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03 La Forge

Wieland peine donc à sa forge,

Peine et rêve tout ensemble.
Le brasier grésille et flambe ;

Le fer sanglant en lèpre d’or s’écaille

Sous la dent des tenailles

Qui le happent ;

L’enclume tremble ;

Le lourd marteau, brandi à la volée,

Frappe et jappe!

Et s’élève et retombe,

Et fait jaillir dans l’ombre

Gomme un sang de bataille

En rosée d’étincelles ;
Le fer ductile

S’aplatit et s’allonge à chaque coup porté ;

S’étale et se replie, comme roulé ;

S’affaisse encor, se masse martelé ;

S’amenuise et s’effile :

C’est une épée!
Au grand rire juvénile et mâle

Le cri de l’eau, qui siffle et bout

Autour du fil qu’on trempe,

Se mêle et monte en vapeur à sa joue.

Ainsi un râle

Se fond, crachant l’insulte, au cri de la victoire ;

Wieland essuie la sueur de sa tempe :

Voici fait avant l’aube le travail matinal.
Et maintenant, debout sur le seuil de sa forge,

Il boit l’haleine du monde à pleine gorge,

Bras étendus, mains jointes, appuyé au marteau;

Il s’étonne d’être ivre

Et s’adosse au linteau :
Car l’aurore se lève empourprée

Plus matinale que la veille,

Il est ivre de vivre !

Tout croît : le jour clair et les vertes feuilles

Et sa force en lui et l’herbe drue des prés

Et la mer qui bondit au-dessus des écueils,

Tout là-bas, diaprée.

Son sang bat encor le galop du marteau :

Il est ivre!

Au long de son bras, s’il l’étend,

Les beaux muscles palpitent,

Roulent et s’enflent, s’il le reploie;

Et l’air en sa narine est de la joie.

Enveloppe son torse,

Savoureux comme une eau à sa soif enfiévrée ;

Il est ivre de force et défaille enivré !
 » Ne suis-je digne de mon idée ?

Et de brandir l’épée que je forge ?

Voici  ma jeunesse   et ma   force

En mes mains inactives

Comme un fuseau vidé

Ne puis-je lever la tête et vous suivre,

Nuées grises !

Sans qu’un sanglot m’étreigne à la gorge ?

Et me faut-il choisir

Entre cette rumeur en les feuilles de la brise

Et le chant de ma forge ?

J’écoute  mon âme vagir,

Comme un enfant né d’hier

Ne puis-je vouloir, jusqu’à agir!

De quoi serais-je fier ?

Ne puis-je créer mon destin ?

Ai-je perdu l’oeuvre de mes mains?      »
Il est ivre, il le sait,tout l’horizon tourne;

Il a fermé les yeux et, les rouvrant, regarde;

Mi triste, mi joyeux,    il regarde

L’Aurore et   le Printemps qui montent, côte à côte,

Le long du val fleuri vers la forêt bavarde :

L’eau bouillonne et saute

En tourbillons, à ses pieds mêmes,

Cerclant une île frêle ;

La brise capricieuse vire ;

Les herbes s’entremêlent,

Se délacent et se redressent, comme allégées d’un pas ;

Un vol de cygnes, là-bas.

Tourne et se perd au loin ;

Et, s’il lève la tête,

La cime du mont bleuté baigne en la brume inquiète

Qui s’effile  au ciel clair

Et se noue en couronne,

Et ses yeux s’en étonnent

Comme s’ils redoutaient de s’y plaire ;

Et, plus près,

La fumée de sa forge

S’allonge et plane en boucles pâles au-dessus d’elle!

Cette foi en son rêve se dissipe en angoisse ;

Toute son âme est nouvelle!

L’Épée qui gît dans l’herbe qu’elle froisse

Lui parait droite et décidée

Naïve et courte, vaine et brutale.

Étroite,

Comme une jeune idée
Wieland s’est assis inactif sur son seuil,

Et son âme nouvelle renie son jeune orgueil ;

Son idée est obscure et sa pensée est lasse

Et ses yeux mi-fermés vont suivant l’eau qui passe

En remous tournoyants dont le jeu l’émerveille ;

Il serre contre lui le manteau de sa peine,

Moins légère que la veille,

Moins lourde que demain ;

Il est las et s’étonne que son oeuvre soit vaine

Et se croise les mains.