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02 Pour Le Veoir Je Pers La Vie

VI.
Libre vivois en l’Avril de mon aage,

De cure exempt soubz celle adolescence,

Ou l’oeil, encor non expert de dommage,

Se veit surpris de la doulce presence,

Qui par sa haulte, & divine excellence

M’estonna l’Ame, & le sens tellement,

Que de ses yeulx l’archier tout bellement

Ma liberté luy à toute asservie:

Et des ce jour continuellement

En sa beaulté gist ma mort, & ma vie.
VII.
Celle beaulté, qui embellit le Monde

Quand nasquit celle en qui mourant je vis,

A imprimé en ma lumiere ronde

Non seulement ses lineamentz vifz:

Mais tellement tient mes espritz raviz,

En admirant sa mirable merveille,

Que presque mort, sa Deité m’esveille,

En la clarté de mes desirs funebres,

Ou plus m’allume, & plus, dont m’esmerveille,

Elle m’abysme en profondes tenebres.
VIII.
Je me taisois si pitoyablement,

Que ma Déesse ouyt plaindre mon taire.

Amour piteux vint amyablement

Remedier au commun nostre affaire,

Veulx tu, dit il, Dame, luy satisfaire?

Gaigne le toy d’un las de tes cheveulx.

Puis qu’il te plaict, dit elle, je le veulx.

Mais qui pourroit ta requeste escondire?

Plus font amantz pour toy, que toy pour eulx.

Moins reciproque a leurs [=leur] craintif desdire.
IX.
Non de Paphos, delices de Cypris,

Non d’Hemonie en son Ciel temperée:

Mais de la main trop plus digne fut pris,

Par qui me fut liberté esperée.

Jà hors despoir de vie exasperée

Je nourrissois mes pensées haultaines,

Quand j’apperceus entre les Marjolaines

Rougir l’Oeillet: Or, dy je, suis je seur

De veoir en toy par ces proeuves certaines

Beaulté logée en amere doulceur.
X.
Suave odeur: Mais le goust trop amer

Trouble la paix de ma doulce pensée,

Tant peult de soy le delicat aymer,

Que raison est par la craincte offensée.

Et toutesfois voyant l’Ame incensée

Se rompre toute, ou gist l’affection:

Lors au peril de ma perdition

J’ay esprouvé, que la paour me condamne.

Car grand beaulté en grand parfection

M’à faict gouster Aloes estre Manne.
XI.
De l’Ocean l’Adultaire obstiné

N’eut point tourné vers l’Orient sa face,

Que sur Clytie Adonis jà cliné.

Perdit le plus de sa nayve grace.

Quoy que du temps tout grand oultrage face,

Les seches fleurs en leur odeur vivront:

Proeuve pour ceulz, qui le bien poursuyvront

De non mourir, mais de revivre encore.

Ses vertus donc, qui ton corps ne suyvront,

Dès l’Indien s’estendront jusqu’au More.
XII.
Ce lyen d’or, raiz de toy mon Soleil,

Qui par le bras t’asservit Ame, & vie,

Detient si fort avec la veue l’oeil,

Que ma pensée il t’à toute ravie,

Me demonstrant, certes, qu’il me convie

A me stiller tout soubz ton habitude.

Heureux service en libre servitude,

Tu m’apprens donc estre trop plus de gloire,

Souffrir pour une en sa mansuetude,

Que d’avoir eu de toute aultre victoire.
XIII.
L’oeil, aultresfois ma joyeuse lumiere,

En ta beaulté fut tellement deceu,

Que de fontaine estendu en ryviere,

Veut reparer le mal par luy conceu.

Car telle ardeur le coeur en à receu,

Que le corps vif est jà reduict en cendre:

Dont l’oeil piteux fait ses ruisseaulx descendre

Pour la garder d’estre du vent ravie,

Affin que moyste aux os se puisse prendre,

Pour sembler corps, ou umbre de sa vie.
XIIII
Elle me tient par ces cheveulx lyé,

Et je la tien par ceulx là mesmes prise.

Amour subtil au noud s’est allié

Pour ce devaincre une si ferme prise:

Combien qu’ailleurs tendist son entreprise,

Que de vouloir deux d’un feu tourmenter.

Car (& vray est) pour experimenter

Dedans la fosse à mys & Loup, & Chievre,

Sans se povoir l’un l’aultre contenter,

Sinon respondre a mutuelle fiebvre.