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12 Le Geste Sacré

Ciel glorieux,

Ivresse, espoir, génie

Mais sa bouche est amère.

Comme s’il buvait la mer

Aspirée de ses yeux

Qui vont vers l’horizon se griser d’infini ;

Tous ses sens se confondent :

Il a soif du ciel bleu!

Le vent qu’il hume fleure en sa narine

Quelque chanson ailée qui vient du fond du monde

Mêlant l’arôme des herbes à la senteur marine.

Ainsi la voix qui passe parfois évoque

A l’oreille qui la boit

L’odeur charnelle des lys

Qui enivre et suffoque

D’un étrange délice

11 faiblit en sa chair

Et le marteau glisse

De ses doigts amollis que desserre

Sa pesanteur subite ;

Mais il le ressaisit au vol et s’en irrite,

Le brandit sur sa tête

Et forge le fer,

Forge encore et s’arrête.

Il songe

Suivant des yeux les nuées qui s’allongent,

Les cygnes, songe-t-il, vont passer par volées,

Car les seigles sont verts,

Et Balder est ressuscité
La chanson des aïeules chante à travers ses veines,

Il a jeté la masse sur l’enclume tenace

Et s’appuie au vantail ;

L’air lui baigne la face ;

Il savoure, yeux clos, la brise qui le grise,

Comme une odeur de foin, de jeunesse et de honte;

Il est ivre à mourir comme au bord du lac clair

Et ses yeux entr’ouverts regardent vers la mer

Où l’odeur qui le grise soudain s’est faite chair :
Dressée sur la grève, surgie

Comme une ombre rêvée que le désir précise,

Ne voit-il une femme ?

 » C’est ma fièvre, dit-il, et ma vue s’est troublée

A regarder la flamme.  »

Tout son corps a tremblé

 » C’est ma fièvre « , dit-il,

Et se couvre les yeux de ses deux mains fébriles

Et regarde encore :

Elle est là ! blanche et d’or.

Son coeur bat, il a peur;

Que craint-il ?
Elle a marché vers lui à travers l’herbe brève.

Du pas léger de la brise de mer ;

Sa robe est blanche

Que sa main soulève ;

Un pan de son mantelet clair

Flotte derrière elle au souffle de sa marche ;

De l’autre ramené sur sa main

Elle semble abriter un trésor qu’elle étreint ;

Blanche et claire elle avance ;

Deux tresses nouées en spirales

Cerclent d’or roux ses oreilles,

D’or roux sur ses joues vermeilles,

D’or clair sur son front pur et pâle;

Le soleil, autour d’elle, tremble comme une flamme!

C’est une enfant encor.

Déjà c’est une femme,

Elle est vêtue de blanc, elle est couronnée d’or.
Voici qu’elle a crié :  » Wieland!  » en courant,

S’est arrêtée, ressaisit son haleine,

Et puis,

La voici qui sourit essoufflée et s’approche

Et tombe assise en sa grâce exquise

Sur le seuil farouche :

 » Ahl Wieland, dit-elle, d’une haleine,

Je suis Bertha, la fille de la reine « ,

Et son geste dévoile

Le trésor qu’elle porte :

La merveille de l’Alvitte

Où survit le reflet des belles heures mortes,

Comme au ciel du matin, les étoiles

 » Wieland, la couronne est tombée.

Je l’ai prise de l’écrin, ô si vite !

Elle est pourtant tombée ;

Elle est faussée, Wieland,

Car ma main a tremblé.

Et mon père est terrible s’il s’irrite

Oh! le mal qu’il t’a fait!

Il me ferait mal comme à toi

Nul ne le sait ;

Mais j’ai peur du roi,

Il faut que je coure

Refermer l’écrin,

Qu’ils n’en sachent rien,

O! bon Wieland, fais vite

Et fais bien,

Pour un baiser, Wieland ?

Pour l’amour!  »
Et son haleine chaude frôle la main pendante ;

La douce main touche la sienne, ardente

Est-il sourd ?

Qu’il reste sans un geste,

Sans un mot;

Est-il sot ?

Le destin te vient défier

Jusque sur ton seuil de douleur ;

Wieland, voici ton heure!
La fillette est à qui lui en conte ;

Viens, ton heure a sonné.

Vas-tu venger ta honte en sa honte ?

Quel dieu fou t’a mené

Cette chair de la chair de l’homme vil

Qui t’a muré vivant dans cette île

Solitaire et débile en sa forge ?

Qu’as-tu fait de l’épée qui égorge ?

Te plaît-elle mieux ?

Ta vengeance est venue vers toi

Qui ne pouvais te traîner vers elle ;

L’heure est bonne que t’accordent les dieux!

Ta vengeance est venue sans feinte et sans crainte

Elle est belle, et sa plainte

Est douce comme l’amour!
Ah! Wieland n’est pas sourd ;

Il entend sa pensée

II a honte en son âme;

II s’est détourné;

Il entend son désir insensé

Et sa pensée infâme.

II a honte,

Et sa honte le dompte,

Son coeur fléchit et change.

Que lui restera-t-il qui soutienne

Sa colère patiente et hautaine ?
Sa vengeance se venge

En désarmant sa haine.

Sans doute il la rêva plus proche :

Chair palpitante qu’on palpe,

Agonie qu’on savoure, joie atroce,

Main chaude du sang qui s’échappe !

Mais ceci

Sans doute, il guettait le destin,

Savait-il son dessein épié?

Qu’importe? il a guetté son heure ;

La voici qui sourit, suppliante à ses pieds..
Il se détourne et pleure,

Pleure, et soudain sourit
Elle tend des deux mains le diadème d’or

Où la lumière de mainte heure morte dort

Dans les reflets qui changent ;

L’angoisse de Wieland est étrange,

Le vieux roi dur est presque pardonné

De l’avoir rejeté de la vie;

Qu’en ferait-il s’il la lui redonnait.

Folle, enfiévrée, ravie,

Telle qu’aux heures d’alors ?

Que le passé est mort!

Ne va-t-il enfin consommer

Ce rêve qu’il crut vêtir d’or ?
Il a pris la couronne,

La tourne et la façonne

En parlant doucement à la fillette assise ;

Elle le regarde travailler

De ses grands yeux qui sourient leur surprise ;

Elle l’écoute attentive et soumise,

Et sans comprendre

Les mots doux qu’il lui chante ;

Mais elle voit qu’il sourit,

Et la voix est si tendre

Qu’elle en pleure en riant;

Et, cependant qu’il parle, il oeuvre :

Le diadème tourne en ses doigts si subtils

Que la voici qui brille

Plus belle et mieux courbée;

Il parle elle écoute ses paroles tomber ;

Comme une fleur entend marcher la pluie d’avril

Et la voix incomprise et tiède à son oreille

Comme l’averse de mai que boivent les abeilles :
 » Tu es venu vers moi, clair reflet ;

Je regardais la mer!

Tu as surgi de l’eau, rayon clair ;

Tu as jailli de l’horizon ;

Tu es née sur le seuil de ma vaine prison,

Fleur de lumière!

Tu es montée en riant vers mon seuil.

En retour d’un regard de surhumain orgueil ;

Tu es ma pensée rejaillie du miroir de la mer,

Si belle que j’eus honte et que j’en désespère ;

Tu as couru dans l’herbe, souffle pur,

Vers ma tempe enfiévrée,

Tu es vêtue de blanc, aube humaine ;

Tu es rose et vermeille, aurore encore vaine,

Tu es couronné d’or, matin aux yeux d’azur,

Tu es rieuse, heure simple, petite reine..  »
Sa main s’est arrêtée ;

Son regard s’attarde

Sur l’oeuvre de beauté;

La merveille se farde

Des gais reflets de l’heure fleurie

Cependant qu’elle tourne entre ses doigts qui prient.

Là-bas, il vire des mouettes criardes

Et son regard les suit :

Tout est divin, son rêve, et l’heure et la saison !

Sa main s’est arrêtée

Et, maintenant, ses yeux regardent

A l’horizon :
 » O tournoiement! retour de l’ombre attiédie,

Quand juin semeur de fleurs passe dans l’herbe haute.

Quel cercle ardent décrit cette danse éternelle ?

La forme de la vie, ô rêve, avait des ailes.

Battant vers l’horizon qui tourne devant elle!

Elle est mobile au gré des vents et des saisons,

Au gré de l’eau qui vire des mers et des torrents;

Qu’as-tu rêvé fixer son ombre sur un front!

L’amour n’était si doux qu’en regret du mensonge

Qu’il doit redire de coeur en coeur, de songe en songe,

Pour que l’éternité survive à la durée;

Ta haine n’était si dure que pour se rassurer.

Se sachant faible et devant mourir d’un sourire

Que l’éternelle joie a posé sur ton seuil,

Comme se pose l’oiseau sur le cyprès des deuils
Te fallait-il vraiment tout ceci pour comprendre

Le geste de ton ombre sur la route des jours

Répéter ta gaieté, tes rires et tes amours?

Maintenant tu te hausses jusqu’à suivre des yeux.

Par delà ta minute et ta petite histoire,

La ronde diaprée des heures sans mémoire

En sa chaîne élargie de joie et d’épouvante

Unir ton amour mort à ta haine mourante.
Hausse-toi plus avant, tu le peux, jusqu’à voir

– Derrière le voile clair de ce vain jour de mai,

Couronne juvénile de mobile clarté,

Que le soleil pose au front gris de la terre –

Jusqu’à voir dans la nuit radieuse de mystère

Le tourbillon sans fin des astres par milliers

Roulant dans l’infini, sur l’orbite ployé,

Réaliser la forme qui t’éblouit de loin

Du grand geste éternel, qui tourne et se rejoint!
Sous le masque jeté la vie est-elle moins belle ?

Hors sa beauté sans fin,que te souriait-elle ?

Est-ce si triste et vas-tu pleurer sur toi-même.

Toi qui conçus le geste sacré du diadème,

De voir l’éternité qui chaque heure commence ?

N’est-ce une joie étrange, et un délire immense ?

Vas-tu faiblir à voir la certitude poindre

Et le geste éperdu de la vie se rejoindre ?  »
Le visage enfantin s’éclaira d’un sourire ;

Car l’oeuvre s’achevait sous les doigts inspirés ;

Mains jointes, agenouillée, elle rit d’y mirer

Tout ce printemps qu’elle est : son rire et sa beauté.
Wieland lui pose au front le léger diadème,

Mêlant à l’or vivant cet or de son poème

fit sa jeunesse morte à tout ce lendemain.

Elle a ri tout haut et s’est levée, soudain !

Elle a pris en ses mains le joyau ébloui,

Elle a fui,

Elle fuit d’un pas léger vers la petite barque;

Eh qu’avait-elle à redouter du vieux monarque ?

Wieland ? Elle l’oubliait! Elle lui jette un sourire
Victoire printanière! angoisse de l’aube neuve,

Douleur des rires frais, tristesse des choses jeunes,

Inconscient reproche des sourires ingénus!

O belle heure rosée qui marches les pieds nus.

Quelle poussière de mort lève ton pas agile ?

Quelle détresse ardente te suit, léger Avril,

Et quelle étreinte étrange, meurtrière et suave

Étouffe le sanglot de ceux qui vont mourir

Et met la volonté de vivre au coeur des braves :
Car Wieland souriait à l’immortel sourire!