À Célimène

Alphonse Daudet


Je ne vous aime pas, ô blonde Célimène,

Et si vous l’avez cru quelque temps, apprenez

Que nous ne sommes point de ces gens que l’on mène

Avec une lisière et par le bout du nez ;

Je ne vous aime pasdepuis une semaine,

Et je ne sais pourquoi vous vous en étonnez.
Je ne vous aime pas ; vous êtes trop coquette,

Et vos moindres faveurs sont de mauvais aloi ;

Par le droit des yeux noirs, par le droit de conquête,

Il vous faut des amants. (On ne sait trop pourquoi.)

Vous jouez du regard comme d’une raquette ;

Vous en jouez, méchanteet jamais avec moi.
Je ne vous aime pas, et vous aurez beau faire,

Non, madame, jamais je ne vous aimerai.

Vous me plaisez beaucoup ; certes, je vous préfère

À Dorine, à Clarisse, à Lisette, c’est vrai.

Pourtant l’amour n’a rien à voir dans cette affaire,

Et quand il vous plaira, je vous le prouverai.
J’aurais pu vous aimer ; mais, ne vous en déplaise,

Chez moi le sentiment ne tient que par un fil

Avouons-le, pourtant, quelque chose me pèse :

En ne vous aimant pas, comment donc se fait-il

Que je sois aussi gauche, aussi mal à mon aise

Quand vous me regardez de face ou de profil ?
Je ne vous aime pas, je n’aime rien au monde ;

Je suis de fer, je suis de roc, je suis d’airain.

Shakespeare a dit de vous :  » Perfide comme l’onde  » ;

Mais moi je n’ai pas peur, car j’ai le pied marin.

Pourtant quand vous parlez, ô ma sirène blonde,

Quand vous parlez, mon cœur bat comme un tambourin.
Je ne vous aime pas, c’est dit, je vous déteste,

Je vous crains comme on craint l’enfer, de peur du feu ;

Comme on craint le typhus, le choléra, la peste,

Je vous hais à la mort, madame ; mais, mon dieu !

Expliquez-moi pourquoi je pleure, quand je reste

Deux jours sans vous parler et sans vous voir un peu.