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09 Après Long Travail Une Fin

LXIX.
Par le penser, qui forme les raisons,

Comme la langue a la voix les motz dicte:

J’ay consommé maintes belles saisons

En ceste vie heureusement maudicte.

Pour recouvrer celle a moy interdicte

Par ce Tyrant, qui fait sa residence

Là, ou ne peult ne sens, ne providence,

Tant est par tout cauteleusement fin.

Ce neantmoins, maulgré la repentence,

J’espere, apres long travail, une fin.
LXX.
Decrepité en vielles esperances

Mon ame, las, se deffie de soy.

O Dieux, ô Cieux, oyez mes douleances,

Non de ce mal, que pour elle reçoy:

Mais du malheur, qui, comme j’apperçoy,

Est conjuré par vous en ma ruyne.

Vysse je au moins esclercir ma bruyne

Pour un cler jour en desirs prosperer.

Las abrevé de si forte Alluyne.

Mon esperance est a non esperer.
LXXI.
Si en ton lieu j’estois, ô doulce Mort,

Tu ne serois de ta faulx dessaisie.

O fol, l’esprit de ta vie est jà mort.

Comment? je vois. Ta force elle à saisie.

Je parle au moins. Ce n’est que phrenesie.

Vivray je donc tousjours? non: lon termine

Ailleurs ta fin. Et ou? Plus n’examine.

Car tu vivras sans Coeur, sans Corps, sans Ame,

En ceste mort plus, que vie, benigne.

Puis que tel est le vouloir de ta Dame.
LXXII.
Quiconque à veu la superbe Machine,

Miracle seul de sa seulle beaulté,

Veit le Modelle a ma triste ruyne

Jà tempesté par si grand’ cruaulté,

Que pieçe entiere (hors mise loyaulté)

Ne me resta, non ce peu desperance,

Qui me froissant & foy, & asseurance,

Me feit relique a ma perdition.

Donc pour aymer encor telle souffrance,

Je me desayme en ma condition.
LXXIII.
Fuyantz les Montz, tant soit peu, nostre veue,

Leur vert se change en couleur asurée,

Qui plus loingtaine est de nous blanche veue

Par prospective au distant mesurée.

L’affection en moy demesurée

Te semble a veoir une taincte verdeur,

Qui, loing de toy, esteinct en moy l’ardeur,

Dont près je suis jusqu’a la mort passible.

Mais tu scais mieulx, qui peulx par ta grandeur

Faciliter, mesmement l’impossible.
LXXIIII.
Dans son jardin Venus se reposoit

Avec Amour, sa tendre nourriture,

Lequel je vy, lors qu’il se deduisoit,

Et l’apperceu semblable a ma figure.

Car il estoit de tresbasse stature,

Moy trespetit: luy pasle, moy transy.

Puis que pareilz nous sommes donc ainsi,

Pourquoy ne suis second Dieu d’amytié?

Las je n’ay pas l’arc, ne les traictz aussi,

Pour esmouvoir ma Maistresse a pitié.
LXXV.
Pour me despendre en si heureux service,

Je m’espargnay l’estre semblable aux Dieux.

Me pourra donc estre imputé a vice,

Constituant en elle mes haultz Cieulx?

Fais seulement, Dame, que de tes yeulx

Me soient tousjours toutes nuisances lentes.

Lors vous, Nuisantz, Dieux des umbres silentes,

(Me preservant elle d’adversité)

Ne m’osterez par forces violentes

Non un Iota de me felicité.
LXXVI.
Je le vouluz, & ne l’osay vouloir,

Pour non la fin a mon doulx mal prescrire.

Et qui me feit, & fait encor douloir,

J’ouvris la bouche, & sur le poinct du dire

Mer, un serain de son nayf soubrire

M’entreclouit le poursuyvre du cy.

Dont du desir le curieux soucy

De mon hault bien l’Ame jalouse enflamme,

Qui tost me fait mourir, & vivre aussi,

Comme s’estainct, & s’avive ma flamme.
LXXVII.
Au Caucasus de mon souffrir lyé

Dedans l’Enfer de ma peine eternelle,

Ce grand desir de mon bien oblyé,

Comme l’Aultour de ma mort immortelle,

Ronge l’esprit par une fureur telle,

Que consommé d’un si ardent poursuyvre,

Espoir le fait, non pour mon bien, revivre:

Mais pour au mal renaistre incessamment,

Affin qu’en moy ce mien malheureux vivre

Prometheus tourmente innocemment.