Sœur Équivoque

De quel nom te désigner, de quelle tendresse ? Sœur cadette non choisie, sage complice d’ignorances,
Te dirai-je mon amante ? Non point, tu ne le permettrais pas. Ma parente ? Ce lien pouvait exister entre nous. Mon aimée ? Toi ni moi ne savions aimer encore.
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Sœur équivoque, et de quel sang inconnu ! — Maintenant, sois satisfaite : ni sœur ni amie ni maîtresse ni aimée, chère indécise d’autrefois,
Te voici désormais fixée, dénommée, par coutume et rite et sort (ayant perdu le nom de ta jeunesse),
Sois satisfaite : te voici mariée. Tu es emplie de joie permise,
Tu es femme.

Stèle Au Désir

La cime haute a défié ton poids. Même si tu ne peux l’atteindre, que le dépit ne t’émeuve : Ne l’as-tu point pesée de ton regard ?
La route souple s’étale sous ta marche. Même si tu n’en comptes point les pas, les ponts, les tours, les étapes, — tu la piétines de ton envie.
La fille pure attire ton amour. Même si tu ne l’as jamais vue nue, sans voix, sans défense, — contemple-la de ton désir.
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Dresse donc ceci au Désir-Imaginant ; qui, malgré toutes, t’a livré la montagne, plus haut que toi, la route plus loin que toi,
Et couché, qu’elle veuille ou non la fille pure sous ta bouche.

Stèle Des Pleurs

Si tu es homme, ne lis pas plus loin : la douleur que je porte est si vaste et grave que ton cœur en étoufferait.
Si tu es Chenn, détourne-toi plus vite encore : l’horreur que je signale te rendrait lourd comme ma pierre.
Si tu es femme, hardiment lis-moi pour éclater de rire, et oublie à jamais de t’arrêter de rire,
Mais si tu sers comme eunuque au Palais, affronte-moi sans danger ni rancune, et garde le secret que je dis.

On Me Dit

On me dit : Vous ne devez pas l’épouser. Tous les présages sont d’accord, et néfastes : remarquez bien, dans son nom, l’EAU, jetée au sort, se remplace par le VENT.
Or, le vent renverse, c’est péremptoire. Ne prenez donc pas cette femme. Et puis il y a le commentaire : écoutez :  » Il se heurte aux rochers. Il entre dans les ronces. Il se vêt de poil épineux  » et autres gloses qu’il vaut mieux ne pas tirer.
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Je réponds : Certes, ce sont là présages douteux. Mais ne donnons pas trop d’importance. Et puis, elle est veuve et tout cela regarde le premier mari.
Préparez la chaise pour les noces.

Stèle Du Chemin De L’âme

Une insolite inscription horizontale : huit grands caractères, deux par deux, que l’on doit lire, non pas de la droite vers la gauche, mais à l’encontre, — et ce qui est plus,
Huit grands caractères inversés. Les passants clament :  » Ignorance du graveur ! ou bien singularité impie !  » et, sans voir, ils ne s’attardent point.
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Vous, ô vous, ne traduirez-vous pas ? Ces huit grands signes rétrogrades marquent le retour au tombeau et le CHEMIN DE L’ÂME, — ils ne guident point des pas vivants.
Si détournés de l’air doux aux poitrines, ils s’enfoncent dans la pierre ; si, fuyant la lumière, ils donnent dans la profondeur solide,
C’est, clairement, pour être lus au revers de l’espace, — lieu sans routes où cheminent fixement les yeux du mort.

Ordre Au Soleil

Mâ, duc de Lou, ne pouvant consommer sa victoire, donna ordre au soleil de remonter jusqu’au sommet du Ciel.
Il le tenait là, fixe, au bout de sa lance : et le jour fut long comme une année et plein d’une ivresse sans nuit.
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Laisse-moi, ô joie qui déborde, commander à mon soleil et le ramener à mon auble : Que j’épuise ce bonheur d’aujourd’hui !
Las ! il échappe à mon doigt tremblant. Il a peur de toi, ô joie. Il s’enfuit, il se dérobe, un nuage l’étreint et l’avale,
Et dans mon cœur il fait nuit.

Stèle Provisoire

Ce n’est point dans ta peau de pierre, insensible, que ceci aimerait à pénétrer ; ce n’est point vers l’aube fade, informe et crépusculaire, que ceci, laissé libre, voudrait s’orienter ;
Ce n’est pas pour un lecteur littéraire, même en faveur d’un calligraphe, que ceci a tant de plaisir à être dit :
Mais pour Elle.
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Vienne un jour Elle passe par ici. Droite et grande et face à toi, qu’elle lise de ses yeux mouvants et vivants, protégés de cils dont je sais l’ombre ;
Qu’elle mesure ces mots avec des lèvres tissées de chair (dont je n’ai pas perdu le goût) avec sa langue nourrie de baisers, avec ses dents dont voici toujours la trace,
Qu’elle tremble à fleur d’haleine, — moisson souple sous le vent tiède, — propageant des seins aux genoux le rythme propre de ses flancs — que je connais,
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Alors, ce déduit, enjambant l’espace et dansant sur ses cadences ; ce poème, ce don et ce désir,
Tout d’un coup s’écorchera de ta pierre morte, oh ! précaire et provisoire, — pour s’abandonner à sa vie,
Pour s’en aller vivre autour d’Elle.

Ordre De Marche

Plus de stupeur ! Croyez-vous ces palais immobiles ? Lourds à l’égal des bâtis occidentaux ? Assez longtemps ils ont accueilli notre venue : qu’ils s’en viennent à nous, à leur tour.
Debout, l’arche triomphale et sa bannière en horizon et sa devise : Porche oscillant des nues. Des porteurs pour ses hampes droites ; des porteurs aux hampes obliques. Qu’ils gonflent l’épaule, piétinant.
Derrière, le pont en échine de bête arquée : d’un saut il franchira l’eau de jade fuyant sous lui. Qu’on l’attelle à la voie du milieu déroulant son trait impérial.
À gauche et à droite, dans un mouvement balancé, riche d’équilibre, marchent la Tour de la Cloche et la Tour du Tambour aux puissants coeurs sonores de bois et d’airain sur leurs huit pieds éléphantins.
Viennent ensuite les gardes lourdes des tripodes ; et s’ébranlent enfin les poteaux du Palais au toit double ondulant comme un dais, soufflant de haut en bas.
Pour le démarrer, lâchez les cavaleries d’arêtes, les hordes montées aux coins cornus. Et déroulez les nues des balustres, les flammes des piliers. Laissez tourbillonner les feux, vibrer les écailles, se hérisser les crocs et les sourcils du Dragon.
Le beau cortège étalé pour tant de règnes implore qui lui rendra sa vertu d’en-allée. Il ne pèse plus : il attend.
Qu’il se déploie !
Seules immobiles contre le défilé, voici les Pierres mémoriales que nul ordre de marche ne peut toucher ni ébranler. Elles demeurent.

Supplique

Tu seras priée de sourires, de regards et de certains abandons, et d’offrandes que tu repousses par principe, jeune fille encore ;
Tu seras implorée de dire quoi tu veux, ce dont tu as soif, les parures à ton gré, — rouges linges nuptiaux, poèmes, chants et sacrifices
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Cet homme indigne, — moi, — indigne de mendier, ne supplie de toi que l’apparence, la forme qui te hante, le geste où tu te poses, oiseau dansant.
Ou bien ta voix non modulée, ou bien ce reflet, bleu dans tes cheveux. Mais ton âme, lourde dix mille fois aux yeux du Sage,
Cache bien ton âme au fond d’elle, déconcertante,
Belle jeune fille, tais-toi.

Par Respect

Par respect de l’indicible, nul ne devra plus divulguer le mot GLOIRE ni commettre le caractère BONHEUR.
Même qu’on les oublie de toutes les mémoires : tels sont les signes que le Prince a choisis pour dénommer son règne,
Qu’ils n’existent plus désormais.
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Silence, le plus digne hommage ! Quel tumulte d’amour emplit jamais le très profond silence ?
Quel éclat de pinceau oserait donc le geste qu’elle ingénument dessine ?
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Non ! que son règne en moi soit secret. Que jamais il ne m’advienne. Même que j’oublie : que jamais plus au plus profond de moi n’éclose désormais son nom,
Par respect.

Sur Un Hôte Douteux

Ses disciples chantent : Il revient le Sauveur des hommes  : Il vêt un autre habit de chair. L’étoile, tombée du plus haut ciel a fécondé la Vierge choisie. Et il va renaître parmi nous.
Temps bénis où la douleur recule ! Temps de gloire où la Roue de la Loi courant sur l’Empire conquis va traîner tous les êtres hors du monde illusoire.
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L’Empereur dit : Qu’il revienne, et je le recevrai, et je l’accueillerai comme un hôte.
Comme un hôte petit, qu’on gratifie d’une petite audience, — pour la coutume, — et d’un repas et d’un habit et d’une perruque afin d’orner sa tête rase.
Comme un hôte douteux que l’on surveille ; que l’on reconduit bien vite là d’où il vient, pour qu’il ne soudoie personne.
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Car l’Empire, qui est le monde sous le Ciel, n’est pas fait d’illusoire : le bonheur est le prix, seul, du bon gouvernement.
Que fut-il, celui qu’on annonce, le Bouddha, le Seigneur Fô ? Pas même un lettré poli,
Mais un barbare qui connut mal ses devoirs de sujet et devint le plus mauvais des fils.

Perdre Le Midi Quotidien

Perdre le Midi quotidien ; traverser des cours, des arches, des ponts ; tenter les chemins bifurqués ; m’essouffler aux marches, aux rampes, aux escalades ;
Éviter la stèle précise ; contourner les murs usuels ; trébucher ingénument parmi ces rochers factices ; sauter ce ravin ; m’attarder en ce jardin ; revenir parfois en arrière,
Et par un lacis réversible égarer enfin le quadruple sens des Points du Ciel.
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Tout cela, — amis, parents, familiers et femmes, — tout cela, pour tromper aussi vos chères poursuites ; pour oublier quel coin de l’horizon carré vous recèle,
Quel sentier vous ramène, quelle amitié vous guide, quelles bontés menacent, quels transports vont éclater.
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Mais, perçant la porte en forme de cercle parfait ; débouchant ailleurs : (au beau milieu du lac en forme de cercle parfait, cet abri fermé, circulaire, au beau milieu du lac, et de tout,)
Tout confondre, de l’orient d’amour à l’occident héroïque, du midi face au Prince au nord trop amical, — pour atteindre l’autre, le cinquième, centre et Milieu.
Qui est moi

Table De Sagesse

Pierre cachée dans les broussailles, mangée de limon, profanée de fientes, assaillie par les vers et les mouches, inconnue de ceux qui vont vite, méprisée de qui s’arrête là,
Pierre élevée à l’honneur de ce Modèle des Sages, que le Prince fit chercher partout sur la foi d’un rêve, mais qu’on ne découvrit nulle part
Sauf en ce lieu, séjour des malfaisants : (fils oublieux, sujets rebelles, insulteurs à toute vertu)
Parmi lesquels il habitait modestement afin de mieux cacher la sienne.

Pierre Musicale

Voici le lieu où ils se reconnurent, les amants amoureux de la flûte inégale ;
Voici la table où ils se réjouirent l’époux habile et la fille enivrée ;
Voici l’estrade où ils s’aimaient par les tons essentiels,
Au travers du métal des cloches, de la peau dure des silex tintants,
À travers les cheveux du luth, dans la rumeur des tambours, sur le dos du tigre de bois creux,
Parmi l’enchantement des paons au cri clair, des grues à l’appel bref, du phénix au parler inouï.
Voici le faîte du palais sonnant que Mou-Koung, le père, dressa pour eux comme un socle,
Et voilà, — d’un envol plus suave que phénix, oiselles et paons, — voilà l’espace où ils ont pris essor.
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Qu’on me touche : toutes ces voix vivent dans ma pierre musicale.

Tempête Solide

Porte-moi sur tes vagues dures, mer figée, mer sans reflux ; tempête solide enfermant le vol des nues et mes espoirs. Et que je fixe en de justes caractères, Montagne, toute la hauteur de ta beauté.
L’œil, précédant le pied sur le sentier oblique te dompte avec peine. Ta peau est rugueuse. Ton air est, vaste et descend droit du ciel froid. Derrière la frange visible d’autres sommets élèvent tes passes. Je sais que tu doubles le chemin qu’il faut surmonter. Tu entasses les efforts comme les pèlerins les pierres ; en hommage ;
En hommage à ton altitude, Montagne. Fatigue ma route : qu’elle soit âpre, qu’elle soit dure ; qu’elle aille très haut.
Et, te quittant pour la plaine, que la plaine a de nouveau pour moi de beauté !