I
En ces temps-là, c’était une ville tombée

Au pouvoir des anglais, maîtres des vastes mers,

Qui, du canon battue et de terreur courbée,

Disparaissait dans les éclairs.
C’était une cité qu’ébranlait le tonnerre

A l’heure où la nuit tombe, à l’heure où le jour naît,

Qu’avait prise en sa griffe Albion, qu’en sa serre

La République reprenait.
Dans la rade couraient les frégates meurtries ;

Les pavillons pendaient troués par le boulet ;

Sur le front orageux des noires batteries

La fumée à longs flots roulait.
On entendait gronder les forts, sauter les poudres

Le brûlot flamboyait sur la vague qui luit ;

Comme un astre effrayant qui se disperse en foudres,

La bombe éclatait dans la nuit.
Sombre histoire ! Quels temps ! Et quelle illustre page !

Tout se mêlait, le mât coupé, le mur détruit,

Les obus, le sifflet des maîtres d’équipage,

Et l’ombre, et l’horreur, et le bruit.
Ô France ! tu couvrais alors toute la terre

Du choc prodigieux de tes rébellions.

Les rois lâchaient sur toi le tigre et la panthère,

Et toi, tu lâchais les lions.
Alors la République avait quatorze armées ;

On luttait sur les monts et sur les océans.

Cent victoires jetaient au vent cent renommées.

On voyait surgir les géants !
Alors apparaissaient des aubes rayonnantes.

Des inconnus, soudain éblouissant les yeux,

Se dressaient, et faisaient aux trompettes sonnantes

Dire leurs noms mystérieux.
Ils faisaient de leurs jours de sublimes offrandes ;

Ils criaient : Liberté ! guerre aux tyrans ! mourons !

Guerre ! et la gloire ouvrait ses ailes toutes grandes

Au-dessus de ces jeunes fronts !
II
Aujourd’hui c’est la ville où toute honte échoue.

Là, quiconque est abject, horrible et malfaisant,

Quiconque un jour plongea son honneur dans la boue,

Noya son âme dans le sang,
Là, le faux monnayeur pris la main sur sa forge,

L’homme du faux serment et l’homme du faux poids,

Le brigand qui s’embusque et qui saute à la gorge

Des passants, la nuit, dans les bois,
Là, quand l’heure a sonné, cette heure nécessaire,

Toujours, quoi qu’il ait fait pour fuir, quoi qu’il ait dit,

Le pirate hideux, le voleur, le faussaire,

Le parricide, le bandit,
Qu’il sorte d’un palais ou qu’il sorte d’un bouge,

Vient, et trouve une main, froide comme un verrou,

Qui sur le dos lui jette une casaque rouge,

Et lui met un carcan au cou.
L’aurore luit, pour eux sombre et pour nous vermeille.

Allons ! debout ! Ils vont vers le sombre océan.

Il semble que leur chaîne avec eux se réveille,

Et dit : me voilà ; viens-nous-en !
Ils marchent, au marteau présentant leurs manilles,

À leur chaîne cloués, mêlant leurs pas bruyants,

Traînant leur pourpre infâme en hideuses guenilles,

Humbles, furieux, effrayants.
Les pieds nus, leur bonnet baissé sur leurs paupières,

Dès l’aube harassés, l’œil mort, les membres lourds,

Ils travaillent, creusant des rocs, roulant des pierres,

Sans trêve, hier, demain, toujours.
Pluie ou soleil, hiver, été, que juin flamboie,

Que janvier pleure, ils vont, leur destin s’accomplit,

Avec le souvenir de leurs crimes pour joie,

Avec une planche pour lit.
Le soir, comme un troupeau l’argousin vil les compte.

Ils montent deux à deux l’escalier du ponton,

Brisés, vaincus, le cœur incliné sous la honte,

Le dos courbé sous le bâton.
La pensée implacable habite encor leurs têtes.

Morts vivants, aux labeurs voués, marqués au front,

Ils rampent, recevant le fouet comme des bêtes,

Et comme des hommes l’affront.
III
Ville que l’infamie et la gloire ensemencent,

Où du forçat pensif le fer tond les cheveux,

Ô Toulon ! c’est par toi que les oncles commencent,

Et que finissent les neveux !
Va, maudit ! ce boulet que, dans des temps stoïques,

Le grand soldat, sur qui ton opprobre s’assied,

Mettait dans les canons de ses mains héroïques,

Tu le traîneras à ton pied !
Jersey, 28 octobre 1852

Vicomte De Foucault, Lorsque Vous Empoignâtes

Vicomte de Foucault, lorsque vous empoignâtes

L’éloquent Manuel de vos mains auvergnates,

Comme l’océan bout quand tressaille l’Etna,

Le peuple tout entier s’émut et frissonna ;

On vit, sombre lueur, poindre mil huit cent trente

L’antique royauté, fière et récalcitrante,

Chancela sur son trône, et dans ce noir moment

On sentit commencer ce vaste écroulement ;

Et ces rois, qu’on punit d’oser toucher un homme,

Etaient grands, et mêlés à notre histoire en somme,

Ils avaient derrière eux des siècles éblouis,

Henri quatre et Coutras, Damiette et saint-Louis.

Aujourd’hui, dans Paris, un prince de la pègre,

Un pied plat, copiant Faustin, singe d’un nègre,

Plus faux qu’Ali pacha, plus cruel que Rosas,

Fourre en prison la loi, met la gloire à Mazas,

Chasse l’honneur, le droit, les probités punies,

Orateurs, généraux, représentants, génies,

Les meilleurs serviteurs du siècle et de l’état,

Et c’est tout ! et le peuple, après cet attentat,

Souffleté mille fois sur ces faces illustres,

Va voir de l’Elysée étinceler les lustres,

Ne sent rien sur sa joue, et contemple César !

Lui, souverain, il suit en esclave le char !

Il regarde danser dans le Louvre les maîtres,

Ces immondes faisant vis-à-vis à ces traîtres,

La fraude en grand habit, le meurtre en apparat,

Et le ventre Berger près du ventre Murat !

On dit : vivons ! adieu grandeur, gloire, espérance ! –

Comme si, dans ce monde, un peuple appelé France,

Alors qu’il n’est plus libre, était encor vivant !

On boit, on mange, on dort, on achète et l’on vend,

Et l’on vote, en riant des doubles fonds de l’urne

Et pendant ce temps-là, ce gredin taciturne,

Ce chacal à sang froid, ce corse hollandais,

Etale, front d’airain, son crime sous le dais,

Gorge d’or et de vin sa bande scélérate,

S’accoude sur la nappe, et cuvant, noir pirate,

Son guet-apens français, son guet-apens romain,

Mâche son cure-dents taché de sang humain !
20 mai 1853. Jersey.

Quia Pulvis Es

Ceux-ci partent, ceux-là demeurent.

Sous le sombre aquilon, dont les mille voix pleurent,

Poussière et genre humain, tout s’envole à la fois.

Hélas ! le même vent souffle, en l’ombre où nous sommes,

Sur toutes les têtes des hommes,

Sur toutes les feuilles des bois.
Ceux qui restent à ceux qui passent

Disent : — Infortunés ! déjà vos fronts s’effacent.

Quoi ! vous n’entendrez plus la parole et le bruit !

Quoi ! vous ne verrez plus ni le ciel ni les arbres !

Vous allez dormir sous les marbres !

Vous aller tomber dans la nuit ! —
Ceux qui passent à ceux qui restent

Disent : — Vous n’avez rien à vous ! vos pleurs l’attestent !

Pour vous, gloire et bonheur sont des mots décevants,

Dieu donne aux morts les biens réels, les vrais royaumes.

Vivants ! vous êtes des fantômes ;

C’est nous qui sommes les vivants ! —
Février 1843.

Tout S’en Va

LA RAISON
Moi, je me sauve.
LE DROIT
Adieu ! je m’en vais.
L’HONNEUR
Je m’exile.
ALCESTE
Je vais chez les hurons leur demander asile.
LA CHANSON
J’émigre. Je ne puis souffler mot, s’il vous plaît,

Dire un refrain sans être empoignée ait collet

Par les sergents de ville, affreux drôles livides.
UNE PLUME
Personne n’écrit plus ; les encriers sont vides.

On dirait d’un pays mogol, russe ou persan.

Nous n’avons plus ici que faire ; allons-nous-en,

Mes soeurs, je quitte l’homme et je retourne aux oies.
LA PITIÉ
Je pars. Vainqueurs sanglants, je vous laisse à vos joies.

Je vole vers Cayenne où j’entends de grands cris.
LA MARSEILLAISE
J’ouvre mon aile, et vais rejoindre les proscrits.
LA POÉSIE
Oh ! je pars avec toi, pitié, puisque tu saignes !
L’AIGLE
Quel est ce perroquet qu’on met sur vos enseignes,

Français ? de quel égout sort cette bête-là ?

Aigle selon Cartouche et selon Loyola,

Il a du sang au bec, français ; mais c’est le vôtre.

Je regagne les monts. Je ne vais qu’avec l’autre.

Les rois à ce félon peuvent dire : merci ;

Moi, je ne connais pas ce Bonaparte-ci !

Sénateurs ! courtisans ! je rentre aux solitudes !

Vivez dans le cloaque et dans les turpitudes,

Soyez vils, vautrez-vous sous les cieux rayonnants !
LA FOUDRE
Je remonte avec l’aigle aux nuages tonnants.

L’heure ne peut tarder. Je vais attendre un ordre.
UNE LIME
Puisqu’il n’est plus permis qu’aux vipères de mordre,

Je pars, je vais couper les fers dans les pontons.
LES CHIENS
Nous sommes remplacés par les préfets ; partons.
LA CONCORDE
Je m’éloigne. La haine est dans les coeurs sinistres.
LA PENSÉE
On n’échappe aux fripons que pour choir dans les cuistres.

Il semble que tout meure et que de grands ciseaux

Vont jusque dans les cieux couper l’aile aux oiseaux.

Toute clarté s’éteint sous cet homme funeste.

Ô France ! je m’enfuis et je pleure.
LE MÉPRIS
Je reste.
Novembre 1852. Jersey.

Vieille Chanson Du Jeune Temps

Je ne songeais pas à Rose ;

Rose au bois vint avec moi ;

Nous parlions de quelque chose,

Mais je ne sais plus de quoi.
J’étais froid comme les marbres ;

Je marchais à pas distraits ;

Je parlais des fleurs, des arbres

Son oeil semblait dire:   » Après ?   »
La rosée offrait ses perles,

Le taillis ses parasols ;

J’allais ; j’écoutais les merles,

Et Rose les rossignols.
Moi, seize ans, et l’air morose ;

Elle, vingt ; ses yeux brillaient.

Les rossignols chantaient Rose

Et les merles me sifflaient.
Rose, droite sur ses hanches,

Leva son beau bras tremblant

Pour prendre une mûre aux branches

Je ne vis pas son bras blanc.
Une eau courait, fraîche et creuse,

Sur les mousses de velours ;

Et la nature amoureuse

Dormait dans les grands bois sourds.
Rose défit sa chaussure,

Et mit, d’un air ingénu,

Son petit pied dans l’eau pure

Je ne vis pas son pied nu.
Je ne savais que lui dire ;

Je la suivais dans le bois,

La voyant parfois sourire

Et soupirer quelquefois.
Je ne vis qu’elle était belle

Qu’en sortant des grands bois sourds.

  » Soit ; n’y pensons plus !   » dit-elle.

Depuis, j’y pense toujours.
Paris, juin 1831.

Religio

L’ombre venait ; le soir tombait, calme et terrible.

Hermann me dit : — Quelle est ta foi, quelle est ta bible ?

Parle. Es-tu ton propre géant ?

Si tes vers ne sont pas de vains flocons d’écume,

Si ta strophe n’est pas un tison noir qui fume

Sur le tas de cendre Néant,
Si tu n’es pas une âme en l’abîme engloutie,

Quel est donc ton ciboire et ton eucharistie ?

Quelle est donc la source où tu bois ?

Je me taisais ; il dit : — Songeur qui civilises,

Pourquoi ne vas-tu pas prier dans les églises ? —

Nous marchions tous deux dans les bois.
Et je lui dis : — Je prie. — Hermann dit : — Dans quel temple ?

Quel est le célébrant que ton âme contemple,

Et l’autel qu’elle réfléchit ?

Devant quel confesseur la fais-tu comparaître ?

— L’église, c’est l’azur, lui dis-je ; et quant au prêtre —

En ce moment le ciel blanchit.
La lune à l’horizon montait, hostie énorme ;

Tout avait le frisson, le pin, le cèdre et l’orme,

Le loup, et l’aigle, et l’alcyon ;

Lui montrant l’astre d’or sur la terre obscurcie,

Je lui dis : — Courbe-toi. Dieu lui-même officie,

Et voici l’élévation.
Marine-Terrace, octobre 1855.

Trois Ans Après

Il est temps que je me repose ;

Je suis terrassé par le sort.

Ne me parlez pas d’autre chose

Que des ténèbres où l’on dort !
Que veut-on que je recommence ?

Je ne demande désormais

À la création immense

Qu’un peu de silence et de paix !
Pourquoi m’appelez-vous encore ?

J’ai fait ma tâche et mon devoir.

Qui travaillait avant l’aurore,

Peut s’en aller avant le soir.
À vingt ans, deuil et solitude !

Mes yeux, baissés vers le gazon,

Perdirent la douce habitude

De voir ma mère à la maison.
Elle nous quitta pour la tombe ;

Et vous savez bien qu’aujourd’hui

Je cherche, en cette nuit qui tombe,

Un autre ange qui s’est enfui !
Vous savez que je désespère,

Que ma force en vain se défend,

Et que je souffre comme père,

Moi qui souffris tant comme enfant !
Mon œuvre n’est pas terminée,

Dites-vous. Comme Adam banni,

Je regarde ma destinée,

Et je vois bien que j’ai fini.
L’humble enfant que Dieu m’a ravie

Rien qu’en m’aimant savait m’aider ;

C’était le bonheur de ma vie

De voir ses yeux me regarder.
Si ce Dieu n’a pas voulu clore

L’œuvre qui me fit commencer,

S’il veut que je travaille encore,

Il n’avait qu’à me la laisser !
Il n’avait qu’à me laisser vivre

Avec ma fille à mes côtés,

Dans cette extase où je m’enivre

De mystérieuses clartés !
Ces clartés, jour d’une autre sphère,

O Dieu jaloux, tu nous les vends !

Pourquoi m’as-tu pris la lumière

Que j’avais parmi les vivants ?
As-tu donc pensé, fatal maître,

Qu’à force de te contempler,

Je ne voyais plus ce doux être,

Et qu’il pouvait bien s’en aller !
T’es-tu dit que l’homme, vaine ombre,

Hélas ! perd son humanité

À trop voir cette splendeur sombre

Qu’on appelle la vérité ?
Qu’on peut le frapper sans qu’il souffre,

Que son cœur est mort dans l’ennui,

Et qu’à force de voir le gouffre,

Il n’a plus qu’un abîme en lui ?
Qu’il va, stoïque, où tu l’envoies,

Et que désormais, endurci,

N’ayant plus ici-bas de joies,

Il n’a plus de douleurs aussi ?
As-tu pensé qu’une âme tendre

S’ouvre à toi pour mieux se fermer,

Et que ceux qui veulent comprendre

Finissent par ne plus aimer ?
O Dieu ! vraiment, as-tu pu croire

Que je préférais, sous les cieux,

L’effrayant rayon de ta gloire

Aux douces lueurs de ses yeux !
Si j’avais su tes lois moroses,

Et qu’au même esprit enchanté

Tu ne donnes point ces deux choses,

Le bonheur et la vérité,
Plutôt que de lever tes voiles,

Et de chercher, cœur triste et pur,

À te voir au fond des étoiles,

O Dieu sombre d’un monde obscur,
J’eusse aimé mieux, loin de ta face,

Suivre, heureux, un étroit chemin,

Et n’être qu’un homme qui passe

Tenant son enfant par la main !
Maintenant, je veux qu’on me laisse !

J’ai fini ! le sort est vainqueur.

Que vient-on rallumer sans cesse

Dans l’ombre qui m’emplit le cœur ?
Vous qui me parlez, vous me dites

Qu’il faut, rappelant ma raison,

Guider les foules décrépites

Vers les lueurs de l’horizon ;
Qu’à l’heure où les peuples se lèvent

Tout penseur suit un but profond ;

Qu’il se doit à tous ceux qui rêvent,

Qu’il se doit à tous ceux qui vont !
Qu’une âme, qu’un feu pur anime,

Doit hâter, avec sa clarté,

L’épanouissement sublime

De la future humanité ;
Qu’il faut prendre part, cœurs fidèles,

Sans redouter les océans,

Aux fêtes des choses nouvelles,

Aux combats des esprits géants !
Vous voyez des pleurs sur ma joue,

Et vous m’abordez mécontents,

Comme par le bras on secoue

Un homme qui dort trop longtemps.
Mais songez à ce que vous faites !

Hélas ! cet ange au front si beau,

Quand vous m’appelez à vos fêtes,

Peut-être a froid dans son tombeau.
Peut-être, livide et pâlie,

Dit-elle dans son lit étroit :

-Est-ce que mon père m’oublie

-Et n’est plus là, que j’ai si froid ?-
Quoi ! lorsqu’à peine je résiste

Aux choses dont je me souviens,

Quand je suis brisé, las et triste,

Quand je l’entends qui me dit : -Viens !-
Quoi ! vous voulez que je souhaite,

Moi, plié par un coup soudain,

La rumeur qui suit le poète,

Le bruit que fait le paladin !
Vous voulez que j’aspire encore

Aux triomphes doux et dorés !

Que j’annonce aux dormeurs l’aurore !

Que je crie : -Allez ! espérez !-
Vous voulez que, dans la mêlée,

Je rentre ardent parmi les forts,

Les yeux à la voûte étoilée

Oh ! l’herbe épaisse où sont les morts !
Novembre 1846.

Viens! — Une Flûte Invisible

Viens! — une flûte invisible

Soupire dans les vergers.

La chanson la plus paisible

Est la chanson des bergers.
Le vent ride, sous l’yeuse,

Le sombre miroir des eaux.

La chanson la plus joyeuse

Est la chanson des oiseaux.
Que nul soin ne te tourmente.

Aimons-nous! aimons toujours!

La chanson la plus charmante

Est la chanson des amours.

Les Metz, août 18

Réponse À Un Acte D’accusation

Donc, c’est moi qui suis l’ogre et le bouc émissaire.

Dans ce chaos du siècle où votre coeur se serre,

J’ai foulé le bon goût et l’ancien vers françois

Sous mes pieds, et, hideux, j’ai dit à l’ombre: -Sois!-

Et l’ombre fut. — Voilà votre réquisitoire.

Langue, tragédie, art, dogmes, conservatoire,

Toute cette clarté s’est éteinte, et je suis

Le responsable, et j’ai vidé l’urne des nuits.

De la chute de tout je suis la pioche inepte;

C’est votre point de vue. Eh bien, soit, je l’accepte;

C’est moi que votre prose en colère a choisi;

Vous me criez: Racca; moi je vous dis: Merci!

Cette marche du temps, qui ne sort d’une église

Que pour entrer dans l’autre, et qui se civilise;

Ces grandes questions d’art et de liberté,

Voyons-les, j’y consens, par le moindre côté,

Et par le petit bout de la lorgnette. En somme,

J’en conviens, oui, je suis cet abominable homme;

Et, quoique, en vérité, je pense avoir commis,

D’autres crimes encor que vous avez omis.

Avoir un peu touché les questions obscures,

Avoir sondé les maux, avoir cherché les cures,

De la vieille ânerie insulté les vieux bâts,

Secoué le passé du haut jusques en bas,

Et saccagé le fond tout autant que la forme.

Je me borne à ceci: je suis ce monstre énorme,

Je suis le démagogue horrible et débordé,

Et le dévastateur du vieil A B C D;

Causons.
Quand je sortis du collége, du thème,

Des vers latins, farouche, espèce d’enfant blême

Et grave, au front penchant, aux membres appauvris;

Quand, tâchant de comprendre et de juger, j’ouvris

Les yeux sur la nature et sur l’art, l’idiome,

Peuple et noblesse, était l’image du royaume;

La poésie était la monarchie; un mot

Était un duc et pair, ou n’était qu’un grimaud;

Les syllabes, pas plus que Paris et que Londre,

Ne se mêlaient; ainsi marchent sans se confondre

Piétons et cavaliers traversant le pont Neuf;

La langue était l’état avant quatre-vingt-neuf;

Les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes:

Les uns, nobles, hantant les Phèdres, les Jocastes,

Les Méropes, ayant le décorum pour loi,

Et montant à Versaille aux carrosses du roi;

Les autres, tas de gueux, drôles patibulaires,

Habitant les patois; quelques-uns aux galères

Dans l’argot; dévoués à tous les genres bas,

Déchirés en haillons dans les halles; sans bas,

Sans perruque; créés pour la prose et la farce;

Populace du style au fond de l’ombre éparse;

Vilains, rustres, croquants, que Vaugelas leur chef

Dans le bagne Lexique avait marqué d’une F;

N’exprimant que la vie abjecte et familière,

Vils, dégradés, flétris, bourgeois, bons pour Molière.

Racine regardait ces marauds de travers;

Si Corneille en trouvait un blotti dans son vers,

Il le gardait, trop grand pour dire: Qu’il s’en aille;

Et Voltaire criait: Corneille s’encanaille!

Le bonhomme Corneille, humble, se tenait coi.

Alors, brigand, je vins; je m’écriai: Pourquoi

Ceux-ci toujours devant, ceux-là toujours derrière?

Et sur l’Académie, aïeule et douairière,

Cachant sous ses jupons les tropes effarés,

Et sur les bataillons d’alexandrins carrés,

Je fis souffler un vent révolutionnaire.

Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.

Plus de mot sénateur! plus de mot roturier!

Je fis une tempête au fond de l’encrier,

Et je mêlai, parmi les ombres débordées,

Au peuple noir des mots l’essaim blanc des idées;

Et je dis: Pas de mot où l’idée au vol pur

Ne puisse se poser, tout humide d’azur!

Discours affreux! — Syllepse, hypallage, litote,

Frémirent; je montai sur la borne Aristote,

Et déclarai les mots égaux, libres, majeurs.

Tous les envahisseurs et tous les ravageurs,

Tous ces tigres, les Huns les Scythes et les Daces,

N’étaient que des toutous auprès de mes audaces;

Je bondis hors du cercle et brisai le compas.

Je nommai le cochon par son nom; pourquoi pas?

Guichardin a nommé le Borgia! Tacite

Le Vitellius! Fauve, implacable, explicite,

J’ôtai du cou du chien stupéfait son collier

D’épithètes; dans l’herbe, à l’ombre du hallier,

Je fis fraterniser la vache et la génisse,

L’une étant Margoton et l’autre Bérénice.

Alors, l’ode, embrassant Rabelais, s’enivra;

Sur le sommet du Pinde on dansait Ça ira;

Les neuf muses, seins nus, chantaient la Carmagnole;

L’emphase frissonna dans sa fraise espagnole;

Jean, l’ânier, épousa la bergère Myrtil.

On entendit un roi dire: -Quelle heure est-il?-

Je massacrais l’albâtre, et la neige, et l’ivoire,

Je retirai le jais de la prunelle noire,

Et j’osai dire au bras: Sois blanc, tout simplement.

Je violai du vers le cadavre fumant;

J’y fis entrer le chiffre; ô terreur! Mithridate

Du siége de Cyzique eût pu citer la date.

Jours d’effroi! les Laïs devinrent des catins.

Force mots, par Restaut peignés tous les matins,

Et de Louis-Quatorze ayant gardé l’allure,

Portaient encor perruque; à cette chevelure

La Révolution, du haut de son beffroi,

Cria: -Transforme-toi! c’est l’heure. Remplis-toi

— De l’âme de ces mots que tu tiens prisonnière!-

Et la perruque alors rugit, et fut crinière.

Liberté! c’est ainsi qu’en nos rébellions,

Avec des épagneuls nous fîmes des lions,

Et que, sous l’ouragan maudit que nous soufflâmes,

Toutes sortes de mots se couvrirent de flammes.

J’affichai sur Lhomond des proclamations.

On y lisait: -Il faut que nous en finissions!

— Au panier les Bouhours, les Batteux, les Brossettes

— A la pensée humaine ils ont mis les poucettes.

— Aux armes, prose et vers! formez vos bataillons!

— Voyez où l’on en est: la strophe a des bâillons!

— L’ode a des fers aux pieds, le drame est en cellule.

— Sur le Racine mort le Campistron pullule!-

Boileau grinça des dents; je lui dis: Ci-devant,

Silence! et je criai dans la foudre et le vent:

Guerre à la rhétorique et paix à la syntaxe!

Et tout quatre-vingt-treize éclata. Sur leur axe,

On vit trembler l’athos, l’ithos et le pathos.

Les matassins, lâchant Pourceaugnac et Cathos,

Poursuivant Dumarsais dans leur hideux bastringue,

Des ondes du Permesse emplirent leur seringue.

La syllabe, enjambant la loi qui la tria,

Le substantif manant, le verbe paria,

Accoururent. On but l’horreur jusqu’à la lie.

On les vit déterrer le songe d’Athalie;

Ils jetèrent au vent les cendres du récit

De Théramène; et l’astre Institut s’obscurcit.

Oui, de l’ancien régime ils ont fait tables rases,

Et j’ai battu des mains, buveur du sang des phrases,

Quand j’ai vu par la strophe écumante et disant

Les choses dans un style énorme et rugissant,

L’Art poétique pris au collet dans la rue,

Et quand j’ai vu, parmi la foule qui se rue,

Pendre, par tous les mots que le bon goût proscrit,

La lettre aristocrate à la lanterne esprit.

Oui, je suis ce Danton! je suis ce Robespierre!

J’ai, contre le mot noble à la longue rapière,

Insurgé le vocable ignoble, son valet,

Et j’ai, sur Dangeau mort, égorgé Richelet.

Oui, c’est vrai, ce sont là quelques-uns de mes crimes.

J’ai pris et démoli la bastille des rimes.

J’ai fait plus: j’ai brisé tous les carcans de fer

Qui liaient le mot peuple, et tiré de l’enfer

Tous les vieux mots damnés, légions sépulcrales;

J’ai de la périphrase écrasé les spirales,

Et mêlé, confondu, nivelé sous le ciel

L’alphabet, sombre tour qui naquit de Babel;

Et je n’ignorais pas que la main courroucée

Qui délivre le mot, délivre la pensée.
L’unité, des efforts de l’homme est l’attribut.

Tout est la même flèche et frappe au même but.
Donc, j’en conviens, voilà, déduits en style honnête,

Plusieurs de mes forfaits, et j’apporte ma tête.

Vous devez être vieux, par conséquent, papa,

Pour la dixième fois j’en fais meâ culpâ.

Oui, si Beauzée est dieu, c’est vrai, je suis athée.

La langue était en ordre, auguste, époussetée,

Fleur-de-lys d’or, Tristan et Boileau, plafond bleu,

Les quarante fauteuils et le trône au milieu;

Je l’ai troublée, et j’ai, dans ce salon illustre,

Même un peu cassé tout; le mot propre, ce rustre,

N’était que caporal: je l’ai fait colonel;

J’ai fait un jacobin du pronom personnel;

Dur participe, esclave à la tête blanchie,

Une hyène, et du verbe une hydre d’anarchie.

Vous tenez le reum confitentem. Tonnez!

J’ai dit à la narine: Eh mais! tu n’es qu’un nez!

J’ai dit au long fruit d’or: Mais tu n’es qu’une poire!

J’ai dit à Vaugelas: Tu n’es qu’une mâchoire!

J’ai dit aux mots: Soyez république! soyez

La fourmilière immense, et travaillez! Croyez,

Aimez, vivez! — J’ai mis tout en branle, et, morose,

J’ai jeté le vers noble aux chiens noirs de la prose.
Et, ce que je faisais, d’autres l’ont fait aussi;

Mieux que moi. Calliope, Euterpe au ton transi,

Polymnie, ont perdu leur gravité postiche.

Nous faisons basculer la balance hémistiche.

C’est vrai, maudissez-nous. Le vers, qui, sur son front

Jadis portait toujours douze plumes en rond,

Et sans cesse sautait sur la double raquette

Qu’on nomme prosodie et qu’on nomme étiquette,

Rompt désormais la règle et trompe le ciseau,

Et s’échappe, volant qui se change en oiseau,

De la cage césure, et fuit vers la ravine,

Et vole dans les cieux, alouette divine.
Tous les mots à présent planent dans la clarté.

Les écrivains ont mis la langue en liberté.

Et, grâce à ces bandits, grâce à ces terroristes,

Le vrai, chassant l’essaim des pédagogues tristes,

L’imagination, tapageuse aux cent voix,

Qui casse des carreaux dans l’esprit des bourgeois;

La poésie au front triple, qui rit, soupire

Et chante, raille et croit; que Plaute et Shakspeare

Semaient, l’un sur la plebs, et l’autre sur le mob;

Qui verse aux nations la sagesse de Job

Et la raison d’Horace à travers sa démence;

Qu’enivre de l’azur la frénésie immense,

Et qui, folle sacrée aux regards éclatants,

Monte à l’éternité par les degrés du temps,

La muse reparaît, nous reprend, nous ramène,

Se remet à pleurer sur la misère humaine,

Frappe et console, va du zénith au nadir,

Et fait sur tous les fronts reluire et resplendir

Son vol, tourbillon, lyre, ouragan d’étincelles,

Et ses millions d’yeux sur ses millions d’ailes.
Le mouvement complète ainsi son action.

Grâce à toi, progrès saint, la Révolution

Vibre aujourd’hui dans l’air, dans la voix, dans le livre;

Dans le mot palpitant le lecteur la sent vivre;

Elle crie, elle chante, elle enseigne, elle rit,

Sa langue est déliée ainsi que son esprit.

Elle est dans le roman, parlant tout bas aux femmes.

Elle ouvre maintenant deux yeux où sont deux flammes,

L’un sur le citoyen, l’autre sur le penseur.

Elle prend par la main la Liberté, sa soeur,

Et la fait dans tout homme entrer par tous les pores.

Les préjugés, formés, comme les madrépores,

Du sombre entassement des abus sous les temps,

Se dissolvent au choc de tous les mots flottants,

Pleins de sa volonté, de son but, de son âme.

Elle est la prose, elle est le vers, elle est le drame;

Elle est l’expression, elle est le sentiment,

Lanterne dans la rue, étoile au firmament.

Elle entre aux profondeurs du langage insondable;

Elle souffle dans l’art, porte-voix formidable;

Et, c’est Dieu qui le veut, après avoir rempli

De ses fiertés le peuple, effacé le vieux pli

Des fronts, et relevé la foule dégradée,

Et s’être faite droit, elle se fait idée!

Paris, janvier 1834.