Skip to content

06 Celer Ne Le Puis

XLII.
Si doulcement le venin de tes yeulx

Par mesme lieu aux fonz du coeur entra,

Que sans douleur le desir soucyeux

De liberté tout seul il rencontra.

Mais l’occupant, peu a peu, penetra,

Ou l’Ame libre en grand seurté vivoit:

Alors le sang, qui d’elle charge avoit,

Les membres laisse, & fuit au profond Puys.

Voulant cacher le feu, que chascun voit.

Lequel je couvre, & celer ne le puis.
XLIII.
Moins je la voy, certes plus je la hays:

Plus je la hays, & moins elle me fasche.

Plus je l’estime, & moins compte j’en fais:

Plus je la fuys, plus veulx, qu’elle me sache

En un moment deux divers traictz me lasche

Amour, & hayne, ennuy avec plaisir.

Forte est l’amour, qui lors me vient saisir,

Quand hayne vient, & vengeance me crie:

Ainsi me faict hayr mon vain desir

Celle, pour qui mon coeur tousjours me prie.
XLIIII.
Si le soir pert toutes plaisantes fleurs,

Le temps aussi toute chose mortelle,

Pourquoy veult on me mettre en plainctz & pleurs,

Disant qu’elle est encor moins, qu’immortelle?

Qui la pensée, & l’oeil mettroit sus elle,

Soit qu’il fut pris d’amoureuse liesse,

Soit qu’il languist d’aveuglée tristesse,

Bien la diroit descendue des Cieulx,

Tant s’en faillant qu’il ne la dist Déesse,

S’il la voyoit de l’un de mes deux yeulx.
XLV.
Ma face, angoisse a quiconques la voit,

Eust a pitié esmeue la Scythie:

Ou la tendresse, en soy que celle avoit,

S’est soubz le froit de durté amortie.

Quelle du mal sera donc la sortie,

Si ainsi foible est d’elle l’asseurance?

Avec le front serenant l’esperance,

J’assure l’Ame, & le Coeur obligez,

Me promettant, au moins, pour delivrance

La Mort, seul bien des tristes affligez.
XLVI.
Si le desir, image de la chose,

Que plus on ayme, est du coeur le miroir,

Qui tousjours fait par memoire apparoir

Celle, ou l’esprit de ma vie repose,

A quelle fin mon vain vouloir propose

De m’esloingner de ce, qui plus me suyt?

Plus fuit le Cerf, & plus on le poursuyt,

Pour mieulx le rendre, aux rhetz de servitude:

Plus je m’absente, & plus le mal s’ensuyt

De ce doulx bien, Dieu de l’amaritude.
XLVII.
M’eust elle dict, au moins pour sa deffaicte,

Je crains, non toy, mais ton affection:

J’eusse creu lors estre bien satisfaicte

La mienne en elle honneste intention.

Mais esmovoir si grand dissention

Pour moins, que rien, ne peult estre que faulte:

Faulte je dy, d’avoir esté mal caulte

A recevoir du bien fruition,

Qui nous eust faictz aller la teste haulte

Trop plus haultains, que n’est l’Ambition.
XLVIII.
Si onc la Mort fut tresdoulcement chere,

A l’Ame doulce ores cherement plaict:

Et si la vie eust onc joyeuse chere,

Toute contente en ce corps se complaict.

A l’un aggrée, & a l’aultre desplaict.

L’estre apparent de ma vaine fumée,

Qui tost estaincte, & soubdain rallumée,

Tient l’esperance en lubrique sejour.

Dont, comme au feu le Phoenix, emplumée

Meurt, & renaist en moy cent fois le jour.
XLIX.
Tant je l’aymay, qu’en elle encor je vis:

Et tant la vy, que, maulgre moy, je l’ayme.

Le sens, & l’ame y furent tant ravis,

Que par l’Oeil fault, que le coeur la desayme.

Est il possible en ce degré supreme

Que fermeté son oultrepas revoque?

Tant fut la flamme en nous deux reciproque,

Que mon feu luict, quand le sien clair m’appert.

Mourant le sien, le mien tost se suffoque.

Et ainsi elle, en se perdant, me pert.
L.
Perseverant en l’obstination

D’un, qui se veult recouvrer en sa perte,

Je suy tousjours la declination

De ma ruyne evidamment apperte.

Car en sa foy, de moy par trop experte,

Je me prometz le hault bien de mon mieulx.

Elle s’en rit, attestant les haultz Dieux:

Je voy la faincte, & si ne scay, qu’y faire:

Fors que faisant deluger mes deux yeulx,

Je masche Abscynce en mon piteux affaire.